Ce furent les derniers mots de l'innocente créature. Clotaire II fit un

signe d'impatience. Le bourreau approcha son couteau du cou de l'enfant;

mais, éprouvant sans doute malgré lui un ressentiment de pitié éphémère,

l'égorgeur détourna, pendant un instant, la tête en fermant les yeux,

comme pour échapper au regard mourant de Sigebert; puis cessant de

s'apitoyer, il plongea son large couteau dans la gorge de l'enfant en

imprimant à la lame un mouvement de scie jusqu'à ce qu'il eût rencontré

les vertèbres du cou... Deux jets de sang vermeil jaillirent de cette

large plaie béante, et allèrent tomber çà et là comme une rosée rouge

sur l'un des pans de la robe du fils de Frédégonde et sur les jambards

de fer du duk Warnachaire... L'enfant avait cessé de vivre. Le bourreau,

retirant son genou, qui lui avait servi de billot, abandonna le petit

corps à son propre poids; il tomba à la renverse; la tête inerte

rebondit sur la sol: quelques tressaillements convulsifs agitèrent les

épaules et les jambes, puis le cadavre resta immobile au milieu d'une

mare de sang[A]. Pendant ce premier meurtre, Mérovée, toujours assis sur

la bruyère, avait pleuré à chaudes larmes parce qu'il voyait bien que

l'on _faisait du mal_ à son frère; mais l'idée de la mort ne pouvait

apparaître clairement à la pensée d'un enfant de cet âge; son frère

Corbe, d'un caractère violent, vindicatif, n'avait pas imité la douce

résignation de Sigebert; il s'était débattu en poussant des cris aigus,

tâchant d'égratigner ou de mordre le bourreau chargé de le lier... aussi

celui-ci terminait-il de serrer les derniers noeuds lorsque l'égorgement

de l'autre enfant s'achevait.--Chiens! meurtriers!--s'écria Corbe de sa

petite voix grêle, tandis que ses yeux flamboyaient au milieu de son

pâle visage, et il se roidissait, se tordait si convulsivement dans ses

liens, que le bourreau pouvait à peine le contenir.--Oh!--ajoutait-il en

grinçant des dents tout haletant de cette lutte,--oh! ma grand'mère vous

fera tous torturer... tous... par Pog, son bourreau... vous verrez...

vous verrez...

Clotaire II, se retournant vers le maire du palais de Bourgogne, lui

désigna Corbe du geste et lui dit:--Warnachaire, il eût été impolitique

de laisser vivre cet enfant haineux et vindicatif! il serait devenu un

homme dangereux, quoique détrôné.

Les deux bourreaux franks eurent facilement raison de Corbe, malgré ses

cris et ses soubresauts; mais comme il s'agitait violemment dans ses

liens, l'un des deux tueurs, afin de contenir l'enfant, s'agenouilla sur

sa poitrine, tandis que l'autre, enroulant autour de son poignet gauche

la longue chevelure du petit prince, attira ainsi fortement la tête à

lui, de sorte que le cou très-tendu offrit toute facilité au couteau.

Une seconde fois la lame joua, une seconde fois le sang jaillit... et le

cadavre de Corbe tomba sur celui de son frère[B]. Il restait à égorger

le petit Mérovée, toujours assis sur la bruyère; soit ignorance du

danger, soit insouciance du premier âge, lorsqu'il vit le bourreau

s'approcher, il se leva, vint à lui d'un air soumis, et voulant parler

sans doute de la résistance de Corbe, il dit de sa voix enfantine, en

tâchant de contenir ses pleurs:--Mon frère Sigebert ne s'est pas

débattu... moi, je serai doux comme Sigebert...

Et l'enfant, renversant sa petite tête blonde en arrière, tendit de

lui-même le cou.

Soudain un cavalier couvert de poussière entra en criant d'une voix à

demi étouffée par la joie:--Grand roi! je précède de peu le connétable

Herpon; il ramène la reine Brunehaut prisonnière... Après deux jours de

poursuite acharnée, il a pu la joindre à Orbe, au delà des premières

montagnes du Jura...

--Oh! ma mère! tu vas tressaillir de joie dans ton sépulcre... La voici

enfin entre mes mains, cette femme que tu n'as pu frapper!--s'écria le

fils de Frédégonde. Et s'adressant aux bourreaux qui tenaient entre

leurs mains le petit Mérovée:--Ne tuez pas cet enfant... qu'on le

conduise dans ma tente... Vous attendrez mes ordres... vous ne savez pas

la gloire qui vous attend,--ajouta Clotaire II avec une expression de

férocité sardonique. Puis, se tournant vers Warnachaire:--Viens, allons

recevoir dignement cette fille de roi, cette femme de roi, cette aïeule

et bisaïeule de rois, Brunehaut, reine de Bourgogne et d'Austrasie...

Viens... viens...

* * * * *

Quel est ce bruit? on dirait les pas sourds et les cris lointains d'une

grande multitude... Grande est la multitude en effet qui s'avance vers

le village de Ryonne, où sont campés les guerriers de Clotaire II. Cette

multitude, d'où vient-elle? Oh! elle vient de loin, des montagnes du

Jura d'abord; puis en route elle s'est grossie d'un grand nombre

d'habitants des lieux qu'elle traversait; des esclaves, des colons, des

hommes des cités, des femmes, des enfants, des vieillards, tous ont

quitté leurs champs, leurs huttes, leurs villes; colons et esclaves, au

risque de la mutilation, de la prison et du fouet au retour; citadins,

au risque de la fatigue de ce voyage rapide, qui, pour les uns, durait

depuis deux jours, pour les autres, depuis un jour, un demi-jour, deux

heures, une heure, selon qu'ils s'étaient joints à la foule depuis plus

ou moins longtemps. Mais cette foule si empressée, qui l'attirait ainsi?

Ces mots répétés de proche en proche:--C'est la reine Brunehaut qui

passe... on l'emmène prisonnière pour la livrer au fils de

Frédégonde...--Oui, telle était la haine, le dégoût, l'horreur,

l'épouvante qu'inspiraient en Gaule ces deux noms, Frédégonde et

Brunehaut, qu'un grand nombre de gens n'avaient pu résister à la

curiosité terrible de voir et de savoir ce qu'il allait advenir de la

capture de Brunehaut par le fils de Frédégonde. Cette multitude

s'avançait donc vers le village de Ryonne... Une cinquantaine de

guerriers à cheval ouvraient la marche, puis venait le connétable

Herpon, armé de toutes pièces, derrière lui, entre deux cavaliers qui

tenaient la bride de sa haquenée, on voyait Brunehaut; cette vieille

reine, garrottée sur sa selle, avait les mains liées derrière le dos, sa

longue robe pourpre brodée d'or, couverte de poussière et de boue,

tombait presque en lambeaux, par suite de la résistance désespérée de

cette femme indomptable lorsqu'elle fut atteinte par le connétable

Herpon et par ses hommes; une des manches et la moitié de son corsage

arrachés, laissaient nus un des bras de la reine, ainsi que son cou et

ses épaules couvertes de meurtrissures livides, bleuâtres, à demi

cachées par ses longs cheveux blancs, dénoués, hérissés, emmêlés; on

voyait sur sa chevelure des débris d'ordures et de fumier, que le peuple

lui avait jetés sur la route en l'accablant d'injures. De temps à autre

elle tâchait, par un mouvement de tête convulsif, de dégager son front

voilé par son épaisse chevelure... alors apparaissait son visage,

hideux, horrible. Avant de se laisser prendre, elle s'était défendue

comme une lionne; on voulait surtout l'amener vivante au fils de

Frédégonde. Dans la lutte brutale et acharnée du connétable Herpon et de

ses hommes contre Brunehaut, on lui avait donné des coups de poing, des

coups de pied; on lui avait meurtri les bras, les épaules, le sein, le

visage; un de ses yeux portait encore l'empreinte d'une atteinte

violente; les paupières et une partie de la joue disparaissaient sous

une large contusion noirâtre; sa lèvre supérieure, fendue et gonflée,

par suite d'un coup qui lui avait cassé deux dents, était couverte de

sang desséché; cependant, telle était l'énergie sauvage de cette

créature, que son front restait altier, son regard étincelant d'un

orgueil farouche... Chargée de liens, meurtrie, déguenillée, couverte de

poussière, de boue, Brunehaut semblait encore redoutable: cris, huées,

menaces, rien, durant cette longue route, n'avait pu ébranler cette âme

inflexible...

Bientôt Clotaire II, sortant du village dans sa hâte de jouir de la vue

de sa victime, accourut à sa rencontre, accompagné de Warnachaire;

d'autres seigneurs de Bourgogne et d'Austrasie, qui avaient pris parti

pour Clotaire, l'accompagnaient; c'étaient les duks Pépin, Arnolf,

Alethée, Eudelan, Roccon, Sigowald, l'évêque de Troyes, et d'autres

encore. Le connétable Herpon, à la vue du roi, voulut se rapprocher de

lui; il fit un signe aux deux cavaliers qui conduisaient la monture de

Brunehaut, et partit au galop; les deux guerriers, se guidant sur son

allure, emmenèrent la vieille reine; celle-ci, non garrottée, se fût

tenue en selle comme une _amazone_; mais gênée par les liens qui

l'assujettissaient, elle ne pouvait suivre avec souplesse les mouvements

de sa monture, de sorte que le galop de sa haquenée imprimait au corps

de Brunehaut des soubresauts ridicules. La foule et les guerriers de

l'escorte, la suivant en courant, l'accablèrent de railleries et de

huées. Enfin, le connétable Herpon rejoignit le roi, sauta à bas de son

cheval, et dit à ses hommes en leur montrant la reine:--Mettez-la par

terre... laissez-lui seulement les mains attachées derrière le dos.

Les cavaliers obéirent, et dénouèrent les cordes qui garrottaient la

reine sur sa selle; mais la rude pression des liens avait tellement

endolori ses jambes, que, ne pouvant se tenir debout, elle tomba d'abord

sur ses genoux. Craignant que l'on n'attribuât sa chute à la faiblesse

ou à la crainte, elle s'écria:--J'ai les membres engourdis, sans cela je

resterais debout... Brunehaut ne s'agenouille pas!...

Les guerriers franks ayant relevé la reine, la soutinrent. Sa haquenée

de prédilection, qu'elle montait le jour de la bataille, et dont elle

venait de descendre, allongea sa tête intelligente et lécha doucement

les mains de la reine attachées derrière son dos... Pour la première

fois, et pendant un moment, les traits de Brunehaut exprimèrent autre

chose qu'un orgueil farouche ou une rage concentrée; elle tourna comme

elle put la tête par-dessus son épaule et dit à sa haquenée d'une voix

presque attendrie:--Pauvre animal! tu as tâché de me sauver par la

rapidité de ta course... tes forces ont trahi ton courage; maintenant tu

me dis adieu à ta manière... Toi seul tu n'éprouves pas de haine contre

Brunehaut; mais Brunehaut est fière d'être haïe par tous... car elle est

redoutée par tous...

Clotaire II s'approcha lentement de la vieille reine. Un cercle immense,

composé des seigneurs franks, des guerriers de l'armée et de la foule

qui l'avait suivie, se forma autour du fils de Frédégonde et de sa

mortelle ennemie. La vue de ce roi, la volonté de ne pas défaillir

devant lui, donnèrent à Brunehaut une énergie, une force surhumaines.

Elle s'écria d'un air farouche en s'adressant aux guerriers qui la

soutenaient par-dessous les bras:--Arrière! je saurai me tenir

debout!...

Elle se tint debout en effet, et fit deux pas à l'encontre du roi, comme

pour lui prouver qu'elle ne ressentait ni faiblesse ni crainte. Clotaire

et Brunehaut se trouvèrent ainsi tous deux face à face au milieu du

cercle qui se rétrécit de plus en plus. Un grand silence se fit dans

cette foule; toutes les respirations étaient suspendues, on attendait

avec anxiété le résultat de cette terrible entrevue. Le fils de

Frédégonde, les deux bras croisés sur sa poitrine palpitante d'un

triomphe farouche, contemplait silencieusement sa victime. Celle-ci, le

front superbe, le regard intrépide, dit de sa voix mordante, sonore, qui

retentit au loin:

--Et d'abord, bonjour, duk Warnachaire, lâche soldat... toi qui as

commandé à mon armée de fuir sans combattre; ton infâme trahison m'a

perdue... Gloire à toi! tu as vaincu mes soupçons, tu m'as livrée à mon

ennemi... me voici donc moi, moi, fille, femme, mère de rois... me voici

garrottée, me voici la figure meurtrie de coups de poing que l'on m'a

donnés... me voici souillée de fumier, de boue et d'ordures que les

populations m'ont jetés sur la route... Triomphe, fils de Frédégonde!

triomphe, jeune homme! depuis deux jours le peuple couvre de huées, de

mépris et de fange, non-seulement moi, mais en ma personne la royauté

franque! la tienne, celle de ta race! Triomphe! la royauté ne se

relèvera pas du coup que tu m'as porté!

--Glorieux roi!--dit tout bas l'évêque de Troyes à Clotaire II,--si vous

m'en croyez, vous ne laisserez point parler cette femme diabolique; sa

langue est plus venimeuse que celle d'un aspic...

--Non, non; je veux d'abord la torturer dans son orgueil, je veux la

rendre l'horreur et la risée de cette populace!

Pendant ces quelques mots, échangés entre le prélat et le roi, Brunehaut

avait continué d'une voix de plus en plus retentissante en se tournant

vers la foule des guerriers:

--Et le peuple stupide! le peuple hébété nous respecte... nous craint,

nous autres de race royale, qui nous traitons si royalement entre

nous... C'est pourtant une face royale et couronnée que ma figure

meurtrie à coups de poing, comme celle d'une vile esclave! Tenez,

guerriers, la mère de votre roi que voilà, devait me ressembler

lorsqu'elle avait été battue par quelque goujat, son amant! vous savez,

Frédégonde... cette infâme créature, prostituée à tous les valets du

palais de Chilpérik, avant d'être la concubine, puis l'épouse de ce

glorieux roi, lorsqu'il eut, de ses propres mains, étranglé ma soeur

Galeswinthe!...

--Oses-tu parler de prostitution, vieille louve blanchie dans la

débauche!--s'écria Clotaire d'une voix non moins retentissante que celle

de Brunehaut,--toi qui, rebutante et ridée, ne pouvais avoir d'amants

qu'en les payant avec les fonctions du palais...

--Et ta mère Frédégonde! la chaste femme!... avec sa cour de jeunes

pages qui, tout chauds de ses baisers lubriques, ont poignardé mon mari

Sigebert et mon fils Childebert!...

--Et toi, vieille chienne altérée de carnage! tu irais dans ta soif de

meurtre lécher le sang corrompu des charniers!... N'as-tu pas fait

égorger _Lupence_, évêque de Saint-Privat, par le comte Gabale, un de

tes amants!...

--Que veux-tu... je suis un monstre, moi! un monstre couronné! c'est

tout dire, entendez-vous, guerriers? apprenez en un jour à juger vos

rois! Mais, écoute, Clotaire; évêque pour évêque, ta mère Frédégonde

n'a-t-elle pas fait poignarder Prétextat dans sa basilique de Rouen,

parce que, après le meurtre de mon mari, Prétextat m'avait mariée à

_Mérovée_, ton frère...

--Si mon frère t'a épousée, c'est grâce à tes maléfices, abominable

sorcière! car après avoir abusé de sa jeunesse, tu as poussé Mérovée au

parricide... tu l'as armé contre son père, qui était aussi le mien.

--Quel tendre père! Écoutez, guerriers, et admirez la paternité de vos

rois. Ce Chilpérik, non content de faire égorger son fils Mérovée à

Noisy, a livré au poignard ou au poison de Frédégonde tous les enfants

qu'il avait eus de ses autres femmes!...

--Te tairas-tu!--s'écria Clotaire grinçant les dents de rage.--Tu mens,

monstre! tu mens!...

--Seigneur roi, que ne m'avez-vous écouté?--dit à demi-voix l'évêque de

Troyes.--Cette femme est un véritable basilic!...

--Il restait à ton père Chilpérik, parmi ses épouses répudiées, une

seule femme vivante, Audowère,--reprit Brunehaut;--Audowère avait deux

enfants, Clodwig et Basine: la mère est étranglée, le fils poignardé, la

fille, livrée aux pages de Frédégonde qui la violent sous ses yeux à

elle[C]... l'auteur de ces meurtres!... Hein! vaillants guerriers! ces

reines! comme elles sont raffinées dans leurs sanglantes débauches!...

--Et toi!--s'écria Clotaire II, ne voulant pas laisser sans réplique ces

effroyables accusations contre la mémoire de sa mère,--et toi, infâme

entremetteuse! qui mets des concubines dans le lit de tes petits-fils

pour les énerver et régner à leur place; toi qui fais égorger les

honnêtes gens que ces monstruosités révoltent: témoin Berthoald, maire

du palais de Bourgogne, poignardé par tes ordres; l'évêque Didier,

écrasé à coups de pierre aux bords de la Chalaronne.

--C'est vrai... je ne recule devant aucune monstruosité, moi. J'aime à

voir torturer mes ennemis: je suis de bon sang royal... comme ton père.

Jugez-en, guerriers. Chilpérik, après avoir fait assassiner mon mari,

s'empare de mon parent Sigila et lui fait brûler les jointures des

membres avec des fers ardents, arracher les narines et les yeux,

enfoncer des fers entre les ongles, après quoi on coupe à la victime les

mains, les bras, les jambes et les cuisses... Hein! ces rois, quels fins

bourreaux de naissance!...

--Warnachaire,--dit Clotaire II, rugissant de fureur,--rappelle-toi ces

supplices; n'oublie rien... ils trouveront leur place.--Puis s'adressant

à Brunehaut:--Et toi, n'as-tu pas rougi tes mains du sang de ton

petit-fils Theudebert, après la bataille de Tolbiac? Son fils, un enfant

de cinq ans, n'a-t-il pas eu, par tes ordres, la tête brisée sur une

pierre?...

--C'est vrai. Mais, réponds, toi qui avais mes petits-fils en ton

pouvoir, réponds, quel est ce sang tout frais dont ta robe est rougie?

c'est le sang innocent de trois enfants, dont tu viens d'usurper les

royaumes! Voilà comme nous agissons, nous autres de race royale. Nous

voulons régner à la place de nos enfants, nous les énervons; des

héritiers nous gênent, nous les tuons; des parents nous gênent, nous les

tuons; notre époux nous gêné, nous le tuons. Ton père Chilpérik gênait

ta mère Frédégonde dans ses crapuleuses débauches, elle le fait

poignarder!

--C'est toi, monstre, qui as fait assassiner mon père!

--Tu veux rire... c'est ta mère...

--C'est toi, bête féroce!...

--C'est ta mère... Tu ne me crois pas? Tiens, interroge Landri, que je

vois là derrière toi, Landri, un de tes fidèles, et l'un des anciens

amants de ta mère, il te le dira comme moi, qu'elle a fait poignarder

ton père!

--C'est l'enfer que cette femme!--s'écria Clotaire.--Qu'on l'entraîne!

qu'on la bâillonne!...

--Ô mes chers fils en Christ!--s'écria l'évêque de Troyes, afin de

couvrir la voix haletante de Brunehaut,--comment pourriez-vous croire

les paroles de cette femme exécrable, qui accuse de forfaits inouïs,

impossibles, la vénérable famille de notre glorieux roi Clotaire...

--Guerriers, écoutez-moi!--s'écria Brunehaut.--Je vais mourir... mais je

veux...

--Tais-toi, démon! Belzébuth femelle!...--reprit l'évêque de Troyes

d'une voix tonnante. Puis il dit tout bas à Clotaire:--Glorieux roi!

faites-la donc bâillonner... Il est temps, plus que temps...

Deux leudes, qui sur le premier ordre de Clotaire s'étaient mis en quête

d'une écharpe, la mirent sur la bouche de Brunehaut et la nouèrent

derrière sa tête.

--Oh! monstre sorti de l'enfer!--lui dit alors l'évêque de Troyes,--si

cette glorieuse race de rois franks, à qui le Seigneur a octroyé la

possession de la Gaule en récompense de leur foi catholique et de leur

soumission à l'Église; si ces rois avaient commis les crimes dont tu as

l'audace de les accuser par tes impostures diaboliques, seraient-ils,

comme le prouve le visible appui que Dieu leur prête en terrassant leurs

ennemis, seraient-ils les fils chéris de notre sainte Église? Est-ce que

nous, les pères en Christ du peuple des Gaules, nous lui ordonnerions

l'obéissance, la résignation devant ses maîtres, s'ils n'étaient pas les

élus du Seigneur? Va, rechercheuse de maléfices! tu es l'effroi du

monde; il te revomit en enfer d'où tu es sortie. Retournes-y, monstre,

qui t'es faite l'entremetteuse de tes petits-enfants pour les énerver.

Dites, ô mes frères en Christ! qui de vous ne frémira d'épouvante à la

pensée de ce crime inouï, dont ce monstre, vous l'avez entendu, s'est

glorifié?...

L'évêque toucha le but... Ce crime, le plus exécrable de tous ceux de

cette reine infâme, révoltait si profondément la nature humaine, que les

âmes les plus grossières s'émurent d'horreur, et un seul cri vengeur

sortit de la foule:--À mort, le monstre! qu'il périsse dans les

supplices!...

* * * * *

Trois jours se sont passés depuis que Brunehaut est tombée au pouvoir de

Clotaire II, le soleil de midi commence à décliner. Un homme à longue

barbe blanche, vêtu d'un froc brun à capuchon, et monté sur une mule,

suit la route par laquelle Brunehaut, accompagnée de son escorte et de

la foule, est arrivée au village. Cet homme est Loysik; il a échappé à

la mort que lui destinait Brunehaut, oublié par cette reine lorsqu'elle

fut obligée de quitter précipitamment Châlons pour marcher à la tête de

son armée à la rencontre de Clotaire II; un des jeunes frères de la

communauté accompagne à pied le vieux moine et guide sa mule par la

bride. Venant à la rencontre du moine, un guerrier, armé de toutes

pièces, gravissait au pas de son cheval la route ardue que Loysik

descendait au pas de sa mule. Lorsque ce Frank fut à quelques pas du

vieillard, celui-ci lui dit:--Vous êtes de la suite du roi Clotaire?

--Oui, saint patron.

--Est-il encore dans le village de Ryonne?

--Jusqu'à ce soir... Je vais faire préparer ses logements sur la route.

--Le duk Roccon n'est-il pas parmi les seigneurs qui accompagnent le

roi?

--Oui... Tu le connais?

--Je le connais... la reine Brunehaut a été, dit-on, menée prisonnière

au roi Clotaire, qui s'est aussi emparé de ses petits-fils.

--C'est une vieille nouvelle... D'où viens-tu donc?

--Je viens de Châlons, où j'ai appris ces choses par des gens arrivant

de l'armée... Qu'est-ce que le roi a fait de sa prisonnière et des

enfants?

--Mon cheval a besoin de souffler, après la rude montée de cette côte...

Je peux te répondre, saint patron, d'autant mieux qu'il est, dit-on,

d'un bon présage d'avoir rencontré un prêtre au commencement de sa

route.

--Réponds-moi, je te prie; qu'a-t-on fait de Brunehaut et de ses quatre

petits-fils?

--D'abord, il n'y a eu que trois enfants de pris sur les bords de la

Saône; le quatrième, Childebert, n'a pu être retrouvé... A-t-il été tué

dans la mêlée? s'est-il échappé? on l'ignore...

--Et les trois autres?

--L'aîné et le second ont été tués...

--Dans la bataille?

--Non, non... ils ont été tués dans le village... là-bas... Le roi les a

fait périr sous ses yeux, afin d'être certain de leur mort, ne voulant

pas que ces enfants reviennent un jour revendiquer leur royaume...

Pourtant on dit que le roi a fait grâce au plus petit des trois... M'est

avis qu'il a tort; car... Mais qu'as-tu, saint patron? tu frissonnes...

C'est le froid du matin, sans doute?

--C'est le froid du matin... et la reine Brunehaut?

--Elle est arrivée ici avec une fière escorte! un véritable triomphe! du

fumier pour encens et des injures pour hosannah.

--On m'a dit cela sur la route; mais la reine, à son arrivée dans le

village, a été mise à mort, sans doute?

--Non; elle est encore en vie.

--S'il l'a gardée prisonnière pendant trois jours, Clotaire a donc eu

pitié d'elle?

--Clotaire... pitié de Brunehaut? Il faut, en effet, bon patron, que tu

viennes de loin pour parler de la sorte... Écoute bien ceci... Il y a

trois jours Brunehaut a été conduite dans ce village que tu vois là-bas;

on l'a amenée dans la maison où ont été tués ses petits-fils: deux

bourreaux fort experts et quatre aides, munis de toutes sortes

d'ustensiles, se sont enfermés avec la vieille reine, il y a de cela

trois jours, et elle n'est pas encore morte[D]. Je dois ajouter qu'on

lui laissait la nuit pour se reposer. De plus, comme elle avait

entrepris de se laisser mourir de faim, on lui entonnait de force,

tantôt du vin épicé, tantôt de la farine détrempée de lait, ce qui la

soutenait suffisamment... Mais, saint patron, voilà que tu frissonnes

encore.

--C'est toujours le froid du matin... Et à cette torture de trois jours,

Clotaire assistait?

--Je vais te dire... La porte de la maison de torture était fermée à

tous et gardée; mais il y avait une petite fenêtre donnant dans

l'intérieur de la maison: c'est par là que le roi, les duks, l'évêque et

quelques leudes favoris allaient regarder chacun à son tour. Clotaire,

lui, en connaisseur, n'allait jamais regarder au dedans lorsque

Brunehaut criait, car elle criait parfois à être entendue d'un bout du

village à l'autre; mais dès qu'elle ne faisait plus que gémir, il allait

jeter un coup d'oeil par la fenêtre, car il paraît que les moments où

l'on gémit sont plus terribles que ceux-là où l'on crie. C'est

d'ailleurs une vraie fête dans le village; Clotaire, en roi généreux, a

permis à bon nombre de gens qui ont suivi Brunehaut jusqu'ici d'y rester

jusqu'à la fin; il leur a fait distribuer des vivres... Ah! patron! il

faut les entendre, chaque fois que les cris de la reine arrivent jusqu'à

eux, ils y répondent par des huées... Mais mon cheval a soufflé...

Adieu, bon patron; je te conseille de te hâter, si tu es curieux

d'assister à un spectacle que tu n'as jamais vu et que tu ne verras

jamais... On parle de choses extraordinaires pour la fin des tortures;

le roi a fait revenir de dix lieues d'ici un des chameaux qui portaient

ses bagages. Que va-t-on faire de ce chameau? c'est encore un secret;

mais tu le sauras si tu te hâtes. Adieu, donne-moi ta bénédiction.

--Je souhaite que ton voyage soit heureux.

Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 4 / 26 段