suffisamment gardée? Réponds, vaillant capitaine?
--Pour moi et pour mes hommes, un frondeur ou un archer n'est pas plus
dangereux qu'un chien qui aboie de loin. On laisse siffler les traits,
bruire les pierres, et l'on arrive à longueur d'épée. Demain, au point
du jour, tu verras ceci, dame abbesse... si tu t'opiniâtres à défendre
ce monastère.
Méroflède se prit encore à rire et reprit:--Si tu aimes à te battre de
près, tu trouveras tout à l'heure de quoi satisfaire tes goûts.
--Non pas tout à l'heure!--s'écria Broute-Saule en regardant Berthoald
d'un air de haineux défi,--si tu veux combattre à l'instant... ici, dans
cette cour, à la clarté des torches et sous les yeux de notre sainte
abbesse, je suis prêt, quoique je n'aie, moi, ni casque ni cuirasse.
Méroflède donna familièrement un coup de houssine sur le bonnet de
Broute-Saule et lui dit en souriant:--Tais-toi.
Berthoald sourit, ne répondit rien à la provocation de l'ardent
jouvenceau, et continua de suivre l'abbesse, qui, sortant de cette
seconde enceinte, se dirigea vers un vaste bâtiment d'où partaient des
cris confus; elle se baissa sur son cheval et dit deux mots à l'oreille
de Broute-Saule; celui-ci parut hésiter à obéir et à s'éloigner de
l'abbesse; alors elle lui dit d'une voix impérieuse et dure:--M'as-tu
entendue?
--Sainte dame...
--Obéiras-tu?--dit impétueusement Méroflède; et, frappant Broute-Saule
de sa houssine, elle ajouta:--Va donc, vil esclave!
Broute-Saule tressaillit, ses traits devinrent d'une pâleur livide et
ses regards féroces s'arrêtèrent, non sur Méroflède, mais sur Berthoald,
fort indifférent à ce démêlé. Cependant le jeune esclave, après un
violent effort sur lui-même, se résigna et courut accomplir l'ordre de
Méroflède. Bientôt après, une centaine d'hommes à figures sinistres,
déterminées, vêtus de haillons, sortirent en tumulte du bâtiment, se
rangèrent à peu près en haie en agitant des lances, des épées, des
haches, et criant:--Vive notre sainte abbesse Méroflède!--Plusieurs
femmes, mêlées parmi ces hommes, criaient non moins bruyamment:--Vive
l'abbesse!
--Toi qui viens prendre possession de ce monastère,--dit Méroflède au
jeune chef avec un sourire sardonique,--sais-tu ce que c'est que le
droit d'asile?
--Je le sais... tout criminel réfugié dans une église est à l'abri de la
justice des hommes.
--Tu es un vrai trésor de science, digne de porter la crosse et la
mitre, toi qui viens me déposséder de cette abbaye! Or donc, ces bonnes
gens que tu vois là sont la fleur des bandits du pays; le plus innocent
a commis un meurtre ou deux. Apprenant ta venue, je leur ai offert de
quitter de nuit l'asile de la basilique de Nantes, leur promettant asile
dans la chapelle de l'abbaye et la tolérance du bon vieux temps où l'on
menait si joyeuse vie dans les saints asiles. S'ils sortent d'ici, le
gibet les attend; c'est te dire avec quelle rage ils défendront le
monastère contre toi et tes hommes, qui ne conserveriez pas
chrétiennement ici de pareils hôtes, tandis que moi je les nourris et
les héberge. Tu le vois, jeune homme, donner une abbaye est facile, en
prendre possession est difficile. Je ne te parle pas des nombreux
esclaves qui m'obéissent au nom du Seigneur, et que je compte armer.
Maintenant tu connais les forces dont je dispose, rentrons au monastère;
après ta longue route, tu dois être fatigué. Je t'offre l'hospitalité;
tu souperas avec moi... ce n'est point canonique, je le sais; mais nous
sommes à peu près en temps de guerre, et la guerre a ses licences...
Demain, au point du jour, tu rejoindras tes compagnons; tu dois être
homme de bon conseil, tu engageras donc ta bande à se mettre en quête
d'une autre abbaye, et tu les guideras dans cette recherche.
--Je vois avec plaisir, sainte abbesse, que la solitude et les
austérités du cloître n'ont pas altéré l'humeur joviale que tu parais
posséder.
--Ah! tu me crois d'humeur joviale?
--Ne dis-tu pas avec un sérieux fort plaisant, que moi et mes hommes,
qui depuis la bataille de Poitiers guerroyons contre les Arabes, les
Frisons et les Saxons, nous tournerons casaque devant cette poignée de
meurtriers et de larrons, renforcés de pauvres colons qui ont quitté la
charrue pour la lance, et la pioche pour la fronde!
--Guerrier fanfaron!--s'écria Broute-Saule, qui était revenu prendre sa
place à la tête du cheval de Méroflède,--veux-tu que nous prenions
chacun une hache? nous nous mettrons nus jusqu'à mi-corps, et tu verras
si les hommes d'ici sont des lâches!
--Tu me parais, toi, un vaillant garçon,--reprit Berthoald en
souriant;--si tu veux rester avec nous dans l'abbaye, tu y trouveras ta
place.
Broute-Saule allait répondre... Méroflède lui coupa la parole et dit à
Berthoald:--D'ici à demain matin, nous ferons trêve... Tu dois être
fatigué; on va te conduire au bain, cela te délassera, après quoi nous
souperons; je ne te donnerai pas un festin pareil à ceux que sainte
Agnès et sainte Radegonde donnaient à leur poète favori l'évêque
Fortunat, dans leur abbaye de Poitiers; mais enfin tu ne jeûneras point.
Puis s'adressant à Ricarik:--Tu as mes ordres, suis-les.
Méroflède, en parlant ainsi, s'était rapprochée de la porte intérieure
de l'abbaye. D'un bond léger, elle descendit de sa monture et disparut
dans le cloître après avoir jeté la bride de son cheval à Broute-Saule;
le jouvenceau la suivit d'un regard presque désespéré, puis il regagna
lentement les écuries, après avoir montré de loin le poing à Berthoald.
Celui-ci, de plus en plus frappé des étrangetés de cette abbesse,
demeurait pensif, lorsque Ricarik, l'arrachant à sa rêverie, lui dit, en
lui montrant deux esclaves:--Descends de cheval, ces esclaves te
conduiront au bain; ils t'aideront à te désarmer, et comme tes bagages
ne sont pas ici, ils te donneront de quoi te vêtir convenablement, des
chausses et une robe toute neuve que je n'ai jamais portée; tu
endosseras ces vêtements, si tu préfères quitter ta coquille de fer;
puis je te viendrai quérir pour souper avec notre sainte dame.
Une demi-heure après, Berthoald, sortant du bain et conduit par Ricarik,
entrait dans l'appartement de l'abbesse.
* * * * *
Lorsque Berthoald parut dans la salle où l'attendait Méroflède, il la
trouva seule; elle avait quitté ses vêtements noirs pour revêtir une
longue robe blanche; un léger voile cachait à demi les tresses de son
épaisse chevelure d'un roux ardent et doré: un collier et des bracelets
de pierreries ornaient son cou et ses bras nus. Les Franks ayant
conservé l'habitude, jadis introduite en Gaule par les Romains,
d'entourer leurs tables d'espèces de lits; l'abbesse, à demi couchée sur
un long et large siége à dossier garni de coussins, fit signe au jeune
chef de s'asseoir auprès d'elle. Berthoald obéit, de plus en plus frappé
de l'étrange beauté de Méroflède. Un grand feu flambait dans l'âtre; une
riche vaisselle d'argent brillait sur la table recouverte de lin brodé;
des amphores, précieusement ciselées, se dressaient à côté des coupes
d'or; les plats contenaient des mets appétissants; un candélabre, où
brûlaient deux petits cierges de cire, éclairait à peine cette salle
immense, qui, par l'insuffisance du luminaire, devenant presque obscure
à quelques pas des deux convives, était plongée dans les ténèbres à ses
deux extrémités. Le lit s'adossait à une muraille boisée, deux portraits
y étaient suspendus, l'un, grossièrement peint sur un panneau de chêne,
à la mode de Byzance, représentait un guerrier frank, barbarement
accoutré, ainsi que se vêtissaient, trois siècles auparavant, les leudes
de Clovis, ces premiers conquérants des Gaules; au-dessous de cette
peinture on lisait: _Gonthramm Neroweg_. À côté de ce portrait on voyait
celui de l'abbesse Méroflède, enveloppée de ses longs voiles noirs et
blancs; elle tenait d'une main sa crosse abbatiale, de l'autre, une épée
nue. Cette image, beaucoup plus petite que la première, était peinte sur
parchemin, à la façon des miniatures dont on ornait alors les livres
saints. Berthoald aperçut ces deux portraits au moment où il allait
s'asseoir aux côtés de l'abbesse. À cette vue, il tressaillit, resta un
moment frappé de surprise; puis reportant tour à tour ses yeux de
Gonthramm Neroweg sur Méroflède, il semblait comparer la ressemblance
qui existait entre eux, ressemblance évidente en cela que, comme
Neroweg, Méroflède avait la chevelure rousse, le nez en bec d'aigle, et
les yeux verts. Le jeune chef ne put cacher son étonnement. L'abbesse
lui dit:--Qu'as-tu à contempler ainsi le portrait de l'un de mes aïeux,
mort il y a plusieurs siècles?
--Ainsi... tu es de la race des Neroweg?
--Oui, et ma famille habite encore ses grands domaines de l'Auvergne,
conquis par l'épée de mes ancêtres, ou octroyés par dons royaux... Mais
assez parlé du passé, gloire aux morts, joie aux vivants! Sieds-toi là,
et soupons... Je te semble une étrange abbesse? mais, par Dieu! je vis
comme les abbés et les évêques, sinon qu'ils soupent avec de jolies
jouvencelles, et que moi je soupe ce soir avec un brave et beau
soldat... T'en plaindrais-tu?--Et soulevant d'un poignet viril une des
lourdes amphores d'argent, elle remplit jusqu'au bord la coupe d'or
placée près d'Amael; puis après y avoir seulement mouillé ses lèvres
rouges et charnues, elle la tendit au jeune chef et lui dit
résolument:--Buvons à ta bienvenue dans ce couvent!
Berthoald garda un moment la coupe entre ses mains, et tout en jetant un
dernier regard sur le portrait de Neroweg, il sourit d'un air
sardonique, réfléchit un instant, attacha sur l'abbesse un regard non
moins hardi que ceux qu'elle lui jetait, et reprit:--Buvons, belle
abbesse!--Et d'un trait, vidant la large coupe, il ajouta:--Buvons à
l'amour!...
--Soit, buvons à l'amour, le dieu du monde! comme disaient les
païens,--répondit Méroflède en remplissant sa coupe d'un vin contenu
dans une petite amphore de vermeil. Versant alors de nouveau à boire au
jeune chef, qui la couvait d'un oeil étincelant, elle ajouta:--J'ai bu
selon tes voeux; maintenant, bois aux miens!
--Quels qu'ils soient, sainte abbesse; cette coupe fût-elle remplie de
poison, je la viderai, je le jure par ton beau bras aussi blanc que la
neige!
--Alors,--dit l'abbesse en jetant un regard pénétrant sur le jeune
homme,--buvons au juif Mardochée!
Berthoald portait la coupe à ses lèvres; mais au nom du juif il
frissonna, posa brusquement le vase d'or sur la table, ses traits
s'assombrirent, et il s'écria presque avec effroi:--Le juif
Mardochée!...
--Allons, par Vénus! la patronne des amoureux, ne tremble pas ainsi, mon
vaillant!
--Boire au juif Mardochée, moi!...
--Tu m'as dit: Buvons à l'amour... j'ai bu, j'y boirai encore, si tu
veux,--ajouta l'abbesse en regardant fixement Berthoald;--tu m'as juré
par la blancheur de ce bras,--et elle releva davantage encore sa large
manche,--tu m'as juré de boire selon mes voeux, accomplis ta promesse!
--Femme!--reprit Berthoald avec impatience et embarras,--qu'est-ce que
ce juif? pourquoi veux-tu que je...
--Ah! ah! ah!--fit Méroflède en riant aux éclats et interrompant le
jeune chef,--moi, qui te croyais un brave! tu te troubles pour si
peu?... Sais-tu pourquoi je veux boire au juif Mardochée?...
--Non.
--Écoute-moi... Si Mardochée ne t'avait pas vendu comme esclave au
seigneur Bodégésil, tu n'aurais pas, une nuit, volé le cheval et
l'armure de ton maître pour courir les aventures en te donnant à ce Karl
endiablé, toi, Gaulois de race asservie, pour noble de race franque, et
fils d'un bénéficier dépossédé... Karl, dont tu es devenu un des
meilleurs capitaines, ne t'aurait pas octroyé cette abbaye. Donc tu ne
serais pas ici à côté de moi, à cette table, où nous buvons ensemble à
l'amour... Voilà pourquoi, mon vaillant, je vide cette coupe en mémoire
de ce juif immonde!--Et elle la vida.--Maintenant, boiras-tu au juif?
Pendant que Méroflède parlait ainsi, Berthoald la contemplait avec une
surprise croissante mêlée d'anxiété, ne pouvant trouver un mot à
répondre.--Ah! ah! ah!--dit l'abbesse en riant de nouveau,--le voici
muet! De quoi pâlis-tu et rougis-tu tour à tour? Que m'importe à moi que
tu sois de race gauloise ou de race franque? cela rend-il tes yeux moins
bleus, tes cheveux moins noirs, ta figure moins avenante? Tu t'es moqué
de Karl par ta fourberie, tant mieux! nous rirons ensemble de ce
stupide... Allons, déride-toi donc, beau vaillant. Faut-il que ce soit
moi, abbesse, qui te donne, à toi soldat, l'exemple de vider les coupes?
Berthoald croyait rêver... Méroflède, en ses paroles, ne lui témoignait
ni le dédain que devait lui inspirer l'odieux mensonge dont il s'était
rendu coupable, ni le triomphe méchant qu'elle devait éprouver de
posséder des secrets redoutables pour lui. Franche dans son cynisme,
elle contemplait le jeune chef d'un oeil fauve et ardent. Ces regards,
qui jetaient le trouble dans son esprit et le feu dans ses veines,
l'étrangeté de l'aventure, la large coupe de vin qu'il venait de vider
d'un trait, vin très-capiteux ou mélangé de quelque philtre,
commençaient à égarer la raison de Berthoald; voulant lutter d'audace
avec l'abbesse, il lui dit:--Puisque tu es de la race de Neroweg,
sais-tu que ce n'est pas la première fois qu'elle se rencontre à travers
les âges avec la race de Joël?
--Qu'est-ce que la race de Joël?
--La mienne!
--Nous boirons aussi à Joël... il a fait souche de beaux soldats!
--Sais-tu quelle a été la mort du fils de ce Gonthramm Neroweg dont
voici le portrait?
--Une tradition de ma famille rapporte qu'il fut tué dans ses domaines
d'Auvergne, par le chef d'une troupe de bandits et d'esclaves révoltés.
--Le chef de ces bandits se nommait _Karadeuk_... il était le bisaïeul
de mon grand-père!
--Par Dieu! voilà qui est singulier! Et comment ce bandit a-t-il tué
Neroweg?
--Ton aïeul et le mien se sont vaillamment combattus à coups de hache,
le comte a succombé.
--En effet... tu rappelles mes souvenirs d'enfance. Ton aïeul n'avait-il
pas écrit quelques mots sur le tronc d'un arbre après ce combat?
--Il avait écrit ceci: _Karadeuk, descendant de Joël, a tué le comte
Neroweg!_
--C'est cela!... et la femme du comte, Godegisèle, quelques mois après
la mort de son mari, mit au monde un fils qui fut le grand-père de mon
grand-père.
--Voilà qui est étrange... toi, fille des Neroweg, tu écoutes ce récit
avec calme?
--Aussi vrai qu'il laisse sa coupe pleine, ce soldat est, pardieu!
encore plus stupide qu'il n'est beau!... Et que me font à moi ces
batailles de nos aïeux et de nos races? Par Vénus! je ne connais, moi,
qu'une race au monde: celle des amoureux!... Donc, vide ta coupe, mon
vaillant, et soupons gaiement. C'est trêve entre nous cette nuit... À
demain la guerre!
--Honte! remords! raison! devoir! noyons tout dans le vin... Je ne sais
si je veille ou si je rêve en cette nuit étrange!--s'écria le jeune
chef; puis, prenant à la main sa coupe pleine, il se leva et ajouta d'un
air de défi sardonique en se tournant vers le sombre et farouche
portrait du guerrier frank:--Je bois à toi, Neroweg!--Puis Berthoald, sa
coupe vidée, se rejeta sur le lit dans une sorte de vertige, en disant à
Méroflède:--Vive l'amour! abbesse du diable! Aimons-nous ce soir et
battons-nous demain!
--Battons-nous sur l'heure!--cria une voix rauque et strangulée, qui
parut sortir des profondeurs de cette grande salle que l'ombre
envahissait à quelques pas de la table où siégeaient les deux convives;
puis les rideaux de l'une des portes s'étant soudain écartés,
Broute-Saule, qui, à l'insu de l'abbesse, et poussé par une jalousie
féroce, était parvenu à s'introduire dans l'intérieur de cet
appartement, s'élança, agile comme un tigre, fut en deux bonds auprès de
Berthoald, le saisit d'une main aux cheveux, tandis que de l'autre il
levait son poignard pour le lui plonger dans la gorge. Le jeune chef,
quoique surpris à l'improviste, tira son épée, étreignit de son poignet
de fer la main armée que Broute-Saule levait sur lui, et plongea son
glaive dans le ventre de ce malheureux, qui pirouetta sur lui-même et
tomba en disant:--Bonheur à moi, Méroflède... je meurs sous tes yeux!
Berthoald, son épée sanglante à la main, sentant sa raison se troubler
de plus en plus, retomba machinalement sur le lit; il jetait autour de
lui des regards effarés, lorsqu'il vit l'abbesse renverser d'un coup de
poing le candélabre qui seul éclairait cette salle; et au milieu des
ténèbres il se sentit passionnément enlacer dans les bras de ce monstre,
qui lui dit d'une voix basse et palpitante:--Tu t'es battu pour moi...
je t'adore...
* * * * *
L'aube allait succéder à cette nuit où Broute-Saule avait été tué par
Berthoald. Ce jeune chef, profondément endormi et chargé de liens qui
assujettissent ses mains derrière son dos, est étendu sur le plancher de
la chambre à coucher de Méroflède. L'abbesse, enveloppée d'une mante
noire, la figure pâlie, à demi voilée par son épaisse chevelure rousse
dénouée, qui traînait presque à terre, se dirigea vers la fenêtre,
tenant à la main une torche de résine allumée. Se penchant alors à cette
croisée d'où l'on découvrait au loin l'horizon, l'abbesse agita sa
torche par trois fois en regardant du côté de l'orient, qui commençait à
se teinter des lueurs du jour naissant. Au bout de quelques instants, la
clarté d'une grande flamme, s'élevant au loin à travers les dernières
ombres de la nuit, répondit au signal de Méroflède. Ses traits
rayonnèrent d'une joie sinistre; elle jeta son flambeau dans le fossé
rempli d'eau qui entourait le monastère; et, à plusieurs reprises, elle
secoua rudement Berthoald pour le réveiller. Celui-ci sortit
difficilement de son sommeil léthargique. Voulant porter ses mains à son
front, il s'aperçut qu'elles étaient garrottées; se dressant alors
péniblement sur ses jambes alourdies, l'esprit encore troublé, il
regarda silencieusement Méroflède. Celle-ci, étendant son bras demi-nu
vers l'horizon que l'aube éclairait faiblement, dit à
Berthoald:--Vois-tu là-bas, au loin, cette chaussée qui traverse les
étangs et se prolonge jusqu'à l'enceinte de ce couvent?
--Oui,--répondit Berthoald, luttant contre la torpeur étrange qui
paralysait encore son esprit et sa volonté, sans cependant obscurcir
tout à fait son intelligence,--oui, je la vois.
--Tes compagnons d'armes ont campé cette nuit sur cette chaussée?
--En effet,--reprit le jeune chef en tâchant de rassembler ses souvenirs
confus,--hier soir... mes compagnons...
--Écoute,--reprit vivement l'abbesse en mettant sa main sur l'épaule du
jeune homme,--écoute... de ce côté où le soleil va se lever,
qu'entends-tu?
--J'entends un grand bruit... il se rapproche... On dirait le bruit des
grandes eaux...
--Tu l'as dit, mon vaillant.--Et, s'appuyant sur l'épaule de
Berthoald:--Il y a là-bas, à l'orient, un lac immense contenu par une
digue et des écluses...
--Un lac?
--Le niveau de ses eaux est élevé de huit à dix pieds au-dessus du
niveau de ces étangs... Comprends-tu maintenant?
--Non, mon esprit est appesanti... je ne sais où je suis... c'est à
peine si je me souviens... et puis... pourquoi suis-je ainsi
garrotté?...
--C'est afin de contenir les élans de ta joie, lorsque tout à l'heure tu
auras complétement recouvré ta raison... Cependant elle commence à te
revenir. Tu dois maintenant comprendre que les écluses de la digue étant
ouvertes, et elles le sont, les eaux de ces étangs vont tellement se
gonfler, qu'elles submergeront la chaussée où tes compagnons d'armes ont
campé cette nuit avec leurs chevaux et les chariots qui contiennent leur
butin et leurs esclaves... Tiens, vois-tu comme l'eau monte, monte au
loin... Vois-tu? elle atteint déjà la berge de la jetée... avant une
heure elle sera submergée. Pas un de tes compagnons n'aura pu échapper à
la mort... et s'ils veulent fuir, une tranchée profonde, pratiquée cette
nuit par mes ordres à l'extrémité de la levée, du côté de la route, les
arrêtera, et pas un n'échappera au trépas... Entends-tu, mon vaillant?
--Tous morts!--murmura Berthoald sans sortir de sa morne stupeur,--tous
morts!... il y avait pourtant parmi eux de braves guerriers!
--Ah! la mort de tes compagnons ne te va pas assez au coeur pour te
faire sortir de ton engourdissement!!... essayons un autre moyen.--Et
l'abbesse, jetant sur Berthoald un regard horrible, reprit d'une voix
éclatante:--Écoute encore... Parmi ces esclaves ramenées du Languedoc,
et que ta bande traînait à sa suite en chariot, il y avait une femme...
elle sera tout à l'heure noyée comme les autres, et cette femme,--ajouta
Méroflède en accentuant ces mots comme s'ils devaient frapper Berthoald
au coeur,--cette femme, c'était ta mère!... entends-tu? ta mère!...
Berthoald tressaillit de tout son corps, bondit dans ses liens, tâchant,
mais en vain, de les rompre, poussa un cri terrible, jeta un regard de
désespoir et d'épouvante sur l'immense nappe d'eau, qui, rougie par les
premiers rayons du soleil levant, s'étendait alors à perte de vue, et
s'écria:--Ma mère! ma mère!...
--Vois-tu,--lui dit Méroflède avec une joie féroce,--vois-tu là-bas?
l'eau a presque entièrement envahi la chaussée; c'est à peine l'on
aperçoit encore les couvertures de toile qui surmontent les chariots. Le
flot monte toujours, et à cette heure, pour ta mère, c'est l'angoisse de
la mort, angoisse plus horrible que la mort même.
--Oh! démon!--s'écria le jeune homme en se tordant sous ses liens; puis
il s'écria:--Tu mens! ma mère n'est pas là... tu mens!...
--Ta mère a quarante ans; elle s'appelle Rosen-Aër, elle habitait la
vallée de Charolles en Bourgogne...
--C'est vrai!... malheur! malheur sur moi!
--Ta mère, faite esclave par les Arabes lors de leur invasion en
Bourgogne, a été par eux emmenée en Languedoc; et, après le dernier
siége de Narbonne par Karl-le-Maudit, ta mère, ainsi que d'autres
femmes, a été prise dans les environs de cette ville. Lorsque l'on a
partagé le butin et les esclaves, Rosen-Aër, tombée dans le lot des
hommes de ta bande, a été conduite jusqu'ici... tu doutes encore? voici
une dernière preuve. Cette femme porte, comme toi, tracés sur le bras
droit, en caractères ineffaçables, ces deux mots: _Brenn-Karnak..._
--Oh! ma mère!--s'écria le malheureux en jetant un regard noyé de larmes
vers les étangs.
--Ta mère est morte!... Vois, la jetée a disparu sous les eaux, et elles
montent encore... Oui, ta mère, à cette heure, est noyée dans le chariot
couvert où elle était enfermée avec les autres esclaves!
--Mon coeur se brise,--murmura Berthoald écrasé sous le poids de la
douleur et du désespoir;--c'est trop souffrir!
--Trop souffrir!--s'écria Méroflède avec un éclat de rire infernal;--oh!
non! non! ce n'est pas assez. Quoi! stupide esclave! Gaulois renégat!
lâche menteur! qui te pares effrontément du nom d'un noble frank! Quoi!
tu as cru que la vengeance ne bouillonnait pas dans mes veines parce
que, hier soir, tu m'as vue sourire au récit de la mort de mon aïeul tué
par un bandit de ta race! Oui, j'ai souri, parce que je pensais qu'au
point du jour je le ferais assister de loin à l'agonie, à la mort de ta
mère! Mais j'avais la nuit à moi... et je te trouvais beau!
--Oh! monstre de luxure et de férocité!--s'écria Berthoald en faisant
des efforts surhumains pour briser ses liens.--Il faudra pourtant que je
venge ma mère... Je t'étranglerai de mes mains!...
L'abbesse, voyant l'impuissance de la fureur de Berthoald, haussa les
épaules et reprit:--Ah! ton aïeul le bandit a incendié, il y a un siècle
et demi, le château de mon aïeul, le comte Neroweg, et l'a ensuite tué à
coups de hache. Moi, je réponds à l'incendie par l'inondation, et je
noie ta mère!... Quant à toi, le sort qui t'attend sera terrible!...
--Tue-moi promptement; mais, un dernier mot... Ma mère sait-elle que
j'étais le chef des hommes dont le sort de la guerre l'avait rendue
esclave?
--Malheureusement, elle l'ignorait. Ceci a manqué à ma vengeance!
--Ce que tu sais de ma mère, qui te l'a dit?
--Le juif Mardochée.
--Il la connaît donc? où l'a-t-il vue?
--À la halte que tu as faite au couvent de Saint-Saturnin avec
Karl-Martel; là, le juif t'a reconnu...