peuple comme vous l'écrasiez vous-même, c'est le droit qu'ils vous
disputent; oui, après l'explosion de sa colère, ce malheureux peuple
reprendra son joug avec docilité... car les temps, hélas! ne sont pas
encore venus! Mais qu'importe! Cette révolte au coeur de votre royaume
en ce moment où votre implacable ennemi menace vos frontières, en ce
moment où la trahison vous enveloppe... cette révolte serait aujourd'hui
votre perte... et vous livrerait vous, vos royaumes, au fils de
Frédégonde!
À ce nom Brunehaut tressaillit de fureur... Puis, le front penché, le
regard fixe, elle parut plus attentive encore aux paroles de Loysik, qui
continua avec un amer dédain:
--La voilà donc cette reine si fameuse par l'effrayante audace de sa
politique! Pour assurer son empire elle a commis des crimes qui feront
un jour douter de la vérité de l'histoire... Et elle va risquer ses
royaumes, sa vie, par haine d'une poignée d'hommes inoffensifs!
L'avaient-ils donc outragée? Non, ils lui étaient inconnus jusqu'ici;
son attention a été attirée sur eux par la cupidité d'un évêque envieux
de posséder leurs biens. Mais ces hommes qu'elle veut réduire à
l'héroïsme du désespoir! ces hommes, si elle les épargnait, seraient-ils
pour elle de dangereux ennemis? Non, ils ne demandent qu'à continuer de
vivre libres, paisibles, laborieux; s'ils peuvent devenir redoutables,
c'est par l'exemple de leur martyre... et cette femme n'a qu'une idée
fixe: leur martyre... Il peut provoquer des soulèvements dont elle sera
la première victime... Elle les brave... pourquoi? Pour se venger de ce
que la liberté de ces hommes a été garantie par un roi mort il y a un
demi-siècle... Oh! vertige du crime! avec quelle joie je te verrais
pousser cette femme aux abîmes, si le pied ne devait lui glisser dans le
sang de mes frères!
Brunehaut, après avoir écouté Loysik avec une attention profonde, garda
un moment le silence et reprit:--Moine... il est fâcheux que tu aies
l'âge des gens qui vont mourir... tu serais devenu mon conseiller le
plus écouté; je ne raille pas, je suivrai tes avis. Cette vallée sera
épargnée pour le présent... Tu dis vrai; en ce moment où la guerre
menace... où les grands n'attendent que l'occasion de se rebeller contre
moi, réduire les habitants de cette vallée au désespoir, au martyre,
serait de ma part une folie.
--Mon but est rempli; je ne vous demande pas de promesse au sujet du
monastère et des habitants de la vallée de Charolles, votre intérêt est
pour moi la meilleure garantie. Maintenant je voudrais une feuille de
parchemin pour écrire...
--À qui?
--À mon frère... et à mes moines... quelques lignes seulement; vous
pourrez les lire... Ce sont des adieux à ma famille; je désire aussi
prier les membres de ma communauté de laisser libres votre chambellan,
l'archidiacre et vos hommes de guerre; un de vos messagers portera ma
lettre.
--Il y a là sur cette table ce qu'il faut pour écrire. Assieds-toi...
Loysik s'assit et se mit à écrire avec sérénité; cependant sa joie était
si grande d'avoir heureusement réussi dans cette difficile occurrence,
que sa main vacillait un peu; Brunehaut l'observait, sombre et
silencieuse; elle lui dit:--Tu trembles... vieillard?
--C'est vrai, mais excusable; la satisfaction d'avoir épargné tant de
maux à mes frères m'émeut et ma main tremble.
--As-tu fini?
--Voici la lettre... Lisez.
Brunehaut lut, et reprit en roulant le parchemin:--Ces adieux sont
simples, dignes et touchants; je comprends de mieux en mieux la
puissante et dangereuse influence que tu exerces sur ces gens-là... Ils
sont le bras, tu es la tête. Tout à l'heure ils ne seront plus qu'un
corps sans tête... et, après la guerre, je les réduirai plus facilement.
Tu n'as rien à me demander?
--Rien... sinon de hâter mon supplice.
--Je serai généreuse; ton inébranlable fermeté me plaît; je te fais
grâce de la torture, et te laisse le choix de ta mort...
--Faites-moi simplement couper la gorge...
--De quelle manière?
--Avec un rasoir; j'indiquerai le bon endroit à l'ami Pog; je suis assez
chirurgien pour renseigner votre bourreau.
--Tu seras content... Allons, cherche bien, moine... Tu n'as rien de
plus à me demander?
--Si,--répondit Loysik en se dirigeant lentement vers la console
d'ivoire où était le médaillier,--je voudrais emporter cette grande
médaille de bronze; je la garderais seulement pendant le peu de temps
qui me reste à vivre... Il me serait doux de mourir les yeux attachés
sur cette glorieuse effigie.
--Quoi! cette médaille à laquelle en entrant ici tu as adressé je ne
sais quelle invocation, qui m'a fait te prendre pour un fou? Voyons-la
donc, cette médaille... Ce sont de ces choses antiques que l'on a par
curiosité. Vraiment... cette femme est belle et fière sous son casque de
guerrière... Qu'y a-t-il de gravé au-dessous: _Victoria, empereur_. Une
femme empereur? Qu'est-ce à dire?
--Ce titre souverain lui fut décerné après sa mort...
--C'était tard... Et pendant sa vie, que faisait-elle donc?
--Elle aimait son fils...
--Ah! elle avait un fils? Elle était sans doute de race royale?
--Elle était de race plébéienne.
--Mais sa vie... quelle fut sa vie?
--Simple... austère, illustre! Sa grande âme se lisait dans ses traits,
d'une sérénité grave... Figure auguste que le bronze a reproduite pour
la postérité.
--Moine... assez sur sa figure... Quelle fut sa vie?...
--Sa vie fut celle d'une chaste épouse... d'une mère sublime... d'une
vaillante Gauloise. Elle ne quittait sa modeste demeure que pour suivre
son fils à la guerre ou aux camps. Les soldats l'adoraient; ils
l'appelaient leur mère. Elle élevait virilement son fils dans le saint
amour de la patrie, et lui donnait l'exemple des plus hautes vertus. Son
ambition...
--Cette femme austère était ambitieuse!
--Autant qu'une mère peut l'être pour son fils; elle avait l'ambition de
faire de ce fils un grand citoyen, l'ardent désir de le rendre digne
d'être un jour élu chef de la Gaule par le peuple et par l'armée.
--Élevé par une mère... si incomparable, il fut élu?
--Citoyens et soldats l'acclamèrent d'une seule voix. En le choisissant,
ils glorifiaient encore Victoria... Victoria, sa mâle éducatrice! Ces
qualités brillantes qu'ils honoraient en lui, c'était son oeuvre à elle!
L'élection du fils consacrait l'influence souveraine de la mère... Oh!
véritablement souveraine par le courage, le génie, la bonté. Alors
commença pour le pays une ère de gloire et de prospérité.
S'affranchissant du joug de Rome, la Gaule libre, forte, refoula les
Franks hors de ses frontières, et jouit enfin des bienfaits de la paix!
Aussi d'un bout à l'autre du territoire un nom était idolâtré! Ce nom!
le premier que les mères apprenaient à leurs enfants, après celui de
Dieu... Ce nom si populaire, ce nom entouré de tant de vénération, de
tant d'amour, c'était celui de Victoria!
--Enfin, moine... cette femme... que dis-je? cette divinité régnait pour
son fils!
--Oui... comme la vertu règne sur le monde! Invisible aux yeux, c'est
aux coeurs qu'elle se révèle; Victoria la Grande, aussi modeste dans ses
goûts que la plus obscure matrone, fuyait l'éclat et les honneurs.
Retirée dans son humble maison de Trèves ou de Mayence, elle jouissait
de la gloire de son fils, de la prospérité de la Gaule... Mais pour
régner en reine... non... non... elle méprisait trop les royautés.
--Et la cause de ce dédain superbe!
--Victoria disait sagement que le pouvoir royal héréditaire se
transmettant avec la possession des peuples comme un domaine avec ses
esclaves est une usurpation monstrueuse. Victoria disait encore que ce
pouvoir presque sans bornes finit tôt ou tard par dépraver les meilleurs
naturels et par rendre les méchants l'exécration du monde... Fidèle à
ses principes, elle refusa de rendre le pouvoir héréditaire pour son
petit-fils!
--Il eût été dommage qu'une si glorieuse race s'éteignît... Ah! elle
avait un petit-fils.
--Oui, comme vous... Victoria était aïeule...
Et Loysik regarda fixement la reine. Dans la manière dont le vieux moine
accentua ces mots adressés à Brunehaut:--_Comme vous, Victoria était
aïeule_ il y avait quelque chose de si souverainement écrasant! une
condamnation si flétrissante des épouvantables moyens employés par ce
monstre pour dépraver, énerver, tuer moralement ses petits-fils dont
elle était forcée de respecter la vie pour régner en leur nom... que
Brunehaut, livide de rage, mais se contenant toujours, de crainte de
laisser voir les blessures saignantes de son orgueil infernal, ne put
soutenir le regard du vieillard et baissa les yeux devant lui. Loysik
poursuivit:
--Oui, Victoria était aïeule, et tout en régnant sur la Gaule par son
génie, dont le renom s'étendait jusqu'aux nations voisines, Victoria la
Grande filait sa quenouille auprès du berceau de son petit-fils; elle
veillait sur lui comme elle avait veillé sur le père de cet enfant, avec
une mâle sollicitude; son espoir était de faire de lui un bon citoyen,
un brave soldat; cet espoir fut détruit, une trame épouvantable
enveloppa le fils et le petit-fils de cette femme auguste; ils périrent
dans un soulèvement populaire.
--Ha! ha!--s'écria Brunehaut avec un éclat de rire sardonique et joyeux,
comme si sa haine contre l'héroïne gauloise eût été assouvie.--Elle a dû
bien souffrir... Telle est donc, moine, la justice de Dieu!
--Telle est la justice de Dieu... car ce crime permit à Victoria de
léguer à l'admiration des siècles un noble exemple d'abnégation et de
patriotisme! Après la mort de son fils et de son petit-fils, Victoria,
suppliée par le peuple, par l'armée, par le sénat, de gouverner la
Gaule... refusa. Oui,--ajouta Loysik, répondant à un geste de surprise
échappé à Brunehaut, ce monstre qui pour régner avait dépassé les
limites des crimes connus,--oui, Victoria refusa par deux fois; elle
désigna ceux qu'elle croyait les plus dignes d'être élus chefs du pays,
leur offrant le tout-puissant appui de sa popularité, les conseils de sa
haute sagesse, pour le bien de l'État; il en fut ainsi; Victoria
continua de vivre modestement dans la retraite, et tant que dura sa vie
la Gaule vécut grande et prospère. Victoria mourut...
--Enfin... elles meurent ces héroïnes... Continue, maître.
--La mort de Victoria couronnait une série de crimes dont son fils et
son petit-fils avaient été victimes... Cette femme illustre mourut par
le poison.
--Ha! ha!--s'écria Brunehaut avec un nouvel éclat de rire
sardonique...--Moine... moine... tu vois... toujours la justice de
Dieu!...
--Toujours la justice de Dieu... car la mort des plus grands génies qui
aient illustré le monde n'a jamais été pleurée comme fut pleurée la mort
de Victoria! On eût dit les funérailles de la Gaule! Dans les plus
grandes cités, dans les plus obscurs villages, les larmes coulaient
partout. Partout on entendait ces mots entrecoupés de sanglots: Nous
avons perdu notre mère... Les soldats, ces rudes guerriers des légions
du Rhin, bronzés par cent batailles, les soldats pleuraient avec les
enfants... C'était un deuil universel, imposant comme la mort. À
Mayence, où Victoria mourut, ce fut un spectacle de douleur sublime!
--Assez, moine...--murmura Brunehaut les dents serrées de rage,--oh!
assez...
--Ce fut, disais-je, un spectacle de douleur sublime; Victoria, couchée
sur un lit d'ivoire recouvert de drap d'or, fut exposée pendant huit
jours; hommes, femmes, enfants, l'armée, le sénat, encombraient les
abords de son humble maison; chacun venait une dernière fois contempler
dans un pieux recueillement les traits augustes de celle qui fut la
gloire la plus chérie, la plus admirée de la Gaule...
--Moine...--s'écria Brunehaut en saisissant le bras du vieillard et
voulant l'entraîner avec elle,--les bourreaux attendent... Viens...
viens... Oh! je serai là...
Loysik n'employa qu'une force d'inertie pour résister à la reine, resta
immobile, et continua d'une voix calme et solennelle:
--Les restes de Victoria la Grande, portés sur le bûcher, disparurent
dans une flamme pure, brillante, radieuse comme sa vie; enfin, pour
honorer son génie viril à travers les âges, le peuple des Gaules,
lorsqu'il eut perdu sa mère, lui décerna ce titre souverain que toujours
elle avait refusé, par une modestie sublime; oui, il y a plus de quatre
siècles, ce bronze fut frappé à l'immortelle effigie de _Victoria,
empereur_!
En disant ces derniers mots, Loysik avait pris la médaille entre ses
mains. Brunehaut, dont la rage était arrivée à son paroxysme, arracha
l'auguste image des mains du vieillard, la jeta sur le sol, et foula ce
bronze sous ses pieds avec une fureur aveugle.
--Oh! Victoria... Victoria!--s'écria Loysik, la figure rayonnante
d'enthousiasme,--ô femme empereur! héroïne des Gaules! je peux mourir!
ta vie aura été pour Brunehaut le châtiment de ses crimes;--et se
tournant vers la reine toujours possédée de son vertige
frénétique:--Va... ainsi que ce bronze que tu foules aux pieds, elle
défie ta rage impuissante, la gloire immortelle de Victoria la Grande!
Soudain Warnachaire entra dans la salle en s'écriant:
--Madame... madame... désastreuse nouvelle... Un second messager arrive
à l'instant de l'armée... Clotaire II, par une manoeuvre habile, a
enveloppé nos tribus germaines; l'espoir d'un prompt pillage les a
réunies à ses troupes; il s'avance à marches forcées sur Châlons. Votre
présence et celle des jeunes princes au milieu de l'armée est
indispensable en un moment si grave. Je viens de donner les ordres
nécessaires pour votre prompt départ. Venez, madame, venez; il s'agit du
salut de vos états, de votre vie peut-être... Car, vous le savez, le
fils de Frédégonde est implacable...
Brunehaut, frappée de stupeur à cette brusque nouvelle, resta d'abord
pétrifiée... tenant encore son pied sur la médaille de Victoria; puis ce
premier saisissement passé, elle s'écria d'une voix retentissante comme
le rugissement d'une lionne en furie.
--À moi, mes leudes! un cheval... un cheval... Brunehaut se fera tuer à
la tête de son armée! ou le fils de Frédégonde trouvera la mort en
Bourgogne. Qu'on amène les princes... et, à cheval! à cheval!...
CHAPITRE III.
Camp de Clotaire II.--Le village de Ryonne.--Sigebert, Corbe et
Mérovée, petits-fils de Brunehaut.--Entretien d'un roi et d'une
reine.--Trois jours de supplice.--Loysik.--Entrevue.--Le
chameau et le cheval indompté.--Le bûcher.--La charte de
l'évêque de Châlons.--Fête dans la vallée de Charolles.
Le village de Ryonne, situé sur les bords de la petite rivière de la
Vigenne, est éloigné d'environ trois jours de marche de Châlons. Autour
de ce village sont campées une partie des troupes de Clotaire II, fils
de Frédégonde. La tente de ce roi a été dressée sous des arbres plantés
au milieu du village. Le soleil vient de se lever; on voit, non loin de
ce royal abri, une masure un peu plus grande et moins délabrée que les
autres; sa porte fermée est gardée par deux guerriers franks; une seule
petite fenêtre donne jour dans l'intérieur de cette masure; de temps en
temps l'un des guerriers postés au dehors, écoute ou regarde par cette
fenêtre; un coffre vermoulu, deux ou trois escabeaux, quelques
ustensiles de ménage, une sorte de caisse remplie de bruyères
desséchées; tel est l'ameublement de la hutte; sur le lit de bruyères
sont trois enfants vêtus de leurs habits de soie brodés d'or ou
d'argent. Quels sont ces enfants si magnifiquement habillés et couchés
comme des fils d'esclaves sur ce grabat? Ce sont les fils de Thierry,
défunt roi de Bourgogne, ce sont les arrière-petits de la reine
Brunehaut; ces enfants dorment tous trois enlacés. Sigebert, l'aîné, est
couché au milieu de ses deux frères; appuyée sur sa poitrine est la tête
de Mérovée, le plus jeune; Corbe, le second, a un bras passé autour du
cou de Sigebert. Les traits de ces petits princes, plongés dans un
sommeil profond, sont à demi cachés par leurs longs cheveux, symbole de
race royale; ils semblent paisibles, presque souriants; la douce figure
de l'aîné surtout a une expression d'angélique sérénité... Le soleil
montant de plus en plus à l'horizon darda bientôt en plein ses vifs
rayons sur le groupe des enfants endormis. Sigebert, éveillé le premier
par l'ardeur de cette vive lumière, passa ses mains blanches et fluettes
sur ses grands yeux encore demi-clos, les ouvrit, regarda autour de lui
d'un air surpris, se dressa presque sur son séant, puis, sans doute, se
souvenant de la triste réalité, il retomba sur son grabat; bientôt les
larmes inondèrent son pâle visage, et il appuya sa main sur ses lèvres
afin de comprimer ses sanglots convulsifs; le pauvre enfant craignait
d'éveiller ses frères; ils dormaient toujours, et, malgré le mouvement
de Sigebert, qui, en se dressant, avait un peu dérangé la tête du petit
Mérovée, son sommeil profond ne fut pas interrompu. Mais Corbe, à demi
éveillé par l'ardeur des rayons du soleil, se frotta les yeux et
murmura:--Crotechilde... je veux... mon lait et mes gâteaux... j'ai
faim...
--Corbe,--reprit Sigebert la figure baignée de pleurs et les lèvres
encore palpitantes,--mon frère... éveille-toi donc... Hélas! nous ne
sommes plus dans notre palais, à Châlons...
Corbe, à ces mots de son frère, s'étant éveillé tout à fait, répondit
avec un soupir:--C'est vrai... je me croyais encore dans notre palais...
--Nous n'y sommes plus, mon frère... pour notre malheur...
--Pourquoi dis-tu: Pour notre malheur? est-ce que nous ne sommes pas
fils de roi... nous?
--Pauvres fils de roi... car nous sommes en prison, et notre grand'mère,
où est-elle? et notre frère Childebert! où est-il?... Tous deux
peut-être sont aussi prisonniers.
--Et à qui la faute? À l'armée qui a trahi notre grand'mère,--s'écria
Corbe avec colère.--On le disait autour de nous... les troupes ont fui
sans combattre. Le duc Warnachaire... le chien qu'il est, avait préparé
cette trahison!
--Plus bas, Corbe... plus bas,--reprit Sigebert d'une voix étouffée,--tu
vas éveiller Mérovée... cher petit! je voudrais dormir comme lui, je ne
penserais à rien.
--Tu pleures toujours, toi, Sigebert... que veux-tu qu'on nous fasse?
--Ne sommes-nous pas entre les mains de l'ennemi de notre grand'mère?
--Ne crains rien, elle va venir nous délivrer avec une autre armée, et
elle tuera Clotaire... Tu n'as pas faim, toi?
--Non... oh! non!
--Le soleil est levé depuis longtemps; on va sans doute nous apporter à
manger. Ah! elle disait vrai, notre grand'mère: c'est fatigant et
ennuyeux la guerre, même quand on n'est pas prisonnier... Mais comme il
dort, ce Mérovée; éveille-le donc.
--Oh! mon frère, laissons-le dormir; il se croit peut-être, comme toi
tout à l'heure, dans notre palais de Châlons.
--Tant pis! nous sommes éveillés nous autres. Je ne veux plus qu'il
dorme, lui...
--Corbe... ce que tu dis là n'est pas d'un bon coeur.
--Sigebert! Sigebert! la porte s'ouvre... on nous apporte à manger.
La porte s'ouvrit en effet; quatre personnages entrèrent dans
l'intérieur de la masure; deux étaient vêtus de casaques de peaux de
bête, et l'un tenait à la main un paquet de cordes. Clotaire II et
Warnachaire accompagnaient ces deux hommes: le duk portait son armure de
bataille, le roi une longue robe de soie de couleur claire, bordée de
fourrure.
--Seigneur roi,--lui dit à demi-voix le duc Warnachaire,--vous ne voulez
décidément pas attendre le retour du connétable Herpon?...
--Qui sait s'il sera seulement de retour aujourd'hui?
--Songez qu'il a des chevaux frais, que ceux de Brunehaut sont épuisés
de fatigue. Il est impossible qu'il n'ait pas atteint la reine au pied
des montagnes du Jura, où elle n'aura pas osé s'aventurer. Le connétable
peut d'un moment à l'autre arriver avec elle.
--Warnachaire, j'ai hâte d'en finir; ce coup ne serait que peu sensible
à Brunehaut, pourquoi l'attendre? Cela doit être fait... Allons!...
Et le jeune roi ayant fait un signe aux deux hommes, ils s'approchèrent
des enfants. Le sommeil du premier âge est si profond, que le petit
Mérovée, de qui Sigebert avait doucement déposé la tête sur la bruyère,
continuait de dormir. Ses deux frères, interdits, effrayés surtout par
la figure sinistre des deux hommes portant des casaques de peau de bête,
se reculèrent jusqu'à l'extrémité de leur couche; là ils se serrèrent
l'un contre l'autre, tout tremblants et sans mot dire. Au signe de
Clotaire II, l'un des hommes, celui qui portait un paquet de cordes, le
déroula, et s'avança vers les petits princes, tandis que son compagnon
tirait de sa ceinture un couteau, large, long, droit et aigu comme celui
d'un boucher; il tâta légèrement du bout du doigt le fil de la lame
fraîchement aiguisée, tandis que le fils de Frédégonde lui disait:
--Et surtout, hâte-toi.
Le bourreau répondit au roi par un signe de la main qui semblait
signifier:--Soyez tranquille, j'irai vite.--L'autre homme s'était
approché des deux enfants livides et muets d'épouvante, tremblant si
fort que l'on entendait leurs dents se choquer; le bourreau mit sur
chacun d'eux sa large main, et dit sans retourner la tête.
--Roi... par qui commencer?... Le plus grand, le plus petit, ou celui
qui dort?
--Commence par l'aîné,--dit Clotaire II d'une voix sourde et
brève;--dépêchons, dépêchons...
Les deux enfants se rencognèrent dans l'angle du mur où était appuyé le
grabat, et s'enlacèrent étroitement dans les bras l'un de
l'autre.--Grâce!--criait Sigebert d'une voix plaintive et
étouffée,--grâce pour mon frère! grâce pour moi!
--Nous sommes fils de roi!--criait Corbe avec plus de colère encore que
d'épouvante.--Si vous nous faites du mal, ma grand'mère vous tuera
tous!...
À ce moment le petit Mérovée, enfin éveillé par le bruit, s'assit sur
son séant et regarda autour de lui avec surprise, mais sans terreur...
Cet enfant de six ans ne pouvait comprendre ce dont il s'agissait, et,
se frottant les yeux, il tournait de-ci, de-là, sa petite tête aux yeux
encore bouffis par le sommeil, regardant tour à tour les quatre nouveaux
venus et ses frères, comme pour leur demander ce que cela signifiait.
L'un des bourreaux, à ces mots du roi:--Commence par l'aîné,--s'était
emparé de Sigebert... La pauvre créature, plus morte que vive, ne fit
aucune résistance; il se laissa garrotter les pieds et les mains ainsi
que l'agneau se laisse garrotter par le boucher; il murmurait seulement
d'une voix dolente, en tâchant de tourner la tête vers Clotaire
II:--Seigneur roi! bon seigneur roi, ne nous faites pas mourir...
Pourquoi nous tuer? nous serons esclaves si vous voulez... Envoyez-nous
garder vos troupeaux bien loin d'ici; nous vous obéirons en tout;
seulement, grâce, bon seigneur roi! grâce de la vie pour mes petits
frères et pour moi!...
Clotaire II, digne petit-fils du tueur d'enfants, resta impassible aux
prières de sa victime, il dit seulement au bourreau:--Hâtons-nous...
Sigebert passa des mains de l'un des bourreaux dans celles de l'autre:
l'enfant avait les bras liés derrière le dos et les jambes aussi
attachées; sa défaillance l'empêchait de se tenir debout. Il tomba sur
ses deux genoux aux pieds de l'égorgeur... Celui-ci prit l'enfant par sa
longue chevelure, avança l'un de ses genoux, y appuya fortement la nuque
de l'enfant, de sorte que sa gorge bien tendue s'offrait à son couteau.
Sigebert murmurait cependant encore d'une voix étouffée, en jetant un
regard agonisant sur le maire du palais:--Warnachaire, vous qui
m'appeliez en voyage votre _cher enfant_, vous ne demandez pas ma
grâce...