--Qu'as-tu à répondre!--demanda Ricarik au jeune garçon, qui resta

sombre et silencieux.--Tu n'oses pas nier avoir voulu voler l'épervier?

Sais-tu de quelle manière la loi punit le vol de l'épervier? elle

condamne le voleur à payer trois sous d'argent ou à se laisser manger

six onces de chair sur la poitrine par l'oiseau[E], or, cette loi, j'ai

fort envie de te l'appliquer, elle serait d'un salutaire exemple pour

les larrons d'éperviers... Qu'en dis-tu?

--Je dis,--reprit audacieusement le jeune garçon,--je dis que si notre

abbesse du diable, que tu dois représenter au naturel, car je ne l'ai

jamais vue, donne en pâture à ses oiseaux de chasse notre chair, seul

bien qu'elle nous laisse, elle le peut, puisque je ne saurais

m'échapper; mais aussi vrai que je m'appelle _Broute-Saule_, tôt ou tard

je me vengerai!

--Tu es un insolent scélérat!--s'écria l'intendant furieux.--Il me plaît

à moi de t'appliquer la loi de l'épervier!

--Et si j'en réchappe, il me plaira de te répondre par la loi du

couteau, qui est la loi de tous pays, pourvu que pour l'appliquer l'on

ait le coeur ferme, la main sûre...

--Qu'on le saisisse!--s'écria Ricarik,--qu'on l'attache sur un des bancs

qui sont au dehors du hangar, afin que son châtiment soit public... Que

la chair de sa poitrine soit donnée en pâture à l'oiseau; il becquettera

dans le vif jusqu'à ce que je dise: assez!

--Oh! bourreau!--s'écria Broute-Saule que l'on entraînait,--si je peux

quelque jour, un couteau à la main, te joindre en un lieu écarté, toi ou

ton abbesse du diable, vous aurez beau dire _assez_, moi, vous frappant,

je dirai: Non, ce n'est pas assez!

--Misérable sacrilége! tu oses dire que tu lèverais le poignard sur

notre vénérable abbesse, notre sainte mère en Christ!

La foule des esclaves assistant à cette scène éclata en violents

murmures d'indignation contre Broute-Saule, assez impie pour parler

ainsi de l'abbesse Méroflède; et ces malheureux, dans, leur hébétement

farouche, se pressèrent, curieux d'assister à son supplice. Le jeune

Gaulois, nu jusqu'à la ceinture, fut garrotté sur un banc au dehors du

hangar; Ricarik, afin d'appâter l'oiseau carnivore, tira son couteau et

fit une légère blessure au sein droit du patient; l'épervier, à la vue

du sang, enfonça ses serres, aiguës dans la blanche et large poitrine de

Broute-Saule, dont il commença de becqueter la chair vive. L'esclave,

impassible malgré la douleur, tâchait de redresser la tête afin de voir

l'oiseau, et disait:--Mange, mange, épervier de la sainte abbesse

Méroflède... mange, c'est de la chair gauloise!

Soudain on entendit le pas de plusieurs chevaux. Bientôt les esclaves et

les colons, témoins du supplice de Broute-Saule, s'agenouillèrent en

disant:--L'abbesse! notre sainte abbesse!

C'était l'abbesse Méroflède. Elle montait hardiment un vigoureux étalon

gris à crins noirs. Curieuse de savoir la cause du rassemblement groupé

en dehors du hangar, l'abbesse arrêta brusquement sa monture, qui,

rongeant impatiemment son frein d'argent couvert d'écume, creusa la

terre de son sabot. Méroflède, vêtue d'une longue robe noire, avait sur

la tête un voile blanc dont les plis encadraient son visage et son

menton; par-dessus le costume monastique elle portait, agrafé à la

hauteur du cou, une sorte de mante flottante d'étoffe rouge à capuchon.

Cette femme, d'une taille svelte, souple et élevée, avait alors environ

trente ans; ses traits eussent été beaux, sans leur expression tour à

tour sensuelle, insolente ou farouche. Son visage, pâli par les excès,

défiait, par l'éclat de son teint éblouissant, la blancheur des voiles

qui l'entouraient; de même que la couleur de sa mante luttait d'incarnat

avec ses lèvres pourpres et charnues, ombragées d'une légère moustache

d'un roux doré; son nez, recourbé, se terminait par des narines presque

toujours palpitantes et gonflées; ses grands yeux, vert de mer,

étincelaient sous ses épais sourcils roux. Méroflède s'était arrêtée à

la vue du rassemblement qui encombrait les abords du hangar, la foule

s'agenouillant au passage de l'abbesse, découvrit ainsi à ses regards le

jouvenceau demi-nu, dont l'épervier commençait à déchiqueter la robuste

poitrine... À l'aspect de Méroflède, Broute-Saule tourna vers elle son

hardi visage encadré de sa chevelure noire et bouclée. Alors, malgré la

douleur atroce que lui causaient les morsures de l'oiseau, le jeune

Gaulois, dont les traits exprimèrent soudain la stupeur et l'admiration,

s'écria d'une voix assez haute pour être entendue de l'abbesse:

--Qu'elle est belle!

Méroflède, immobile, appuyant sur sa cuisse la main gantée dont elle

tenait sa houssine, ne quitta pas des yeux l'esclave dont l'épervier

becquetait toujours la chair vive; mais Broute-Saule, insensible à la

souffrance, répétait à demi-voix en contemplant l'abbesse avec une sorte

de ravissement:--Qu'elle est belle! oh! qu'elle est belle!...

Au bout de quelques instants de ce spectacle, les narines de Méroflède

se gonflèrent davantage encore; la prunelle de ses grands yeux verts,

toujours fixés sur le jeune esclave, sembla se dilater; cette horrible

femme appelant alors Ricarik d'une voix légèrement altérée, se pencha

sur sa selle, dit au Frank quelques mots à l'oreille; jetant un dernier

regard sur Broute-Saule, elle partit au galop, sans songer à donner aux

esclaves et aux colons agenouillés la bénédiction que ces fervents

catholiques attendaient de leur sainte abbesse.

* * * * *

Berthoald, en quittant le couvent de Saint-Saturnin, s'était mis en

route avec ses hommes, afin de se rendre à l'abbaye de Meriadek,

généreux don de Karl-Marteau. La marche de cette troupe de Franks avait

été retardée par la rupture de deux ponts, qu'ils trouvèrent à demi

démolis sur leur route, et par la dégradation des chemins, où plusieurs

fois s'embourbèrent les chariots qui contenaient la part du butin de ces

guerriers, ainsi que plusieurs esclaves arabes et gauloises, prises par

eux dans les environs de Narbonne, lors du siége de cette ville.

Le surlendemain du jour où Broute-Saule avait été livré aux serres de

l'épervier, Berthoald et ses hommes arrivèrent enfin non loin de Nantes.

Le soleil baissait, la nuit approchait. Le jeune chef, à cheval,

devançait de quelques pas ses compagnons. Parmi ceux-ci, plusieurs

nouveaux venus de Germanie, lors des incessantes recrues faites par

Karl-Marteau au delà du Rhin, avaient l'air aussi farouches, aussi

sauvages que les premiers soldats de Clovis; comme ceux-là, ils étaient

vêtus de peaux de bêtes, et portaient leurs cheveux reliés au sommet de

la tête, ainsi que les portait, il y avait plus de deux siècles,

Neroweg, un des leudes du roi des Franks; les autres guerriers étaient

casqués et cuirassés. Berthoald se montrait réservé, presque hautain

avec les hommes de sa bande; entre eux, ils lui reprochaient sa

froideur, sa fierté; mais l'ascendant de son brillant courage, dont ils

lui avaient vu donner tant de preuves éclatantes, sa force physique

redoutable, sa rare dextérité à manier les armes, la promptitude de ses

expédients de guerre, enfin la haute faveur dont il jouissait auprès de

Karl, imposaient à ces farouches guerriers. Berthoald chevauchait donc

seul à la tête de sa troupe. Souvent, depuis son départ de l'abbaye de

Saint-Saturnin, il était devenu rêveur en se rappelant la charmante

image de Septimine la Coliberte; il songeait à cette jeune fille,

lorsque Richulf, l'un des guerriers franks, rejoignant le jeune chef,

lui dit:--D'après les renseignements que nous avons pris en route, nous

devons être dans le voisinage de Nantes; _notre_ abbaye doit se trouver

non loin d'ici... Voilà des esclaves travaillant aux champs; si nous les

interrogions?

Berthoald, sortant de sa rêverie, fit un signe de tête affirmatif à son

compagnon: tous deux pressèrent l'allure de leurs chevaux.

--Moi,--dit en chevauchant Richulf, espèce de géant germain, au ventre

énorme,--moi, je ris d'avance de la figure de l'abbé de _notre_ couvent,

lorsque nous allons lui dire: Nous sommes ici par la grâce du bon Karl;

cède-nous la place et ouvre-nous ta cave et ton garde-manger.

Berthoald, étant arrivé auprès des esclaves, dit à l'un d'eux:--L'abbaye

de Meriadek est-elle loin d'ici?

--Non, seigneur; la route de traverse que vous voyez là-bas, bordée de

peupliers, y conduit.

--Est-ce un abbé ou une abbesse qui est à la tête de cette abbaye?

--C'est notre sainte dame Méroflède.

--Une abbesse!--reprit Berthoald un peu surpris. Puis, souriant, il

ajouta:--Est-elle jeune et jolie, l'abbesse Méroflède?

--Seigneur, je ne sais... je ne l'ai jamais vue que de loin, enveloppée

dans ses voiles.

--Si elle s'enveloppe dans ses voiles, elle doit être vieille et laide

en diable,--reprit Richulf en hochant la tête.--Mais, réponds, esclave:

les terres de l'abbaye sont-elles fertiles? Y a-t-il de nombreux

troupeaux de porcs? moi, j'aime fort le porc!

--Les terres de l'abbaye sont très-fertiles, seigneur... les troupeaux

de porcs et de moutons très-nombreux. Il y a deux jours, nous avons

porté nos redevances à l'abbaye, les colons leur argent, et c'est à

peine si le vaste hangar du monastère pouvait contenir le bétail et les

provisions de toutes sortes.

--Berthoald,--dit le Frank,--Karl-Marteau nous a généreusement partagés;

mais nous arrivons deux jours trop tard: les redevances sont payées,

peut-être consommées; nous ne trouverons plus de porcs...

Le jeune chef ne parut pas partager les appréhensions de son compagnon,

et dit à l'esclave:--Ainsi, pauvre homme, cette route bordée de

peupliers conduit à l'abbaye de Meriadek?

--Oui, seigneur; dans une demi-heure vous y serez.

--Merci de tes renseignements,--dit Berthoald à l'esclave.

Et il se préparait à rejoindre les autres guerriers, lorsque Richulf,

riant d'un gros rire, reprit:--Par ma barbe, je n'ai jamais vu quelqu'un

plus doux que toi envers ces chiens d'esclaves, Berthoald.

--Il me plaît d'agir ainsi...

--Soit... Aussi es-tu un homme étrange en ce qui touche les esclaves; on

dirait qu'ils te font mal à voir... car enfin, depuis Narbonne, nous

traînons à notre suite dans des chariots une vingtaine de femmes

esclaves, notre part du butin; il y en a parmi elles de très-jolies, tu

n'as jamais voulu seulement t'approcher des chariots pour regarder les

femmes... elles t'appartiennent cependant autant qu'à nous.

--Je vous ai dit cent fois que je ne prétendais à aucune part sur ce lot

de chair humaine,--reprit impatiemment Berthoald.--La vue seule de ces

pauvres créatures me serait pénible. Vous n'avez pas voulu leur rendre

la liberté... ne me parlez plus d'elles...

--Leur rendre la liberté! tandis qu'après nous en être amusé durant la

route, nous pouvons les vendre au moins quinze à vingt sous d'or

chacune; car durant notre halte aux environs du monastère de

Saint-Saturnin, un juif, qui était venu les visiter et les estimer, nous

a dit que...

--C'est assez... c'est trop parler du juif et des esclaves!--s'écria

Berthoald en interrompant Richulf; et voulant mettre terme à un

entretien qui lui semblait pénible, il approcha ses éperons des flancs

de son cheval afin de rejoindre les autres guerriers franks, et leur

cria de loin en tâchant de sourire:--Compagnons, bonne nouvelle! notre

abbaye est riche, fertile, et nous venons succéder à une abbesse,

est-elle jeune ou vieille, laide ou jolie, je ne sais... Avant une heure

nous la verrons.

--Vive Karl-Marteau!--dit un des guerriers,--il n'y a pas d'abbesse sans

nonnes... nous rirons avec les nonnains.

--Moi, j'aurais préféré quelque abbé batailleur à déposséder; mais je me

console en pensant que nous allons être maîtres de nombreux troupeaux de

porcs.

--Toi, Richulf, tu ne penses qu'aux horions et aux jambons!

En causant ainsi gaiement, les guerriers prennent et suivent l'avenue

bordée de peupliers. Enfin on aperçoit au loin l'abbaye, bâtie au milieu

d'une sorte de presqu'île, où l'on arrivait de ce côté par une étroite

chaussée pratiquée entre deux étangs.

--Beau bâtiment! vois donc, Berthoald.

--Vastes dépendances! Et ces grands bois à l'horizon, sans doute ils

dépendent de notre abbaye...

--Ils doivent être giboyeux. Nous chasserons le cerf, le daim, le

sanglier... Vive Karl-Marteau!

--Et les étangs, qui là-bas s'étendent de chaque côté de la route, ils

doivent être poissonneux... nous pêcherons; j'aime fort la pêche. Vive

le bon Karl!

--Ne trouvez-vous pas, compagnons, que cette abbaye a une certaine mine

guerrière avec ses bâtiments élevés, les contreforts de ses murailles,

ses rares fenêtres, et ces étangs qui l'entourent comme une défense

naturelle?

--Tant mieux, Berthoald! nous serons là retranchés comme dans une

forteresse; et s'il plaisait aux successeurs du bon Karl, ou à ces

fantômes de rois, descendance énervée de Clovis, de vouloir nous

déposséder à notre tour, ainsi que nous allons déposséder cette abbesse,

nous prouverions que nous portons des chausses et non des jupes.

--Oui, oui... nos cierges sont des lances, nos bénédictions des coups

d'épée...

--Hâtons nos chevaux de l'éperon, car le jour baisse et j'ai

grand'-faim... Foi de Richulf, deux jambons et une montagne de choux ne

me rassasieront pas.

--Aiguise tes dents, gros glouton! moi je propose d'inviter au festin

l'abbesse et ses nonnes.

--Moi, je propose d'inviter celles qui seront jeunes et jolies à

partager avec nous le séjour de l'abbaye.

--Quoi! les inviter! Sigewald... il faut, par ma barbe! les forcer à

rester avec nous tant qu'elles nous plairont... Le bon Karl rira du

tour. Si l'évêque de Nantes se plaint, nous lui dirons de venir chercher

ses brebis, et nous le recevrons à la pointe de nos piques.

--Au diable l'évêque de Nantes! le temps des tonsurés est passé, celui

des soldats est venu... nous serons maîtres chez nous!

Pendant que ses compagnons se livraient à cette joie grossière,

Berthoald, silencieux et pensif, les précédait. Karl l'avait revêtu de

la haute dignité de comte; il traînait à sa suite, dans les chariots, un

riche butin. La donation de l'abbaye lui assurait de grands biens,

cependant le jeune chef paraissait soucieux; un sourire amer et

douloureux effleurait parfois ses lèvres. Le soleil venait de

disparaître derrière la forêt qui bornait l'horizon. Les cavaliers

franks cheminaient sur l'étroite chaussée de chaque côté de laquelle

deux étangs immenses s'étendaient à perte de vue. Au bout de quelques

instants, Richulf dit au jeune chef:--Je ne sais si le crépuscule

embrouille ma vue, mais est-ce que la chaussée ne te paraît pas là-bas

comme coupée par un amoncellement de terre?

--Voyons cela de plus près,--répondit Berthoald en mettant son cheval au

galop. Richulf et Sigewald le suivirent; bientôt tous trois se

trouvèrent en face d'une large et profonde coupure pratiquée dans la

chaussée, coupure remplie d'eau par la jonction des deux étangs à cet

endroit. Au delà de cette tranchée s'élevait une sorte de parapet de

terre, renforcé de pieux énormes. Cet obstacle était considérable, la

nuit baissait de plus en plus, et de chaque côté les deux lacs

s'étendaient à perte de vue. Berthoald se retourna fort surpris vers ses

compagnons non moins étonnés que lui, et leur dit:--Que signifie cela?

Ce retranchement a, comme l'abbaye, une mine tout à fait guerrière.

--Ces terres ont été fraîchement remuées, l'écorce de ces pieux est

encore fraîche, ainsi que la feuillée de cette espèce de haie qui

couronne ce parapet... Pourquoi diable ces préparatifs de défense?

--Par le marteau de Karl!--dit Berthoald,--voici une abbesse bien versée

dans l'art des retranchements! mais il doit y avoir une autre route pour

se rendre à l'abbaye, et...--Berthoald ne put achever ses paroles; une

volée de pierres, vigoureusement lancées par des frondeurs embusqués

derrière la haie qui couronnait le parapet, atteignirent les trois

guerriers: leurs casques et leurs cuirasses amortirent le choc; mais le

jeune chef fut assez rudement contus à l'épaule, et le cheval de

Richulf, arrêté au bord de la chaussée, atteint à la tête, se cabra si

violemment, qu'il se renversa sur son cavalier, tous deux tombèrent dans

l'étang, si profond en cet endroit, que, pendant un instant, cheval et

cavalier disparurent complétement; mais bientôt le Frank surnagea,

parvint à se cramponner au rebord de la chaussée et à y remonter, non

sans peine et ruisselant d'eau, tandis que son cheval éperdu s'éloignait

en nageant vers le milieu de l'étang, où, épuisé de fatigue, il se noya.

--Trahison!--s'écria Berthoald en tirant vainement son épée, car cette

profonde coupure remplie d'eau avait vingt pieds de large; et pour la

combler, selon l'art de la guerre, il eût fallu aller au loin couper

cinq ou six cents fascines et commencer un véritable siége; de plus, la

nuit s'assombrissait de plus en plus. Tandis que le jeune chef se

consultait avec ses compagnons sur cette occurrence imprévue, une voix,

sortant de derrière la haie dont était couronné le retranchement,

dit:--Cette volée de pierres est une pluie de roses en comparaison de ce

qui vous attend si vous tentez de forcer ce passage.

--Qui que tu sois, tu payeras cher cette attaque!--s'écria

Berthoald.--Nous venons ici par ordre de Karl, chef des Franks, qui m'a

fait don, à moi, Berthoald, ainsi qu'à mes hommes, de l'abbaye de

Meriadek.

--Et moi,--reprit la voix,--je te fais don, en attendant mieux, de cette

volée de pierres.

--Prends garde!--s'écria Berthoald,--tous mes compagnons ne sont pas là;

ils nous suivent à quelque distance. Nous ne pourrons ce soir forcer le

passage; mais nous camperons cette nuit sur cette chaussée; demain, au

point du jour, nous enlèverons ce retranchement; or, je t'en préviens,

songes-y, l'abbesse de ce couvent et ses nonnes seront traitées comme on

traite les femmes en ville conquise...

--Notre sainte dame Méroflède se rit de tes menaces; de plus, elle a

chrétiennement pitié de toi et de tes compagnons,--répondit la

voix;--l'abbesse consent à te recevoir, toi, chef de ces bandits; mais

seul, dans le couvent... tes compagnons camperont cette nuit sur la

levée; demain, au point du jour, tu viendras les rejoindre; quand tu

leur auras raconté ce que tu as vu dans le monastère, et de quelle façon

l'on se dispose à vous recevoir, vous reconnaîtrez que vous n'avez rien

de mieux à faire que de retourner promptement guerroyer auprès de Karl,

ce païen, aussi païen que les Arabes, qui continue de donner aux

brigands de son armée les biens sacrés de l'Église de Dieu!

--Oh! je châtierai ton insolence!

--Mon cheval est noyé,--ajouta Richulf en fureur;--l'eau ruisselle sous

mon armure, je suis transi, j'ai le ventre vide, et nous passerions la

nuit ainsi!

--Assez de vaines paroles, décide-toi,--reprit la voix.--Si tu acceptes

mon offre, toi, chef de ces hommes, on va jeter, du haut de ce

retranchement, une longue planche, et pour peu que tu aies le pied sûr,

tu traverseras ainsi la tranchée; je te conduirai à l'abbaye; demain, tu

rejoindras tes compagnons, et que le diable qui vous a amenés vous

remmène!

Durant ce débat, les autres Franks, compagnons de Berthoald, et plus

tard les chariots et les bagages, s'engageant sans défiance sur

l'étroite chaussée, avaient rejoint le jeune chef. Il leur raconta ce

qui venait de se passer, leur montrant la coupure et le retranchement,

en ce moment infranchissables. Les nouveaux bénéficiers de l'abbaye,

d'abord non moins interdits, puis non moins furieux que Berthoald,

éclatèrent en menaces et en imprécations contre l'abbesse; mais la nuit

était venue, il fallut songer à camper sur la chaussée; il fut aussi

convenu que Berthoald se rendrait seul à l'abbaye, et que le lendemain,

au point du jour, selon son rapport, ses compagnons aviseraient,

très-décidés d'ailleurs à recourir à la force; enfin, ils recourraient

encore à la force dans le cas où Berthoald, victime d'une trahison, ne

reparaîtrait pas. Quant à lui, insoucieux du danger, il insista pour se

rendre au monastère, cédant autant à son esprit d'aventure qu'à sa

curiosité de voir cette abbesse guerrière. Ainsi que Ricarik (car

c'était lui) l'avait offert à Berthoald, une planche fut poussée

horizontalement du dedans du retranchement, puis elle bascula et

s'abaissa, de sorte que l'une de ses extrémités reposait sur la levée,

l'autre sur le faîte du parapet, où elle était solidement maintenue.

Berthoald confia son cheval à l'un de ses compagnons, et d'un pas ferme

et léger s'aventura sur la planche.--Que personne de vous ne s'avise de

vouloir suivre votre chef,--dit Ricarik;--la planche est trop faible

pour supporter le poids de deux hommes, je la ferais d'ailleurs tomber

dans le fossé.

Après le passage de Berthoald, la planche fut retirée; le jeune chef,

contraignant sa colère, suivit l'intendant, tandis qu'une douzaine de

frondeurs, colons et esclaves, requis par ordre de l'abbesse pour être

de guet, gardaient la tranchée à la faible clarté de cette nuit étoilée.

Berthoald vit deux chevaux de l'autre côté du retranchement. Ricarik lui

fit signe d'enfourcher une de ces deux montures, enfourcha l'autre, et

partit en avant. Le jeune chef suivait son guide en silence, éprouvant

non moins de courroux que de curiosité à l'égard de cette abbesse

batailleuse, si peu résignée à céder la place aux nouveaux bénéficiers.

En deux autres endroits, Berthoald trouva une chaussée coupée et

retranchée, mais praticable, grâce à des ponts volants. Bientôt il

arriva non loin de la première clôture de l'abbaye, formée de madriers

solidement reliés les uns aux autres et plantés à peu de distance de la

berge des étangs qui, environnant l'espace où s'élevaient les bâtiments

de l'abbaye, faisaient de ce vaste terrain couvert de constructions une

sorte de presqu'île à laquelle, de ce côté, l'on ne pouvait arriver que

par la chaussée mise récemment en état de défense; derrière le monastère

une langue de terre, rejoignant la forêt, dont la cime bornait

l'horizon, offrait un autre passage. Berthoald remarqua en dedans de la

clôture de vives lueurs projetées sans doute par des torches.

L'intendant prit un cornet de cuivre suspendu à l'arçon de sa selle,

sonna quelques appels; aussitôt une porte bardée de fer, faisant face à

la jetée, s'ouvrit. Berthoald, précédé de son guide, entra dans l'une

des cours de l'abbaye: là, il se trouva en face de l'abbesse à cheval,

entourée de plusieurs esclaves portant des torches. Méroflède avait à

demi rabattu sur son front le capuchon de sa mante écarlate; à son côté

pendait un couteau de chasse à fourreau d'acier et à poignée d'or.

Berthoald resta saisi d'étonnement à l'aspect de cette femme ainsi

éclairée à la lueur des flambeaux; son costume à la fois monastique et

guerrier faisait valoir la souple et grande taille de l'abbesse. Le

jeune chef la trouva belle, autant qu'il en put juger à travers l'ombre

que projetait sur ses traits son camail à demi rabattu.

--Je sais qui tu es: tu te nommes Berthoald,--dit Méroflède d'une voix

vibrante et mâle comme celle d'un homme;--tu viens prendre possession de

mon abbaye?

--Oui, cette abbaye m'a été donnée à moi et à mes compagnons de guerre

par une charte écrite de la main de Karl, chef des Franks. Cette charte,

je l'apporte.

Méroflède se prit à rire d'un air dédaigneux, et malgré l'ombre qui

voilait ses traits, ce rire découvrit aux yeux de Berthoald des dents

blanches comme des perles; mais l'abbesse, donnant un léger coup de

talon à son cheval, dit au jeune homme:--Suis-moi...

Au moment où le cheval de Méroflède se mit en marche, Broute-Saule, sans

doute guéri du becquetage de l'épervier, mais non plus vêtu de haillons,

portant au contraire une élégante tunique verte, des chausses de daim,

des bottines de cuir et un riche bonnet de fourrure, Broute-Saule se

tint auprès de la monture de l'abbesse; ainsi placé entre elle et

Berthoald, le jeune voleur d'épervier, attentif aux moindres mouvements

de Méroflède, la couvait d'un oeil ardent et jaloux; de temps à autre,

il jetait un regard inquiet sur le jeune chef. Les esclaves, porteurs de

flambeaux, s'étaient mis en marche pendant que l'abbesse, entrant dans

une des cours intérieures du couvent, montrait au jeune chef une

cinquantaine de colons rangés en bon ordre et armés d'arcs et de

frondes.

Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 11 / 26 段