on venait de sortir le chameau de la grange où il avait passé la nuit.
Que va-t-on faire de ce chameau? Enfin, adieu...
Et le cavalier, pressant son cheval de l'éperon, s'éloigna rapidement.
Peu de temps après Loysik arriva à l'entrée du village de Ryonne. Le
vieillard descendit de sa mule et pria le jeune frère de l'attendre. Un
leude, auquel Loysik demanda la demeure du duk Roccon, le conduisit à la
tente de ce seigneur frank, voisine de celle du roi. Presque aussitôt le
moine fut introduit auprès du duk, qui lui dit avec un accent de
déférence respectueuse:--Vous ici, mon bon père en Christ?
--Je viens te demander une chose juste.
--Parlez... si elle est en mon pouvoir, je vous l'accorde d'avance.
--Tu es ami du roi Clotaire? tu as quelque influence sur lui?
--Certes, si vous avez à lui demander une grâce, vous ne pouvez arriver
plus à propos; il est très-joyeux... car, vous savez?... Brunehaut...
--Je sais, je ne sais que trop,--se hâta de répondre le vieillard.--Je
ne veux pas de grâce de ton roi... je veux justice... Voici une charte
octroyée par son aïeul Clotaire Ier; en droit, elle n'a pas besoin
d'être confirmée, puisque la concession est absolue; mais l'évêque de
Châlons nous inquiète; il élève des prétentions sur les biens du
monastère, sur ceux des habitants de la vallée, et par suite, sur leur
liberté, biens et liberté garantis par la charte que voici... Nous nous
soucierions peu des prétentions de l'évêque, et nous saurions lui
résister au besoin par les armes, si la charte était de nouveau
confirmée par ton roi, puisqu'en ces temps-ci les droits les plus sacrés
ont besoin de confirmation... Veux-tu donc demander à Clotaire,
maintenant roi de Bourgogne, d'apposer son sceau sur cette charte
octroyée par son aïeul?
--Quoi! mon père en Christ, c'est là toute la faveur que vous sollicitez
du roi? Rien de plus facile... Le roi honore trop la mémoire de son
glorieux aïeul pour ne pas confirmer une charte octroyée par ce grand
prince. Clotaire doit être à cette heure dans sa tente... Attendez-moi
ici, mon père en Christ, je reviens.
Pendant la courte absence du seigneur frank, Loysik entendit au dehors
le tumulte, les cris de la foule impatiente des guerriers appelant à
grands cris Brunehaut. Le duk Roccon reparut bientôt rapportant la
charte sur laquelle Clotaire le jeune avait apposé son sceau au-dessous
de ces mots fraîchement écrits:
«_Nous voulons et ordonnons à tous leudes, duks, comtes et évêques, que
ladite charte, signée de notre glorieux aïeul Clotaire, soit maintenue
et respectée en tout ce qu'elle contient pour le présent et pour
l'avenir, croyant en ceci honorer la mémoire de notre glorieux aïeul.
Que ceux qui me succéderont maintiennent donc cette donation
inviolablement, en tant qu'ils voudront participer à la vie éternelle,
en tant qu'ils voudront être sauvés du feu éternel. Quiconque
retranchera quelque chose de cette donation, que le portier du ciel
retranche sa part dans le ciel; quiconque y ajoutera quelque chose, que
le portier du ciel y ajoute quelque chose._»
Le vieillard haussa imperceptiblement les épaules et dit au duk:
--Qui a écrit ces mots sur cette charte?
--Le saint évêque de Troyes.
--Vous n'aviez pas parlé à votre roi des prétentions de l'évêque de
Châlons?
--Je n'ai pas cru cela nécessaire... J'ai dit à Clotaire: Je te prie,
moi, ton fidèle, de confirmer cette charte octroyée par ton aïeul en
faveur d'un saint homme de Dieu.--«Je n'ai rien à te refuser, a-t-il
répondu,»--et il a prié l'évêque d'écrire ce qu'il fallait. Après quoi
le roi a apposé son sceau royal au-dessous de l'écriture.
--Et maintenant, Roccon,--dit le vieillard,--je te remercie... adieu...
Puis, se ravisant, Loysik ajouta:
--Tu me l'as dit, le moment est favorable pour obtenir une faveur de ton
roi... promets-moi de lui demander l'affranchissement de quelques
esclaves du fisc royal, et de me les envoyer à mon monastère de la
vallée de Charolles.
--Ah! mon père en Christ, j'étais certain que notre entretien ne se
passerait pas sans quelque demande d'affranchissement.
--Roccon, tu as une femme, des enfants... les chances de la guerre sont
variables: Brunehaut est prisonnière et vaincue; mais si cette reine
implacable, tant de fois victorieuse dans les batailles, n'eût pas été
trahie par son armée, par ses auxiliaires... oui, si elle eût vaincu
Clotaire, quel aurait été votre sort, à vous, seigneurs de Bourgogne,
qui avez pris parti pour ce roi? que seraient devenues ta femme, ta
fille?
--Brunehaut m'aurait fait couper le cou; elle aurait livré ma femme et
mes filles à l'esclavage des farouches tribus d'outre-Rhin! Malédiction!
mes deux filles, Bathilde et Hermangarde, esclaves!... Mon père en
Christ, ne parlons pas de cela. À cette seule pensée, la sueur me vient
au front... Non, ne parlons pas de cela...
--Parlons-en, au contraire, car parmi ces esclaves inconnus dont je te
demande la liberté, il en est peut-être qui ont avec eux des filles
qu'ils chérissent autant que tu chéris les tiennes... Juge donc de la
joie que leur causerait leur délivrance par la joie que tu éprouverais,
toi et tes enfants, si, étant esclaves, on vous affranchissait. Roccon,
deux mots seulement, deux mots de toi à ton roi, et tu peux donner cette
ineffable joie à de pauvres captifs...
--C'est donner grande joie à bon marché. Allons, mon père en Christ, je
vous promets les dix esclaves... Clotaire ne me les refusera pas.
--Seigneur duk,--dit un serviteur en entrant précipitamment dans la
tente,--la promenade du chameau va commencer.
--Oh! oh! c'est un des meilleurs spectacles de la fête... je ne le
manquerai pas... Venez-vous, mon père en Christ? je vous ferai
convenablement placer.
--Ah!--s'écria le vieillard avec horreur,--je ne veux pas rester un
moment de plus dans cet horrible lieu... Adieu, Roccon; j'ai ta
parole...
--Oui, père en Christ; mais en retour vous prierez pour moi, afin que
j'aie une bonne part de paradis.
--L'homme trouve le paradis dans son coeur lorsqu'il fait le bien: les
prêtres qui promettent le ciel sont des fourbes. Je demanderai à Dieu
qu'il t'inspire souvent des pensées charitables... Adieu.
--Adieu, père en Christ; je songerai à vos paroles... Je cours voir le
chameau.
Loysik quitta la tente du duk, espérant sortir à l'instant du village;
cet espoir fut déçu. En s'éloignant, il se trouva dans une ruelle
étroite, séparant deux rangées de huttes, et coupée transversalement par
une voie plus large. Loysik se dirigeait de ce côté afin d'aller
rejoindre le jeune frère qui gardait sa mule, lorsque soudain les cris
qu'il avait déjà plusieurs fois entendus redoublèrent; presque aussitôt
un flot de ce peuple, qui avait suivi Brunehaut pour jouir de la vue de
son supplice, faisant irruption par cette rue transversale, vint à
l'encontre de Loysik, et, malgré ses efforts, l'entraîna: hommes,
femmes, enfants, tous déguenillés, étaient esclaves et de race gauloise;
ils criaient:
--Brunehaut revient du camp! elle va passer!...
Loysik ne chercha pas à lutter vainement contre cette foule; bientôt il
se trouva porté, malgré lui, presque au premier rang, et fut forcé de
s'arrêter aux abords de l'espèce de place, au milieu de laquelle
s'élevait la tente de Clotaire II, plusieurs guerriers à pied formant le
cordon autour de cette place, empêchaient la foule d'y pénétrer; voici
ce que vit Loysik: En face de lui, une sorte d'avenue assez large et
complétement déserte; à gauche, l'entrée de la tente royale; devant
cette tente, Clotaire II, entouré des seigneurs de sa suite, parmi
lesquels se trouvait l'évêque de Troyes. Deux esclaves à pied venaient
d'amener sous les yeux du roi un étalon fougueux, ils pouvaient à peine
le contenir au moyen de deux longes pesant sur son mors; il se cabrait
violemment, quoique ses deux pieds de derrière fussent entravés: l'oeil
sanglant, les naseaux fumants, il faisait de tels efforts pour échapper
aux esclaves, que sa robe, d'un noir foncé, ruisselait d'écume aux
flancs et au poitrail; il ne portait pas de selle, sa longue crinière,
tantôt flottait au vent, désordonnée par les bonds de cet animal
furieux, tantôt cachait presque entièrement sa tête farouche. Les
esclaves parvinrent cependant à l'amener devant Clotaire II; il fit un
signe, et aussitôt ces malheureux, rampant à genoux, et au risque d'être
broyés, passèrent à chacune des jambes de derrière du cheval le noeud
coulant d'une longue corde; puis d'autres esclaves, raidissant ces
liens, empêchèrent ainsi les ruades du cheval, que leurs compagnons
purent alors délivrer de ses premières entraves. Durant cette périlleuse
manoeuvre, l'étalon devint si furieux, qu'il se cabra de nouveau avec
une force irrésistible, et de ses pieds de devant atteignit la tête de
l'un des esclaves; il tomba sanglant sous les pieds du cheval, qui,
s'acharnant alors sur lui, l'écrasa sous ses sabots. Le cadavre fut
roulé loin de là; et deux autres esclaves reçurent l'ordre de se joindre
à ceux qui, pour maintenir l'étalon, se cramponnaient de toutes leurs
forces à chacune de ses longes. De nouveaux cris, d'abord lointains,
puis de plus en plus rapprochés, retentirent. La voie, d'abord déserte,
qui aboutissait à la place, en face de Loysik, se remplit d'une foule
innombrable de soldats à pied; bientôt un chameau, dominant de toute
l'élévation de sa taille cette multitude armée, apparut aux yeux du
vieillard. La troupe de soldats franks poussait des clameurs furieuses.
--Brunehaut! Brunehaut!--criaient ces milliers de voix.--Triomphe à
Brunehaut!... Bonne reine, regarde donc ton bon peuple de Bourgogne!
Brunehaut! Brunehaut!...
Quoique mourante, quoique brisée par cette torture de trois jours, la
vieille reine, rappelée sans doute à elle par ce redoublement de cris
féroces, eut la force de se redresser une dernière fois sur le dos du
chameau, où elle avait été mise à cheval et garrottée. À ce moment, elle
n'était qu'à quelques pas de Loysik. Ce qu'il vit alors... oh! ce qu'il
vit est sans nom, comme les crimes de Brunehaut... Ses longs cheveux
blancs, maculés de sang caillé, couvraient seuls... seuls la nudité de
la vieille reine... Ses jambes, ses cuisses, ses bras, ses épaules, son
sein, son corps enfin, n'avait plus forme humaine; ce n'étaient que
plaies vives, ou brûlures boursouflées, noirâtres, sanguinolentes;
plusieurs ongles de ses pieds ayant été arrachés, pendaient encore,
soutenus par une pellicule rougeâtre au bout des orteils; à d'autres
doigts des pieds et des mains, on voyait, plantées entre l'ongle et la
chair, de longues aiguilles de fer... Le visage seul n'avait pas été
martyrisé; malgré sa lividité cadavéreuse, malgré les traces de
souffrances inouïes, surhumaines, qu'y avaient laissées ces tortures de
trois jours, il respirait encore l'orgueil et le défi: un sourire
affreux crispait les lèvres bleuâtres de la reine; un éclair de fierté
farouche illuminait encore parfois son regard agonisant... Et, fatalité!
ce regard s'arrêta par hasard sur Loysik, au moment où Brunehaut passait
devant lui. À la vue du vieux moine, dont le froc, la longue barbe
blanche et la haute stature avaient sans doute attiré le regard mourant
de la reine, elle parut frappée d'une commotion soudaine, se redressa,
et rassemblant le peu de force qui lui restait, elle s'écria d'une voix
désespérée, presque repentante:
--Moine, tu disais vrai... il est une justice au ciel!... À cette heure,
sais-tu à quoi je pense?... à la mort de Victoria la Grande... cette
femme empereur, pleurée de tout un peuple...
Les clameurs furieuses de la foule couvrirent la voix de Brunehaut; son
dernier effort pour se redresser et parler à Loysik avait épuisé ses
forces défaillantes... Elle tomba renversée en arrière, et son corps
inerte ballotta sur la croupe du chameau. Loysik avait longtemps lutté
contre l'horreur de cet épouvantable spectacle; Brunehaut cessait à
peine de parler, qu'il sentit sa vue se troubler, ses genoux faiblir;
sans deux pauvres femmes qui, frappés de compassion pour sa vieillesse,
le soutinrent, le moine eût été foulé aux pieds.
Loysik resta longtemps privé de sentiment... Lorsqu'il reprit ses sens,
la nuit était venue; il se trouva couché dans une masure, sur un lit de
paille; à côté de lui, le jeune frère, qui était parvenu à le rejoindre,
en demandant si l'on n'avait pas vu un vieux moine laboureur à barbe
blanche. Deux pauvres femmes esclaves avaient fait transporter Loysik
dans leur misérable hutte. Le premier mot qu'il prononça, encore sous
l'impression de l'horrible scène dont il avait été témoin, fut le nom de
Brunehaut.
--Bon père,--dit une des femmes,--cette horrible reine a été descendue
de son chameau, elle n'était plus qu'un cadavre... On l'a liée par les
bras au bout des cordes que l'on avait attachées aux jambes de derrière
d'un cheval fougueux, et puis on a lâché l'animal; mais, par malheur, le
supplice n'a pas duré longtemps: le cheval, dès sa première ruade, a
cassé la tête de Brunehaut; son crâne a éclaté comme une coque de noix,
et sa cervelle a jailli partout.
Soudain le jeune moine laboureur dit à Loysik, en lui montrant sur le
seuil de la porte une lueur causée sans doute par la réverbération d'une
grande flamme lointaine:
--Mon bon père, entendez-vous ces cris éloignés? voyez donc cette lueur!
--Cette lueur, mon enfant, est celle du bûcher,--dit la vieille;--ces
cris sont ceux des gens qui dansent joyeusement à l'entour du feu!
--Quel bûcher?--demanda Loysik en tressaillant;--de quel bûcher
parlez-vous?
--Quand le cheval fougueux a eu d'une bonne ruade brisé la tête de ce
vieux monstre de Brunehaut, ceux qui l'avaient suivie pour la voir
mourir ont demandé au roi de porter sur un bûcher les restes maudits de
cette vieille louve: le roi y a consenti avant son départ, car il est
parti depuis tantôt... et... mais, tenez, tenez, bon père... voyez
quelle belle flamme il fait, ce bûcher! Il est dressé là-bas sur la
place, et la lueur vient jusqu'ici; nous y voyons comme en plein jour...
et ces cris... entendez-vous? écoutez...
Et le vent du soir apporta jusqu'à Loysik ces cris poussés par la foule
dans l'ivresse de sa vengeance:
--Brûlez, brûlez, vieux os de Brunehaut la maudite! brûlez, brûlez,
vieux os maudits[E]!...
Loysik alors s'écria:
--Oh! rapprochement formidable comme la voix de l'histoire!... _Le
bûcher de_ Brunehaut... _le bûcher de_ Victoria la Grande!...
* * * * *
Ronan, la vieille petite Odille, le Veneur et l'évêchesse, se
promenaient sur le rivage de la rivière de Charolles, en face la logette
destinée aux moines du monastère et aux habitants de la vallée, qui,
tour à tour, venaient la nuit veiller sur le bac. En outre, depuis la
révélation des prétentions de l'évêque de Châlons, dix frères et vingt
colons, bien armés, gardaient tour à tour ce passage, et campaient là
sous une cabane de planches.
--Mon vieux Veneur,--disait tristement Ronan,--voici le septième jour
depuis le départ de Loysik; il n'est pas encore de retour; je ne peux
vaincre mon inquiétude...
--Le voici là-bas!--s'écria joyeusement Odille;--voyez-vous sa mule
blanche? il descend le coteau et se dirige vers la rivière.
C'était Loysik. Ronan, le Veneur, Odille, l'évêchesse, quelques moines
et colons se jettent dans le bac; on passe la rivière, on aborde, et
tous de courir au-devant du bon moine. La vieille Odille et la vénérable
évêchesse retrouvèrent ce jour-là leurs jambes de quinze ans. À peine
donne-t-on à Loysik le temps de descendre de sa mule; c'est un pêle-mêle
de bras, de mains, de têtes, autour du vieillard; c'est à qui
l'embrassera le premier. Il ne sait à quelles caresses répondre. Enfin
cette tempête de tendresse s'apaise; on se calme, la joie n'étouffe
plus, l'on peut causer en revenant au monastère, Loysik alors raconte à
ses amis ce qu'il sait des tortures et de la mort de la reine Brunehaut;
il leur apprend la confirmation de la charte de Clotaire Ier par
Clotaire II.
--Enfin,--ajouta Loysik,--à mon retour de Ryonne, je suis allé trouver
l'évêque de Châlons... La confirmation de notre charte par Clotaire II,
c'était beaucoup, mais ce n'était pas tout.
--Frère Loysik,--reprit Ronan,--nous avons eu des nouvelles de l'évêque
de Châlons... Voici comment: ensuite du départ des hommes de guerre de
Brunehaut, que nous avons relâchés, selon tes ordres, après que tu as eu
échappé à la mort que ce monstre te réservait, l'archidiacre n'a-t-il
pas eu l'audace de revenir ici à la tête d'une cinquantaine de tonsurés
et d'autant de pauvres esclaves de l'évêché... Esclaves et tonsurés,
armés tant bien que mal, portaient une croix en guise de drapeau à la
tête de leur troupe cléricale, ils venaient bravement nous déclarer la
guerre, si nous refusions d'obéir aux ordres de l'évêque, et de laisser
mettre nos biens dans son sac épiscopal.
--Ah! la bonne journée!--reprit en riant le Veneur;--cette troupe
cléricale avait amené sur des chariots une barque pour traverser la
rivière... J'étais ce jour de veille ici avec une trentaine de nos
hommes; nous voyons d'abord mettre à l'eau la barque et y entrer
l'archidiacre avec deux clercs pour rameurs. Trois hommes nous
inquiétaient peu; nous les laissons aborder. L'archidiacre met pied à
terre, casqué, cuirassé, par-dessus sa robe de prêtre, avec une longue
épée au côté. «Si vous ne voulez pas vous soumettre aux ordres de
l'évêque de Châlons,--nous dit d'un ton triomphant ce capitaine de
basilique,--ma troupe va entrer dans cette vallée, afin de la réduire de
vive force... Je vous accorde un quart d'heure pour réfléchir.»
--Il ne m'en faut pas tant, à moi, pour me décider, saint homme armé en
guerre,--lui ai-je répondu.--Écoute ceci: Nous t'avons déjà une fois
relâché la peau sauve, malgré tes insolences; cette fois-ci tu vas
recevoir d'abord une rude discipline, mon capitaine de Dieu...
--Ah! vieux Vagre, vieux Vagre!--dit Loysik en secouant la tête,--voilà
des violences que je n'aime pas... Si j'avais été là, vous n'eussiez
point ainsi gâté votre cause...
--Bon père,--reprit le Veneur en riant, ainsi que Ronan, les vieux
damnés!--il n'y a eu rien de gâté que le cuir de l'archidiacre. Aussitôt
dit que fait: on prend mon homme, on trousse sa robe de prêtre, et à
grands coups de ceinturon on applique une rude discipline à mon
capitaine de Dieu, tout casqué, cuirassé qu'il était... après quoi on le
met dans le bac; moi et mes gens nous y entrons, et nous trouvons en
ligne, sur l'autre bord, l'armée cléricale. Cinq ou six de ces tonsurés
s'étaient munis d'arcs; ils nous envoient une volée de flèches assez mal
visées; mais le hasard veut qu'elle tue l'un des nôtres et en blesse
deux; nous étions trente au plus, nous abordons cette centaine de
soldats d'église et de pauvres esclaves, amenés là de force; ils
essayent de nous résister, mais nous invoquons notre très-sainte
Trinité: épée, lance et hache; aussi les vaillants de l'évêque de
Châlons nous montrent bientôt comment est cousu le derrière de leurs
chausses... Le glorieux capitaine épiscopal saute sur sa mule et donne
le signal de la retraite en fuyant au galop; les tonsurés l'imitent...
nous enterrons une demi-douzaine de morts; nous ramassons quelques
blessés, qui ont été soignés au monastère, plus tard, remis en liberté;
or, depuis nous n'avons pas entendu parler de la vaillante armée
épiscopale.
--Je savais cela, mes amis, et je vous approuve, sauf la discipline de
l'archidiacre, que je blâme fort,--dit Loysik;--car j'ai eu grand'peine
à calmer la juste colère de l'évêque de Châlons à ce sujet... Vous avez
donc agi comme il fallait; oui, défendre son bon droit, repousser la
force par la force, c'est justice, et de plus, la résistance poussée
jusqu'à l'héroïsme est souvent politique; car, Brunehaut, je vous l'ai
dit, a reculé devant l'idée de vous pousser au désespoir... À mon retour
du camp de Clotaire, j'ai vu l'évêque; je l'ai trouvé furieux de votre
résistance et de l'outrage fait à l'archidiacre. Je lui ai dit ceci:--Je
blâme fort l'outrage, mais j'approuve fort la résistance légitime de mes
frères de la vallée... Voyez à quoi bon la violence? Vous, homme
d'église, vous avez envoyé des gens armés contre des moines et des
colons qui ne demandaient qu'à vivre libres, paisibles et laborieux,
selon leur droit. Vos gens ont été battus, et ils le seront encore s'ils
reviennent... Renoncez donc à toute prétention sur cette vallée, nous
reconnaîtrons, de notre côté, vos droits de juridiction spirituelle,
mais rien de plus...--«Alors,--s'est écrié l'évêque furieux,--je vous
retirerai les prêtres qui disent la messe au monastère! tremblez!
j'excommunierai la vallée!»--Soit, évêque; nous serons excommuniés;
cependant nos prairies continueront de verdir, nos bois de brancher, nos
champs de produire le blé, nos vignes le vin, nos troupeaux leur lait,
nos abeilles le miel; les enfants naîtront robustes et vermeils comme
par le passé: votre excommunication, vous le savez, ne peut rien changer
à la nature des choses; seulement nos voisins se diront:--Oh! oh! voici
une vallée excommuniée toujours fertile; voici des gens excommuniés
toujours gais et bien portants; c'est donc une raillerie que
l'excommunication.--Or, évêque, croyez-moi, de ce châtiment que vous
dites, et que tant de pauvres gens croient terrible, l'on se souciera
peu ou point... Suivez mon avis, renoncez à la violence, à la bataille;
vos soldats tonsurés ne brillent pas, vous le voyez, à la guerre;
respectez nos biens, nos libertés, nous respecterons votre juridiction
spirituelle... sinon, non; et les malheurs que peut causer votre
iniquité retomberont sur vous!... Enfin, mes amis, après de longs
débats, j'ai obtenu de l'évêque la charte que voici; écoutez-en
attentivement la lecture. Il y a peut-être là, en germe,
l'affranchissement de la Gaule: je vous dirai tout à l'heure pourquoi.
Et Loysik lut ce qui suit:
«Au saint et vénérable frère en Christ Loysik, supérieur du monastère de
Charolles, bâti en la vallée de ce nom, concédée audit frère Loysik en
donation perpétuelle, en vertu d'une charte octroyée par le glorieux roi
Clotaire, l'an 558, et confirmée par l'illustre Clotaire II, cet an-ci
613, Salvien, évêque de Châlons: Nous croyons devoir insérer dans cette
feuille ce que nous et nos successeurs devront faire, avec l'assistance
du Saint-Esprit: 1º l'évêque de Châlons, par respect pour le lieu, et
_sans en recevoir aucun prix_, bénira l'autel du monastère de Charolles
et accordera, si on le lui demande, le saint chrême chaque année; 2º
lorsque, par la volonté divine, un supérieur aura passé du monastère à
Dieu, l'évêque, _sans en attendre de récompense_, élèvera au rang de
supérieur ou d'abbé le moine remarquable par les mérites de sa vie, _qui
aura été choisi par la communauté_; 3º nos successeurs évêques ou
archidiacres, ou tous autres administrateurs, ou quelque personne que ce
puisse être de la cité de Châlons, _ne s'arrogeront aucune autre
puissance sur le monastère de Charolles, ni dans l'ordination des
personnes, ni sur les biens, ni sur les métairies de la vallée, déjà
données par le glorieux roi Clotaire Ier, et confirmées par
l'illustre roi Clotaire II;_ 4º _nos successeurs n'oseront pas non plus
prétendre extorquer, à titre de présent, quoi que ce soit du monastère
ou des paroisses de la vallée_; 5º nos successeurs, à moins d'être priés
par le supérieur et la communauté de venir faire la prière au monastère,
_n'entreront jamais dans son intérieur ou ne franchiront l'enceinte de
ses limites_, et après la célébration des saints mystères, et avoir reçu
de courts et simples remercîments, _l'évêque songera à regagner sa
demeure sans besoin d'en être requis par personne_; 6º si quelqu'un de
nos successeurs (ce qu'à Dieu ne plaise), rempli de perfidie, et poussé
par la cupidité, voulait, dans un esprit de témérité, violer les choses
ci-dessus contenues, qu'abattu sous le coup de la vengeance divine, il
soit soumis à l'anathème. Et pour que cette constitution demeure
toujours en vigueur, nous avons voulu la corroborer de notre signature.
«Salvien.