--Merci, Dieu! ma mère a ignoré ma honte! sa mort eût été doublement

horrible... Et maintenant, monstre! délivre-moi de la vie, j'ai hâte de

mourir!

--Je ne partage pas cette hâte, tu m'appartiens...

* * * * *

Ce matin-là, Bonaïk, l'orfévre, entra, comme d'habitude, dans l'atelier;

il y fut bientôt rejoint par les jeunes esclaves apprentis. Après avoir

allumé le feu de la forge, le vieillard, afin de donner issue à la

fumée, ouvrant la fenêtre qui donnait sur le fossé, remarqua, non sans

grand étonnement, que le niveau de l'eau de ce fossé avait tellement

augmenté, qu'entre elle et le soubassement de la fenêtre, il restait à

peine un pied de distance.--Ah! mes enfants,--dit-il aux apprentis,--je

crains qu'il soit arrivé cette nuit un grand malheur! Depuis nombre

d'années les eaux de ce fossé n'ont jamais atteint à la hauteur où elles

sont aujourd'hui, sinon lors de la rupture de la digue du lac supérieur

aux étangs. Tenez, voyez de l'autre côté du fossé, l'eau s'élève presque

jusqu'au soupirail de la cave creusée sous le bâtiment qui nous fait

face.

--Et l'on dirait que l'eau monte toujours, père Bonaïk.

--Hélas! oui, mes enfants, elle monte encore. Ah! la rupture de ces

digues amènera des désastres!

À ce moment, on entendit la voix de Septimine criant au dehors:--Père

Bonaïk, ouvrez-moi! ouvrez-moi!--L'un des apprentis courut à la porte,

et bientôt la Coliberte entra, soutenant une femme aux longs cheveux

ruisselants, aux vêtements trempés d'eau, livide, se traînant à peine,

et si défaillante, qu'à quelques pas de la porte, elle tomba évanouie

entre les bras du vieil orfévre et de Septimine.

--Pauvre femme! elle est glacée,--dit le vieillard, et s'adressant aux

apprentis:--Vite, vite, enfants! prenez du charbon dans le réduit,

faites jouer le soufflet, augmentez le feu de la forge, cela réchauffera

cette infortunée. Ah! je l'avais prévu... cette inondation aura causé de

grands maux!

À la voix de l'orfévre deux apprentis coururent au profond réduit

pratiqué derrière la forge, et descendirent dans ce caveau pour y

prendre du charbon; les autres esclaves attisèrent le feu, firent jouer

le soufflet, tandis que le vieillard s'approcha de Septimine, qui,

agenouillée devant la femme évanouie, pleurait en disant:--Hélas! mon

Dieu! elle va mourir!

--Rassure-toi!--reprit le vieillard,--les mains de cette pauvre

créature, tout à l'heure glacées, reprennent un peu de chaleur. Mais

qu'est-il donc arrivé? tes vêtements sont trempés d'eau?

--Bon père, ce matin, au point du jour, je me suis levée comme mes

compagnes, nous sommes allées dans la cour; là, nous avons entendu

d'autres esclaves crier: La digue est crevée! Et ils sont sortis en

courant pour aller voir les progrès de l'inondation. Moi, machinalement,

je les ai suivis. Ils se sont dispersés. Je m'étais avancée jusqu'à une

pointe de terre que baigne l'eau des étangs. Il y a là un gros saule;

bientôt j'ai vu à peu de distance de moi un chariot à demi submergé; il

flottait entre deux eaux, une toile tendue sur des cerceaux le

recouvrait.

--Grâce à Dieu! cette toile, ainsi tendue, faisait ballon; elle a dû

empêcher ce chariot de sombrer tout à fait... Achève?

--Le vent soufflant dans cette espèce de voile poussait le chariot vers

la rive où je me trouvais. Alors j'ai vu cette infortunée, cramponnée à

cette toile, le corps à demi plongé dans l'eau.

--Qu'as-tu fait?

--Il n'y avait pas un instant à perdre: les mains défaillantes de cette

pauvre créature, dont les forces étaient à bout, allaient abandonner la

toile, son seul soutien. J'attachai le bout de ma ceinture à une des

basses branches du saule, l'autre bout à mon poignet gauche, et je me

penchai vers l'infortunée en lui criant: Courage! Elle m'entendit,

saisit convulsivement ma main entre les siennes; mais dans ce brusque

mouvement mes pieds glissèrent de la berge, et je tombai à l'eau...

--Heureusement, ton poignet gauche était toujours attaché à l'un des

bouts de ta ceinture nouée à l'arbre?

--Oui, bon père; mais la secousse fut violente, je crus mon bras arraché

de mon corps. Par bonheur, la pauvre femme saisit un pan de ma robe. Ma

première douleur passée, je fis de mon mieux, et à l'aide de ma ceinture

nouée à l'arbre, sur laquelle je me hâlais, je parvins à regagner le

bord et à retirer de l'étang celle avec qui j'allais périr. Notre

atelier étant l'endroit le plus voisin, je l'ai amenée ici, elle pouvait

à peine se soutenir... Mais, hélas!--ajouta la Coliberte en pleurant de

nouveau et regardant les traits inanimés de Rosen-Aër, car c'était la

mère de Berthoald que Septimine venait de sauver,--j'aurai seulement

retardé sa mort! Voyez sa pâleur...

--Ne te désespère pas,--reprit le vieillard,--de moment en moment ses

mains se réchauffent... Approchons-la davantage de la forge, le feu la

ranimera.

En effet, grâce à l'activité des apprentis, non moins apitoyés que

Septimine et le vieillard, Rosen-Aër, assise sur un escabeau, fut

rapprochée du foyer. Peu à peu elle ressentit la salutaire influence de

cette chaleur pénétrante, reprit lentement ses esprits, revint enfin

tout à fait à elle, et rassemblant ses souvenirs, elle tendit ses bras à

Septimine en disant d'une voix faible:--Chère enfant, tu m'as sauvée!

La Coliberte se jeta au cou de Rosen-Aër en versant de douces larmes, et

reprit:--Nous avons fait ce que nous avons pu; nous sommes de pauvres

esclaves...

--Hélas! mon enfant, je suis esclave comme vous, amenée en ce pays du

fond du Languedoc. Nous avions passé la nuit sur la chaussée qui sépare

les deux étangs, dont ce monastère est entouré, l'on avait dételé les

boeufs des chariots, lorsqu'au point du jour l'inondation nous a

surpris, et...--Mais Rosen-Aër s'interrompit, se dressa de toute sa

hauteur, son visage exprima d'abord la stupeur; puis une sorte de joie

délirante, elle se précipita vers la fenêtre ouverte, et passa ses bras

à travers les épais barreaux, en s'écriant:--Mon fils! mon fils

Amael!...

Septimine et Bonaïk crurent un moment cette infortunée privée de sa

raison; mais lorsqu'ils se furent approché de la fenêtre vers laquelle

Rosen-Aër s'était précipitée, la jeune fille s'écria enjoignant les

mains:--Le chef frank! lui! dans un des souterrains de l'abbaye!...

Rosen-Aër et la Coliberte voyaient, de l'autre côté du fossé, Berthoald,

se tenant des deux mains aux barreaux du soupirail de la cave. Soudain

il reconnut sa mère, et, en proie à une sorte d'extase, il s'écria d'une

voix vibrante, qui, malgré la distance, arriva, jusqu'à l'atelier:--Ma

mère!...

--Septimine,--dit précipitamment Bonaïk à la Coliberte,--tu connais ce

jeune homme?

--Oh! oui... il a été bon pour moi comme un ange du ciel! Je l'ai vu au

couvent de Saint-Saturnin; c'est à ce guerrier que Karl a fait don de

cette abbaye.

--À lui!--reprit le vieillard d'un air surpris et pensif.--Alors comment

se trouve-t-il dans ce souterrain?

--Maître Bonaïk!--accourut dire un des esclaves,--j'entends au dehors la

voix de Ricarik; il s'est arrêté sous la voûte pour gourmander

quelqu'un; dans un instant il sera ici; il vient faire sa ronde matinale

selon son habitude.

--Grand Dieu!--s'écria le vieillard avec épouvante,--il va trouver cette

femme en ce lieu, l'interroger; elle peut se trahir, avouer qu'elle est

la mère de ce jeune homme, victime sans doute de l'abbesse...--Et le

vieillard, courant à la fenêtre, saisit Rosen-Aër par le bras, et lui

dit en l'entraînant:--Au nom de la vie de votre fils, venez! venez!

--La vie de mon fils! qui la menace?

--Suivez-moi... ou il est perdu et vous aussi!--Et Bonaïk, sans répondre

à Rosen-Aër, lui montra le petit caveau pratiqué derrière la forge; et

ajouta:--Cachez-vous là, ne bougez pas.--S'adressant ensuite aux

apprentis en courant à son établi:--Vous, enfants, martelez de toutes

vos forces et chantez à tue-tête. Toi, Septimine, polis ce vase. Songez

que si l'intendant se doute de quelque chose, nous avons tout à

craindre. Dieu veuille que ce malheureux garçon ne reste pas au

soupirail de la cave, ou qu'il ne soit pas vu de Ricarik!--Ce disant, le

vieil orfévre se mit à marteler à tout rompre sur son enclume, entonnant

d'une voix sonore ce vieux chant des orfévres à la louange du bon

Éloi:--«De la condition d'ouvrier élevé à celle d'évêque,--Éloi, dans sa

charge de pasteur, a purifié l'orfévre;--Son marteau est l'autorité de

sa parole,--Son fourneau la constance du zèle,--Son soufflet

l'inspirateur,--Son enclume l'obéissance[F]!»

Ricarik entra dans l'atelier. L'orfévre ne parut pas l'apercevoir, et

continua de chanter en aplatissant à coups de marteau une feuille

d'argent qui terminait la crosse abbatiale dont la ciselure supérieure

était achevée.--Vous êtes bien gais ici, ce matin,--dit l'intendant en

s'avançant au milieu de l'atelier.--Cessez ces chants... ils

m'assourdissent...

--Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines,--murmura tout bas

Septimine à Bonaïk.--Ce méchant homme s'approche de la fenêtre... s'il

allait voir le chef frank...

--Pourquoi tant de feu dans cette forge?--reprit l'intendant en faisant

un pas vers le foyer derrière lequel se trouvait le réduit où se cachait

Rosen-Aër.--T'amuses-tu donc à brûler du charbon sans nécessité?

--Sans nécessité? Non, puisque ce matin même je vais fondre l'or et

l'argent que vous m'avez apportés hier.

--Mensonge! les métaux se fondent au creuset, non pas à la forge...

--Ricarik, à chacun son métier. J'ai travaillé dans les ateliers du

grand Éloi. Je sais mon état. Je vais d'abord exposer mes métaux au feu

ardent de la forge, les marteler ensuite, puis je les mettrai au

creuset; la fonte en sera plus liée.

--Tu ne manques jamais de raisons.

--Parce que j'en ai toujours de bonnes à donner. Mais puisque vous

voici, Ricarik, j'ai à vous demander plusieurs objets nécessaires pour

cette fonte, la plus considérable que j'aie jamais faite dans ce

monastère, puisque le vase d'argent doit avoir deux pieds de hauteur,

ainsi que vous le voyez d'après le moule que voilà sur cette tablette.

--Que te faut-il?

--J'aurais besoin d'un baril que je remplirai de sable au milieu duquel

je placerai mon moule... Ce n'est pas tout... J'ai vu souvent, malgré

les cercles qui entouraient les douves des barils, où l'on mettait les

moules plongés dans le sable, ces douves éclater lorsque l'on versait

dans le creux le métal en fusion. Il me faudrait donc une longue corde

que j'enroulerais très-solidement autour du tonneau; si les cercles

éclatent, la corde du moins ne se rompra point. Il me faudrait, de plus,

une non moins longue petite cordelle pour assujettir les parois du

moule.

--Tu auras le baril, la corde et la cordelle.

--Encore un mot, Ricarik. Moi, et ces jeunes gens, nous serons forcés,

pour cette fonte, de passer ici une partie de la nuit, les jours sont

courts en cette saison. Faites-nous donner une outre de vin, à nous, qui

ne buvons jamais que de l'eau; cette largesse soutiendra nos forces

durant notre rude labeur nocturne. J'ajouterai que les jours de fonte,

dans l'atelier du grand Éloi, on régalait toujours les esclaves...

--Soit! vous aurez votre outre de vin... aussi bien, c'est aujourd'hui

jour de liesse en ce couvent, car un grand miracle vient d'avoir lieu...

--Un miracle?

--Oui... un juste châtiment du ciel a frappé une bande d'aventuriers, à

qui Karl le maudit avait eu l'audace de concéder cette abbaye, bien

sacré de l'Église. Ils campaient cette nuit sur la jetée, comptant

attaquer le monastère au point du jour; mais l'Éternel, par un

redoutable et surprenant prodige, a ouvert les cataractes du ciel. Les

étangs se sont grossis, et tous les scélérats ont été noyés.

--Gloire à l'Éternel!--cria le vieil orfévre en faisant signe aux

apprentis d'imiter son enthousiasme,--gloire à l'Éternel! qui noie les

impies dans les cataractes de sa colère!

--Gloire à l'Éternel!--répétèrent à tue-tête et en choeur les jeunes

esclaves,--gloire à l'Éternel! qui noie les impies dans les cataractes

de sa colère!

--Miracle qui ne me surprend point du tout, Ricarik,--ajouta

l'orfévre,--il est dû sans doute au bienheureux _pouce_ de Saint-Loup,

cette sainte relique que vous nous avez apportée hier. Elle aura opéré

ce divin prodige.

--C'est probable... ainsi tu n'as pas besoin d'autre chose?

--Non,--répondit le vieillard en se levant et examinant plusieurs

caisses,--j'ai là pour la fonte du soufre et du bitume en suffisante

quantité, le charbon ne manque point, l'un de mes apprentis va vous

accompagner, Ricarik, il rapportera le baril, les cordes et l'outre de

vin, seigneur intendant, ne l'oubliez pas!

--On vous la donnera plus tard, en vous distribuant vos pitances.

--Ricarik, nous ne pourrons quitter l'attelier d'un instant à cause de

la fonte. Faites-nous distribuer ce matin, s'il vous plaît, notre

pitance quotidienne, afin que nous ne soyons pas dérangés; nous allons

fermer la porte pour être tranquilles!

--J'y consens, que l'un de tes apprentis me suive, il rapportera toutes

ces choses, mais que le vase soit fondu demain, sinon l'échine vous

cuira.

--Vous pouvez assurer notre sainte et vénérable abbesse que le vase, en

sortant du moule, sera digne d'un artisan qui a vu le grand Éloi manier

la lime et le burin.--Et, s'adressant tout bas à l'un de ses apprentis,

tandis que Ricarik se dirigeait vers la porte:--Ramasse en chemin une

douzaine de cailloux gros comme des noix, cache-les dans ta poche et

rapporte-les.--Et il ajouta tout haut:--Accompagne le seigneur

intendant, mon garçon; surtout, en revenant, ne t'amuse pas en route.

--Soyez tranquille, maître,--dit l'apprenti en faisant un signe

d'intelligence au vieillard et suivant l'intendant,--vos ordres seront

exécutés!

Le vieillard resta quelques instants sur le seuil! prêtant l'oreille aux

pas de l'intendant qui s'éloignait; après quoi, fermant la porte au

verrou, il courut vers le caveau où se cachait Rosen-Aër, Septimine

courut à la fenêtre, afin de voir si Berthoald s'y trouvait encore; mais

soudain elle s'écria, saisie d'effroi:--Grand Dieu! le jeune chef est

perdu!... l'eau a gagné le soupirail!

--Perdu! mon fils!--s'écria Rosen-Aër avec désespoir en se précipitant à

la croisée malgré les efforts du vieillard pour la retenir.--Ô mon fils!

t'avoir revu pour te perdre... Amael! Amael!...

--Elle nous trahit... si on l'entend au dehors!--dit le vieillard avec

terreur, en tâchant en vain d'arracher des barreaux où elle se

cramponnait, cette malheureuse femme, qui appelait son fils d'une voix

déchirante. Mais Amael (puisque Berthoald était pour lui un nom

d'emprunt), Amael ne reparut pas. Le flot avait gagné l'ouverture du

soupirail, et malgré la largeur du fossé qui séparait les deux bâtiments

l'un de l'autre, on entendait le bruit sourd des eaux qui, s'engouffrant

par cette ouverture, tombaient au fond du souterrain. Septimine, pâle

comme une morte, ne trouvait pas une parole. Rosen-Aër, dans l'égarement

de son désespoir, tâchait d'ébranler les épais barreaux de la fenêtre en

murmurant d'une voix entrecoupée de sanglots:--Oh! savoir qu'il est

là... dans l'agonie... mourant!...

--Espoir!--cria le vieillard, dont les larmes coulaient à la vue de

cette douleur maternelle,--espoir!... Je fixe depuis un instant cette

pierre couverte de mousse, à l'angle du soupirail, l'eau ne l'envahit

pas; elle ne monte plus... voyez, voyez!

Septimine et Rosen-Aër essuyèrent leurs yeux et regardèrent la pierre

que leur indiquait Bonaïk. Elle ne fut pas, en effet, submergée...

Bientôt même le bruit des eaux s'engouffrant dans le soupirail

s'amoindrit et cessa peu à peu.

--Il est sauvé!--s'écria Septimine.--Merci, mon Dieu!

--Sauvé...--murmura Rosen-Aër d'un air de doute accablant.--Et s'il est

tombé dans cette cave assez d'eau pour le noyer... Oh! s'il vivait

encore, il eût répondu à ma voix... Non, non! il se meurt! il est

mort!...

--Maître Bonaïk, on frappe à là porte,--accourut dire l'un des

apprentis.--Faut-il ouvrir?

--Vite, retournez dans votre cachette,--dit le vieillard à Rosen-Aër; et

comme elle ne semblait pas l'entendre, il ajouta:--Mais vous voulez donc

vous perdre, nous perdre tous! nous qui sommes prêts à nous dévouer pour

vous et votre fils?--À ces mots, Rosen-Aër quitta la fenêtre et rentra

dans le réduit, tandis que le vieillard, s'approchant de la porte,

disait:--Qui est là?

--Moi, maître Bonaïk,--répondit au dehors la voix de l'apprenti qui

était sorti avec Ricarik,--moi, Justin.

--Entre vite,--dit l'orfévre au jeune garçon qui portait sur son épaule

un baril vide et à sa main un panier renfermant des provisions, l'outre

de vin et un gros paquet de cordes. Le vieillard, poussant les verrous

de la porte, prit l'outre de vin dans le panier, et, allant vers le

réduit où se cachait Rosen-Aër, lui dit:--Buvez un peu de vin pour vous

réconforter; c'est pour vous que je l'ai demandé.

Mais la mère d'Amael repoussa l'outre en s'écriant d'une voix

désespérée:--Mon fils! mon fils!

--Justin,--dit le vieillard à l'apprenti,--as-tu des cailloux?

--Oui, maître Bonaïk, j'en ai rempli mes poches.

--Donne-m'en un.--Le vieillard prit la petite pierre et courut à la

fenêtre en disant:--Si ce malheureux n'est pas noyé, il se doutera, en

voyant tomber ce caillou dans la cave, que c'est un signal.--Et après

avoir judicieusement visé et calculé le jet de sa pierre, l'orfévre la

lança dans l'ouverture du soupirail. Rosen-Aër et Septimine, en proie à

une anxiété mortelle, attendaient le résultat de la tentative de Bonaïk:

les apprentis eux-mêmes gardaient un profond silence. Quelques moments

se passèrent ainsi dans une attente pleine

d'angoisses.--Rien...--murmura l'orfévre, les yeux ardemment fixés sur

l'ouverture du soupirail,--rien...

--Il est mort!--s'écria Rosen-Aër, tandis que Septimine la retenait

entre ses bras.--Je ne le verrai plus!

--Une autre pierre!--dit le vieillard. Et il lança un second caillou

dans le souterrain. Ce fut encore un moment d'angoisse: toutes les

respirations étaient suspendues. Enfin, au bout de quelques instants,

Rosen-Aër, se dressant sur la pointe des pieds, s'écria:--Ses mains! je

vois ses mains! il se cramponne aux barreaux du soupirail! Merci, Hésus!

merci... vous me l'avez rendu!--Et elle tomba à genoux.

Bonaïk vit alors la pâle figure d'Amael encadrée de ses longs cheveux

ruisselants d'eau, apparaître entre les barreaux. Le vieillard lui fit

signe de disparaître de nouveau, en disant à voix basse, et comme s'il

avait pu être entendu par le prisonnier:--Et maintenant, cachez-vous,

cachez-vous, et attendez!--Se retournant alors vers Rosen-Aër:--Votre

fils m'a compris; mais, je vous en supplie, du calme... pas

d'imprudence.--Allant ensuite à son établi, où se trouvaient plusieurs

morceaux de parchemin, dont il se servait pour dessiner les modèles de

ses orfévreries, il écrivit ces mots:--«Si l'eau n'a pas tellement

envahi le souterrain que vous puissiez y rester sans danger jusqu'à la

nuit, donnez trois secousses à la cordelle au bout de laquelle sera

attachée la pierre qui aura ce billet pour enveloppe; en ce cas, cette

cordelle nous servira de moyen de communication; lorsque vous la verrez

s'agiter, préparez-vous à recevoir un nouvel avis: jusque-là, ne

paraissez pas au soupirail. Votre mère espère comme nous vous sauver.

Courage et confiance!»

Ces mots écrits, l'orfévre enveloppa un caillou avec ce parchemin,

heureusement, de sa nature, imperméable, lia le tout au moyen de la

corde, au milieu de laquelle il attacha un petit morceau de fer afin de

la faire plonger dans l'eau, et de rendre ainsi invisible ce moyen de

correspondance entre l'atelier et le souterrain; puis il lança dans le

soupirail la pierre, à laquelle était attachée la cordelle, dont il

garda l'extrémité dans sa main. Quelques moments après, trois secousses

données à cette corde annoncèrent à Bonaïk qu'Amael pouvait rester

jusqu'au soir sans danger dans sa prison, et qu'il exécuterait les

recommandations du vieillard. Cette espérance ranima l'espoir de

Rosen-Aër, et, dans l'élan de sa reconnaissance, elle prit les mains de

l'orfévre en lui disant:--Bon père, vous le sauverez, n'est-ce pas? vous

le sauverez?

--J'y tâcherai, pauvre femme! mais laissez-moi rassembler mes esprits...

À mon âge, voyez-vous, de pareilles émotions sont rudes; il faut, pour

réussir, agir avec prudence et réflexion. Aussi vais-je réfléchir,

l'entreprise est difficile...

Pendant que l'orfévre pensif, accoudé sur son établi, appuyait son front

dans sa main, et que les apprentis demeuraient silencieux et inquiets,

Rosen-Aër, rappelant ses souvenirs, dit à Septimine:--Mon enfant, vous

avez dit que mon fils avait été bon pour vous comme un ange du ciel...

où l'avez-vous donc connu?

--Près de Poitiers, au couvent de Saint-Saturnin... Ma famille et moi,

touchées de compassion pour un jeune prince, un enfant, retenu

prisonnier dans ce monastère, nous avons voulu favoriser l'évasion de ce

pauvre petit; tout a été découvert; on voulait me châtier d'une manière

honteuse, infâme!--ajouta la Coliberte en rougissant encore à ce

souvenir.--On voulait me vendre, me séparer de mon père, de ma mère...

Alors, votre fils, favori de Karl, le chef des Franks...

--Mon fils!

--Oui, le seigneur Berthoald.

--Berthoald?

--Hélas! ainsi s'appelle celui qui est renfermé dans ce souterrain...

--Mon fils Amael, portant le nom de Berthoald! mon fils, favori du chef

dès Franks!--s'écria Rosen-Aër, frappée de stupeur.--Mon fils, élevé

dans l'horreur des conquérants de la Gaule, ces oppresseurs de notre

race! mon fils, favori de l'un d'eux! non, non... tes souvenirs te

trompent...

--Mes souvenirs me tromper... Oh! je vivrais cent ans, que jamais je

n'oublierai ce qui s'est passé au couvent de Saint-Saturnin, la

touchante bonté du seigneur Berthoald envers moi, qu'il ne connaissait

pas. N'a-t-il pas obtenu de Karl ma liberté, celle de mon père et de ma

mère? N'a-t-il pas été assez généreux pour me donner de l'or afin de

subvenir aux besoins de ma famille?

--Ma raison se perd à chercher le secret de ce mystère; la troupe de

guerriers qui nous emmenaient esclaves, s'est en effet arrêtée à

l'abbaye de Saint-Saturnin,--reprit Rosen-Aër avec angoisse; et elle

ajouta:--Mais si celui-là, que tu appelles Berthoald, a obtenu ta

liberté du chef des Franks, comment es-tu esclave ici, pauvre enfant?

--Le seigneur Berthoald s'est fié à la parole de Karl, et Karl s'est fié

à la parole du supérieur du couvent; mais après le départ du chef des

Franks et de votre fils, l'abbé, qui m'avait déjà vendue à un juif, a

maintenu le marché... En vain j'ai imploré les guerriers que Karl avait

laissés au monastère pour en prendre possession et garder le petit

prince, mes prières ont été vaines; j'ai été séparée de ma famille. Le

juif a gardé l'or que votre fils m'avait donné généreusement, et m'a

emmenée en ce pays; il m'a vendue à l'intendant de cette abbaye, qui a

été octroyée par Karl au seigneur Berthoald, ainsi que je l'ai appris au

couvent de Saint-Saturnin.

--Cette abbaye octroyée à mon fils!... lui, compagnon de guerre de ces

Franks maudits! lui, traître! lui, renégat! Oh! si tu dis vrai, honte et

malheur sur mon fils!...

--Traître! renégat! le seigneur Berthoald! lui, le plus généreux des

hommes! lui, qui m'eût arrachée à l'esclavage sans la cruauté de l'abbé,

qui m'a livrée au juif Mardochée.

--Ce juif s'appelait ainsi?

--Vous le connaissez?

--Écoute, pauvre enfant, et tu comprendras ma douleur... Après une

grande bataille livrée près de Narbonne contre les Arabes, j'ai été

prise par les guerriers de Karl: le butin, les esclaves ont été tirés au

sort; on nous a dit, à moi et à mes compagnes, que nous appartenions au

chef Berthoald et à ses hommes.

--Vous... esclave de votre fils? Mais il l'ignorait, mon Dieu!

--Oui, de même que j'ignorais que mon nouveau maître Berthoald... fût

mon fils Amael.

--Durant ce voyage du Languedoc ici, votre fils, ne vous a pas vue?

Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 13 / 26 段