--C'était bien le moins qu'il se parât, lui qui parait autrui. Ce n'est

pas comme nous, qui travaillons l'or et l'argent et ne quittons jamais

nos haillons.

--Mes pauvres enfants, nous sommes esclaves, tandis qu'Éloi avait le

bonheur d'être libre; mais de cette liberté il usait pour le bonheur de

son prochain. Il avait autour de lui plusieurs serviteurs qui

l'adoraient; j'en ai connu quelques-uns qui se nommaient _Bauderic_,

_Tituen_, _Buchin_, _André_, _Martin_ et _Jean_. Vous voyez que le vieux

Bonaïk ne manque pas de mémoire; mais comment ne pas se rappeler tout ce

qui touche le bon Éloi?

--Savez-vous, maître, que c'est un honneur pour nous, pauvres

esclaves-orfévres, d'avoir eu un tel homme dans notre état?

--Si c'est un honneur, mes enfants! certes, il faut nous en

enorgueillir. Imaginez-vous donc que la réputation de charité du bon

Éloi était si grande, si grande! que l'on connaissait son nom dans toute

la Gaule, et en d'autres pays encore. Les étrangers tenaient à honneur

de visiter cet orfévre, à la fois si grand artiste et si grand homme de

bien. Aussi, lorsqu'à Paris l'on demandait sa demeure, le premier

passant répondait: «Tu veux savoir où loge le bon Éloi? va à l'endroit

où tu trouveras le plus grand nombre de pauvres rassemblés, c'est là

qu'il demeure[A].»

--Oh! le bon Éloi!--dit l'un des jeunes gens, les yeux humides de

larmes.--Oh! le bon Éloi! le bien nommé!

--Oui! mes amis! car il était aussi actif pour la charité que pour le

travail. Le soir, à l'heure du repas, il envoyait ses serviteurs de

différents côtés pour rassembler ceux qui souffraient de la faim et les

voyageurs malheureux. On les lui amenait, il leur donnait à manger;

remplissant auprès d'eux l'office d'un serviteur, il débarrassait les

uns de leurs fardeaux, répandait de l'eau tiède sur les mains des

autres, versait le vin dans les coupes, rompait le pain, tranchait la

viande, la distribuait; puis, après avoir ainsi servi chacun avec une

joie douce, il allait s'asseoir sur un siége; seulement alors il prenait

sa part du repas qu'il offrait à ces pauvres gens.

--Et quel visage avait-il, père Bonaïk, ce bon Éloi? on aime à se

figurer un tel homme.

--Il était grand de taille et avait le visage coloré. Dans sa jeunesse,

m'a dit Thil, son apprenti, sa chevelure noire bouclait naturellement;

sa main, quoique endurcie par le marteau, était blanche et bien faite;

il y avait quelque chose d'angélique dans son visage: son regard loyal

était cependant rempli de finesse.

--C'est ainsi, père Bonaïk, que j'aime à me le représenter, vêtu de ses

magnifiques habits, qu'il vendait souvent pour racheter des esclaves.

--Lorsque l'âge vint, le bon Éloi, renonçant à toute magnificence, ne

porta plus qu'une robe de laine grossière avec une corde pour

ceinture... Vers quarante ans, il fut nommé évêque de Noyon.

--Lui... évêque?

--Oui, mes enfants... Affligé de voir tant de cupides et méchants

prélats dévorer le bien des pauvres qu'il aimait tant, le bon Éloi

demanda au roi l'évêché de Noyon, se disant que cet évêché serait au

moins gouverné selon la douce morale de Jésus, et il la pratiqua jusqu'à

la fin de sa vie, sans renoncer à son art; il fonda plusieurs monastères

où il établit de grands ateliers d'orfévrerie, sous la direction des

apprentis qu'il avait formés dans l'abbaye de Solignac, entre autres, en

Limousin. Ce fut là, mes enfants, que je fus conduit esclave à seize

ans, après beaucoup de vicissitudes; car je suis né en Bretagne... dans

cette Bretagne encore libre aujourd'hui, et que je ne reverrai plus,

quoique cette abbaye ne soit pas très-éloignée du berceau de ma

famille.--Et le vieillard, qui n'avait pas jusqu'alors discontinué de

travailler à la crosse abbatiale qu'il ciselait, laissa tomber sur ses

genoux la main qui tenait son burin. Pendant quelques instants il resta

muet et pensif; puis se réveillant bientôt, comme en sursaut, il reprit,

s'adressant aux jeunes esclaves, étonnés de son silence:--Mes enfants,

je me suis laissé entraîner malgré moi à des souvenirs à la fois doux et

amers pour mon coeur... Que vous disais-je?

--Vous nous disiez, père Bonaïk, que vous aviez été conduit esclave à

seize ans à l'abbaye de Solignac, en Limousin.

--Oui... et c'est là où, pour la première fois, je vis ce grand artisan.

Chaque année, il quittait Noyon pour venir visiter ce monastère. Il y

avait établi, comme abbé, Thil le Saxon, son ancien apprenti, qui

dirigeait l'atelier d'orfévrerie. Il était bien vieux alors, le bon

Éloi; mais il aimait à venir à l'atelier surveiller et diriger nos

travaux. Souvent il prenait de nos mains la lime et le burin pour nous

montrer la manière de nous en servir, et cela si paternellement, que

tous les coeurs étaient à lui. Ah! c'était le bon temps... Les esclaves

ne pouvaient quitter les terres du monastère, mais ils étaient aussi

heureux qu'on peut l'être en servitude; car, à chaque visite, Éloi

s'enquérait d'eux, pour savoir s'ils étaient doucement traités; mais

après la mort du bon Éloi, le père des pauvres et des esclaves, tout

changea.

Le vieil orfévre en était là de son récit, lorsque la porte de l'atelier

s'ouvrit, et deux nouveaux personnages entrèrent: l'un était le seigneur

Ricarik, intendant de l'abbaye, Frank à figure basse et dure; l'autre

était _Septimine la Coliberte_, de qui Berthoald, plusieurs jours

auparavant, avait demandé et obtenu la liberté, ainsi que celle de sa

famille. Depuis son départ de l'abbaye de Saint-Saturnin, la pauvre

enfant était presque méconnaissable, tant elle avait souffert et pleuré;

elle suivait l'intendant silencieuse et confuse.

--Notre sainte dame l'abbesse Méroflède t'envoie cette esclave,--dit

Ricarik au vieil orfévre en lui désignant du geste Septimine, qui,

honteuse de se trouver parmi ces jeunes gens, n'osait lever les

yeux.--Méroflède l'a achetée hier au juif Mardochée... Il faut que tu

apprennes à cette fille à nettoyer les bijoux; notre sainte abbesse la

conservera près d'elle pour cet emploi. Il faut que dans un mois, au

plus tard, cette esclave soit dressée à ce service, sinon elle sera

châtiée et toi aussi.

À ces mots, la Coliberte tressaillit, et pour la première fois elle osa

lever les yeux sur le vieillard, qui, s'approchant d'elle, lui dit avec

bonté:--Ne craignez rien, mon enfant; avec un peu de bon vouloir de

votre part nous pourrons satisfaire aux désirs de notre sainte abbesse.

Vous travaillerez là, près de moi, et je vous donnerai tous mes soins...

Pour la première fois, depuis longtemps, les traits de la jeune fille

exprimèrent d'autres sentiments que ceux de la crainte et du chagrin.

Elle leva timidement les yeux sur Bonaïk, et, frappée de la douceur de

ses traits vénérables, elle lui dit avec l'accent d'une profonde

reconnaissance:--Oh! merci, bon père! merci! d'avoir ainsi pitié de moi.

Tandis que les apprentis échangeaient à voix basse quelques remarques

sur la beauté de leur nouvelle compagne de travail, Ricarik, qui portait

sous son bras un coffret, dit au vieillard:--Je t'apporte de l'or et de

l'argent pour fabriquer la ceinture que tu sais, ainsi que le vase de

forme grecque; notre dame Méroflède est impatiente de posséder ces deux

objets.

--Ricarik, je vous l'ai dit, ce que vous m'avez déjà apporté, soit en

morceaux, soit en sous d'or et d'argent, ne suffit point; tout est là

dans le coffre de fer, dont, ainsi que moi, vous avez la clef. Il

faudrait de plus, pour parfaire une de ces belles ceintures d'or,

pareille à celles que j'ai vu fabriquer dans les ateliers fondés par

l'illustre Éloi, il faudrait une vingtaine de perles et pierreries.

--J'ai ici dans ce sac et cette cassette autant d'or, d'argent et de

pierreries qu'il t'en faudra... tiens...--Et Ricardik versa d'abord sur

l'établi du vieil orfévre le contenu d'un sac de sous d'argent, puis il

tira de la cassette un assez grand nombre de sous d'or, plusieurs lames,

aussi d'or, bossuées, comme si elles eussent été arrachées de l'endroit

qu'elles ornaient, et enfin, un reliquaire d'or enrichi de

pierreries.--Auras-tu ainsi suffisamment d'or et de pierreries?

--Je le crois; ces pierreries sont superbes... ce reliquaire est orné de

rubis sans pareils.

--Ce reliquaire, donné à notre sainte abbesse, contient un pouce de

_Saint-Loup_.

--Ricarik, lorsque j'aurai déchâssé les rubis et fondu l'or du

reliquaire, que ferai-je du pouce?

--Quel pouce?

--Le bienheureux pouce du bienheureux Saint-Loup, qui est là-dedans?

--Eh! fais-en ce que tu voudras... porte-le en relique!

--Alors, je vivrai deux cents ans au moins.

--Qu'examines-tu là?

--Ces sous d'argent: quelques-uns ne me semblent pas de bon aloi.

--Quelque colon m'aura friponné... C'est aujourd'hui le jour où ils

payent leur redevance; l'on dirait, quand ils donnent leur argent,

qu'ils s'arrachent la peau. Malheureusement il est trop tard pour

découvrir les fripons qui auront donné ces mauvais sous d'argent; mais,

j'y songe, quelques colons sont en retard, ils viendront sans doute

payer à l'heure où les esclaves de l'abbaye apportent leur redevance en

nature, tu seras là, tu examineras les pièces d'argent, et malheur au

larron qui donnerait une pièce de mauvais aloi!

--Je ferai selon votre volonté... Nous allons serrer ces métaux précieux

et les pierreries dans le coffre de fer, en attendant que je les mette

en oeuvre.

--Cela me fait songer qu'hier je n'ai point visité le coffre.

Pendant que le Frank, ayant ouvert le coffre, examinait son contenu, le

vieil orfévre, se rapprocha des jeunes apprentis et leur dit à voix

basse:--Mes enfants, jusqu'ici j'ai toujours pris votre défense contre

nos maîtres, palliant ou cachant vos fautes, afin de vous épargner des

châtiments quelquefois mérités...

--C'est vrai, père Bonaïk.

--En retour, je vous demande de traiter comme une soeur cette pauvre

enfant qui est là toute tremblante. Je vais sortir avec l'intendant

durant une heure peut-être, promettez-moi d'être réservés en vos propos

pendant mon absence: ne confusionnez pas cette jeune fille. Que le

chagrin qu'elle semble éprouver vous la rende respectable...

--Ne craignez rien, père Bonaïk, nous ne dirons rien qu'une nonne ne

puisse entendre.

--Cela ne me suffit point du tout; promettez-moi de ne dire que ce que

vous diriez devant votre mère.

--Nous vous le promettons, maître Bonaïk.

Cet entretien avait eu lieu à l'autre bout de l'atelier, tandis que

Ricarik inventoriait le contenu du coffre. Le vieillard revint alors

près de Septimine, et lui dit à demi-voix:--Mon enfant, je vais vous

quitter pendant quelques instants; mais, rassurez-vous, ces jeunes gens

vous traiteront en soeur.

À peine Septimine avait-elle remercié le vieillard par un regard rempli

de gratitude, que l'intendant dit en fermant le coffre:--Et l'on n'a pas

de nouvelles d'Eleuthère, ce fuyard?

Le vieil orfévre fit un signe d'intelligence aux esclaves qui avaient

tous levé la tête au moment où le nom d'Eleuthère avait été prononcé;

tous se remirent à leurs travaux, tandis que le vieillard disait à

l'intendant:--Vous le voyez, Ricarik, rien ne manque dans le coffre.

--Tout esclave est larron... s'il ne dérobe rien, ce n'est pas l'envie

de voler qui lui manque.--Puis refermant le coffre:--Ainsi donc aucune

nouvelle de cet Eleuthère?

--Aucune.

--Que peut-il être devenu?

--Nous ne savons.

--Cette disparition doit cependant vous étonner, vous autres?--dit

Ricarik en promenant son regard perçant sur les apprentis.

--Il aura trouvé moyen de s'enfuir,--dit le jeune garçon qui avait cru

reconnaître Eleuthère dans le cloître;--il avait depuis longtemps l'idée

de se sauver.

--Oui, oui,--répétèrent les deux autres apprentis,--Eleuthère nous avait

toujours dit qu'il voulait se sauver.

--Ah! il vous l'avait dit?

--Oui, seigneur Ricarik.

--Et pourquoi ne m'en avez-vous pas instruit, chiens

d'esclaves?--s'écria l'intendant.--Vous êtes donc ses complices?

Les jeunes gens restèrent cois, les yeux baissés. Le Frank ajouta:

--Ah! vous avez gardé le silence! votre échine vous cuira!

--Ricarik,--reprit le vieil orfévre,--ces jeunes gens babillent comme

des geais, et m'ont pas plus de cervelle que ces oisillons... Eleuthère

a souvent dit comme tant d'autres: «Ah! que je voudrais donc courir les

champs au lieu d'être tenu à l'atelier de l'aube au soir!» Voilà ce que

ces garçons appellent ses confidences; pardonnez-leur donc; de plus,

songez-y, notre sainte dame Méroflède est impatiente d'avoir la ceinture

et le vase; or, si vous faites châtier mes apprentis, ils passeront plus

de temps à se frotter l'échine qu'à manier la lime et le marteau, et

notre travail n'avancera guère.

--Soit, ils seront châtiés plus tard, car il faut non-seulement que toi

et eux vous travailliez le jour, mais encore la nuit: le jour vous

façonnerez l'or et l'argent; la nuit vous fourbirez le fer.

--Que voulez-vous dire?

--Ce soir on apportera ici des armes que j'ai envoyé acheter à Nantes.

--Des armes!--dit le vieillard fort surpris,--des armes! les Arabes

menacent-ils encore le coeur de la Gaule?

--Vieillard, on t'enverra ce soir des armes, veille à ce que les lances

soient bien aiguisées, les épées bien affilées, les haches bien

tranchantes; ne t'inquiète pas du reste. Mais voici l'heure où les

esclaves apportent leurs redevances; les colons retardataires sont sans

doute avec eux pour payer leur redevance en argent. Suis-moi, afin de

vérifier si ces larrons ne me donnent point de pièces de mauvais aloi.

Bonaïk, avant de quitter Septimine, lui dit tout bas:--Rassurez-vous,

mon enfant, je reviens bientôt.--Puis passant auprès de l'établi des

apprentis, il ajouta:--Tout à l'heure je vous ai encore sauvés des

lanières. Songez à votre promesse: soyez réservés à l'égard de cette

jeune fille.

Le vieil orfévre quittant l'atelier avec Ricarik, le suivit sous un

immense hangar situé au dehors de l'abbaye. Là étaient déjà réunis

presque tous les esclaves et colons qui apportaient au monastère leurs

redevances. Il y avait ainsi par an quatre jours fixés pour le payement

des grandes redevances. À ces époques les produits des terres, si

péniblement cultivées par les Gaulois, affluaient à l'abbaye;

l'abondance et l'oisiveté régnaient ainsi dans ce saint lieu comme dans

tant d'autres monastères, tandis que les populations asservies qui, par

leur écrasant labeur, produisaient seules cette abondance, à peine

abritées sous des masures de boue et de roseaux, vivaient au milieu

d'une misère atroce, accablées de charges de toutes sortes. Le vieil

orfévre et l'intendant de l'abbaye de Meriadek se rendirent donc dans

l'immense hangar où étaient réunies toutes les richesses variées d'une

terre féconde, richesses qui auraient pu assurer le bien-être de ceux

qui les avaient créées à force de sueurs et de privations; pourtant

ceux-là venaient religieusement, dans leur soumission catholique,

augmenter le superflu de la fainéantise abbatiale en se privant du

nécessaire. Rien n'était à la fois plus triste et plus animé que ce

tableau d'un jour de redevance: ces hommes des champs, à peine vêtus,

esclaves ou colons, dont la maigreur trahissait l'infortune, arrivaient,

portant sur leurs épaules ou charroyant les produits les plus nombreux

et les plus variés. Au bruit tumultueux de la foule, se joignaient les

bêlements des moutons et des veaux, le grognement des porcs, les

beuglements des boeufs, le gloussement des volailles, animaux que les

redevanciers apportaient ou amenaient vivants; d'autres ployaient sous

le poids de grands paniers remplis d'oeufs, de fromage, de beurre ou de

gâteaux de miel; d'autres roulaient des tonneaux de vin, conduits

jusqu'à l'abbaye sur des espèces de traîneaux; ailleurs on déchargeait

des chariots de leurs pesants sacs de froment, de seigle, d'épeautre,

d'avoine ou de graine de moutarde. Là s'amoncelaient le foin et la

paille, plus loin s'empilait le bois de chauffage ou de charpente, tel

que poutres, voliges, bardeaux (petites planchettes de chêne pour

couvrir les toits), échalas pour les vignes, pieux pour les clôtures;

les esclaves forestiers apportaient des daims et des sangliers, venaison

destinée à être fumée; des colons amenaient en laisse des chiens

courants pour la vénerie qu'ils devaient élever, ou tenaient en cage des

faucons et des éperviers qu'ils devaient dénicher pour la fauconnerie;

d'autres, taxés à un certain nombre de livres de fer et de plomb,

nécessaires à l'entretien des bâtiments de l'abbaye, apportaient ces

métaux; plus loin, c'étaient des rouleaux de toile de lin, des ballots

de laine ou de chanvre à filer, d'immenses pièces de serge tissée au

métier, des paquets de peaux de mouton, de boeuf ou de veau, corroyées,

toutes préparées pour la main-d'oeuvre. Il y avait encore des

redevanciers tenus de fournir une certaine quantité de livres de cire,

d'huile, de savon, et jusqu'à des torches de bois résineux, des paniers,

de l'osier, de la corde tissée, des haches, des cognées, des houes, des

bêches et autres instruments aratoires[B].

Ricarik s'était assis dans l'un des coins du hangar, auprès d'une table,

pour percevoir les taxes en argent des colons retardataires, tandis que

plusieurs soeurs tourières du monastère, vêtues de leurs robes noires et

de leurs voiles blancs, allaient de groupe en groupe, tenant un

parchemin où elles inscrivaient les redevances en nature. Le vieil

orfévre, debout auprès de Ricarik, examinait l'un après l'autre les sous

ou les deniers d'argent et de cuivre que donnaient en payement les

redevanciers, et trouvait toute monnaie de bon aloi; il eût craint

d'exposer par son refus ces pauvres gens à de mauvais traitements, car

l'intendant était un homme impitoyable. Les colons hors d'état de payer

ce jour-là formaient un groupe assez nombreux, attendant avec anxiété

l'appel de leurs noms; plusieurs étaient accompagnés de leurs femmes et

de leurs enfants; ceux qui purent payer leur taxe s'étant acquittés,

Ricarik appela à haute voix Sébastien. Le colon s'avança tout tremblant;

sa femme et ses deux enfants, aussi misérablement vêtus que lui.

--Non-seulement tu n'as cas payé ta redevance fixée à vingt sous

d'argent,--dit l'intendant,--mais, la semaine passée, tu as refusé de

charroyer des laines, des toiles de lin et des peaux corroyées, que

l'abbesse envoyait vendre à Rennes.

--Hélas! seigneur, si je n'ai pas payé ma redevance, c'est que peu de

temps avant la moisson l'ouragan a couché mes blés mûrs. J'aurais pu en

retirer quelque chose s'ils avaient été moissonnés à temps; mais les

esclaves qui cultivent avec moi ont été requis cinq jours sur sept pour

travailler aux nouvelles clôtures du parc de l'abbaye et pour curer l'un

des étangs. Seul, je ne pouvais moissonner le champ; de grandes pluies

sont venues, le blé a germé sur terre, la récolte a été perdue. Il me

restait un champ d'épeautre, moins maltraité par l'ouragan; mais ce

champ avoisine la forêt de l'abbaye, et les cerfs ont, comme l'an passé,

ravagé ma moisson sur pied.

Ricarik haussa les épaules et ajouta:--Tu dois en outre six charretées

de foin, tu ne les as pas apportées; cependant les prairies du domaine

que tu cultives sont excellentes; tu pouvais avec le surplus des six

charretées te procurer de l'argent.

--Hélas! seigneur, je ne vois jamais la première coupe de ces prés; les

troupeaux qui appartiennent en propre à l'abbaye viennent paître sur mes

terres dès le printemps; si, pour les garder, j'y mets des esclaves,

tantôt ils sont battus par ceux du monastère, tantôt ils les battent;

mais toujours leurs bras me font faute. De plus, vous le savez,

seigneur, presque chaque jour amène sa redevance personnelle:

aujourd'hui il nous faut aller façonner les vignes de l'abbaye: demain,

labourer, herser, ensemencer ses terres, charroyer ses récoltes,

construire ses clôtures; il a fallu, de plus, creuser des tranchées dans

la chaussée des Étangs, lorsque l'abbesse a craint de voir le couvent

attaqué par des bandes errantes. Il nous a aussi fallu en ce temps-là

faire le guet... Aussi, que voulez-vous, seigneur, lorsque sur trois

nuits on est forcé d'en veiller deux pour la sûreté de l'abbaye, et

qu'il faut se remettre à l'ouvrage dès l'aube, la fatigue est grande et

le temps manque.

--Et les charrois que tu as refusés?

--Refusé! non seigneur; lors du dernier charroi que mes chevaux ont dû

faire pour le service de l'abbaye, l'un d'eux a été fourbu par suite

d'une charge trop lourde et d'un trop long trajet: il est mort... Il ne

me restait qu'un cheval très-chétif; à lui seul pouvait-il traîner le

chariot pesamment chargé de toiles, de peaux et de laines que l'on

voulait me donner à conduire?

--Ainsi, tu n'as plus qu'un cheval? Comment cultiveras-tu tes terres?

comment t'acquitteras-tu des redevances que tu dois et de celles de l'an

prochain?

--Hélas! seigneur, je suis dans un embarras cruel; j'ai amené ma femme

et mes enfants que voici; ils se joignent à moi pour vous implorer et

vous demander la remise de ce que je dois; peut-être à l'avenir

n'éprouverai-je pas tant de désastres coup sur coup.

Et à un signe du malheureux Gaulois, sa femme et ses enfants se jetèrent

aux pieds du Frank en l'implorant avec larmes. Alors il dit au

colon:--Tu as sagement fait d'amener ici ta femme et tes enfants, tu

m'épargnes la peine de les envoyer chercher. Je connais certain juif de

Nantes, nommé Mardochée; il prête sur les personnes[C]; ta femme et tes

deux enfants, déjà en âge de travailler, peuvent valoir, à eux trois,

dix-huit à vingt sous d'or, le juif en payera au moins dix comptant, sur

lesquels je prélèverai le prix du charroi que tu aurais dû faire et le

prix d'un bon cheval de trait que je t'achèterai pour remplacer celui

que tu as perdu... Lorsque tu rembourseras le juif de ses avances, il te

rendra ta femme et tes enfants[D].

Le colon et sa famille avaient écouté l'intendant avec une sorte de

stupeur douloureuse; mais bientôt ils éclatèrent en sanglots et en

prières.--Seigneur,--disait le Gaulois,--vendez-moi, si vous le voulez,

comme esclave, ma condition ne sera pas pire que celle où je vis; mais

ne me séparez pas de ma femme et de mes enfants... Jamais je ne pourrai

payer mes redevances arriérées et rembourser le juif; je préfère

l'esclavage avec les miens à ma misérable vie de colon!

--Assez! assez!...--dit Ricarik,--je tiens à toi; tu es un bon

cultivateur, mais tu as à nourrir une famille trop nombreuse, cela te

ruine... Lorsque tu n'auras à subvenir qu'à tes seuls besoins, tu

pourras payer tes redevances, et le prêt de Mardochée te mettra à même

de continuer ta culture.--Et, s'adressant à l'un de ses hommes:--Que

l'on emmène la femme et les enfants de Sébastien... Justement le juif

Mardochée se trouve ici.

Bonaïk tâcha d'apitoyer le Frank sur le sort de cette pauvre famille

gauloise; ses supplications furent inutiles. Ricarik continuait

d'appeler par leurs noms d'autres colons retardataires, lorsqu'on amena

devant lui un jeune garçon de dix-sept à dix-huit ans, qui se débattait

vigoureusement contre ceux qui l'entraînaient en s'écriant

courroucé:--Laissez-moi! laissez-moi! j'ai apporté pour la redevance de

mon père trois faucons et deux autours pour le _perchoir_ de l'abbesse.

Je les ai dénichés au risque de me briser les os... que voulez-vous de

plus?

--Ricarik,--dit l'un des deux esclaves de l'abbaye qui amenaient le

jeune garçon,--nous étions près de la clôture de la cour du perchoir,

lorsque nous avons vu un épervier, encore chaperonné, qui venait sans

doute de s'échapper des mains du fauconnier. L'oiseau a quelque peu

volé; puis, sans doute empêché par son chaperon, il est allé s'abattre

près de la clôture: aussitôt le jeune garçon a jeté son bonnet sur

l'épervier, puis s'est précipité à terre pour s'emparer de l'oiseau

qu'il a mis dans son bissac. Nous avons alors couru et saisi le larron

sur le fait. Voici le bissac; l'épervier est encore dedans tout

chaperonné.

Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 10 / 26 段