«Fait à Châlons, le huitième jour des kalendes de novembre de l'an de

l'Incarnation 613[F].»

--Mon bon frère Loysik,--dit Ronan,--cette charte garantit nos droits;

merci à toi de l'avoir obtenue; mais n'avions-nous pas nos épées pour

les défendre, ces droits?

--Oh! toujours ce vieux levain de Vagrerie! les épées, toujours les

épées! ainsi les meilleures choses deviennent mauvaises par l'abus et

l'emportement; oui, l'épée, oui, la résistance, oui, la révolte poussée

jusqu'au martyre, lorsque votre droit est violé par la force; mais

pourquoi le sang? pourquoi la bataille? lorsque le bon droit est

reconnu, garanti? et d'ailleurs, qui vous dit que dans de nouvelles

luttes vous auriez le dessus? qui vous dit que l'évêque de Châlons, ou

son successeur, si vous refusiez de reconnaître sa juridiction,

n'appellerait pas, malgré la charte royale confirmée par Clotaire,

n'appellerait pas quelque seigneur bourguignon à son aide?... Vous

sauriez mourir, c'est vrai... mais à quoi bon mourir lorsqu'on peut

vivre libres et paisibles? Cette charte engage l'évêque et ses

successeurs à respecter les droits des moines de ce monastère et des

habitants de cette vallée; c'est une garantie de plus; mais si quelque

jour on la foule aux pieds, alors à vous les résolutions héroïques;

jusque-là, mes amis, vivez les jours tranquilles que cette charte vous

assure.

--Tu as raison, Loysik,--reprit Ronan;--ce vieux levain de Vagrerie

fermente toujours en nous... Un mot encore... cette soumission à la

juridiction spirituelle de l'évêque, soumission consacrée par cette

charte, n'est-ce pas une humiliation?

--N'exerçait-il pas auparavant, plus ou moins, son pouvoir spirituel? La

reconnaître est peu de chose, la méconnaître c'est nous exposer à des

luttes sans fin... Et à quoi bon? nos biens, notre liberté, ne sont-ils

pas consacrés? Attendez du moins qu'on les attaque.

--C'est juste, mon bon frère...

--Et puis, tenez, mes amis, je vous le disais tout à l'heure, cette

charte, obtenue de l'évêque parce que vous avez su énergiquement

résister à son iniquité, au lieu de vous résigner lâchement à son

usurpation, cette charte, si l'avenir ne me trompe, contient en germe

l'affranchissement progressif de la Gaule...

--Comment cela, bon frère Loysik?

--Tôt ou tard, ce que nous avons fait ici dans la vallée de Charolles

s'accomplira en d'autres provinces, le vieux sang gaulois ne restera pas

toujours engourdi; quelque jour nos fils, se comptant enfin, diront à

leur tour aux seigneurs et aux évêques, malgré leur puissance:

Reconnaissez nos droits et nous reconnaîtrons le pouvoir que vous vous

êtes arrogé; sinon, guerre à outrance, guerre à mort!...

--Et pourtant, Loysik!--s'écria Ronan,--honte! iniquité!... reconnaître

ce pouvoir maudit, né d'une conquête spoliatrice et sanglante! le

reconnaître, ce droit du vol et du meurtre! l'oppression de la race

gauloise par la race franque!...

--Frère, autant que toi je déplore ces malheurs; mais que faire? Hélas!

la conquête et l'Église, sa complice, pèsent sur la Gaule depuis plus

d'un siècle, elles y ont déjà poussé de détestables mais profondes

racines; les populations hébétées, énervées par les prêtres, sont

accoutumées à respecter ce pouvoir odieux que le temps, l'habitude, la

peur, l'ignorance des peuples, ont déjà en partie consacré. Notre

descendance aura donc à compter avec ce pouvoir fortifié par les années;

elle devra forcément le reconnaître, tout en revendiquant de lui, par la

force s'il le faut, une partie des droits dont nos pères ont été

déshérités par la conquête. Mais qu'importe, mes amis! ce premier pas

fait, d'autres suivront d'âge en âge, hélas! au prix de luttes terribles

sans doute; mais à chacun de ces pas, marqué par son sang, notre race se

rapprochera de plus en plus de l'affranchissement... oui, viendra enfin

ce beau jour prophétisé par Victoria la Grande, ce beau jour où la

Gaule, foulant enfin sous ses pieds la couronne des rois franks et des

papes de Rome, se relèvera fière, glorieuse et libre...

La nouvelle du retour de Loysik, volant de bouche en bouche, amena

spontanément à la communauté tous les habitants de la vallée. On fêta ce

jour avec une joyeuse cordialité; il assurait de nouveau le repos, les

biens, la liberté des moines du monastère et de la colonie de Charolles.

Moi, Ronan, fils de Karadeuk, j'ai terminé d'écrire ce dernier récit

deux ans après la mort de la reine Brunehaut, vers la fin des kalendes

d'octobre de l'année 615. Clotaire II continue de régner sur toute la

Gaule, comme avait régné seul son bisaïeul Clovis et son aïeul Clotaire

Ier. Le meurtrier des petits-enfants de Brunehaut ne dément pas les

sinistres commencements de sa vie. Cependant la charte royale et la

charte épiscopale, relatives à la colonie et à la communauté, ont été

jusqu'ici respectées. Mon frère Loysik, ma bonne vieille petite Odille,

l'évêchesse et mon ami le Veneur, continuent de défier l'âge par leur

santé.

Je charge le fils de mon fils de porter ce récit aux descendants de

Kervan, frère de mon père, et comme lui fils de Jocelyn... La Bretagne

est toujours la seule province de la Gaule qui soit jusqu'ici restée

indépendante; elle a repoussé les troupes franques de Clotaire II, comme

elle a repoussé les attaques des autres rois. L'esprit druidique inspire

et soutient l'indomptable Armorique; puisse Hésus la préserver ainsi à

travers les âges du souffle empoisonné, cadavéreux, liberticide, de

l'Église catholique et romaine!

Mon petit-fils arrivera, je l'espère, sans malencontre jusqu'au berceau

de notre famille, situé près des pierres sacrées de Karnak, ainsi que

j'ai fait moi-même ce pieux pèlerinage, il y a cinquante ans et plus.

Là, dans cette terre libre, mon petit-fils retrempera, comme moi, sa foi

à l'indépendance future de la Gaule.

Je consigne sur cette feuille un fait important pour notre famille,

divisée en deux branches, l'une habitant la Bourgogne, l'autre la

Bretagne. En ces temps de guerre civile et de désordre, la paix, la

liberté dont nous jouissons peuvent être violemment attaquées; nos

descendants sauront, je l'espère, mourir plutôt que de redevenir

esclaves; mais si, par faiblesse, ce malheur arrivait, si des événements

imprévus s'opposaient à une résolution héroïque, si notre race devait de

nouveau subir la servitude et être emmenée au loin captive, il serait

bon, en prévision d'infortunes, hélas! toujours possibles, que tous ceux

de notre famille portent, ainsi que les enfants de mon fils, un signe de

reconnaissance ineffaçable imprimé sur le bras au moyen de la pointe

d'une aiguille rougie au feu et trempée dans le suc de baies de troëne;

la douleur n'est pas grande, et la peau délicate des enfants reçoit et

conserve à jamais ces traces indélébiles: les mots gaulois _Brenn_ et

_Karnak_, mots qui rappellent les glorieux souvenirs de nos ancêtres,

devraient être écrits sur le bras droit de tous les enfants de notre

descendance, et toujours ainsi de génération en génération... Qui sait

s'il n'adviendra pas à travers les âges des rencontres telles que notre

famille, maintenant divisée en deux branches, puisse trouver dans ce

signe convenu le moyen de se reconnaître et de se prêter secours?

Et maintenant, ô nos fils! vous qui lirez ces récits dictés, comme les

autres légendes de nos aïeux, par l'ardent désir de conserver en vous le

saint amour de la patrie, de la famille, l'horreur du joug des

conquérants, et l'espoir de le briser un jour, ce joug abhorré... ô nos

fils! que la moralité des aventures de ma vie, de celle de mon père

Karadeuk et de mon frère Loysik, ne soit pas perdue pour vous; puisez-y

enseignement, exemple, espoir, courage... oui, guerre éternelle aux deux

ennemis mortels de la Gaule, les rois franks, les évêques de Rome!

guerre à outrance contre la royauté, contre l'Église, jusqu'au jour de

liberté!... prédit par Victoria la Grande à notre aïeul Scanvoch!

FIN DE RONAN LE VAGRE ET KARADEUK LE BAGAUDE.

LA CROSSE ABBATIALE

OU

BONAIK L'ORFÉVRE ET SEPTIMINE LA COLIBERTE.

615-793.

CHAPITRE PREMIER.

Les Arabes en Gaule.--Ils ravagent la Bourgogne, le Limousin;

prennent Bordeaux et s'avancent jusqu'à _Blois_, _Tours_ et

_Poitiers_.--_Abd-el-Melek_.--_Abd-el-Kader_ et ses cinq fils à

Narbonne.--_Rosen-aër_.--Arrivée de _Karl-Martel_ (ou

Marteau).--Le monastère de Saint-Saturnin.--_Septimine_ la

Coliberte.--Le dernier rejeton de _Clovis_.--Comment _Amael_

avait changé son nom pour celui de Berthoald, capitaine

aventurier.--Karl-Martel.

Moi, Amael, pour accomplir le voeu de notre ancêtre _Joël_, _le brenn de

la tribu de Karnak_, j'ai écrit les récits suivants: Né en l'année 712,

j'avais pour père _Guen-aël_, pour grand-père _Wanoch_, pour bisaïeul

_Alan_, fils de _Grégor_, petit-fils de _Ronan le Vagre_, mort en 616,

dans la vallée de Charolles, paisible colonie où, à l'abri des guerres

civiles qui désolaient la Gaule, la descendance de Ronan vécut libre et

heureuse jusqu'en 732. À cette époque, les Arabes, depuis longtemps

établis dans le midi de la Gaule, envahirent la Bourgogne, pillèrent et

incendièrent Châlons-sur-Saône, ravagèrent la vallée de Charolles, et

emmenèrent esclaves le peu d'habitants qui avaient survécu à une défense

désespérée. Pendant les cent vingt ans qui s'écoulèrent entre la mort de

Ronan et l'année 737, où commence ce récit, dix rois de la race de

Clovis régnèrent sur la Gaule: _Clotaire II_, justicier de Brunehaut,

mourut en 628; _Dagobert_ en 638, _Clovis II_ en 660, _Childérik II_ en

673, _Thierry III_ en 690, _Clovis III_ en 695, _Childebert III_ en 711,

_Dagobert II_ en 715, _Chilpérik II_ en 720, _Thierry IV_ en 736.

Après la mort de Dagobert Ier, commença le véritable règne des

_maires du palais_, fonctions devenues presque toujours héréditaires,

entre autres dans la famille de _Pépin d'Héristal_, famille de race

franke, issue de l'évêque _Arnulf_, dont les immenses domaines, dus à la

sanglante iniquité de la conquête, embrassaient une grande partie de

l'est de la Gaule. La plupart des rois descendant de Clovis, dépossédés

de l'exercice de la royauté par l'ambition toujours croissante des

maires du palais, se montrèrent dignes de leur royale lignée par leurs

vices, leurs crimes, leurs précoces et honteuses débauches. N'ayant de

rois que le nom, ils furent appelés _rois fainéants_. Sauf la Bretagne,

toujours rebelle au joug des Franks, et la Bourgogne, qui trouvait sa

sécurité dans son éloignement des contrées que les Franks d'Ostrasie et

les Franks de Neustrie se disputaient dans de sanglantes batailles, la

Gaule continua d'être livrée à toutes les misères de l'esclavage, à tous

les désastres des guerres civiles, désastres portés à leur comble en 719

par la première invasion des Arabes venus d'Afrique à travers l'Espagne,

leur première conquête. Ces fils de Mahomet, après s'être établis en

Languedoc, en Provence et en Roussillon, ravagèrent la Bourgogne,

s'avancèrent jusqu'à la Loire, prirent la cité de Bordeaux, pillèrent

Tours, Blois, Poitiers, ville près de laquelle ils furent battus, en

732, par Karl-Martel, maire du palais de Thierry IV et bâtard de Pépin

d'Héristal. Malgré cette défaite, les Arabes conservèrent le Languedoc,

où ils vivaient en maîtres depuis plus de vingt ans.

Les premiers événements de cette nouvelle légende de notre famille se

passent en Languedoc, pays cher à nos souvenirs; l'époux de _Siomara_,

cette vaillante Gauloise, aïeule de _Margarid_, femme de _Joël_,

n'était-il pas chef d'une des tribus originaires de cette contrée, qui

allèrent en Asie fonder l'empire oriental des Gaules? Plus tard, grand

nombre des mêmes peuplades accompagnèrent Brennus lors de cette campagne

d'Italie, où il fit payer rançon à Rome, rançon que la Rome des

empereurs et que la Rome des papes n'a fait que trop chèrement payer à

la Gaule, conquise à son tour! Les funestes divisions suscitées par les

descendants des rois détrônés et rasés par _Ritta-Gaür_ vinrent ensuite

ébranler et désunir la glorieuse _république des Gaules_, à qui le pays,

sous la sage et patriotique inspiration des druides, avait dû tant de

siècles de grandeur et de prospérité; alors le Languedoc, presque livré

à ses propres forces pour résister à l'invasion romaine, combattit

intrépidement, ayant à sa tête _Budok_, ce guerrier géant, qui,

dédaigneux de la mort, allait demi-nu, à la bataille, armé d'une massue

de fer; _Bituit_, un des plus vaillants hommes de l'Auvergne, ce chef

qui donnait pour repas à sa meute de guerre une légion romaine, se

joignit à _Budok_; mais, malgré leur résistance héroïque, ils furent

écrasés par les forces supérieures des Romains, et ceux-ci établirent en

Gaule leur première colonie, dont _Narbonne_ fut la capitale. Triste

souvenir!... ce fut non loin de _Narbonne_ que notre aïeul Sylvest,

livré aux animaux féroces dans le cirque d'Orange, échappa à une mort

presque certaine, pour entendre les cris déchirants de sa soeur

_Siomara_, la courtisane, expirant dans les tortures sous les yeux de

_Faustine_, la patricienne. Lors de la grande insurrection nationale de

_Vindex_, le Languedoc, à la voix de ses druides, se souleva de nouveau.

À cette formidable insurrection, ce pays gagna d'être régi par ses

propres lois, d'élire ses chefs, et de faire respecter le culte

druidique, dont les innombrables monuments sont encore debout, à cette

heure... pierres sacrées qui défieront les âges! Cette fertile province,

sous le nom de _Gaule narbonnaise_, grandit de nouveau en prospérité, en

richesse; et au temps où vivait _Victoria la Grande_, nulle contrée ne

fut plus opulente, plus civilisée; partout les arts, les lettres

florissaient; partout s'élevaient des écoles dont le renom s'étendait

jusqu'aux confins du monde connu; les vaisseaux de commerce sillonnaient

la Méditerranée ou naviguaient sur la Garonne et sur le Rhône; mais

bientôt les prêtres catholique envahirent ces provinces, prêchant

d'abord, ainsi qu'ils le firent partout ailleurs, la divine parole de

Jésus; puis, lui substituant peu à peu, en abusant de la confiante

crédulité populaire, la religion des papes de Rome, ils commencèrent, là

comme ailleurs, à dégrader, à hébéter les peuples.

Lors de l'invasion des hordes venues des forêts du Nord, les Franks de

Clovis conquirent le nord de la Gaule; les Wisigoths, autres tribus

franques, conquirent le midi, et, après des ravages sans nombre, ils

s'établirent en Languedoc, vers 460, sous leur chef _Théodorik_. Les

peuples du midi de la Gaule avaient jusqu'alors professé l'_arianisme_,

secte dissidente, qui, se rapprochant davantage du primitif Évangile,

voyait avec raison dans Jésus, le charpentier de Nazareth, non pas un

Dieu, mais un sage. Les Évêques, après avoir, selon leur coutume,

lâchement adulé et consacré la conquête des Wisigoths, afin de partager

avec eux la puissance et le butin, appelèrent à leur aide Clovis,

l'orthodoxe, contre Théodorik, roi de ces Wisigoths, dont le crime était

de tolérer l'hérésie arienne. Clovis, ce fils chéri de l'Église,

accourut à l'appel de ses bons amis les évêques, et, pour mériter le

paradis, il désola, pilla le pays sur son passage, exterminant ou

emmenant esclaves les populations accusées d'arianisme. Dans cette

guerre horrible, prêchée par les prêtres catholiques, de nouveau le sang

coula par torrents, de nouveau les ruines s'amoncelèrent, et, en 508,

Clovis, entrant à Toulouse, incendie, massacre, et s'en retourne au nord

de la Gaule, traînant à sa suite de nombreux captifs. Après son départ,

les anciens chefs wisigoths se disputent cette contrée, les discussions

civiles la, déchirent encore. En 561, elle est partagée entre les trois

fils de _Clotaire I_. Nouvelles guerres, nouveaux désastres. En 613, le

Languedoc rentre sous la domination de _Clotaire II_, justicier de

Brunehaut, et seul roi de toute la Gaule; plus tard, en 630, le _bon roi

Dagobert_ cède à son frère _Charibert_ une partie du Languedoc,

l'Aquitaine et la _Septimanie_ (ainsi nommée à cause des sept villes

principales de cette province). Bientôt _Charibert_ meurt; son fils est

tué au berceau par ordre de Dagobert. Plus tard, ce roi cède

l'Aquitaine, à titre de duché héréditaire, aux deux frères de

_Charibert_; leur descendant _Eudes_, duc d'Aquitaine, se soulève alors

contre les rois franks du nord, déjà gouvernés par les maires du palais;

de cruelles guerres intestines dévastent encore ce pays jusqu'à

l'invasion et la conquête des Arabes, en 719. Ceux-ci chassent ou

asservissent les Wisigoths; les Gaulois, énervés par l'Église, subissent

la domination arabe, comme ils avaient autrefois subi la domination des

Wisigoths, gagnant presque à ce changement, les conquérants du Midi,

fidèles à la religion de Mahomet, étaient du moins, malgré leur ardeur

guerrière, plus civilisés que les conquérants du Nord. Un grand nombre

de ces Gaulois, hommes libres, colons, _Coliberts_ [A] ou esclaves,

avaient même, autant par haine de l'Église catholique que pour vivre en

paix avec leurs nouveaux dominateurs, embrassé la religion de Mahomet

[B], religion qui, du moins, exaltant le sentiment de nationalité chez

ses croyants, et ne mettant pas son paradis au prix d'atroces

souffrances, ou d'une lâche résignation à la conquête de l'étranger,

promettait à ses élus un paradis peuplé de charmantes houris.--Le

_croyant vertueux_ (disait le Koran, évangile des Mahométans) _doit être

introduit dans les délicieuses demeures d'Éden, jardins enchantés où

coulent des fleuves aux rives ombragées. Là le croyant, paré de

bracelets d'or, vêtu d'habits verts tissus de soie, rayonnant de gloire,

reposera sur le lit nuptial, prix fortuné du séjour de délices_.

Ainsi, grand nombre de Gaulois du midi, préférant les blanches houris

promises par le Koran aux séraphins joufflus du paradis des catholiques,

embrassèrent avec ardeur le mahométisme. Les mosquées s'élevaient en

Languedoc à côté des basiliques; les Arabes, plus tolérants que les

évêques, permettaient aux catholiques restés fidèles à leur culte de

l'exercer paisiblement. Le mahométisme, fondé par Mahomet pendant le

siècle passé (vers 608), proclamait d'ailleurs la divinité des saintes

Écritures, reconnaissait Moïse et les prophètes juifs comme élus du

Seigneur; mais ne reconnaissait pas Jésus comme fils de Dieu.--_O vous

qui avez reçu les Écritures, ne passez pas les bornes de la foi; ne

dites de Dieu que la vérité: Jésus est le fils de Marie, l'envoyé du

Très-Haut, mais non son fils. Ne dites pas qu'il y ait une Trinité en

Dieu, il est un. Jésus ne rougira pas d'être le serviteur de Dieu: les

anges qui environnent le trône de Dieu obéissent à Dieu!_--Telles sont

les paroles du Koran; elles sembleront peut-être curieuses à notre

descendance, à nous, fils de Joël... Voilà pourquoi Amael les cite ici.

La ville de Narbonne, capitale du Languedoc, sous la domination arabe,

avait, en 737, un aspect tout oriental, autant par la pureté du ciel et

l'ardeur du soleil, que par le costume et les habitudes d'un grand

nombre de ses habitants: les lauriers-roses, les chênes verts, les

palmiers, rappelaient la végétation africaine. Les femmes sarrazines

allaient aux fontaines ou en revenaient une amphore d'argile rouge,

élégamment posée sur leur tête, et drapées dans leurs vêtements blancs,

comme les femmes du temps d'Abraham ou du jeune homme de Nazareth, que

Geneviève, notre aïeule, avait vu mettre à mort plus de six siècles

avant cette époque. Des chameaux au long cou, chargés de marchandises,

sortaient de la cité pour se rendre à _Nîmes_, à _Béziers_, à _Toulouse_

ou à _Marseille_; souvent ces caravanes rencontraient dans les champs,

tantôt des masures de boue, recouvertes de roseaux, habitées par les

Gaulois laboureurs, tour à tour esclaves des Wisigoths et des Musulmans,

tantôt les tentes d'une tribu de _Berbères_, montagnards arabes,

descendus des sommets de l'Atlas, et qui conservaient en Gaule leurs

habitudes nomades et guerrières, toujours prêts à monter leurs

infatigables et rapides chevaux pour aller combattre au premier appel de

l'émir de la province; de loin en loin, sur les crêtes des montagnes,

l'on voyait des tours élevées, où les Sarrazins, en temps de guerre,

allumaient des feux afin de correspondre entre eux par ces signaux de

nuit.

Dans la cité presque musulmane de Narbonne, ainsi que dans toutes les

autres villes de la Gaule, soumises aux Franks et aux évêques, il y

avait, hélas! des marchés publics où l'on vendait des esclaves; mais ce

qui donnait au marché de Narbonne un caractère particulier, c'était la

diversité de race des captifs que l'on offrait aux acheteurs: on voyait

là grand nombre de nègres, de négresses et de négrillons d'Éthiopie d'un

noir d'ébène; des _métis_, au teint cuivré, de belles jeunes filles et

de beaux enfants grecs venant d'Athènes, de Crète ou de Samos, captifs

enlevés lors des nombreuses courses des Arabes, chez qui Mahomet, leur

prophète, avait, en politique habile, développé la passion des

expéditions maritimes:--_Le croyant qui meurt sur terre n'éprouve qu'une

douleur à peine comparable à celle d'une piqûre de fourmi_,--dit le

Koran;--_mais le croyant qui meurt sur mer éprouve, au contraire, la

délicieuse sensation qu'éprouverait l'homme en proie à une soif ardente,

à qui l'on offrirait de l'eau glacée mélangée de citron et de

miel_.--Autour du marché aux esclaves s'élevaient de nombreuses

boutiques arabes remplies d'objets fabriqués surtout à Grenade et à

Cordoue, alors centres des arts et de la civilisation sarrazine:

c'étaient des armes brillantes, des tasses d'or et d'argent ornées

d'arabesques délicats, des coffrets d'ivoire ciselé, des coupes de

cristal, de riches étoffes de soie, des chaussures brodées, des

colliers, des bracelets précieux; à l'entour de ces boutiques se

pressait une foule aussi variée de race que de costume: ici les Gaulois

originaires du pays, avec leurs larges braies, vêtement qui avait fait,

depuis des siècles, donner à cette partie de la Gaule le nom de

_Bracciata_ (ou brayée); là les descendants des Wisigoths conservaient,

fidèles à la vieille mode germanique, leurs habits de fourrures malgré

la chaleur du climat; ailleurs c'étaient des Arabes portant robes et

turbans de couleurs variées; de temps à autre, les cris des prêtres

musulmans, appelant les croyants à la prière du haut des mosquées, se

joignaient aux tintements des cloches des basiliques, appelant les

catholiques à la prière.--Chiens de chrétiens!--disaient les Arabes ou

Gaulois musulmans.--Maudits païens! damnés renégats!--répondaient les

catholiques; et chacun s'en allait, paisiblement d'ailleurs, exercer son

culte. Mahomet, beaucoup plus tolérant que ces évêques de Rome qui

faisaient massacrer, au nom du Seigneur, les Gaulois ariens par les

Franks de Clovis, Mahomet ayant dit dans le Koran:--_Ne faites aucune

violence aux hommes à cause de leur foi_.

Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 6 / 26 段