--Oui, seigneur,--reprit l'abbé en se mordant les lèvres et allant

chercher plusieurs rouleaux de parchemin formant le Polyptique.--Vous

verrez par ces pièces que les biens et revenus de l'abbaye de Meriadek

valent au moins ceux dont nous jouissons ici... nous pourrions même, en

réduisant, hélas! le nombre de nos bonnes oeuvres, payer deux cents sous

d'or par année à votre fisc.

--Tu dis cela un peu tard,--reprit Karl en feuilletant les pièces du

Polyptique qui désignaient parfaitement l'étendue et les limites de la

donation.--As-tu ici des parchemins pour écrire?...

--Oui, seigneur,--s'écria joyeusement le moine en courant à son coffre,

et croyant déjà tenir l'abbaye de Meriadek;--voici, gracieux seigneur,

un parchemin; veuillez dicter... à moins que vous ne préfériez la

formule ordinaire. Je la sais, et vais l'écrire à l'instant.

L'abbé se mettait en devoir de s'asseoir et de prendre la plume, lorsque

Karl lui dit, en l'écartant de la table:--Moine, je ne suis point comme

les rois fainéants et ignorants, moi, je sais écrire, j'aime fort à

faire mes affaires...

Karl, consultant les parchemins que venait de lui remettre l'abbé, se

mit à écrire, jetant parfois un regard sur Berthoald, qui demeurait

pensif et presque étranger à ce qui se passait autour de lui; le moine,

à quelques pas de la table, suivant d'un oeil avide la main de Karl, se

félicitait de s'être souvenu si à propos de l'abbaye de Meriadek,

supputant déjà, sans doute, l'avantage qui résulterait pour lui de cet

échange; aussi, s'adressant au chef des Franks, qui, silencieux,

écrivait toujours, il lui dit avec une expression de bonheur

contenu:--Puissant seigneur, voici mes noms: _Bonaventure Clément_,

prêtre indigne et moine selon la règle de saint Benoît.

Karl releva la tête, regarda fixement l'abbé, sourit d'une façon

singulière; puis, s'étant remis à écrire, il dit au bout de quelques

instants:--De la cire!... que j'appose mon sceau à cette charte.

L'abbé s'empressa d'apporter ce qu'on lui demandait; Karl tira de son

doigt un large anneau d'or, l'apposa sur la cire brûlante, et

dit:--Voici la charte de donation bien en règle.

--Gracieux seigneur,--s'écria l'abbé en tendant les mains,--nous

appellerons chaque jour sur vous la protection du ciel.

--Grâces te soient rendues, moine; les prières désintéressées doivent

être particulièrement agréables au Tout-Puissant;--et se tournant vers

le jeune chef, Karl lui dit:--Berthoald, par cette charte, je te fais

comte au pays de Nantes, et te fais don à toi, à les hommes, de l'abbaye

de Meriadek...

L'abbé resta pétrifié, Berthoald tressaillit de joie, et s'écria avec

l'accent d'une profonde reconnaissance:--Karl, ta générosité ne se lasse

donc pas?

--Non, mon vaillant! pas plus que ton bras ne se lasse à la bataille...

Et maintenant à cheval, à cheval! mon noble comte. Si l'abbaye de

Meriadek est un couvent de tonsurés et qu'il se trouve à sa tête quelque

abbé batailleur qui refuse de te faire place, tu as ton épée, tes hommes

ont leurs lances; si c'est un couvent de femmes, et que les nonnaines

soient jeunes et jolies, tes braves et toi, vous pourrez, de par le

diable...--Karl n'acheva pas, car, à ce moment, des pas précipités se

firent entendre derrière la porte; elle s'ouvrit brusquement, et

Septimine, entrant, pâle, épouvantée, le visage baigné de larmes, les

cheveux dénoués, se jeta aux pieds de l'abbé en criant:--Grâce! mon

père, grâce!...

Presque aussitôt deux esclaves, armés de fouets et portant à la main des

trousseaux de corde, arrivèrent, en courant, sur les pas de la jeune

fille; mais ils s'arrêtèrent respectueusement à la porte. Septimine

était si belle, si touchante, ainsi éplorée, suppliante, que Berthoald

resta frappé d'admiration, et ressentit soudain pour cette infortunée un

intérêt inexprimable; Karl lui-même ne put s'empêcher de s'écrier:--Foi

de Marteau! la jolie fille! moine, tu choisis tes esclaves en

connaisseur!

--Que viens-tu faire ici?--s'écria brutalement le père Clément, furieux

d'avoir vu la donation lui échapper; puis, se retournant vers les deux

esclaves, immobiles au seuil de la porte:--Pourquoi ne l'avez-vous pas

encore châtiée, cette misérable?

--Mon père... nous allions la dépouiller de ses vêtements pour

l'attacher au chevalet malgré sa résistance, lorsqu'elle nous a échappé.

--Oh! mon père,--s'écria Septimine d'une voix suffoquée par les

sanglots, et tendant vers l'abbé ses mains suppliantes,--faites-moi

mourir, mais épargnez-moi tant de honte...

--Seigneur,--s'écria le père Clément,--c'est cette esclave qui voulait

faire évader le jeune prince! Double scélérate!... c'est toi qui es

cause de tous nos maux! c'est nous que l'on punit de ton complot! tu le

payeras cher. Qu'on l'emmène,--ajouta-t-il, de plus en plus courroucé,

en se tournant vers les esclaves,--qu'on la châtie sur l'heure!

Les esclaves firent un pas dans la chambre; mais Berthoald, les arrêtant

d'un geste menaçant, s'approcha de Septimine, et, lui tendant la

main:--Ne crains rien, pauvre enfant; Karl, le chef des Franks, ne

souffrira pas que tu sois châtiée.

La jeune fille, n'osant encore se relever, tourna son charmant sage vers

Berthoald, et resta non moins frappée de la générosité du jeune homme

que de sa beauté. En ce moment, leurs regards se rencontrèrent;

Berthoald ressentit une émotion profonde, tandis que Karl disait à la

_Coliberte_:--Allons, je te fais grâce..., mais pour quoi diable, ma

fille, te mêles-tu de faire évader ce royal marmot?

--Hélas! seigneur, il est si malheureux! Mon père et ma mère ont été,

comme moi, apitoyés: voilà tout notre crime... Seigneur, je vous le jure

sur le salut de mon âme...--Et les sanglots étouffèrent la voix de la

jeune fille; elle ne put qu'ajouter en joignant les mains:--Grâce!

grâce! pour mon père, pour ma mère!

--Voilà que tu pleures encore à suffoquer,--dit Karl, touché, malgré sa

rudesse, de tant de jeunesse, de douleur et de beauté.--Si l'on veut

aussi châtier ton père et ta mère, je le défends.

--Seigneur... on veut me vendre et me séparer d'eux...

--Qu'est-ce à dire, moine?--demanda Karl à l'abbé, tandis que Berthoald,

sentant à chaque instant s'augmenter son trouble, son admiration et sa

pitié, ne pouvait détacher ses regards de Septimine.

--Seigneur, voici le fait,--reprit le père Clément:--j'ai ordonné

qu'après avoir été châtiés, ces trois esclaves, le père, la mère et la

fille, seraient vendus et emmenés hors de ce couvent; un de ces

marchands d'esclaves qui courent le pays est venu justement ce matin me

proposer deux charpentiers dont nous avons besoin; je lui ai offert en

troc cette jeune fille, ainsi que son père et sa mère; mais Mardochée a

refusé l'échange.

--Mardochée!--s'écria involontairement Berthoald, dont les traits,

soudain pâlissants, exprimèrent autant de crainte que d'anxiété,--ce

juif ici!...

--Que diable as-tu?--dit Karl au jeune homme,--te voilà blanc comme ton

manteau.

Berthoald tâcha de vaincre l'émotion qui le trahissait, baissa les yeux,

et répondit d'une voix altérée:--L'horreur que m'inspirent ces juifs

maudits est si grande... que je ne peux les voir, ou seulement entendre

prononcer leur nom sans frissonner malgré moi.--En disant ces mots,

Berthoald prit vivement son casque, qu'il avait déposé sur la table, et

le remit sur sa tête, l'enfonçant le plus possible, afin que la visière

cachât, du moins, le haut de son visage.

--Je comprends ton horreur des juifs,--reprit Karl;--les araignées me

causent le même dégoût; pourtant je ne suis point une femmelette... Mais

continue, moine!

--Mardochée consent à s'accommoder de la Coliberte, dont il a le

placement; mais il ne veut ni du père ni de la mère: je lui ai donc

vendu cette fille, me réservant le droit de la faire châtier avant de la

livrer; je vendrai ses parents à un autre marchand.

--Seigneur!--s'écria Septimine en fondant de nouveau en larmes,--c'est

une cruelle condition que l'esclavage; mais il semble moins dur

lorsqu'on le subit avec ceux qu'on aime...

--Le marché est conclu,--dit l'abbé;--Mardochée m'a donné des arrhes, il

a ma parole, il attend ici la Coliberte.

En entendant dire que le juif se trouvait près de là, Berthoald

tressaillit de nouveau, et ramena le capuchon de son long manteau blanc

arabe par-dessus son casque, de sorte que ses traits étaient entièrement

cachés; puis, s'adressant au chef des Franks d'une voix précipitée,

comme s'il avait hâte de sortir de l'abbaye:--Karl, avant que je te

quitte, pour longtemps peut-être, mets le comble à ta générosité envers

moi; rends la liberté au père et à la mère de cette pauvre enfant,

rachète-la au juif, qu'elle ne soit plus séparée de sa famille. Si elle

a été coupable, la pitié seule l'a égarée. Tu vas placer ici des

guerriers vigilants; l'évasion du petit prince ne sera plus à craindre.

Pardonne à ces pauvres gens et rends-les libres...

Septimine, entendant les paroles compatissantes et émues de Berthoald,

leva vers lui son visage, empreint d'une reconnaissance ineffable.

--Sois satisfait; Berthoald,--dit Karl,--relève-toi, ma fille; cette

abbaye, où je veux établir mes guerriers, comptera trois esclaves de

moins; mais je n'aurai rien refusé à l'un de mes plus vaillants chefs.

--Tiens, mon enfant,--dit le jeune homme en mettant plusieurs pièces

d'or arabes dans la main de la Coliberte:--Voilà pour vous aider à

vivre, toi, ton père et ta mère. Sois heureuse! bénis la générosité de

Karl, et souviens-toi quelquefois de moi.

Septimine, par un mouvement supérieur à sa volonté, saisit la main que

lui tendait Berthoald, et, sans prendre les pièces d'or qu'il lui

offrait et qui roulèrent sur le plancher, elle baisa la main du jeune

homme avec une reconnaissance si passionnée, qu'il sentit ses yeux,

malgré lui, mouillés de larmes. Karl s'en aperçut, et cria en riant de

son gros rire germanique:--Foi de Marteau! je crois qu'il pleure!...

quelle femmelette!

Berthoald profita de ces paroles de Karl pour rabaisser davantage encore

le capuchon de son manteau, et cacher ainsi presque entièrement ses

traits. Aussi Karl lui dit:--Tu as raison de rabattre ton capuchon sur

ton nez: c'est sans doute pour cacher tes larmes?

--Je ne te donnerai pas longtemps le spectacle de ma faiblesse, Karl...

Tu m'as dit tout à l'heure: à cheval! Permets-moi de me mettre en route

à l'instant avec mes hommes pour l'abbaye de Meriadek.

--Va... mon bon compagnon de guerre, j'excuse ton impatience. Sois

vigilant! exerce journellement tes hommes; qu'ils soient prêts, ainsi

que toi, à se rendre à mon premier appel, ou peut-être à aller, sous tes

ordres, attaquer et dompter enfin ces damnés Bretons, qui, depuis

Clovis, résistent à nos armes... Te voilà comte au pays de Nantes, près

des frontières de cette Armorique endiablée. Là, ta loyale et brave épée

pourra me rendre de tels services, que ce soit moi, Karl, qui devienne

ton obligé... Au revoir! Heureux voyage et grasse abbaye je te souhaite,

mon vaillant!

Berthoald, grâce au capuchon qui voilait presque entièrement ses traits,

put cacher sa cruelle angoisse lorsqu'il entendit Karl lui dire qu'un

jour peut-être il lui donnerait l'ordre d'aller combattre les Bretons,

toujours indomptés; il fléchit le genou devant le chef des Franks, et

sortit en proie à une telle anxiété, qu'il n'eut pas un dernier regard

pour Septimine la Coliberte, qui, toujours agenouillée au milieu des

pièces d'or sarrasines éparses autour d'elle, ne quittait pas des yeux

son libérateur, qui sortit précipitamment.

Le jeune chef traversait la cour de l'abbaye pour aller reprendre son

cheval, lorsqu'à l'angle d'un mur il se trouva face à face avec un petit

homme à barbe grise et pointue. C'était le juif Mardochée. Berthoald

tressaillit, passa rapidement; mais, quoiqu'il eût autant que possible

caché ses traits sous le capuchon de son manteau, ses yeux rencontrèrent

le regard perçant du juif qui, ne semblant nullement surpris, sourit

d'un air sardonique, tandis que le jeune chef s'éloigna rapidement, de

plus en plus désireux de quitter l'abbaye de Saint-Saturnin.

CHAPITRE II.

L'abbaye de Meriadek.--Les esclaves orfévres.--Vie d'une

abbesse au huitième siècle.--Etat et redevance des colons et

des esclaves.--Punitions.--La chair vive et

l'épervier.--Broute-Saule.--L'atelier.--Le meurtre et le

souper.--L'inondation.--Les fugitifs.--Les frontières de

l'Armorique.

Un atelier d'orfévrerie est agréable à voir pour l'artisan, libre ou

esclave, qui a vieilli dans la pratique de ce bel art, illustré par

Éloi, le plus célèbre des orfévres gaulois. L'oeil se repose avec

plaisir sur le fourneau incandescent, sur le creuset où bouillonne le

métal en fusion, sur l'enclume qui semble être d'argent veinée d'or,

tant on a battu sur elle de l'argent et de l'or; l'établi, garni de ses

limes, de ses marteaux, de ses doloires, de ses burins, de ses

polissoirs de sanguine et d'agate, n'est pas moins agréable à l'oeil; ce

sont encore les moules d'argile où se verse le métal fondu, et çà et là,

sur des tablettes, quelques modèles en cire, empruntés aux débris de

l'art antique, retrouvés parmi les ruines de la Gaule romaine; il n'est

pas jusqu'au choc des marteaux, jusqu'au grincement des limes, jusqu'au

bruit haletant du soufflet de la forge, qui ne soit une musique douce à

l'oreille de l'artisan qui a vieilli dans le métier. Telle est la

passion de l'art, que parfois l'esclave oublie sa servitude pour ne

songer qu'aux merveilles qu'il fabrique pour ses maîtres.

L'abbaye de Meriadek avait, ainsi que les riches couvents de la Gaule,

son petit atelier d'orfévrerie; un vieillard de quatre-vingts ans et

plus surveillait les travaux de quatre jeunes apprentis, esclaves comme

lui, et réunis dans une salle basse voûtée, éclairée par une fenêtre

cintrée, garnie de barreaux de fer, qui s'ouvrait sur un fossé rempli

d'eau, le couvent ayant été bâti au milieu d'une espèce de presqu'île,

entourée d'étangs immenses. La forge s'adossait à l'un des murs dans

l'épaisseur duquel était creusé une sorte de petit caveau; l'on y

descendait par plusieurs marches, il contenait la provision de charbon

nécessaire aux travaux. Le vieil orfévre, à la figure et aux mains

noircies par la fumée de la forge, portait une souquenille à demi cachée

par un large tablier de cuir, et ciselait avec amour une crosse

abbatiale en argent:

--Père Bonaïk,--dit un des jeunes esclaves au vieillard,--voici le

huitième jour que notre camarade Éleuthère ne vient pas à l'atelier...

où peut-il être?

--Dieu le sait, mes enfants... mais, croyez-moi, parlons d'autre chose.

--Je suis à moitié de votre avis, vieux père, car, à propos d'Éleuthère,

j'ai autant envie de parler que de me taire. Je sais un secret; il me

brûle la langue, et je crains qu'on me la coupe, si je bavarde.

--Alors, mon garçon,--reprit le vieillard en ciselant toujours son

orfévrerie,--garde ton secret, c'est prudent.

Mais les jeunes gens, plus curieux que le vieillard, firent tant

d'instances auprès de leur compagnon que, vaincu par leurs prières, il

leur dit:--Avant-hier... c'était le septième jour de la disparition

d'Éleuthère, j'étais allé reporter, par ordre du père Bonaïk, un bassin

d'argent dans l'intérieur de l'abbaye. La tourière me dit d'attendre

pendant qu'elle va s'enquérir s'il n'y a pas de pièces d'argent à

nettoyer. Resté seul, pendant l'absence de la tourière, j'ai la

curiosité de monter sur un escabeau afin de regarder par une petite

fenêtre très-élevée donnant sur le jardin, du monastère. Là, qu'est-ce

que je vois? ou plutôt qu'est-ce que je crois voir? car il y a de ces

ressemblances si frappantes...

--Eh bien!--dirent les jeunes gens,--qu'as-tu vu dans ce jardin?

--J'ai vu l'abbesse, reconnaissable à sa taille élevée, marchant entre

deux nonnes, l'un de ses bras appuyé sur l'épaule de chacune d'elles.

--Ne dirait-on pas qu'elle a près de cent ans, comme le père Bonaïk,

notre abbesse? elle qui monte à cheval comme un guerrier! elle qui

chasse au faucon, elle dont la lèvre est ombragée d'une petite moustache

rousse, ni plus ni moins que celle d'un jouvenceau de dix-huit ans.

--Ce n'était point par faiblesse, mais sans doute par tendresse que

l'abbesse s'appuyait ainsi sur ses deux nonnes: l'une d'elles ayant

marché sur sa robe, au moment où je traversais la cour, fait un faux

pas, trébuche, se retourne, et je reconnais, ou je crois reconnaître,

devinez qui... Éleuthère...

--Habillé en nonne?

--Habillé en nonne...

--Allons donc... tu rêvais.

--Pourtant,--reprit un autre esclave moins incrédule,--il faut dire que

notre camarade n'a pas encore dix-huit-ans, et que son menton est aussi

imberbe que celui d'une jeune fille.

--Et je soutiens, moi, que si cette nonne n'est pas Éleuthère, c'est sa

soeur... s'il a une soeur.

--Et je vous dis, moi,--ajouta le vieil orfévre avec une impatiente

anxiété,--je vous dis, moi, que vous êtes des oisons, et que si vous

voulez aller au chevalet faire de nouveau connaissance avec les lanières

du fouet, vous n'avez qu'à tenir des propos pareils.

--Mais, père Bonaïk...

--Je comprends qu'en travaillant l'on jase; mais quand les paroles se

peuvent traduire en coups de fouet sur l'échine, l'entretien me semble

mal choisi. Ne savez-vous pas, comme moi, que l'abbesse...

--Est endiablée, père Bonaïk.

--Encore! Mais vous voulez donc qu'il ne vous reste pas un morceau de

peau sur le dos!

--Et de quoi jaser, père Bonaïk, sinon de ses maîtres?

--Tenez,--dit le vieillard, voulant détourner l'entretien qu'il

trouvait, avec raison, dangereux pour ces jeunes gens,--je vous ai

souvent promis de vous parler de mon illustre maître en orfévrerie, la

gloire des artisans de la Gaule, une bonne gloire, celle-là... car elle

n'a coûté de sang ni de larmes à personne...

--Il s'agit du bon _Éloi_, père Bonaïk, l'ami du _bon_ roi Dagobert?

--Dites le bon _Éloi_, mes enfants, car jamais homme n'a été meilleur;

mais ne dites pas le _bon_ roi Dagobert, car ce roi faisait égorger ceux

qui lui déplaisaient, et avait un sérail comme en ont maintenant les

kalifes des Arabes. Donc, mes enfants, le bon Éloi était né, vers 588, à

Catalacte, petite ville des environs de Limoges. Ses parents étaient

libres, mais d'une condition obscure et pauvre.

--Père Bonaïk, si Éloi est né en 588, sa naissance date donc d'environ

cent cinquante ans?

--Oui, mes enfants, puisque nous sommes bientôt en 738.

--Et vous l'avez connu?--dit un des jeunes gens avec un sourire

d'incrédulité,--vous l'avez connu, le bon Éloi?

--Certes, je l'ai connu, puisque j'ai bientôt quatre-vingt-seize ans et

qu'il est mort le siècle dernier, en 659, il y a près de quatre-vingts

ans de cela.

--Vous étiez tout jeune alors?

--J'avais seize ans et demi la dernière fois que je l'ai vu, et mes

souvenirs me sont encore présents... Mais, pour revenir au bon Éloi, son

père s'appelait _Eucher_ et sa mère _Terragie_. Eucher, remarquant que

son fils, tout enfant, machinait toujours de petites figures ou de

petits ustensiles en bois d'un joli dessin, l'envoya comme apprenti chez

un habile orfévre de Limoges, nommé maître _Abbon_, qui, à cette époque,

dirigeait aussi pour le fisc l'atelier des monnaies dans la ville de

Limoges. Après s'être tellement perfectionné dans son art, qu'il dépassa

son maître en quelques années, Éloi quitta son pays et sa famille,

laissant après lui de grands regrets, car tout le monde l'aimait pour sa

gaieté, sa douceur, et son excellent coeur, il alla chercher fortune à

Paris, l'un des séjours des rois franks. Éloi était recommandé par son

ancien maître à un certain _Bobbon_, orfévre et trésorier de Clotaire

II. Ce Bobbon ayant pris notre Éloi comme ouvrier, remarqua bientôt son

talent. Un jour, le roi Clotaire II voulut avoir un siége d'or massif,

travaillé avec art, et enrichi de pierres précieuses.

--Un siége d'or massif, père Bonaïk! quelle magnificence!

--Hélas! mes enfants, l'or ne coûtait aux rois franks que la peine de le

prendre en Gaule, et ils ne s'en faisaient point faute. Clotaire II eut

donc la fantaisie de posséder un siége d'or; mais personne, dans les

ateliers du palais, n'était capable d'accomplir une pareille oeuvre. Le

trésorier Bobbon, connaissant l'habileté d'Éloi, lui proposa de se

charger de ce travail. Éloi accepta, se mit à la forge, au creuset, et

avec la grande quantité d'or qu'on lui avait donnée pour orner un seul

siége, il en fit deux. Portant alors au palais le siége qu'il a achevé,

il cache l'autre...

--Ah! ah!--dit en riant l'un des jeunes esclaves,--le bon Éloi faisait

comme les meuniers, il tirait de son sac deux moutures...

--Attendez, mes enfants, attendez, avant de porter votre jugement.

Clotaire II, émerveillé de l'élégance et de la délicatesse du travail de

l'artisan, ordonne aussitôt de le récompenser largement... Alors Éloi

montre à Bobbon le second siége qu'il avait ouvragé, en disant: «Voici à

quoi, afin de ne rien perdre, j'ai employé le restant de ton or.»

--Vous aviez raison, père Bonaïk, nous nous étions trop hâtés de juger

le bon Éloi.

--Ce trait de probité, si honorable pour le pauvre artisan, mes enfants,

fut l'origine de sa fortune. Clotaire II voulut se l'attacher comme

orfévre. Alors Éloi fit ses plus beaux ouvrages: c'étaient des vases

d'or ciselés, enrichis de rubis, de perles et de diamants; des meubles

d'argent massif d'un dessin admirable, rehaussés de pierres dures;

c'étaient encore des reliquaires, des patères, des boîtes à Évangile,

travaillées à jour et incrustées d'escarboucles... J'ai vu le calice

d'or émaillé, de plus d'un pied de haut, qu'il fit pour l'abbaye de

Chelles: c'était un miracle d'émail et d'or.

--Cela éblouit, rien que de vous entendre parler de ces beaux ouvrages,

père Bonaïk.

--Ah! mes enfants! cette salle ne contiendrait pas les chefs-d'oeuvre de

cet artisan, la gloire de l'orfévrerie gauloise; les monnaies qu'il a

frappées comme monétaire de Clotaire II, de Dagobert et de Clovis II,

sont admirables de relief: ce sont des _tiers de sou d'or_ d'une superbe

empreinte... Enfin, que vous dirai-je, mes enfants? Éloi réussissait

dans tous les genres d'orfévrerie; il excellait, comme les orfévres de

Limoges, dans l'incrustation des émaux et l'enchâssement des pierres

fines; il excellait encore, comme les orfévres de Paris, dans la

statuaire d'or et d'argent au marteau; il ciselait les bijoux aussi

délicatement que les orfévres de Metz, et les étoffes tissées de fils

d'or, que l'on fabriquait sous ses yeux, d'après ses dessins, étaient

non moins magnifiques que celles de Lyon. Mais aussi, mes enfants, quel

rude travailleur que le bon Éloi! toujours à sa forge au point du jour,

toujours le tablier de cuir aux reins, la lime, le marteau ou le burin à

la main, souvent il ne quittait son atelier qu'à une heure avancée de la

nuit, aidé surtout par l'un de ses apprentis de prédilection, Saxon

d'origine, et nommé _Thil_. Je l'ai connu ce Thil, il était bien vieux

alors.

--Éloi n'étant pas esclave, et jouissant des fruits de son travail, a dû

devenir très-riche, père Bonaïk?

--Oui, mes enfants, très-riche; car Dagobert, succédant à Clotaire II,

son père, garda Éloi pour orfévre; mais le bon Éloi, se souvenant de sa

dure condition d'artisan, et du sort cruel des esclaves qui avaient

souvent été ses compagnons de travail, dépensait, lorsqu'il fut riche,

tout son gain au rachat des esclaves; il en délivrait quelquefois vingt,

trente, cinquante en un jour; souvent même il allait à Rouen acheter des

cargaisons entières de captifs des deux sexes, qu'on amenait de tous

pays en cette cité fameuse par son marché de chair humaine. On voyait

parmi ces malheureux des Romains, des Gaulois, des Anglais, même des

Maures; mais surtout des Saxons. S'il arrivait que le bon Éloi n'eût pas

assez d'argent pour acheter les esclaves, il leur donnait, pour soulager

leur misère, tout ce qu'il possédait. «--Que de fois, sa bourse

épuisée,--me disait Thil, son apprenti favori,--j'ai vu mon maître

vendre son manteau, sa ceinture, et jusqu'à sa chaussure.»--Mais il faut

vous dire, mes enfants, que ce manteau, cette ceinture, cette chaussure,

étaient brodés d'or, souvent enrichis de perles; car le bon Éloi, qui

ornait les vêtements des autres, se plaisait aussi à orner ses habits,

et, dans sa jeunesse, il allait toujours magnifiquement vêtu.

Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 9 / 26 段