l'Incarnation 613[F].»
--Mon bon frère Loysik,--dit Ronan,--cette charte garantit nos droits;
merci à toi de l'avoir obtenue; mais n'avions-nous pas nos épées pour
les défendre, ces droits?
--Oh! toujours ce vieux levain de Vagrerie! les épées, toujours les
épées! ainsi les meilleures choses deviennent mauvaises par l'abus et
l'emportement; oui, l'épée, oui, la résistance, oui, la révolte poussée
jusqu'au martyre, lorsque votre droit est violé par la force; mais
pourquoi le sang? pourquoi la bataille? lorsque le bon droit est
reconnu, garanti? et d'ailleurs, qui vous dit que dans de nouvelles
luttes vous auriez le dessus? qui vous dit que l'évêque de Châlons, ou
son successeur, si vous refusiez de reconnaître sa juridiction,
n'appellerait pas, malgré la charte royale confirmée par Clotaire,
n'appellerait pas quelque seigneur bourguignon à son aide?... Vous
sauriez mourir, c'est vrai... mais à quoi bon mourir lorsqu'on peut
vivre libres et paisibles? Cette charte engage l'évêque et ses
successeurs à respecter les droits des moines de ce monastère et des
habitants de cette vallée; c'est une garantie de plus; mais si quelque
jour on la foule aux pieds, alors à vous les résolutions héroïques;
jusque-là, mes amis, vivez les jours tranquilles que cette charte vous
assure.
--Tu as raison, Loysik,--reprit Ronan;--ce vieux levain de Vagrerie
fermente toujours en nous... Un mot encore... cette soumission à la
juridiction spirituelle de l'évêque, soumission consacrée par cette
charte, n'est-ce pas une humiliation?
--N'exerçait-il pas auparavant, plus ou moins, son pouvoir spirituel? La
reconnaître est peu de chose, la méconnaître c'est nous exposer à des
luttes sans fin... Et à quoi bon? nos biens, notre liberté, ne sont-ils
pas consacrés? Attendez du moins qu'on les attaque.
--C'est juste, mon bon frère...
--Et puis, tenez, mes amis, je vous le disais tout à l'heure, cette
charte, obtenue de l'évêque parce que vous avez su énergiquement
résister à son iniquité, au lieu de vous résigner lâchement à son
usurpation, cette charte, si l'avenir ne me trompe, contient en germe
l'affranchissement progressif de la Gaule...
--Comment cela, bon frère Loysik?
--Tôt ou tard, ce que nous avons fait ici dans la vallée de Charolles
s'accomplira en d'autres provinces, le vieux sang gaulois ne restera pas
toujours engourdi; quelque jour nos fils, se comptant enfin, diront à
leur tour aux seigneurs et aux évêques, malgré leur puissance:
Reconnaissez nos droits et nous reconnaîtrons le pouvoir que vous vous
êtes arrogé; sinon, guerre à outrance, guerre à mort!...
--Et pourtant, Loysik!--s'écria Ronan,--honte! iniquité!... reconnaître
ce pouvoir maudit, né d'une conquête spoliatrice et sanglante! le
reconnaître, ce droit du vol et du meurtre! l'oppression de la race
gauloise par la race franque!...
--Frère, autant que toi je déplore ces malheurs; mais que faire? Hélas!
la conquête et l'Église, sa complice, pèsent sur la Gaule depuis plus
d'un siècle, elles y ont déjà poussé de détestables mais profondes
racines; les populations hébétées, énervées par les prêtres, sont
accoutumées à respecter ce pouvoir odieux que le temps, l'habitude, la
peur, l'ignorance des peuples, ont déjà en partie consacré. Notre
descendance aura donc à compter avec ce pouvoir fortifié par les années;
elle devra forcément le reconnaître, tout en revendiquant de lui, par la
force s'il le faut, une partie des droits dont nos pères ont été
déshérités par la conquête. Mais qu'importe, mes amis! ce premier pas
fait, d'autres suivront d'âge en âge, hélas! au prix de luttes terribles
sans doute; mais à chacun de ces pas, marqué par son sang, notre race se
rapprochera de plus en plus de l'affranchissement... oui, viendra enfin
ce beau jour prophétisé par Victoria la Grande, ce beau jour où la
Gaule, foulant enfin sous ses pieds la couronne des rois franks et des
papes de Rome, se relèvera fière, glorieuse et libre...
La nouvelle du retour de Loysik, volant de bouche en bouche, amena
spontanément à la communauté tous les habitants de la vallée. On fêta ce
jour avec une joyeuse cordialité; il assurait de nouveau le repos, les
biens, la liberté des moines du monastère et de la colonie de Charolles.
Moi, Ronan, fils de Karadeuk, j'ai terminé d'écrire ce dernier récit
deux ans après la mort de la reine Brunehaut, vers la fin des kalendes
d'octobre de l'année 615. Clotaire II continue de régner sur toute la
Gaule, comme avait régné seul son bisaïeul Clovis et son aïeul Clotaire
Ier. Le meurtrier des petits-enfants de Brunehaut ne dément pas les
sinistres commencements de sa vie. Cependant la charte royale et la
charte épiscopale, relatives à la colonie et à la communauté, ont été
jusqu'ici respectées. Mon frère Loysik, ma bonne vieille petite Odille,
l'évêchesse et mon ami le Veneur, continuent de défier l'âge par leur
santé.
Je charge le fils de mon fils de porter ce récit aux descendants de
Kervan, frère de mon père, et comme lui fils de Jocelyn... La Bretagne
est toujours la seule province de la Gaule qui soit jusqu'ici restée
indépendante; elle a repoussé les troupes franques de Clotaire II, comme
elle a repoussé les attaques des autres rois. L'esprit druidique inspire
et soutient l'indomptable Armorique; puisse Hésus la préserver ainsi à
travers les âges du souffle empoisonné, cadavéreux, liberticide, de
l'Église catholique et romaine!
Mon petit-fils arrivera, je l'espère, sans malencontre jusqu'au berceau
de notre famille, situé près des pierres sacrées de Karnak, ainsi que
j'ai fait moi-même ce pieux pèlerinage, il y a cinquante ans et plus.
Là, dans cette terre libre, mon petit-fils retrempera, comme moi, sa foi
à l'indépendance future de la Gaule.
Je consigne sur cette feuille un fait important pour notre famille,
divisée en deux branches, l'une habitant la Bourgogne, l'autre la
Bretagne. En ces temps de guerre civile et de désordre, la paix, la
liberté dont nous jouissons peuvent être violemment attaquées; nos
descendants sauront, je l'espère, mourir plutôt que de redevenir
esclaves; mais si, par faiblesse, ce malheur arrivait, si des événements
imprévus s'opposaient à une résolution héroïque, si notre race devait de
nouveau subir la servitude et être emmenée au loin captive, il serait
bon, en prévision d'infortunes, hélas! toujours possibles, que tous ceux
de notre famille portent, ainsi que les enfants de mon fils, un signe de
reconnaissance ineffaçable imprimé sur le bras au moyen de la pointe
d'une aiguille rougie au feu et trempée dans le suc de baies de troëne;
la douleur n'est pas grande, et la peau délicate des enfants reçoit et
conserve à jamais ces traces indélébiles: les mots gaulois _Brenn_ et
_Karnak_, mots qui rappellent les glorieux souvenirs de nos ancêtres,
devraient être écrits sur le bras droit de tous les enfants de notre
descendance, et toujours ainsi de génération en génération... Qui sait
s'il n'adviendra pas à travers les âges des rencontres telles que notre
famille, maintenant divisée en deux branches, puisse trouver dans ce
signe convenu le moyen de se reconnaître et de se prêter secours?
Et maintenant, ô nos fils! vous qui lirez ces récits dictés, comme les
autres légendes de nos aïeux, par l'ardent désir de conserver en vous le
saint amour de la patrie, de la famille, l'horreur du joug des
conquérants, et l'espoir de le briser un jour, ce joug abhorré... ô nos
fils! que la moralité des aventures de ma vie, de celle de mon père
Karadeuk et de mon frère Loysik, ne soit pas perdue pour vous; puisez-y
enseignement, exemple, espoir, courage... oui, guerre éternelle aux deux
ennemis mortels de la Gaule, les rois franks, les évêques de Rome!
guerre à outrance contre la royauté, contre l'Église, jusqu'au jour de
liberté!... prédit par Victoria la Grande à notre aïeul Scanvoch!
FIN DE RONAN LE VAGRE ET KARADEUK LE BAGAUDE.
LA CROSSE ABBATIALE
OU
BONAIK L'ORFÉVRE ET SEPTIMINE LA COLIBERTE.
615-793.
CHAPITRE PREMIER.
Les Arabes en Gaule.--Ils ravagent la Bourgogne, le Limousin;
prennent Bordeaux et s'avancent jusqu'à _Blois_, _Tours_ et
_Poitiers_.--_Abd-el-Melek_.--_Abd-el-Kader_ et ses cinq fils à
Narbonne.--_Rosen-aër_.--Arrivée de _Karl-Martel_ (ou
Marteau).--Le monastère de Saint-Saturnin.--_Septimine_ la
Coliberte.--Le dernier rejeton de _Clovis_.--Comment _Amael_
avait changé son nom pour celui de Berthoald, capitaine
aventurier.--Karl-Martel.
Moi, Amael, pour accomplir le voeu de notre ancêtre _Joël_, _le brenn de
la tribu de Karnak_, j'ai écrit les récits suivants: Né en l'année 712,
j'avais pour père _Guen-aël_, pour grand-père _Wanoch_, pour bisaïeul
_Alan_, fils de _Grégor_, petit-fils de _Ronan le Vagre_, mort en 616,
dans la vallée de Charolles, paisible colonie où, à l'abri des guerres
civiles qui désolaient la Gaule, la descendance de Ronan vécut libre et
heureuse jusqu'en 732. À cette époque, les Arabes, depuis longtemps
établis dans le midi de la Gaule, envahirent la Bourgogne, pillèrent et
incendièrent Châlons-sur-Saône, ravagèrent la vallée de Charolles, et
emmenèrent esclaves le peu d'habitants qui avaient survécu à une défense
désespérée. Pendant les cent vingt ans qui s'écoulèrent entre la mort de
Ronan et l'année 737, où commence ce récit, dix rois de la race de
Clovis régnèrent sur la Gaule: _Clotaire II_, justicier de Brunehaut,
mourut en 628; _Dagobert_ en 638, _Clovis II_ en 660, _Childérik II_ en
673, _Thierry III_ en 690, _Clovis III_ en 695, _Childebert III_ en 711,
_Dagobert II_ en 715, _Chilpérik II_ en 720, _Thierry IV_ en 736.
Après la mort de Dagobert Ier, commença le véritable règne des
_maires du palais_, fonctions devenues presque toujours héréditaires,
entre autres dans la famille de _Pépin d'Héristal_, famille de race
franke, issue de l'évêque _Arnulf_, dont les immenses domaines, dus à la
sanglante iniquité de la conquête, embrassaient une grande partie de
l'est de la Gaule. La plupart des rois descendant de Clovis, dépossédés
de l'exercice de la royauté par l'ambition toujours croissante des
maires du palais, se montrèrent dignes de leur royale lignée par leurs
vices, leurs crimes, leurs précoces et honteuses débauches. N'ayant de
rois que le nom, ils furent appelés _rois fainéants_. Sauf la Bretagne,
toujours rebelle au joug des Franks, et la Bourgogne, qui trouvait sa
sécurité dans son éloignement des contrées que les Franks d'Ostrasie et
les Franks de Neustrie se disputaient dans de sanglantes batailles, la
Gaule continua d'être livrée à toutes les misères de l'esclavage, à tous
les désastres des guerres civiles, désastres portés à leur comble en 719
par la première invasion des Arabes venus d'Afrique à travers l'Espagne,
leur première conquête. Ces fils de Mahomet, après s'être établis en
Languedoc, en Provence et en Roussillon, ravagèrent la Bourgogne,
s'avancèrent jusqu'à la Loire, prirent la cité de Bordeaux, pillèrent
Tours, Blois, Poitiers, ville près de laquelle ils furent battus, en
732, par Karl-Martel, maire du palais de Thierry IV et bâtard de Pépin
d'Héristal. Malgré cette défaite, les Arabes conservèrent le Languedoc,
où ils vivaient en maîtres depuis plus de vingt ans.
Les premiers événements de cette nouvelle légende de notre famille se
passent en Languedoc, pays cher à nos souvenirs; l'époux de _Siomara_,
cette vaillante Gauloise, aïeule de _Margarid_, femme de _Joël_,
n'était-il pas chef d'une des tribus originaires de cette contrée, qui
allèrent en Asie fonder l'empire oriental des Gaules? Plus tard, grand
nombre des mêmes peuplades accompagnèrent Brennus lors de cette campagne
d'Italie, où il fit payer rançon à Rome, rançon que la Rome des
empereurs et que la Rome des papes n'a fait que trop chèrement payer à
la Gaule, conquise à son tour! Les funestes divisions suscitées par les
descendants des rois détrônés et rasés par _Ritta-Gaür_ vinrent ensuite
ébranler et désunir la glorieuse _république des Gaules_, à qui le pays,
sous la sage et patriotique inspiration des druides, avait dû tant de
siècles de grandeur et de prospérité; alors le Languedoc, presque livré
à ses propres forces pour résister à l'invasion romaine, combattit
intrépidement, ayant à sa tête _Budok_, ce guerrier géant, qui,
dédaigneux de la mort, allait demi-nu, à la bataille, armé d'une massue
de fer; _Bituit_, un des plus vaillants hommes de l'Auvergne, ce chef
qui donnait pour repas à sa meute de guerre une légion romaine, se
joignit à _Budok_; mais, malgré leur résistance héroïque, ils furent
écrasés par les forces supérieures des Romains, et ceux-ci établirent en
Gaule leur première colonie, dont _Narbonne_ fut la capitale. Triste
souvenir!... ce fut non loin de _Narbonne_ que notre aïeul Sylvest,
livré aux animaux féroces dans le cirque d'Orange, échappa à une mort
presque certaine, pour entendre les cris déchirants de sa soeur
_Siomara_, la courtisane, expirant dans les tortures sous les yeux de
_Faustine_, la patricienne. Lors de la grande insurrection nationale de
_Vindex_, le Languedoc, à la voix de ses druides, se souleva de nouveau.
À cette formidable insurrection, ce pays gagna d'être régi par ses
propres lois, d'élire ses chefs, et de faire respecter le culte
druidique, dont les innombrables monuments sont encore debout, à cette
heure... pierres sacrées qui défieront les âges! Cette fertile province,
sous le nom de _Gaule narbonnaise_, grandit de nouveau en prospérité, en
richesse; et au temps où vivait _Victoria la Grande_, nulle contrée ne
fut plus opulente, plus civilisée; partout les arts, les lettres
florissaient; partout s'élevaient des écoles dont le renom s'étendait
jusqu'aux confins du monde connu; les vaisseaux de commerce sillonnaient
la Méditerranée ou naviguaient sur la Garonne et sur le Rhône; mais
bientôt les prêtres catholique envahirent ces provinces, prêchant
d'abord, ainsi qu'ils le firent partout ailleurs, la divine parole de
Jésus; puis, lui substituant peu à peu, en abusant de la confiante
crédulité populaire, la religion des papes de Rome, ils commencèrent, là
comme ailleurs, à dégrader, à hébéter les peuples.
Lors de l'invasion des hordes venues des forêts du Nord, les Franks de
Clovis conquirent le nord de la Gaule; les Wisigoths, autres tribus
franques, conquirent le midi, et, après des ravages sans nombre, ils
s'établirent en Languedoc, vers 460, sous leur chef _Théodorik_. Les
peuples du midi de la Gaule avaient jusqu'alors professé l'_arianisme_,
secte dissidente, qui, se rapprochant davantage du primitif Évangile,
voyait avec raison dans Jésus, le charpentier de Nazareth, non pas un
Dieu, mais un sage. Les Évêques, après avoir, selon leur coutume,
lâchement adulé et consacré la conquête des Wisigoths, afin de partager
avec eux la puissance et le butin, appelèrent à leur aide Clovis,
l'orthodoxe, contre Théodorik, roi de ces Wisigoths, dont le crime était
de tolérer l'hérésie arienne. Clovis, ce fils chéri de l'Église,
accourut à l'appel de ses bons amis les évêques, et, pour mériter le
paradis, il désola, pilla le pays sur son passage, exterminant ou
emmenant esclaves les populations accusées d'arianisme. Dans cette
guerre horrible, prêchée par les prêtres catholiques, de nouveau le sang
coula par torrents, de nouveau les ruines s'amoncelèrent, et, en 508,
Clovis, entrant à Toulouse, incendie, massacre, et s'en retourne au nord
de la Gaule, traînant à sa suite de nombreux captifs. Après son départ,
les anciens chefs wisigoths se disputent cette contrée, les discussions
civiles la, déchirent encore. En 561, elle est partagée entre les trois
fils de _Clotaire I_. Nouvelles guerres, nouveaux désastres. En 613, le
Languedoc rentre sous la domination de _Clotaire II_, justicier de
Brunehaut, et seul roi de toute la Gaule; plus tard, en 630, le _bon roi
Dagobert_ cède à son frère _Charibert_ une partie du Languedoc,
l'Aquitaine et la _Septimanie_ (ainsi nommée à cause des sept villes
principales de cette province). Bientôt _Charibert_ meurt; son fils est
tué au berceau par ordre de Dagobert. Plus tard, ce roi cède
l'Aquitaine, à titre de duché héréditaire, aux deux frères de
_Charibert_; leur descendant _Eudes_, duc d'Aquitaine, se soulève alors
contre les rois franks du nord, déjà gouvernés par les maires du palais;
de cruelles guerres intestines dévastent encore ce pays jusqu'à
l'invasion et la conquête des Arabes, en 719. Ceux-ci chassent ou
asservissent les Wisigoths; les Gaulois, énervés par l'Église, subissent
la domination arabe, comme ils avaient autrefois subi la domination des
Wisigoths, gagnant presque à ce changement, les conquérants du Midi,
fidèles à la religion de Mahomet, étaient du moins, malgré leur ardeur
guerrière, plus civilisés que les conquérants du Nord. Un grand nombre
de ces Gaulois, hommes libres, colons, _Coliberts_ [A] ou esclaves,
avaient même, autant par haine de l'Église catholique que pour vivre en
paix avec leurs nouveaux dominateurs, embrassé la religion de Mahomet
[B], religion qui, du moins, exaltant le sentiment de nationalité chez
ses croyants, et ne mettant pas son paradis au prix d'atroces
souffrances, ou d'une lâche résignation à la conquête de l'étranger,
promettait à ses élus un paradis peuplé de charmantes houris.--Le
_croyant vertueux_ (disait le Koran, évangile des Mahométans) _doit être
introduit dans les délicieuses demeures d'Éden, jardins enchantés où
coulent des fleuves aux rives ombragées. Là le croyant, paré de
bracelets d'or, vêtu d'habits verts tissus de soie, rayonnant de gloire,
reposera sur le lit nuptial, prix fortuné du séjour de délices_.
Ainsi, grand nombre de Gaulois du midi, préférant les blanches houris
promises par le Koran aux séraphins joufflus du paradis des catholiques,
embrassèrent avec ardeur le mahométisme. Les mosquées s'élevaient en
Languedoc à côté des basiliques; les Arabes, plus tolérants que les
évêques, permettaient aux catholiques restés fidèles à leur culte de
l'exercer paisiblement. Le mahométisme, fondé par Mahomet pendant le
siècle passé (vers 608), proclamait d'ailleurs la divinité des saintes
Écritures, reconnaissait Moïse et les prophètes juifs comme élus du
Seigneur; mais ne reconnaissait pas Jésus comme fils de Dieu.--_O vous
qui avez reçu les Écritures, ne passez pas les bornes de la foi; ne
dites de Dieu que la vérité: Jésus est le fils de Marie, l'envoyé du
Très-Haut, mais non son fils. Ne dites pas qu'il y ait une Trinité en
Dieu, il est un. Jésus ne rougira pas d'être le serviteur de Dieu: les
anges qui environnent le trône de Dieu obéissent à Dieu!_--Telles sont
les paroles du Koran; elles sembleront peut-être curieuses à notre
descendance, à nous, fils de Joël... Voilà pourquoi Amael les cite ici.
La ville de Narbonne, capitale du Languedoc, sous la domination arabe,
avait, en 737, un aspect tout oriental, autant par la pureté du ciel et
l'ardeur du soleil, que par le costume et les habitudes d'un grand
nombre de ses habitants: les lauriers-roses, les chênes verts, les
palmiers, rappelaient la végétation africaine. Les femmes sarrazines
allaient aux fontaines ou en revenaient une amphore d'argile rouge,
élégamment posée sur leur tête, et drapées dans leurs vêtements blancs,
comme les femmes du temps d'Abraham ou du jeune homme de Nazareth, que
Geneviève, notre aïeule, avait vu mettre à mort plus de six siècles
avant cette époque. Des chameaux au long cou, chargés de marchandises,
sortaient de la cité pour se rendre à _Nîmes_, à _Béziers_, à _Toulouse_
ou à _Marseille_; souvent ces caravanes rencontraient dans les champs,
tantôt des masures de boue, recouvertes de roseaux, habitées par les
Gaulois laboureurs, tour à tour esclaves des Wisigoths et des Musulmans,
tantôt les tentes d'une tribu de _Berbères_, montagnards arabes,
descendus des sommets de l'Atlas, et qui conservaient en Gaule leurs
habitudes nomades et guerrières, toujours prêts à monter leurs
infatigables et rapides chevaux pour aller combattre au premier appel de
l'émir de la province; de loin en loin, sur les crêtes des montagnes,
l'on voyait des tours élevées, où les Sarrazins, en temps de guerre,
allumaient des feux afin de correspondre entre eux par ces signaux de
nuit.
Dans la cité presque musulmane de Narbonne, ainsi que dans toutes les
autres villes de la Gaule, soumises aux Franks et aux évêques, il y
avait, hélas! des marchés publics où l'on vendait des esclaves; mais ce
qui donnait au marché de Narbonne un caractère particulier, c'était la
diversité de race des captifs que l'on offrait aux acheteurs: on voyait
là grand nombre de nègres, de négresses et de négrillons d'Éthiopie d'un
noir d'ébène; des _métis_, au teint cuivré, de belles jeunes filles et
de beaux enfants grecs venant d'Athènes, de Crète ou de Samos, captifs
enlevés lors des nombreuses courses des Arabes, chez qui Mahomet, leur
prophète, avait, en politique habile, développé la passion des
expéditions maritimes:--_Le croyant qui meurt sur terre n'éprouve qu'une
douleur à peine comparable à celle d'une piqûre de fourmi_,--dit le
Koran;--_mais le croyant qui meurt sur mer éprouve, au contraire, la
délicieuse sensation qu'éprouverait l'homme en proie à une soif ardente,
à qui l'on offrirait de l'eau glacée mélangée de citron et de
miel_.--Autour du marché aux esclaves s'élevaient de nombreuses
boutiques arabes remplies d'objets fabriqués surtout à Grenade et à
Cordoue, alors centres des arts et de la civilisation sarrazine:
c'étaient des armes brillantes, des tasses d'or et d'argent ornées
d'arabesques délicats, des coffrets d'ivoire ciselé, des coupes de
cristal, de riches étoffes de soie, des chaussures brodées, des
colliers, des bracelets précieux; à l'entour de ces boutiques se
pressait une foule aussi variée de race que de costume: ici les Gaulois
originaires du pays, avec leurs larges braies, vêtement qui avait fait,
depuis des siècles, donner à cette partie de la Gaule le nom de
_Bracciata_ (ou brayée); là les descendants des Wisigoths conservaient,
fidèles à la vieille mode germanique, leurs habits de fourrures malgré
la chaleur du climat; ailleurs c'étaient des Arabes portant robes et
turbans de couleurs variées; de temps à autre, les cris des prêtres
musulmans, appelant les croyants à la prière du haut des mosquées, se
joignaient aux tintements des cloches des basiliques, appelant les
catholiques à la prière.--Chiens de chrétiens!--disaient les Arabes ou
Gaulois musulmans.--Maudits païens! damnés renégats!--répondaient les
catholiques; et chacun s'en allait, paisiblement d'ailleurs, exercer son
culte. Mahomet, beaucoup plus tolérant que ces évêques de Rome qui
faisaient massacrer, au nom du Seigneur, les Gaulois ariens par les
Franks de Clovis, Mahomet ayant dit dans le Koran:--_Ne faites aucune
violence aux hommes à cause de leur foi_.