_Abd-el-Kader_, l'un des plus vaillants chefs des guerriers

d'_Abd-el-Rhaman_, lors du vivant de cet émir, tué depuis cinq ans dans

les plaines de Poitiers, où il livra une grande bataille à Karl-Martel

(ou marteau), Abd-el-Kader, après avoir ravagé et pillé le pays et les

églises de Tours et de Blois, occupait une des plus belles maisons de la

cité de Narbonne, depuis la conquête arabe; il avait fait accommoder

cette demeure à la mode orientale, boucher les fenêtres extérieures, et

planter de lauriers-roses la cour intérieure, au milieu de laquelle

jaillissait une fontaine d'eau vive: son sérail occupait une des ailes

de cette maison; dans l'une des chambres de ce harem, tapissée d'une

riche tenture, entourée de divans de soie et éclairée par une fenêtre

garnie d'un treillis doré, se trouvait une femme encore d'une beauté

rare, quoique elle eût environ quarante ans. Il était facile de

reconnaître, à la blancheur de son teint, à la couleur blonde de ses

cheveux, à l'azur de ses yeux, qu'elle n'était pas de race arabe; on

lisait sur ses traits pâles, attristés, l'habitude d'un chagrin profond;

le rideau qui fermait la porte de la chambre où elle se tenait se

souleva et Abd-el-Kader entra; ce guerrier, au teint basané, avait

environ cinquante ans; sa barbe et sa moustache grisonnaient; sa figure,

calme, grave, avait une expression de dignité douce. Il s'avança

lentement vers la femme et lui dit:--_Rosen-Aër_, nous nous voyons

peut-être aujourd'hui pour la dernière fois...

La matrone gauloise parut surprise et répondit:--Si je ne dois plus vous

revoir, je vous regretterai; je suis votre esclave; mais vous avez été

compatissant et généreux envers moi. Jamais je n'oublierai qu'il y a six

ans, lorsque les Arabes ont envahi la Bourgogne, et sont venus ravager

la vallée de Charolles, où ma famille vivait libre, paisible, heureuse,

depuis plus d'un siècle, vous m'avez respectée: prise par vos soldats et

conduite à votre tente, je vous ai déclaré qu'à la moindre violence je

me tuerais..... vous m'avez crue, depuis vous m'avez toujours dignement

traitée en femme libre et non pas en esclave...

--_La miséricorde est le partage des croyants_,--dit notre Koran; je

n'ai fait qu'obéir à la voix du prophète; mais toi, Rosen-Aër, peu de

temps après avoir été amenée ici captive, lorsque _Ibrahim_, mon dernier

né, a failli mourir, ne m'as-tu pas demandé à lui donner les soins d'une

mère? ne l'as-tu pas veillé durant de longues nuits comme s'il eût été

ton propre fils? Aussi, par récompense, et pour accomplir ces paroles du

Koran:--_Délivrez vos frères de l'esclavage_,--je t'ai offert la

liberté.

--Qu'en aurais-je fait? où serais-je allée?... J'ai vu tuer sous mes

yeux mon frère, mon mari, dans leur résistance désespérée contre vos

soldats, lors de l'attaque de la vallée de Charolles, et déjà, en ce

triste temps, je pleurais mon fils Amael, disparu depuis six années, je

le pleurais, hélas! comme je le pleure encore chaque jour.

Rosen-Aër, en disant ces mots, ne put retenir ses larmes; elles

inondèrent son visage. Abd-el-Kader la regarda tristement et reprit:

--Ta douleur de mère m'a souvent touché; je ne peux malheureusement ni

te consoler ni te donner quelque espoir. Comment retrouver ton enfant

disparu si jeune, car il avait, m'as-tu dit, quinze ans à peine?

--Oui, et maintenant il en aurait vingt-cinq; mais,--ajouta Rosen-Aër en

essuyant ses larmes,--ne parlons plus de mon fils; il est à jamais perdu

pour moi... Pourquoi m'avez-vous dit que nous nous voyions peut-être

aujourd'hui pour la dernière fois?

--_Karl-Martel_, le chef des Franks, s'avance à marches forcées à la

tête d'une armée formidable pour nous chasser des Gaules. Hier, nous

avons été instruits de son approche; dans deux jours peut-être les

Franks seront sous les murs de Narbonne. Abd-el-Melek, notre nouvel

émir, venu d'Espagne, pense, et je partage cet avis, que nos troupes

doivent aller à la rencontre de Karl... Nous partons; la bataille sera

sanglante: peut-être Dieu voudra-t-il m'envoyer la mort dans ce combat;

voilà pourquoi je viens te dire: Rosen-Aër, il se peut que nous ne nous

voyions plus... Si tel est le dessein de Dieu, que deviendras-tu?

--Vous le savez, la mort de mon époux et de mon frère m'a brisée; un

espoir insensé de retrouver mon enfant me rattache seul à la vie... Plus

d'une fois vous m'avez généreusement offert, non-seulement la liberté,

mais de l'or, mais un guide pour voyager à travers les Gaules à la

recherche de mon fils; mais le courage, mais la force m'ont manqué, ou

plutôt ma raison m'a démontré la folie d'une pareille entreprise au

milieu des guerres civiles qui désolent ce malheureux pays... Aussi mes

jours se passent à gémir sur la vanité de mes espérances, et cependant à

espérer malgré moi; si je ne dois plus vous revoir, si je dois quitter

cette maison, où j'ai du moins pu pleurer en paix, à l'abri des hontes

et des misères de l'esclavage, j'ignore ce que je deviendrai: si ma

triste vie m'est trop pesante... je m'en délivrerai...

--Je ne veux pas que toi, qui as été une seconde mère pour mon fils, tu

te désespères ainsi. Rosen-Aër, voici ce que je crois sage: Pendant mon

absence, tu quitteras Narbonne.

--Pourquoi cela?

--Nous allons à la rencontre des Franks; notre armée est vaillante, mais

la volonté de Dieu est immuable; ils peuvent nous vaincre, nous

poursuivre, mettre le siége devant cette ville et la prendre. Alors,

toi, ainsi que tous les habitants, vous serez exposés au sort de ceux

qui se trouvent dans une ville enlevée d'assaut: ce sort, c'est la mort

ou l'esclavage. Pour ne pas t'exposer à ces maux, je t'offre de te faire

conduire à quelques lieues d'ici, dans un lieu écarté, chez l'un des

colons gaulois qui cultivent mes terres.

--Vos terres!--reprit Rosen-Aër avec amertume,--dites plutôt celles dont

vos guerriers se sont emparés par la force et la violence.

--Telle a été la volonté de Dieu...

--Ah! pour vous et votre race, Abd-el-Kader, je souhaite que la volonté

de Dieu vous épargne la douleur de voir un jour les champs de vos pères

à la merci des conquérants!

--Les desseins de Dieu sont à lui... l'homme se soumet. Si Dieu veut que

dans la prochaine bataille contre Karl-Martel nous soyons victorieux, tu

reviendras ici à Narbonne; si nous sommes vaincus, si je suis tué dans

le combat, si nous sommes chassés des Gaules, tu n'auras rien à

craindre, je l'espère, dans la solitude où je t'envoie. Le colon est,

comme toi, de race gauloise; il est honnête homme. Tu resteras près de

lui et de sa famille... Voici un petit sac de pièces d'or; tu vivrais

jusqu'à cent ans, que tu ne seras jamais à charge à ce colon, et tu te

souviendras de moi comme d'un homme humain.

--Je me souviendrai de vous, Abd-el-Kader, comme d'un homme généreux,

malgré le mal que votre race a fait à la mienne.

--Dieu nous a envoyés ici pour faire triompher la religion prêchée par

Mahomet, la seule vraie.

--Les évêques disent aussi leur religion la seule vraie.

--Qu'ils le prouvent... nous les laissons libres de prêcher leurs

croyances. La foi musulmane, depuis un siècle à peine qu'elle a été

proclamée, a déjà soumis l'Orient presque tout entier, l'Espagne et une

partie de la Gaule... Nous sommes, je te le répète, les instruments de

la volonté divine. Si elle veut que je meure dans la prochaine bataille,

nous ne nous reverrons plus; si, malgré ma mort, nos armes triomphent,

mes fils, s'ils me survivent, prendront soin de toi... Ibrahim te vénère

comme sa mère.

--Quoi! lui si jeune, vous l'emmenez à la guerre?

--L'adolescent qui peut dompter un cheval et tenir un sabre est en âge

de se battre... Ainsi, tu acceptes mes offres, Rosen-Aër?

--Je les accepte... J'aurais horreur de tomber aux mains des Franks!

Triste temps que le nôtre! l'on n'a que le choix de la servitude.

Heureux du moins ceux qui, comme moi, rencontrent des coeurs

compatissants.

--Fais donc tes préparatifs de voyage... Moi-même je vais partir dans

une heure à la tête d'une partie de nos troupes; je reviendrai te

chercher, et nous quitterons ensemble cette maison, toi, pour aller chez

le colon, moi, pour aller à la rencontre de l'armée des Franks.

Lorsque Abd-el-Kader revint chercher Rosen-Aër, il avait revêtu son

costume de bataille: il portait une cuirasse d'acier brillant, un turban

rouge enroulé autour de son casque doré; à son côté pendait un cimeterre

d'un merveilleux travail: le fourreau, d'or massif ainsi que la poignée,

était orné d'arabesques, de corail et de diamants. Le guerrier arabe dit

à Rosen-Aër avec une émotion contenue:--Permets que je t'embrasse comme

ma fille.

Rosen-Aër tendit son front en répondant à Abd-el-Kader:--Je fais des

voeux pour que vos enfants conservent longtemps leur père.

L'Arabe et la Gauloise quittèrent ensemble le harem. À l'extérieur de la

maison, ils trouvèrent les cinq fils du vieillard: _Abd-Allah_, _Hasem_,

_Abul-Casem_, _Mohamed_ et _Ibrahim_, son dernier né, tous armés et à

cheval, portant par-dessus leurs armes de longs et légers manteaux de

laine blanche à houppes noires. Le plus jeune de la famille, adolescent

de quinze ans au plus, descendit de cheval en voyant Rosen-Aër, alla lui

prendre la main, la baisa respectueusement et lui dit:--Tu as été pour

moi une mère, permets que je te salue comme un fils.

La matrone gauloise répondit les larmes aux yeux en songeant à son fils

Amael, qui avait aussi quinze ans lorsqu'il disparut de la vallée de

Charolles:--Que Dieu te protége, toi, qui, si jeune encore, vas courir

les danger de la guerre!

--_Croyants, lorsque vous marchez à l'ennemi soyez inébranlables_, dit

le prophète,--reprit l'adolescent d'une voix grave et douce.--Nous

allons guerroyer contre ces Franks, maudits infidèles! Je combattrai

vaillamment sous les yeux de mon père... Dieu a marqué le terme de notre

vie!

Et le jeune Arabe, après avoir de nouveau respectueusement baisé la main

de Rosen-Aër, l'aida à monter sur une mule amenée par un esclave noir

qui la tenait par la bride. Alors on entendit au loin le bruit guerrier

des clairons. Abd-el-Kader fit de la main et du regard un dernier adieu

à Rosen-Aër; puis l'Arabe, dont l'âge n'avait pas affaibli la vigueur,

s'élança sur son cheval, et partit bientôt au galop suivi de ses cinq

fils. Pendant un moment encore, la Gauloise suivit des yeux les longs

manteaux blancs que soulevait la course rapide de l'Arabe et de ses

fils; puis, lorsqu'ils eurent disparu à ses yeux, dans un nuage de

poussière, Rosen-Aër dit à l'esclave noir de diriger la mule vers la

porte de Narbonne, afin de gagner la campagne et la demeure du colon.

* * * * *

Environ un mois s'était passé depuis le départ d'Abd-el-Kader et de ses

cinq fils, allant à la tête de l'armée arabe combattre les Franks de

Karl-Martel.

Un enfant de onze à douze ans, renfermé dans le couvent de

Saint-Saturnin, en Anjou, s'accoudait à l'appui d'une étroite fenêtre,

située au premier étage, de l'un des bâtiments de l'Abbaye, ayant vue

sur la campagne; la chambre voûtée où se tenait cet enfant était froide,

vaste, nue et dallée de pierres; dans un coin l'on voyait un petit lit,

et sur une table quelques jouets grossièrement taillés dans du bois

brut; des escabeaux et un coffre meublaient seuls cette grande salle.

L'enfant, vêtu d'une robe de serge noire, tout usée, çà et là rapiécée,

était d'un aspect malingre; ses traits, d'une pâleur bilieuse, avaient

une expression de tristesse profonde; il regardait au loin les champs,

et des larmes coulaient lentement sur ses joues creuses. Pendant qu'il

rêvait ainsi, la porte de sa chambre s'ouvrit, et une jeune fille de

seize ans au plus entra doucement; elle avait le teint très-brun, mais

d'une fraîcheur extrême, la bouche vermeille, les cheveux d'un noir de

jais, ainsi que ses grands yeux, et ses sourcils finement arqués; l'on

ne pouvait imaginer une plus gracieuse personne, malgré son cotillon de

bure et son tablier de grosse toile bise, rattaché par les coins à sa

ceinture, et rempli de chanvre prêt à être filé, car Septimine tenait sa

quenouille d'une main, et de l'autre un petit coffret de bois. À la vue

de l'enfant, toujours tristement accoudé à la fenêtre, la jeune fille

soupira et se dit d'un air appitoyé:--Pauvre petit... toujours

chagrin... je ne sais si cette nouvelle sera pour lui un mal ou un

bien... S'il accepte, puisse-t-il ne jamais regretter ce sombre

couvent...--Puis elle s'approcha légèrement de l'enfant, toujours sans

qu'il l'entendît, lui mit avec une gentille familiarité la main sur

l'épaule, en disant d'un air enjoué:--À quoi pensez-vous là?

L'enfant tressaillit de surprise, tourna son visage baigné de larmes

vers Septimine, et répondit en se laissant tomber avec accablement sur

un escabeau près de la fenêtre:--Hélas! je m'ennuie... je m'ennuie à

mourir.--Et ses pleurs continuèrent de couler de ses yeux fixes et

rougis.

--Allons, séchez ces vilaines larmes,--lui dit affectueusement la jeune

fille.--Je viens justement vous désennuyer; j'ai apporté une grosse

provision de chanvre afin de filer auprès de vous, en causant, à moins

que vous ne préfériez une partie d'osselets, qu'en dites-vous?

--Rien ne m'amuse...

--Voilà ce que je vous reproche: rien ne vous amuse, rien ne vous plaît,

vous êtes toujours accablé, taciturne, vous ne prenez aucun soin de

votre personne. Voyez comme vos cheveux sont emmêlés... et cette vieille

robe toute rapiécée? elle vous fait honte. Pourquoi n'en pas demander

une neuve au père Clément?

--À quoi bon!

--Vous seriez du moins proprement vêtu, et puis si vos cheveux étaient

lissés sur votre front, au lieu de tomber ainsi en désordre, vous

n'auriez pas l'air d'un petit sauvage... Voilà deux jours que vous ne

m'avez pas voulu laisser arranger votre chevelure, mais aujourd'hui il

n'en sera pas ainsi.

--Non... non, je ne veux pas,--dit l'enfant en frappant du pied avec une

impatience fébrile,--laisse-moi...

--Oh! oh! vos trépignements ne me font pas peur,--reprit gaiement

Septimine,--j'ai ma volonté aussi... Allons, tournez votre escabeau du

côté du jour; j'ai apporté dans cette boîte tout ce qu'il me faut pour

vous peigner.

--Septimine, je t'en prie... laisse-moi.

Mais la jeune fille, bon gré, mal gré, tourna la chaise du récalcitrant,

et avec l'autorité d'une _grande soeur_, le força de laisser démêler sa

chevelure en désordre; tout en lui rendant ces soins avec autant

d'affection que de bonne grâce, Septimine, debout derrière l'enfant, lui

disait:--Je vous demande si vous n'êtes pas ainsi cent fois plus gentil?

--Que m'importe cela! je m'ennuie tant dans ce couvent... ne pouvoir

jamais en sortir, mon Dieu... qu'ai-je donc fait pour être si

malheureux?

--Hélas! mon pauvre petit... vous êtes fils de roi!

L'enfant ne répondit rien, cacha sa figure entre ses mains, et se mit à

pleurer de nouveau en disant d'une voix étouffée:--Mon père... mon

père...

--Oh! si vous recommencez à pleurer et surtout à parler de votre père,

vous me ferez pleurer aussi, car si je vous gronde de votre incurie,

j'ai grand'-pitié de vos chagrins, oui, grand'-pitié; je venais ici ce

matin pour vous donner peut-être un bon espoir.

--Que veux-tu dire, Septimine?

La jeune fille ayant donné ses soins à la chevelure de l'enfant, s'assit

près de lui sur un escabeau, prit sa quenouille et commençant à filer

lui dit à demi-voix d'un air grave et mystérieux:--Me promettez-vous

d'être discret?

--À qui veux-tu que je parle? j'ai en aversion tous ceux qui sont ici.

--Excepté moi... n'est-ce pas?

--Oui, excepté toi, Septimine... tu es la seule qui m'inspires un peu de

confiance.

--Quelle défiance pourrait vous inspirer une pauvre _Coliberte_, comme

on dit en Septimanie, où je suis née? ne suis-je pas esclave, ainsi que

ma mère, femme du portier extérieur de ce couvent? Lorsqu'il y a

dix-huit mois, vous avez été conduit ici, je n'avais pas quinze ans,

j'étais enfant comme vous; on m'a mis auprès de votre personne pour

tâcher de vous distraire, en partageant vos jeux; depuis ce temps-là

nous avons grandi ensemble; vous vous êtes habitué à moi... n'est-il pas

naturel que vous me témoigniez quelque confiance?

--Tout à l'heure tu me disais que peut-être tu me ferais espérer...

quelle espérance peux-tu me donner?

--D'abord me promettez-vous d'être discret? très-discret?

--Je te le promets.

--Promettez-moi aussi de ne pas recommencer à pleurer... car il faut que

je vous parle du roi, votre père...

--Je ne pleurerai plus, Septimine.

--Il y a dix-huit mois de cela, le roi Thierry, votre père, est mort

dans son domaine de Compiègne, et le maire du palais, ce méchant

_Karl-Marteau_, vous a fait conduire et emprisonner ici...

--Pourtant mon père m'avait toujours dit: «Mon petit Chilpérik, tu seras

roi! comme moi, tu auras des chiens et des faucons pour chasser, de

beaux chevaux, des chars pour te promener, des esclaves pour te

servir...» Et ici je n'ai rien de tout cela, moi! Mon Dieu! mon Dieu!...

que je suis malheureux!

--Quoi! vous allez recommencer à pleurer, malgré vos promesses?

--Non, Septimine... non je ne pleure pas.

--Ce méchant Karl-Marteau vous a donc fait conduire en ce couvent pour

régner à votre place, comme il régnait, dit-on, à la place de votre

père.

--Il y a pourtant en ce pays des Gaules assez de chiens, de faucons, de

chevaux, d'esclaves pour que ce Karl en ait sa suffisance, et moi la

mienne.

--Oui... si régner c'est seulement avoir toutes ces choses... mais moi,

pauvre fille, je n'en sais rien. Voilà seulement ce que je sais: votre

père avait des amis qui sont les ennemis de Karl-Marteau, et ils

voudraient vous voir hors de ce couvent.

--Et moi aussi, va, Septimine, je voudrais être hors d'ici!

Après un moment d'hésitation la jeune fille, cessant de filer, dit au

jeune prince d'une voix plus basse encore et regardant autour d'elle

comme si elle eût craint d'être entendue:--Vous voulez sortir de ce

couvent... cela dépend de vous.

--De moi!--s'écria Chilpérik,--et comment faire?

--De grâce, ne parlez pas si haut,--reprit Septimine avec inquiétude en

jetant les yeux sur la porte.--Je crains toujours que quelqu'un soit

là... à épier...--Puis se levant elle alla sur la pointe du pied écouter

à la porte et regarder par le trou de la serrure. Rassurée par cet

examen, Septimine revint prendre sa place, se remit à filer, et dit à

Chilpérik:--Durant le jour vous pouvez vous promener dans le jardin?

--Oui, mais ce jardin est entouré d'une clôture, et je suis toujours

suivi d'un moine; aussi j'aime mieux rester dans cette chambre que de me

promener.

--Le soir on vous renferme ici...

--Et un moine couche au dehors à ma porte.

--Regardez un peu par cette fenêtre.

--Pourquoi cela?

--Pour voir si l'élévation de cette croisée à terre vous semble

très-effrayante...

Chilpérik regarda au dehors et répondit:--C'est très-haut, Septimine.

--Très-haut? il y a là peut-être huit à dix pieds au plus... Supposez

qu'une corde garnie de gros noeuds soit attachée à cette barre de fer

que voilà... auriez-vous le courage, la nuit, de descendre le long de

cette corde?

--Moi, Septimine... oh! mon Dieu!

--Vous auriez peur?

--Hélas!

--Êtes-vous peu courageux... Je n'aurais pas peur, moi qui ne suis

qu'une fille...

L'enfant regarda de nouveau par la fenêtre et reprit en

réfléchissant:--Tu as raison... c'est moins élevé que cela ne me l'avait

paru d'abord; mais cette corde, Septimine, comment me la procurer? et

puis lorsque je serais en bas... pendant la nuit? que ferais-je?

--Au bas de cette fenêtre vous trouveriez mon père, il vous jetterait

sur les épaules la mante à capuchon que je porte habituellement; je ne

suis guère plus grande que vous; en croisant bien la mante et rabaissant

le capuchon sur votre visage, mon père pourrait, la nuit aidant, vous

faire passer pour moi, traverser l'intérieur du couvent, regagner sa

loge au dehors; là des amis de votre père vous attendraient avec des

chevaux; vous partiriez vite, vous auriez toute la nuit devant vous, et

le matin quand on s'apercevrait de votre fuite, il serait trop tard pour

courir après vous... Maintenant, répondez, aurez-vous le courage de

descendre par cette fenêtre pour regagner votre liberté?

--O Septimine! j'en ai fort envie, mais...

--Mais vous avez peur... Fi! un grand garçon comme vous!

--Et cette corde qui me la donnerait?

--Moi... Répondez: êtes-vous décidé? Il faut-vous hâter, les amis de

votre père sont dans les environs... ils viendront durant cette nuit et

celle de demain attendre avec les chevaux, non loin des murs du

couvent...

--Septimine, j'aurai le courage de descendre...

--Un dernier mot, Chilpérik,--dit la jeune fille d'une voix triste et

émue:--Ma mère, mon père et moi nous nous exposons à des peines

terribles, à la mort peut-être... en favorisant votre fuite! nous

n'avons d'autre intérêt à cela que la pitié que vous nous faites...

lorsque l'on a proposé à mon père d'aider à votre évasion, on lui a

offert de l'argent; il a refusé, disant: «--Je ne veux d'autre

récompense que la satisfaction de contribuer à la délivrance de ce

pauvre petit, qui est toujours triste ou pleurant depuis dix-huit mois,

et qui périrait ici de chagrin.»

--Oh! sois tranquille; quand je serai roi comme mon père, je te ferai de

beaux présents.

--Je n'ai pas besoin de vos présents; vous êtes un enfant très à

plaindre; voilà ce qui nous touche, et comme disait mon père, qui sait

bien des choses, quoique esclave: «--Ce n'est pas parce que ce pauvre

petit est fils de roi qu'il m'intéresse, car, après tout, il est de la

race de ces Franks qui nous tiennent en esclavage, nous autres Gaulois,

depuis Clovis; non, je veux tâcher de le sauver parce qu'il me fait

peine à voir...»--Songez-y, Chilpérik, la moindre indiscrétion de votre

part attirerait sur nous de terribles malheurs.

--Septimine, je te le promets, je ne dirai rien à personne, j'aurai du

courage, et cette nuit même, je tâcherai de fuir pour aller rejoindre

les amis de mon père. Oh! quel bonheur!--ajouta l'enfant en frappant

dans sa main,--quel bonheur! demain je serai libre... je redeviendrai

Roi comme mon père...

--Attendez pour vous réjouir que vous soyez hors d'ici... Maintenant,

écoutez-moi bien: on vous enferme toujours après la prière du soir; la

nuit est alors tout à fait noire; il vous faudra attendre environ une

demi-heure, puis attacher votre corde et descendre; mon père, je vous

l'ai dit, vous attendra au bas de cette fenêtre... Est-ce pour cette

nuit?

--Oui, c'est convenu; mais cette corde, où est-elle?

--Tenez,--dit Septimine en tirant du milieu du chanvre contenu dans son

tablier, une corde enroulée, mince, mais très-forte, garnie çà et là de

gros noeuds,--il y a, vous le voyez, à ce bout, un crochet de fer; vous

l'attacherez à la barre de cette croisée, puis vous descendez, noeud à

noeud, jusqu'à terre; vous n'aurez ainsi rien à craindre.

--Oh! je n'ai plus peur. Mais, cette corde, où la cacher?

--Sous les matelas de votre lit.

--Tu as raison... donne vite...--Et le jeune prince, aidé de Septimine,

cacha la corde vers le milieu du lit, entre deux matelas. À peine le lit

était-il recouvert, que l'on entendit au loin et au dehors un bruit

lointain de clairons. Septimine et Chilpérik se regardèrent un moment

interdits; puis la jeune fille dit vivement en retournant s'asseoir sur

son escabeau et reprenant sa quenouille.--Il se passe quelque chose

d'inaccoutumé au dehors de l'abbaye; on va peut-être venir ici... prenez

vos osselets et jouez vite, vite...

Chilpérik obéit machinalement à la jeune fille, s'assit à terre, et se

mit à jouer aux osselets, tandis que Septimine continuait de filer

tranquillement sa quenouille auprès de la fenêtre. Peu d'instants après,

la porte de la chambre s'ouvrit; le père Clément, abbé du monastère,

entra, et dit à la jeune fille:--Laisse-nous.

Septimine se hâta de se retirer; mais croyant profiter d'un moment où le

moine ne la verrait pas, elle mit son doigt sur ses lèvres, pour

recommander une dernière fois la discrétion à Chilpérik. L'abbé s'étant

alors retourné brusquement, elle n'eut que le temps de porter la main à

sa chevelure pour dissimuler la signification de son premier geste;

cependant la Coliberte craignit d'avoir éveillé les soupçons du père

Clément, qui la suivit d'un regard pénétrant, ainsi qu'elle s'en

aperçut, lorsque arrivée au seuil de la porte, et se retournant une

dernière fois pour saluer le père, elle rencontra l'oeil scrutateur du

moine toujours fixé sur elle.

--Que Dieu nous sauve,--dit la jeune fille saisie d'une angoisse

mortelle, en sortant de la chambre.--À la vue du moine, le malheureux

enfant est devenu pourpre, et il ne quitte pas des yeux son lit, où est

caché la corde. Ah! je tremble pour le petit prince et pour nous.

* * * * *

Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 7 / 26 段