_Karl-Marteau_ (ou Martel) venait d'arriver au couvent de

Saint-Saturnin, escorté seulement d'une centaine de guerriers; il devait

bientôt rejoindre un détachement de son armée, qui faisait halte à

quelque distance du monastère. Le maire du palais et l'un des chefs de

bande qui l'accompagnait venaient d'être introduits dans l'appartement

du père Clément, pendant que celui-ci se rendait auprès du jeune prince.

Karl-Marteau, alors dans toute la vigueur de l'âge, exagérait encore,

dans son langage et dans son costume, la rudesse de la race germanique;

sa barbe et sa chevelure d'un blond vif, incultes, hérissées,

encadraient ses traits fortement colorés, où se peignait une rare

énergie jointe à une sorte de bonhomie parfois joviale et narquoise; son

regard audacieux révélait une intelligence supérieure; il portait, comme

le dernier de ses soldats, une casaque de peau de chèvre par-dessus son

armure ternie; ses bottines de gros cuir étaient armées d'éperons de fer

rouillé; à son baudrier de buffle pendait une longue et large épée de

_Bordeaux_, ville alors renommée pour la fabrication de ses armes.

Le guerrier qui accompagnait Karl-Marteau paraissait âgé d'environ

vingt-cinq ans; grand, svelte, robuste, il portait avec une aisance

militaire sa brillante armure d'acier, à demi cachée par un long manteau

blanc à houppes noires à la mode arabe; son magnifique cimeterre à

fourreau et à poignée d'or massif, orné d'arabesques de corail et de

diamants, était aussi d'origine arabe; l'on ne pouvait imaginer une

figure d'une beauté plus accomplie que celle de ce jeune homme; il avait

déposé son casque sur une table; sa chevelure noire bouclée, séparée au

milieu de son front, sillonné d'une profonde cicatrice, tombait de

chaque côté de son mâle visage, ombragé d'une légère barbe brune; ses

yeux bleus de mer, au regard ordinairement doux et fier, semblaient

cependant exprimer parfois l'obsession d'un chagrin ou d'un remords

caché... Alors un tressaillement nerveux fronçait ses noirs sourcils,

ses traits, pendant quelques instants, devenaient sombres; mais bientôt

ils reprenaient leur expression habituelle, grâce à la mobilité de ses

impressions, à l'ardeur de son sang et à l'impétuosité de son caractère.

Karl, gardant depuis quelques instants le silence, contemplait son jeune

compagnon avec une sorte de satisfaction narquoise. Enfin il lui dit de

sa grosse voix rauque:--Berthoald, comment trouves-tu cette abbaye et

les champs que nous venons de traverser?

--L'abbaye me semble vaste, les champs fertiles; mais pourquoi cette

question?

--Parce que je voudrais te faire un cadeau selon ton goût, mon

garçon.--Le jeune homme regarda le chef des Franks avec une surprise

profonde. Karl-Marteau continua:--Écoute... En 732, il y a bientôt six

ans de cela, lorsque ces païens d'Arabes, établis en Gaule, s'étaient

avancés jusqu'à Tours et à Blois, je marchais vers eux; j'ai vu arriver

à mon camp un jeune chef suivi d'une cinquantaine de braves diables...

--Ce guerrier, c'était moi...

--C'était toi... fils d'un seigneur frank, mort, m'as-tu dit, dépossédé

de ses bénéfices, comme tant d'autres; peu m'importait à moi ta

naissance; quand la lame est de bonne trempe, je me soucie peu du nom de

l'armurier,--poursuivit Karl sans remarquer un léger tressaillement des

sourcils de Berthoald, dont le front rougit et dont le regard s'abaissa

avec une sorte de confusion involontaire.--Tu cherchais fortune à la

guerre, tu avais rassemblé ta bande de gens déterminés, tu venais

m'offrir ton épée et leurs services. Le lendemain, dans les plaines de

Poitiers, toi et tes hommes, vous vous battiez si rudement contre les

Arabes, que tu perdais les trois quarts de ton monde; tu tuais de ta

main Abd-el-Rhaman, le général de ces païens, et tu recevais deux

blessures en me dégageant d'un groupe de cavaliers Berbères qui sans toi

me tuaient.

--C'était mon devoir de soldat de défendre mon chef.

--Et à moi, mon devoir de chef était de récompenser ton courage de

soldat. Jamais je ne l'oublierai, ta vaillance m'a sauvé la vie: mes

fils ne l'oublieront pas non plus, ils liront dans quelques notes que

j'ai fait écrire sur mes guerres: _Lors de la bataille de Poitiers, Karl

a dû la vie à Berthoald; que mes fils s'en souviennent en voyant la

cicatrice que porte au front ce courageux guerrier_.

--Karl, tes louanges m'embarrassent.

--Il me plaît de te louer; je t'aime sincèrement; depuis la bataille de

Poitiers je t'ai regardé comme l'un de mes meilleurs compagnons d'armes,

quoique tu sois parfois têtu comme un mulet et bizarre dans tes goûts.

--Comment cela?

--Oui, s'il s'agissait de guerroyer au nord ou à l'est contre les

Frisons ou les Saxons, au midi contre les Arabes, il n'était pas de plus

enragé tapeur que toi; mais lorsqu'il a fallu deux ou trois fois

comprimer quelques révoltes de gens de race gauloise, tu bataillais

mollement, presque à contre-coeur...

--Karl, les goûts varient,--reprit Berthoald en souriant d'un air forcé

qui trahissait une pensée amère.--Il en est souvent du goût des

batailleurs comme de celui des femmes: les uns aiment les blondes, les

autres les brunes; ils sont de feu pour celles-ci, de glace pour

celles-là... Ainsi je préfère à toutes la guerre contre les Saxons et

les Arabes.

--Moi, je ne connais point ces délicatesses; aussi vrai que l'on m'a

surnommé _Marteau_, pourvu que je frappe ou que j'écrase ce qui me fait

obstacle, tout ennemi m'est bon; je démolis pour fonder... Écoute

encore, je croyais après leur déroute à Poitiers, ces chiens d'Arabes,

si rudement martelés, qu'ils repasseraient en hâte les Pyrénées; je me

suis trompé, ils ont tenu, ils tiennent encore ferme dans le Languedoc;

malgré le succès de notre dernière bataille nous n'avons pu nous emparer

de Narbonne, place de refuge de ces païens. Il me faut retourner dans le

nord de la Gaule; les Saxons redeviennent menaçants. Je regrette de

laisser Narbonne aux mains des Sarrazins; mais du moins nous avons

ravagé les environs de cette grande cité, fait un immense butin, emmené

beaucoup d'esclaves, dévasté, en nous retirant, les pays de Nîmes, de

Toulouse et de Béziers; bonne leçon pour ces populations qui avaient

pris parti pour les Arabes; elles se rappelleront ce qu'on gagne à

quitter l'Évangile pour le Koran, ou plutôt, car je me soucie de Mahomet

comme du Pape, ce qu'on gagne à s'allier aux Arabes contre les Franks.

Du reste, quoiqu'ils restent maîtres de Narbonne, ces païens

m'inquiètent peu: des voyageurs arrivés d'Espagne m'ont appris que la

guerre civile a éclaté entre les deux kalifes de Grenade et de Cordoue;

occupés à batailler entre eux, ils n'enverront pas de nouvelles troupes

en Gaule, et ces maudits Sarrazins n'oseront sortir du Languedoc, d'où

je les chasserai plus tard... Tranquille au midi, je retourne au nord;

je voudrais auparavant caser à leur goût et au mien bon nombre de braves

soldats, qui, comme toi, m'ont vaillamment servi, et faire d'eux de gros

abbés, de riches évêques ou de grands bénéficiers.

--Karl, tu voudrais faire de moi un abbé ou un évêque?

--Pourquoi non? L'abbaye et l'évêché ne font-ils pas l'évêque et l'abbé?

--Je ne te comprends pas.

--Écoute encore... Tu l'as vu, je n'ai pu soutenir mes grandes et

continuelles guerres du nord et du midi, qu'en recrutant sans cesse des

tribus germaines au delà du Rhin, afin de renforcer mes armées; les

descendants de ces seigneurs bénéficiers, créés par Clovis et par ses

fils, se sont amollis; ils sont devenus aussi fainéants que leurs rois;

ils tâchent d'échapper à leur obligation d'amener leurs colons à la

guerre, sous prétexte que faute de colons pour cultiver la terre elle ne

produit point; enfin, à part quelques évêques batailleurs, vieux

endiablés, qui ont quitté le casque pour la mitre, et qui, reprenant la

cuirasse, m'amenaient leurs hommes, l'Église n'a pas voulu, ne veut pas

contribuer aux frais de la guerre... Or, foi de Marteau, cela ne peut

durer... Mes braves guerriers, nouveaux venus de Germanie, les chefs de

bande qui, comme toi, m'ont bravement servi, ont droit à leur tour au

partage des terres de la Gaule; voyons! n'y ont-ils pas plus droit que

ces évêques rapaces, que ces abbés débauchés, qui ont pardieu des

sérails comme les kalifes des Arabes! Non, non, je veux mettre ordre à

cela, récompenser les courageux, châtier les fainéants et les lâches...

Je distribuerai à mes hommes nouvellement arrivés de Germanie, une bonne

partie des biens de l'Église... J'établirai ainsi mes chefs et leurs

hommes; au lieu de laisser tant de terres et d'esclaves au pouvoir de

paresseux tonsurés, je me créerai une forte réserve aguerrie, toujours

prête à marcher au premier signal. Donc, pour commencer, je te fais

comte en ce pays, et te fais don, Berthoald, de cette abbaye[C], terres,

bâtiments, esclaves, à la charge par toi de payer une somme à mon fisc,

et de te rendre, avec tes hommes, en armes à mon premier appel.

--Quoi! moi comte en ce pays! moi, possesseur de tant de biens!--s'écria

le jeune chef avec joie, pouvant à peine croire à une donation si

magnifique;--mais les biens de cette abbaye sont immenses!

--Tant mieux, mon garçon; toi et tes hommes vous vous établirez ici, il

doit y avoir de jolies esclaves, vous ferez bonne souche de soldats;

d'ailleurs, cette abbaye, et voilà surtout pourquoi je te la donne à

toi, cette abbaye doit, par sa position, devenir un poste militaire

important. Je concéderai à l'abbé de ce couvent d'autres terres... s'il

en reste. Mais ce n'est pas tout, Berthoald, j'ai pour toi autant

d'affection que de confiance... je te fais ce don, voilà pour

l'affection; reste la confiance, je veux t'en donner une grande preuve

en t'établissant ici, et te chargeant d'un devoir si important que...

--Karl, pourquoi t'interrompre?--dit Berthoald en voyant le chef des

Franks réfléchir au lieu de continuer de parler.

--Écoute,--reprit Karl après quelques moments de silence.--Depuis près

d'un siècle et demi que nous régnons de fait, nous autres, maires du

palais... à quoi servaient les rois, ces descendants de Clovis?

--À quoi? mais à rien. Ne t'ai-je pas entendu dire cent fois que ces

lâches fainéants passaient leur vie à boire, à manger, à jouer, à

chasser, à dormir dans les bras de leurs concubines et à aller à la

messe pour racheter quelques crimes commis dans la furie du vin?

--Je t'ai dit, mon garçon, la vérité... Telle était la vie de ces _rois

fainéants_, les bien nommés. Nous autres, maires du palais, nous

gouvernions de fait; à chaque assemblée du champ de Mai, nous tirions un

de ces mannequins royaux de sa résidence de _Compiègne_, de

_Kersy-sur-Oise_ ou de _Braine_; on vous plantait mon homme sur un char

doré, attelé de quatre boeufs, selon la vieille coutume germanique, et,

couronne en tête, sceptre en main, pourpre au dos, le visage orné d'une

longue barbe postiche[D], s'il était imberbe, afin de lui donner un

certain air de majesté, on promenait autour du champ de Mai ce royal

simulacre, qui recevait, pour la forme, foi et hommage des duks, des

comtes et des évêques, venus à cette assemblée de tous les coins de la

Gaule... La comédie jouée, l'on remettait l'idole dans sa boîte jusqu'à

l'an suivant. Or, à quoi bon ces momeries? le vrai roi, le seul roi est

celui qui gouverne et se bat! aussi, n'aimant point le superflu, j'ai

supprimé la royauté...

--De ceci, Karl, je te loue et t'ai loué; autant qu'à toi, plus qu'à

toi, peut-être, tout obscur soldat que je sois, les rois franks, ces

descendants de Clovis, m'inspiraient la haine et le mépris...

--Et d'où te venait cette haine?

Berthoald rougit, fronça ses noirs sourcils, et répondit:--J'ai toujours

haï la fainéantise et la cruauté.

--Alors tu as eu de quoi haïr amplement... Revenons à ces rois. Le

dernier d'entre eux, Thierry IV, mort il y a dix-huit mois, a laissé un

fils, un enfant de neuf ans... je l'ai envoyé ici...

--Ici? qu'en veux-tu faire?

--Le garder... voici pourquoi. Nous autres Franks, nous avons l'esprit

variable; nous sommes habitués, depuis un siècle et demi, à mépriser ces

rois, que jadis nous glorifiions... Aussi, lors du premier champ de Mai

qui s'est passé sans la momerie royale, abolie par moi, les comtes et

les évêques n'ont eu souci de l'idole qui manquait à la fête; mais,

cette année, quelques-uns ont demandé où était le roi; un plus grand

nombre, il est vrai, a répondu: À quoi bon le roi?... Cependant il se

peut qu'ils veuillent un an ou l'autre revoir le mannequin royal faire

son tour du champ de Mai, selon la vieille coutume... peu m'importe,

pourvu que je règne. Aussi je leur tiens en réserve l'enfant qui est

ici; ce marmot, moyennant une fausse barbe au menton et une couronne sur

la tête, figurerait dans le char, ni mieux ni pire que tant d'autres

rois de douze ou quinze ans qui ont figuré avant lui! il serait au

besoin, l'an prochain, le roi Chilpérik III.

--Des rois de douze ans!... À quel abaissement arrivent les royautés!...

--Il s'en est fallu de peu que la charge de maire du palais, devenue

héréditaire, fût non moins abaissée... N'ai-je pas eu un frère, âgé de

onze ans, maire du palais d'un roi de dix ans?

--Karl, tu plaisantes!

--Non, pardieu! car ce temps-là ne fut point plaisant pour moi... Ma

marâtre _Plectrude_ m'avait fait jeter en prison après la mort de mon

père, _Pépin d'Héristal_... Oui, selon cette bonne dame, je n'étais

qu'un bâtard, bon pour le gibet ou pour le froc, tandis que mon père

laissait à mon frère Théobald la charge de maire du palais, héréditaire

dans notre famille... De sorte que mon frère, âgé de onze ans, devint

maire du palais de ce Dagobert III, roi de dix ans[E], qui fut plus tard

l'aïeul de ce petit Chilpérik, prisonnier en ce monastère... Ce roi et

ce maire du palais enfantins ne pouvaient guère, tu le vois, usurper

l'un sur l'autre que des toupies ou des osselets. Aussi la bonne dame

Plectrude comptait régner à la place de ces deux marmots, pendant qu'ils

joueraient aux billes... Tant d'audace et de sottise ont soulevé les

seigneurs franks. Plectrude, au bout de quelques années, a été chassée,

son fils aussi. Tandis que moi, Karl, le maudit, le bâtard, je sortais

de prison, et devenais, à mon tour, maire du palais de Dagobert III;

depuis lors j'ai tant fait de bruit dans le monde en martelant de ci, de

là, Saxons, Frisons et Sarrazins, que le nom de _Marteau_ m'en est

resté... Dagobert III laissa un fils, Thierry IV, mort il y a dix-huit

mois, lequel Thierry était père de ce petit Chilpérik, prisonnier ici.

J'ai voulu, en passant dans cette contrée, visiter ce marmot afin de

savoir comment il supportait sa captivité. Maintenant, écoute... Je t'ai

parlé d'une marque de confiance que je voulais te donner, la voici: Je

te confie la garde de cet enfant, le dernier rejeton de Clovis...

--À ma garde! à moi! ce dernier rejeton de Clovis!--s'écria Berthoald,

d'abord avec stupeur; puis, tressaillant d'une joie farouche:--À ma

garde! celui-là qui eut pour ancêtres Clotaire, le tueur d'enfants!

Chilpérik, le Néron des Gaules! Frédégonde, la Messaline! Clotaire II,

justicier de Brunehaut, et tant d'autres monstres couronnés! À ma garde,

à moi, leur dernier rejeton!

--Que signifient ces mots?... l'égarement où je te vois?... Es-tu

fou?...

--La destinée des hommes est parfois étrange... Moi, gardien du dernier

descendant de ce conquérant des Gaules, si abhorré par mes pères!... Oh!

les dieux sont justes!...

--Berthoald, encore une fois es-tu fou? Qu'il y a-t-il de si étonnant à

ce que tu sois gardien de cet enfant?

--Excuse-moi, Karl,--reprit Berthoald en revenant à lui, craignant de

s'être trahi.--J'étais profondément frappé de cette pensée: moi, obscur

soldat, avoir pour prisonnier le dernier rejeton de tant de rois!...

--Oui, elle finit misérablement cette race de Clovis, si vaillante

autrefois, si abâtardie depuis... Que veux-tu! ces roitelets, pères

avant quinze ans, caduques à trente, hébétés par le vin, abrutis par

l'oisiveté, énervés par une débauche précoce, étiolés, rabougris,

stupides, devaient finir comme tu vois... Tandis que nous autres, maires

du palais, rudes hommes, toujours allant, venant, du nord au midi, de

l'est à l'ouest, toujours chevauchant, toujours bataillant, gouvernant,

nous aboutissons au bonhomme Karl, et il n'est point frêle ou rabougri,

celui-là! sa barbe n'est point postiche, et, quelque beau jour, il

pourra faire à son tour souche de vrais rois... car, foi de Marteau, ces

rois-là ne se laisseront pas mettre sous le hangar ni avant ni après les

assemblées du moi de mai... vu qu'ils auront de vrai poil au menton...

--Qui sait, Karl? peut-être si tu fais souche de rois, leur race

s'abâtardira-t-elle comme cette race de Clovis, dont tu veux confier à

ma garde le dernier rejeton...

--Par le diable! est-ce que nous nous sommes abâtardis, nous autres fils

de Pépin l'Ancien, maires du palais, héréditaires dès avant le règne de

Brunehaut!

--Vous n'étiez pas rois, Karl, et la royauté porte en soi un poison qui

à la longue énerve et tue les races les plus viriles...

Berthoald achevait à peine ces paroles, dont le chef des Franks parut

fort surpris, lorsque le père Clément, abbé du monastère, entra

précipitamment dans la salle, et s'adressant à Karl:--Seigneur, je viens

de découvrir un terrible complot! mais le jeune prince s'est obstinément

refusé à m'accompagner ici...

--Un complot? ah! ah! l'on complote donc dans ton abbaye?

--Grâce au ciel, seigneur, moi et mes frères nous sommes étrangers à

cette indigne trahison; les coupables sont de misérables esclaves qui

seront châtiés selon leurs mérites.

--Explique-toi, dépêchons!

--D'abord, seigneur, je dois vous apprendre qu'à l'arrivée du jeune

prince en ce couvent, le comte Hugh, qui l'avait amené, me recommanda de

mettre auprès de l'enfant une jeune esclave, jolie s'il était possible,

et surtout provoquante... à cette fin que...

--Oui, oui, une éducation à la façon de celle que la vieille Brunehaut

donnait à ses petits-fils... Le comte Hugh a dépassé mes ordres, et toi,

saint homme, tu n'as pas rougi de te faire l'entremetteur de cette

infamie?...

--Ah! seigneur! quelle abomination! les deux enfants sont restés purs

comme des anges...

--Et cela malgré toi... mais ce complot?

--L'on avait donc placé, seigneur, une jeune esclave auprès du petit

prince; cette fille, innocente créature jusqu'à son crime d'aujourd'hui,

je dois l'avouer, s'est, ainsi que son père et sa mère, apitoyée sur le

sort de Chilpérik; ils ont ouvert l'oreille à des propositions

détestables, et cette nuit même, au moyen de cette corde (le moine la

tira de dessous son froc), l'enfant devait s'évader de sa chambre, grâce

à la complicité de l'esclave-portier, puis rejoindre des fidèles du feu

roi Thierry, cachés dans les environs du couvent.

--Ah! ah!... le vieux parti royal se remue? On me croyait pour longtemps

occupé à la guerre contre les Arabes! l'on voulait rétablir la royauté

en mon absence? Mais Karl va vite, fait vite et revient vite...

Continue.

--Tout à l'heure, en entrant chez le jeune prince, mes soupçons ont été

éveillés; son trouble, sa rougeur, m'ont frappé; il ne quittait pas son

lit du regard; une idée subite me vient, je cours au lit, je soulève le

matelas, je trouve cette corde, puis je presse l'enfant de questions, et

il m'avoue tout...

Le chef des Franks s'écria en affectant plus de courroux qu'il n'en

ressentait:--Trahison! voilà ce que c'est que d'avoir confié cet enfant

à la garde de ces moines, traîtres ou incapables de défendre leurs

prisonniers.

--Ah! seigneur!... nous des traîtres!...

--Ces paroles t'offensent? Or donc, réponds... Combien cette abbaye

a-t-elle envoyé d'hommes à l'armée?

--Seigneur... nos colons et nos esclaves suffisent à peine à cultiver

nos terres, nous n'avons pu envoyer personne à l'armée.

--Combien avez-vous payé au fisc pour les frais de la guerre?...

--Seigneur... nous avons employé tous nos revenus en bonnes oeuvres...

--Oui, vous vous faisiez de grasses charités à vous-mêmes. Les voilà

bien ces gens d'église! toujours recevoir ou prendre, jamais donner ou

rendre.

--Seigneur...

--De qui cette abbaye tient-elle ses terres?

--Des libéralités du pieux roi Dagobert; notre charte de donation est de

l'an 640 de notre Seigneur Jésus-Christ.

--Et crois-tu, moine, que les rois franks vous aient fait ces donations,

à vous autres tonsurés, à cette seule fin de vous voir engraisser dans

la fainéantise et l'abondance, sans jamais concourir aux frais de guerre

en hommes et en argent?...

--Seigneur...

--Quoi! je vous confie un prisonnier important, et vous ne pouvez le

garder sûrement...

--Seigneur, nous sommes innocents et incapables de...

--Oui, incapables... tu as dit le mot; aussi je veux établir ici des

hommes de guerre... _capables_ de garder le prisonnier, et, au besoin,

de défendre cette abbaye, si les gens du parti royal tentaient d'enlever

le petit prince;--Karl ajouta, s'adressant au jeune chef:--Toi et tes

hommes, vous prendrez possession de cette abbaye, je te la donne!

L'abbé leva les mains au ciel, en signe de muette désolation, tandis que

Berthoald, jusqu'alors pensif, dit au chef des Franks:

--Karl... après mûre réflexion, cet emploi de geôlier me répugne, et,

quoiqu'il puisse y avoir pour moi une sorte de plaisir vengeur à être le

gardien du dernier rejeton de Clovis... je refuse.

--Ton refus m'afflige. N'as-tu pas entendu ce moine? ne vois-tu pas

qu'il faut ici un gardien vigilant? ne t'ai-je pas dit que cette abbaye

devait devenir, par sa position, un poste militaire important?

--Karl, d'autres guerriers de ton armée mieux que moi garderont cet

enfant, et aussi bien que moi défendront ce poste. Je te le répète, le

métier de geôlier me répugne.

Le chef des Franks resta quelques moments muet, soucieux, puis il

reprit:--Moine, combien as-tu de terres, de colons et d'esclaves ici?

--Seigneur, nous possédons cinq mille huit cents arpents de terre, sept

cents colons et dix-neuf cents esclaves...

--Berthoald... tu entends, voilà ce que tu refuses pour toi et pour tes

hommes, et, en outre, je t'aurais fait comte en ce pays?

--Je ne saurais être geôlier. Réserve pour d'autres que pour moi la

faveur que tu voulais m'accorder; je t'en saurai autant de gré.

--Seigneur,--reprit le père Clément avec une sainte résignation qui

cachait mal son courroux contre Karl,--vous êtes chef des Franks et

tout-puissant. Si vous établissez vos hommes de guerre en ce lieu et

leur donnez nos terres, il nous faudra obéir, mais que deviendrons-nous?

--Et que deviendront mes compagnons d'armes, qui m'ont si vaillamment

servi durant tant de guerres, pendant que vous disiez ici vos

patenôtres? Dis, qui les nourrira mes hommes? qui les logera? qui les

vêtira? qui les servira? Ne veux-tu pas, moine, qu'ils aillent, ces

vaillants, voler ou mendier sur les routes?

--Seigneur... il y aurait moyen de satisfaire vos compagnons d'armes et

nous-mêmes.

--Comment cela?

--Vous voulez changer cette abbaye en un poste militaire; je l'avoue,

vos hommes de guerre seront meilleurs gardiens du jeune prince que nous

autres, pauvres moines. Mais puisque vous disposez de cette abbaye,

daignez, illustre seigneur, vous qui pouvez tout, nous en donner une

autre.

--Laquelle?

--Il existe près de Nantes l'abbaye de Meriadek; un de nos frères, mort

depuis peu, y était resté plusieurs années comme intendant; il nous a

même laissé ici un Polyptique renfermant la désignation exacte des biens

et des personnes de l'abbaye. Elle était alors sous la règle de saint

Benoît. L'on nous a dit que plus tard elle avait été changée en une

communauté de femmes; mais nous n'avons, à ce sujet, aucune certitude...

--Et cette abbaye,--reprit Karl en se frottant la barbe d'un air

sournois et narquois,--tu me la demandes charitablement pour toi et pour

tes moines?

--Oui, seigneur, puisque vous nous dépossédez de celle-ci.

--Et les possesseurs actuels de l'abbaye que tu sollicites... que

deviendront-ils?

--Hélas! ce que nous serions devenus nous-mêmes. La volonté de Dieu soit

faite en toute chose!

--Oui, pourvu que cette volonté soit faite en ta faveur. Et cette abbaye

est-elle riche?

--Seigneur, avec l'aide de Dieu, nous y pourrons vivre humblement dans

la retraite et la prière.

--Moine, pas de mensonge! Cette abbaye vaut-elle plus ou moins que

celle-ci?... ne me trompe pas; je veux savoir si je donne un boeuf ou un

chevreau. Or, si tu me trompes, je pourrai revenir un jour sur cette

donation; d'ailleurs tu m'as appris tout à l'heure que tu avais ici une

exacte désignation des biens.

Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 8 / 26 段