nous suivions l'armée de Karl. Parfois les hommes du chef Berthoald
venaient nous voir, et... mais je n'offenserai pas ta pudeur, pauvre
enfant, en te racontant ces violences infâmes!--ajouta Rosen-Aër en
frémissant à ces souvenirs de dégoût et d'horreur.--Mon âge m'a
préservée d'une honte à laquelle j'aurais d'ailleurs échappé par la
mort... Mon fils n'a jamais pris part à ces immondes orgies mêlées de
cris, de larmes et de sang; car on frappait jusqu'au sang les
malheureuses qui voulaient échapper à ces outrages. Nous sommes ainsi
arrivées jusqu'aux environs du couvent de Saint-Saturnin; là, nous avons
fait une halte de quelques heures. Le juif Mardochée se trouvait alors
dans ce monastère; apprenant sans doute qu'à la suite de l'armée il y
avait des esclaves à acheter, il s'est rendu près de nous, accompagné de
quelques hommes de la bande de Berthoald. Tu as été vendue, pauvre
enfant, tu sais l'horrible examen que vous font subir ces marchands de
chair gauloise?
--Oui, oui, cette honte, je l'ai subie devant les moines de
Saint-Saturnin lorsqu'ils m'ont vendue au juif,--répondit Septimine en
cachant dans ses mains son visage, empourpré de confusion. Rosen-Aër
poursuivit:--Des femmes, des jeunes filles, malgré leurs prières, leur
résistance, ont été dépouillées de leurs vêtements et profanées,
souillées par les regards des hommes qui voulaient nous vendre et nous
acheter! À cette honte, mon âge n'a pu me soustraire...--Et, fondant en
larmes et tordant ses mains avec désespoir, la mère d'Amael ajouta en
gémissant:--Et voilà ces Franks dont mon fils est le compagnon de
guerre! Il s'unit avec eux! combat avec eux! possède comme eux des
esclaves de sa race! et parmi ces esclaves, ainsi outragées, il a sa
mère! justice du ciel! sa mère!
--Oh! c'est horrible! mais il ignorait cela... et puis, comment, lui,
étant de notre race, s'est-il réuni aux Franks?
--Cette indignité confond ma raison, révolte mon coeur. À l'âge de
quinze ans, mon fils a disparu de la vallée de Charolles, où nous
vivions libres et heureux... Que s'est-il passé depuis? je l'ignore...
En entendant prononcer le nom de la vallée de Charolles, Bonaïk,
jusqu'alors pensif, tressaillit, puis prêta l'oreille à la suite de
l'entretien de la Coliberte et de la mère d'Amael, qui reprit:--Revenons
à ce juif, il a peut-être le secret de la vie de mon fils.
--Ce juif... et comment?
--Malgré ma douleur, lorsque ce juif vint nous marchander, je subis le
sort commun, je fus dépouillée de mes vêtements... Ah! pour la sainteté
de mon nom de mère, que mon fils ignore toujours ma honte! cette pensée
serait l'éternel et juste remords de sa vie, s'il doit vivre...--ajouta
Rosen-Aër à voix basse, afin de n'être entendue que de
Septimine.--Pendant que je subissais donc le sort de mes compagnes
d'esclavage... le juif remarqua sur mon bras gauche ces deux mots tracés
en caractères ineffaçables: _Brenn-Karnak._
--_Brenn-Karnak!_--reprit la Coliberte d'une voix plus élevée; aussi
fut-elle entendue par le vieillard.--Quels sont ces noms? pourquoi
étaient-ils tracés sur votre bras?
--Cet usage, depuis plusieurs générations, a été adopté parmi nous, car,
hélas! en ces temps de troubles, de guerres continuelles, les familles
sont exposées à être séparées, dispersées au loin, et un signe
indélébile peut les aider à se reconnaître.--À peine Rosen-Aër
avait-elle prononcé ces mots, que s'approchant d'elle, Bonaïk, ému,
troublé, s'écria:--Vous êtes de la race de Joël, le brenn de la tribu de
Karnak?
--Oui, bon père; mais d'où savez-vous?...
--Vous habitiez en Bourgogne la vallée de Charolles? jadis concédée à
Loysik, frère de Ronan, par le roi Clotaire Ier?
--Mais encore une fois, bon père, comment savez-vous cela?--Le vieillard
releva la manche de son sarrau, et, du doigt, montra ces deux mots:
_Brenn-Karnak_, tracés sur son bras.--Vous aussi?--s'écria
Rosen-Aër,--vous aussi... de la famille de Joël?...
--L'un de mes aïeux était Kervan, frère de Ronan.
--Votre famille habitait en Bretagne, près de Karnak?
--Oui, et mon frère Allan ou ses enfants n'ont sans doute pas quitté le
berceau de notre race.
--Et comment êtes-vous tombé en esclavage?
--Notre tribu, passant la frontière, est venue, selon la coutume
immémoriale, vendanger en armes les vignes des Franks, vers le pays de
Rennes. J'avais quinze ans, j'accompagnais mon père dans cette
expédition; une troupe de Franks nous a attaqués; pendant le combat,
j'ai été séparé de mon père, puis emmené esclave au loin. Revendu d'un
maître à un autre, le hasard m'a conduit en ce pays où je suis depuis
douze ans. Hélas! souvent mes yeux se sont tournés vers les frontières
de notre vieille et bien-aimée Bretagne, toujours libre! mais mon grand
âge, l'habitude d'un métier qui me plaît et me console, m'ont empêché de
songer à une évasion. Ainsi, nous sommes parents!... Ce malheureux qui
est là, près de nous, captif, est de notre sang?... Mais comment
était-il devenu le chef de cette troupe de Franks que l'inondation vient
d'engloutir?
--Je racontais à cette pauvre enfant qu'un juif, marchand d'esclaves,
ayant vu sur mon bras ces deux mots: _Brenn-Karnak_, parut surpris, et
me dit:--«N'as-tu pas un fils âgé de vingt-quatre ans, qui porte, comme
toi, ces deux mots tracés sur son bras?--» Malgré l'horreur que
m'inspirait ce juif, ces mots ranimèrent en moi l'espérance de retrouver
mon fils:--Oui,--ai-je répondu;--depuis dix ans mon fils a disparu des
lieux que j'habitais.--«Et tu habitais la vallée de Charolles?»--m'a
demandé le juif.--Tu connais donc mon fils?--me suis-je écriée; mais,
cet homme, sans me répondre, s'est éloigné avec un sourire cruel...
--Et depuis,--reprit Septimine,--ne l'avez-vous jamais revu?
--Jamais! Les chariots se sont remis en route pour ce pays, où je suis
arrivée avec mes compagnes d'esclavage. Toutes ont dû périr par
l'inondation de cette nuit, et sans le dévouement de cette courageuse
enfant, je perdais aussi la vie...
--Le juif Mardochée,--reprit le vieil orfévre en réfléchissant,--ce
marchand de chair gauloise, grand ami de l'intendant Ricarik, est venu
depuis peu de jours fort souvent ici; il se trouvait au couvent de
Saint-Saturnin lors de la donation de cette abbaye à votre fils et à ses
hommes; il aura, sans nul doute, pris les devants afin d'avertir
l'abbesse, aussi a-t-elle fait ses préparatifs de défense contre les
guerriers qui venaient la déposséder.
--Le juif a, en effet, voyagé très-rapidement depuis son départ du
couvent de Saint-Saturnin, d'où il m'a emmenée,--reprit Septimine.--Nous
n'étions que trois esclaves et lui dans un petit chariot léger, attelée
de deux chevaux. Il a dû arriver ici deux ou trois jours avant la troupe
du seigneur Berthoald, retardée dans sa marche par ses nombreux bagages.
--Ainsi, le juif aura prévenu Méroflède, lui révélant sans doute que le
prétendu chef frank Berthoald était de race gauloise,--reprit
Bonaïk;--de là cette vengeance de l'abbesse, qui a fait jeter votre fils
dans ce souterrain, croyant sans doute l'exposer à une mort certaine. Il
s'agit maintenant de le sauver, vous aussi, nous aussi; car rester en ce
couvent après l'évasion de votre fils, ce serait exposer à la vengeance
de l'abbesse ces pauvres apprentis et Septimine.
--Oh! bon père! comment faire?--reprit Septimine en joignant les
mains.--Personne ne peut entrer dans ce bâtiment au-dessous duquel est
enfermé le seigneur Berthoald...
--Nomme-le Amael, mon enfant,--reprit Rosen-Aër avec amertume.--Ce nom
de Berthoald me rappelle sans cesse une honte que je voudrais oublier...
--Tirer Amael de ce souterrain n'est point chose impossible,--reprit
l'orfévre en hochant la tête.--J'ai réfléchi là-dessus tout à l'heure,
et nous avons, je crois, quelques chances de succès.
--Mais, bon père,--dit Rosen-Aër,--et les barreaux de la fenêtre de cet
atelier? ceux du soupirail de la cave où est enfermé mon fils? enfin ce
large et profond fossé? que d'obstacles!
--Ces obstacles ne sont pas les plus difficiles à surmonter. Supposons
la nuit venue, Amael délivré nous a rejoint, que faire?
--Quitter l'abbaye,--dit Septimine;--fuir tous...
--Et par quel moyen, mon enfant? Ignores-tu qu'à la chute du jour la
porte de la jetée est fermée? Le gardien veille; puis, eût-on franchi
cette porte, l'inondation couvre la chaussée; il faudra deux ou trois
jours pour que les eaux se soient retirées tout à fait; d'ici là, cette
abbaye restera environnée d'eau comme une île.
--Maître Bonaïk,--reprit un des jeunes apprentis,--et les bateaux de
pêche?
--Où sont-ils amarrés d'ordinaire, mon garçon?
--Du côté de la chapelle.
--Il faudrait donc, pour y arriver, traverser la cour intérieure du
cloître, et la porte est chaque soir verrouillée intérieurement!
--Hélas!--dit Rosen-Aër,--faut-il renoncer à tout espoir?
--Jamais il ne faut désespérer. Occupons-nous d'abord d'Amael. Quoi
qu'il lui arrive, une fois hors du souterrain, son sort ne pourra guère
empirer. Maintenant, mes enfants, un dernier mot,--ajouta l'orfévre en
s'adressant aux apprentis.--Ce que nous allons tenter est grave; il y va
de votre vie et de la nôtre... Vous n'avez pas à hésiter: il faut nous
seconder ou nous trahir. Nous trahir serait une méchante action,
cependant vous n'avez d'autre intérêt à cette évasion que l'espoir
incertain de recouvrer votre liberté. Voulez-vous nous trahir? dites-le
franchement, tout de suite... alors je n'entreprendrai rien, le sort de
cette digne femme et de son fils s'accomplira... Si, au contraire, avec
notre aide, nous parvenons à sauver Amael et à sortir de cette abbaye,
voici mon projet: Il y a, dit-on, près de quatre journées de marche
d'ici aux limites de l'Armorique, seule terre libre de la Gaule
aujourd'hui. Nous tâcherons d'y arriver; une fois en Bretagne, nous
n'aurons rien à craindre, nous prendrons la route de Karnak; nous y
trouverons mon frère ou ses descendants, notre tribu vous accueillera
comme des enfants de la famille; d'apprentis orfévres, vous deviendrez
apprentis laboureurs, à moins que vous ne préfériez continuer votre
métier dans quelques villes de Bretagne; non plus en artisans esclaves,
mais en artisans libres. Réfléchissez mûrement, et décidez-vous: la
journée s'avance, le temps est précieux.
Justin, l'un des apprentis, après s'être consulté à voix basse avec ses
compagnons, répondit au vieillard:--Notre choix n'est pas douteux,
maître Bonaïk; nous tâcherons, comme vous, de rendre un fils à sa mère;
quoi qu'il arrive, nous partagerons votre sort!
--Merci, oh! merci, généreux enfants!--dit Rosen-Aër les yeux remplis de
larmes.--Hélas! je ne peux vous offrir que la reconnaissance d'une
mère!...
--Et maintenant,--reprit vivement l'orfévre, qui parut retrouver la
vivacité de sa jeunesse,--assez de paroles, agissons! Deux d'entre vous
vont s'occuper de scier les barreaux de la fenêtre de l'atelier, mais
sans les faire tomber.
--C'est entendu, père Bonaïk,--dit Justin;--les barreaux resteront en
place... il ne faudra plus qu'un coup de lime pour les mettre à bas.
--Bon; il n'y a, du reste, pas à craindre d'être vu au dehors: le corps
du bâtiment qui nous fait face est dépourvu de croisées donnant de notre
côté.
--Mais les barreaux du soupirail de la cave où est enfermé mon fils?...
--Il les sciera au moyen de cette lime lancée dans son cachot,
enveloppée d'un nouveau billet, dans lequel je vais écrire à Amael ce
qu'il doit faire.--Et le vieillard, s'asseyant à son établi, écrivit les
lignes suivantes, que la Coliberte, penchée derrière lui, lisait à
mesure et tout haut:--«Avec cette lime, vous scierez les barreaux du
soupirail sans les détacher complétement; la nuit venue, vous les
enlèverez. Trois secousses données à la cordelle dont vous avez l'un des
bouts, nous avertiront que vous êtes prêt. Alors, vous attirerez vers le
soupirail un baril vide que nous aurons attaché à l'extrémité de la
cordelle.»
--Oh!--s'écria Septimine,--je comprends maintenant pourquoi vous avez
demandé ce baril!
--Quoi!--reprit Rosen-Aër, non moins étonnée que la jeune fille,--vous
avez eu, bon père, assez de présence d'esprit pour songer à l'instant
même à ce moyen d'évasion?
--Il fallait y songer alors... ou point du tout, mes enfants,--répondit
le vieil orfévre en continuant d'écrire.
--Et nous autres, qui sommes du métier pourtant, nous croyions bonnement
qu'il s'agissait de la fonte,--reprit Justin.--Quel bon tour! C'est ce
méchant Ricarik qui aura lui-même fourni la corde et le baril!
--«Lorsque le baril sera près du soupirail,»--reprit Septimine en
continuant de lire ce qu'écrivait le vieillard,--«vous saisirez
fortement, de vos deux mains, une corde dont ce tonneau sera entouré;
puis, y prenant votre appui, vous vous mettrez à l'eau, vous le
pousserez devant vous, et nous l'attirerons doucement jusqu'à la
fenêtre, qu'il vous sera très-facile alors d'escalader avec notre aide.»
--Oh! bon père,--dit Rosen-Aër avec attendrissement,--il est sauvé!
--Hélas! non, pas encore, pauvre femme! Je vous l'ai dit: le tirer de ce
souterrain est possible; mais ensuite il faudra sortir de ce maudit
couvent... Enfin, nous essayerons.--Et il se remit à écrire ces
dernières lignes, aussi lues tout haut par Septimine:--«Il se peut que
vous sachiez nager; mais pas d'imprudence! les meilleurs nageurs se
noient; réservez vos forces afin de pouvoir aider votre mère à fuir de
cette abbaye. Lorsque vous aurez lu ce parchemin, déchirez-le, ainsi que
le premier, en petits morceaux, jetez-les dans le coin le plus obscur de
votre cachot, car il est possible que l'on vienne vous retirer de ce
souterrain avant ce soir.»
--Ô mon Dieu!--dit Rosen-Aër en joignant les mains avec douleur,--nous
n'y avions pas songé; ce malheur est possible.
--Hélas! il faut tout prévoir,--reprit le vieillard en terminant
d'écrire ce qui suit:--«Ne désespérez pas, et confiez-vous en Hésus, le
Dieu de nos pères!»
--Ah!--murmura douloureusement Rosen-Aër,--la foi de ses pères, les
enseignements de sa famille! les souffrances de sa race! la haine de
l'étranger... il a tout oublié!
--Mais la vue de sa mère lui aura tout rappelé,--répondit le
vieillard.--Et il donna une secousse à la cordelle pour avertir Amael;
celui-ci répondit de la même manière à ce signal. Alors, Bonaïk,
enveloppant la lime dans le parchemin, la lança de l'autre côté du
fossé, visant de nouveau avec justesse le soupirail de la cave au fond
duquel elle tomba. Amael, après avoir pris connaissance des nouvelles
instructions du vieillard, parut derrière les barreaux. Ses regards
avides semblaient demander la présence de sa mère.--Il vous cherche des
yeux,--dit, sans pouvoir retenir ses larmes, la Coliberte à
Rosen-Aër;--ne lui refusez pas cette consolation!
La matrone gauloise soupira, et, s'appuyant sur Septimine, fit deux pas
vers la croisée; alors, d'un air solennel et résigné, elle leva un doigt
vers le ciel, comme pour dire à son fils de se confier au dieu de ses
pères. Amael, à la vue de sa mère et de Septimine, dont la douce image
lui était toujours restée présente depuis leur première entrevue au
couvent de Saint-Saturnin, joignit ses mains avec force, et ses traits
exprimèrent à la fois résignation, respect, reconnaissance.
--Et maintenant, mes enfants,--dit l'orfévre aux jeunes
esclaves,--prenez vos limes et sciez les barreaux; moi et l'un de vous,
nous allons mettre le creuset sur le brasier, y fondre les métaux.
Ricarik peut venir, il faut qu'il nous croie occupés de notre fonte. La
porte est fermée en dedans: vous, Rosen-Aër, restez près de l'entrée du
caveau, afin de pouvoir vous y cacher dans le cas où ce maudit intendant
reviendrait ici, ce qui est peu probable, car, sa tournée du matin
finie, nous ne le revoyons, Dieu merci, presque jamais dans la journée;
mais la moindre imprudence pourrait nous perdre tous!
* * * * *
La nuit est venue, l'abbesse Méroflède, vêtue de ses habits religieux,
est à demi couchée sur le lit de la salle du festin, où, la veille,
Amael s'est assis près d'elle: le pâle visage de cette femme est
sinistre, pensif. Ricarik, assis devant la table éclairée par un
flambeau de cire, vient d'écrire une lettre sous la dictée de
l'abbesse:--Madame,--lui dit-il,--vous n'avez plus qu'à apposer votre
signature sur cette missive à l'évêque de Nantes.--Et comme Méroflède ne
répondait pas, absorbée qu'elle était dans ses pensées, l'intendant
reprit d'une voix plus haute:--Madame, j'attends votre signature.
Alors, Méroflède, le front appuyé sur sa main, l'oeil fixe, le sein
palpitant, dit à l'intendant d'une voix lente et creuse:--Lorsque ce
matin tu es allé le revoir dans ce cachot, que t'a-t-il dit?
--De qui parlez-vous, madame?
--Eh! de qui te parlerai-je, sinon de Berthoald?
--Il est, madame, resté muet et sombre.
L'abbesse se leva brusquement, marcha çà et là avec agitation; faisant
ensuite un violent effort sur elle-même, elle dit à l'intendant:
--Va chercher Berthoald!
--Madame...
--Obéiras-tu!...
--Mais le messager que vous avez demandé attend cette lettre pour
l'évêque de Nantes: le bateau est prêt avec quatre rameurs.
--Que me fait l'évêque de Nantes et ton bateau? Va me chercher
Berthoald...
--J'obéis.
Ricarik se dirigea lentement vers l'entrée de la salle; il allait
disparaître derrière le rideau, lorsque Méroflède, après une violente
hésitation, lui cria:--Non... reviens!--Et, se laissant tomber sur son
lit en cachant sa figure entre ses mains, l'abbesse poussa des
gémissements douloureux qui ressemblaient aux hurlements d'une louve
blessée. L'intendant se rapprochant attendit, silencieux, que la crise
violente à laquelle Méroflède était en proie fût calmée. Au bout de
quelques instants l'horrible femme se releva, la joue en feu, l'oeil
étincelant, la lèvre dédaigneuse, s'écriant:--Je suis trop lâche! Oh!
cet homme! cet homme! il me payera cher ce qu'il me fait souffrir!--Et
après s'être encore promenée avec agitation, elle parut se calmer, se
rejeta sur le lit, et dit à l'intendant:--Relis-moi cette lettre...
j'étais folle...
L'intendant lut ce qui suit:--«Méroflède, servante des servantes du
Seigneur, à son très-cher père en Christ, Arsène, évêque du diocèse de
Nantes, salut respectueux. Très-cher père, le Seigneur, par un éclatant
miracle, nouvelle preuve de sa prédilection pour les humbles vierges qui
vivent de sa foi et de parole, vient de montrer quels terribles
châtiments il réserve aux impies qui l'outragent en la personne de ses
pauvres filles. Karl, chef des Franks, contempteur de toutes les lois
divines, désolateur de l'Église, dévastateur de ses biens sacrés,
persécuteur des fidèles, avait eu la sacrilége audace d'octroyer à une
bande de ses hommes de guerre la possession de cette abbaye-ci,
patrimoine de Dieu; le chef de ces aventuriers m'a sommée outrageusement
d'avoir à quitter ce monastère, ajoutant que si je n'obéissais, il nous
attaquerait de vive force au point du jour. Ces maudits, fils aînés de
Satan, pour être plus à portée d'accomplir leur oeuvre de damnation
éternelle, ont campé la nuit dernière aux approches de l'abbaye,
menaçant moi et mes chères filles en Christ, d'un sort épouvantable.
Mais l'oeil du Seigneur veillait sur nous autres, faibles brebis; il a
su nous défendre contre les loups ravisseurs. Cette nuit, par la
vengeresse volonté du Tout-Puissant, les cataractes du ciel se sont
ouvertes avec un fracas effrayant; un déluge non moins formidable que
celui qui a couvert la terre en punition des crimes des premiers hommes,
est venu fondre sur les suppôts du démon et de Karl le maudit, qui, dans
l'ombre de la nuit, attendaient l'aurore pour profaner la sainte
retraite des vierges du Seigneur. Les flots des étangs, ainsi
miraculeusement gonflés, ont englouti ces sacriléges, pas un n'a échappé
au châtiment céleste! Prodige effrayant! ces eaux, jusqu'alors limpides,
sont devenues tout à coup bitumineuses et bouillantes par l'immersion
des âmes infernales qu'elles engouffraient. Des lueurs rouges et
sulfureuses ont, pendant un instant, sillonné la profondeur des ondes,
comme si une bouche de l'enfer se fût ouverte pour recevoir sa
détestable proie. La justice du Seigneur accomplie, les eaux redevenues
calmes, limpides, sont rentrées paisiblement dans leur lit, de même
qu'elles se sont retirées après le déluge; de même encore qu'après le
déluge, le ciel étant redevenu serein, la blanche colombe de paix et
d'espérance est sortie de l'arche sainte, cette lettre, ô mon vénérable
père en Christ, ira vers toi t'apprendre ce récent et prodigieux
miracle, afin que, si tu le juges à propos, tu le fasses connaître dans
toute l'étendue de ton diocèse; cette nouvelle et éclatante preuve de la
toute-puissance du Seigneur devant édifier, réconforter, consoler,
délecter les âmes pieuses et terrifier les impies. Je termine en te
demandant ta bénédiction apostolique.» Après avoir lu cette lettre,
Ricarik dit à l'abbesse:--Et maintenant, madame, veuillez signer.
Méroflède prit la plume, écrivit au bas de l'épître:--_Méroflède,
abbesse de Meriadek._--Après quoi elle ajouta avec un sourire
sardonique:--Le miracle me semble suffisamment justifié; l'évêque de
Nantes est habile homme, il saura faire valoir la chose; dans cent ans
encore l'on parlera du prodige insigne qui a protégé les vierges saintes
du couvent de Meriadek... Ah!--reprit Méroflède d'un air sinistre en
appuyant son front brûlant entre ses mains,--je rirais bien si je
n'avais l'enfer dans l'âme!
--Quoi! madame, toujours ce Berthoald?
--Oui, malheur à moi! Oh! ce que j'éprouve pour lui est un mélange de
mépris, de haine et de frénésie amoureuse... Cela m'épouvante... Jamais,
non, jamais jusqu'ici je n'ai ressenti ce que je ressens à cette heure
pour cet homme!
--Il est pourtant un moyen, madame, de vous délivrer de ces angoisses...
Ce moyen, je vous l'ai proposé...
--Prends garde! ta vie me répond de la sienne!
--Mais quels sont vos desseins?
--Est-ce que je le sais... tantôt je veux lui faire souffrir mille
morts, tantôt tomber à ses genoux, lui demander grâce... tantôt... mais,
tiens, je te l'ai dit, je suis folle... folle!--Et l'horrible créature
se tordit en hurlant sur le lit, mordant les coussins ou les déchirant
de ses ongles avec une sorte de furie sauvage; puis, se relevant
soudain, les yeux à la fois humides de larmes et étincelants de passion,
elle dit à Ricarik:--Où est la clef du cachot de Berthoald?
--Elle est dans ce trousseau,--répondit l'intendant en montrant
plusieurs clefs pendues à sa ceinture.
--Donne-moi cette clef.
--Quoi! vous voulez?...
--Donne... donne...
--La voici,--dit l'intendant en détachant du trousseau une grosse clef
de fer. Méroflède prit la clef, la regarda en silence, et resta quelques
instants rêveuse.
--Madame,--reprit Ricarik,--je vais faire partir le messager qui attend
votre lettre pour l'évêque de Nantes.
--Va, va... porte cette lettre et reviens.
--J'irai aussi jeter un coup d'oeil dans l'atelier du vieil orfévre...
il doit fondre aujourd'hui le grand vase d'argent.
--Eh! que m'importe! je ne songe plus au vase d'argent!
--Moi, j'y songe, madame. Je ne sais pourquoi il m'est venu quelque
doute à l'esprit; il m'a semblé, ce matin, remarquer certain embarras
sur les traits de ce rusé vieillard; il m'a prévenu qu'il s'enfermerait
toute la journée; il complotte peut-être avec ses apprentis de dérober
une partie du métal. Il m'a prévenu que la fonte ne commencerait guère
qu'à la nuit; voici la nuit, je veux assister à la fonte, puis je
reviendrai, madame. Vous n'avez pas d'autres ordres à me donner?
Méroflède resta plongée dans ses rêveries, tenant dans sa main la clef
du cachot d'Amael; après quelques moments de silence, et sans lever ses
yeux toujours fixés sur le sol, elle dit à l'intendant:
--En sortant d'ici tu diras à Madeleine de m'apporter ma mante et une
lampe allumée.
--Votre mante, madame? Vous voulez donc sortir? Serait-ce pour aller
trouver Berthoald dans son cachot?...
Méroflède interrompit l'intendant en frappant du pied avec colère, et
d'un geste impérieux lui montra la porte.
* * * * *