--Oui, leur but atteint, votre perte accomplie, ces grands écraseront ce

peuple comme vous l'écrasiez vous-même, c'est le droit qu'ils vous

disputent; oui, après l'explosion de sa colère, ce malheureux peuple

reprendra son joug avec docilité... car les temps, hélas! ne sont pas

encore venus! Mais qu'importe! Cette révolte au coeur de votre royaume

en ce moment où votre implacable ennemi menace vos frontières, en ce

moment où la trahison vous enveloppe... cette révolte serait aujourd'hui

votre perte... et vous livrerait vous, vos royaumes, au fils de

Frédégonde!

À ce nom Brunehaut tressaillit de fureur... Puis, le front penché, le

regard fixe, elle parut plus attentive encore aux paroles de Loysik, qui

continua avec un amer dédain:

--La voilà donc cette reine si fameuse par l'effrayante audace de sa

politique! Pour assurer son empire elle a commis des crimes qui feront

un jour douter de la vérité de l'histoire... Et elle va risquer ses

royaumes, sa vie, par haine d'une poignée d'hommes inoffensifs!

L'avaient-ils donc outragée? Non, ils lui étaient inconnus jusqu'ici;

son attention a été attirée sur eux par la cupidité d'un évêque envieux

de posséder leurs biens. Mais ces hommes qu'elle veut réduire à

l'héroïsme du désespoir! ces hommes, si elle les épargnait, seraient-ils

pour elle de dangereux ennemis? Non, ils ne demandent qu'à continuer de

vivre libres, paisibles, laborieux; s'ils peuvent devenir redoutables,

c'est par l'exemple de leur martyre... et cette femme n'a qu'une idée

fixe: leur martyre... Il peut provoquer des soulèvements dont elle sera

la première victime... Elle les brave... pourquoi? Pour se venger de ce

que la liberté de ces hommes a été garantie par un roi mort il y a un

demi-siècle... Oh! vertige du crime! avec quelle joie je te verrais

pousser cette femme aux abîmes, si le pied ne devait lui glisser dans le

sang de mes frères!

Brunehaut, après avoir écouté Loysik avec une attention profonde, garda

un moment le silence et reprit:--Moine... il est fâcheux que tu aies

l'âge des gens qui vont mourir... tu serais devenu mon conseiller le

plus écouté; je ne raille pas, je suivrai tes avis. Cette vallée sera

épargnée pour le présent... Tu dis vrai; en ce moment où la guerre

menace... où les grands n'attendent que l'occasion de se rebeller contre

moi, réduire les habitants de cette vallée au désespoir, au martyre,

serait de ma part une folie.

--Mon but est rempli; je ne vous demande pas de promesse au sujet du

monastère et des habitants de la vallée de Charolles, votre intérêt est

pour moi la meilleure garantie. Maintenant je voudrais une feuille de

parchemin pour écrire...

--À qui?

--À mon frère... et à mes moines... quelques lignes seulement; vous

pourrez les lire... Ce sont des adieux à ma famille; je désire aussi

prier les membres de ma communauté de laisser libres votre chambellan,

l'archidiacre et vos hommes de guerre; un de vos messagers portera ma

lettre.

--Il y a là sur cette table ce qu'il faut pour écrire. Assieds-toi...

Loysik s'assit et se mit à écrire avec sérénité; cependant sa joie était

si grande d'avoir heureusement réussi dans cette difficile occurrence,

que sa main vacillait un peu; Brunehaut l'observait, sombre et

silencieuse; elle lui dit:--Tu trembles... vieillard?

--C'est vrai, mais excusable; la satisfaction d'avoir épargné tant de

maux à mes frères m'émeut et ma main tremble.

--As-tu fini?

--Voici la lettre... Lisez.

Brunehaut lut, et reprit en roulant le parchemin:--Ces adieux sont

simples, dignes et touchants; je comprends de mieux en mieux la

puissante et dangereuse influence que tu exerces sur ces gens-là... Ils

sont le bras, tu es la tête. Tout à l'heure ils ne seront plus qu'un

corps sans tête... et, après la guerre, je les réduirai plus facilement.

Tu n'as rien à me demander?

--Rien... sinon de hâter mon supplice.

--Je serai généreuse; ton inébranlable fermeté me plaît; je te fais

grâce de la torture, et te laisse le choix de ta mort...

--Faites-moi simplement couper la gorge...

--De quelle manière?

--Avec un rasoir; j'indiquerai le bon endroit à l'ami Pog; je suis assez

chirurgien pour renseigner votre bourreau.

--Tu seras content... Allons, cherche bien, moine... Tu n'as rien de

plus à me demander?

--Si,--répondit Loysik en se dirigeant lentement vers la console

d'ivoire où était le médaillier,--je voudrais emporter cette grande

médaille de bronze; je la garderais seulement pendant le peu de temps

qui me reste à vivre... Il me serait doux de mourir les yeux attachés

sur cette glorieuse effigie.

--Quoi! cette médaille à laquelle en entrant ici tu as adressé je ne

sais quelle invocation, qui m'a fait te prendre pour un fou? Voyons-la

donc, cette médaille... Ce sont de ces choses antiques que l'on a par

curiosité. Vraiment... cette femme est belle et fière sous son casque de

guerrière... Qu'y a-t-il de gravé au-dessous: _Victoria, empereur_. Une

femme empereur? Qu'est-ce à dire?

--Ce titre souverain lui fut décerné après sa mort...

--C'était tard... Et pendant sa vie, que faisait-elle donc?

--Elle aimait son fils...

--Ah! elle avait un fils? Elle était sans doute de race royale?

--Elle était de race plébéienne.

--Mais sa vie... quelle fut sa vie?

--Simple... austère, illustre! Sa grande âme se lisait dans ses traits,

d'une sérénité grave... Figure auguste que le bronze a reproduite pour

la postérité.

--Moine... assez sur sa figure... Quelle fut sa vie?...

--Sa vie fut celle d'une chaste épouse... d'une mère sublime... d'une

vaillante Gauloise. Elle ne quittait sa modeste demeure que pour suivre

son fils à la guerre ou aux camps. Les soldats l'adoraient; ils

l'appelaient leur mère. Elle élevait virilement son fils dans le saint

amour de la patrie, et lui donnait l'exemple des plus hautes vertus. Son

ambition...

--Cette femme austère était ambitieuse!

--Autant qu'une mère peut l'être pour son fils; elle avait l'ambition de

faire de ce fils un grand citoyen, l'ardent désir de le rendre digne

d'être un jour élu chef de la Gaule par le peuple et par l'armée.

--Élevé par une mère... si incomparable, il fut élu?

--Citoyens et soldats l'acclamèrent d'une seule voix. En le choisissant,

ils glorifiaient encore Victoria... Victoria, sa mâle éducatrice! Ces

qualités brillantes qu'ils honoraient en lui, c'était son oeuvre à elle!

L'élection du fils consacrait l'influence souveraine de la mère... Oh!

véritablement souveraine par le courage, le génie, la bonté. Alors

commença pour le pays une ère de gloire et de prospérité.

S'affranchissant du joug de Rome, la Gaule libre, forte, refoula les

Franks hors de ses frontières, et jouit enfin des bienfaits de la paix!

Aussi d'un bout à l'autre du territoire un nom était idolâtré! Ce nom!

le premier que les mères apprenaient à leurs enfants, après celui de

Dieu... Ce nom si populaire, ce nom entouré de tant de vénération, de

tant d'amour, c'était celui de Victoria!

--Enfin, moine... cette femme... que dis-je? cette divinité régnait pour

son fils!

--Oui... comme la vertu règne sur le monde! Invisible aux yeux, c'est

aux coeurs qu'elle se révèle; Victoria la Grande, aussi modeste dans ses

goûts que la plus obscure matrone, fuyait l'éclat et les honneurs.

Retirée dans son humble maison de Trèves ou de Mayence, elle jouissait

de la gloire de son fils, de la prospérité de la Gaule... Mais pour

régner en reine... non... non... elle méprisait trop les royautés.

--Et la cause de ce dédain superbe!

--Victoria disait sagement que le pouvoir royal héréditaire se

transmettant avec la possession des peuples comme un domaine avec ses

esclaves est une usurpation monstrueuse. Victoria disait encore que ce

pouvoir presque sans bornes finit tôt ou tard par dépraver les meilleurs

naturels et par rendre les méchants l'exécration du monde... Fidèle à

ses principes, elle refusa de rendre le pouvoir héréditaire pour son

petit-fils!

--Il eût été dommage qu'une si glorieuse race s'éteignît... Ah! elle

avait un petit-fils.

--Oui, comme vous... Victoria était aïeule...

Et Loysik regarda fixement la reine. Dans la manière dont le vieux moine

accentua ces mots adressés à Brunehaut:--_Comme vous, Victoria était

aïeule_ il y avait quelque chose de si souverainement écrasant! une

condamnation si flétrissante des épouvantables moyens employés par ce

monstre pour dépraver, énerver, tuer moralement ses petits-fils dont

elle était forcée de respecter la vie pour régner en leur nom... que

Brunehaut, livide de rage, mais se contenant toujours, de crainte de

laisser voir les blessures saignantes de son orgueil infernal, ne put

soutenir le regard du vieillard et baissa les yeux devant lui. Loysik

poursuivit:

--Oui, Victoria était aïeule, et tout en régnant sur la Gaule par son

génie, dont le renom s'étendait jusqu'aux nations voisines, Victoria la

Grande filait sa quenouille auprès du berceau de son petit-fils; elle

veillait sur lui comme elle avait veillé sur le père de cet enfant, avec

une mâle sollicitude; son espoir était de faire de lui un bon citoyen,

un brave soldat; cet espoir fut détruit, une trame épouvantable

enveloppa le fils et le petit-fils de cette femme auguste; ils périrent

dans un soulèvement populaire.

--Ha! ha!--s'écria Brunehaut avec un éclat de rire sardonique et joyeux,

comme si sa haine contre l'héroïne gauloise eût été assouvie.--Elle a dû

bien souffrir... Telle est donc, moine, la justice de Dieu!

--Telle est la justice de Dieu... car ce crime permit à Victoria de

léguer à l'admiration des siècles un noble exemple d'abnégation et de

patriotisme! Après la mort de son fils et de son petit-fils, Victoria,

suppliée par le peuple, par l'armée, par le sénat, de gouverner la

Gaule... refusa. Oui,--ajouta Loysik, répondant à un geste de surprise

échappé à Brunehaut, ce monstre qui pour régner avait dépassé les

limites des crimes connus,--oui, Victoria refusa par deux fois; elle

désigna ceux qu'elle croyait les plus dignes d'être élus chefs du pays,

leur offrant le tout-puissant appui de sa popularité, les conseils de sa

haute sagesse, pour le bien de l'État; il en fut ainsi; Victoria

continua de vivre modestement dans la retraite, et tant que dura sa vie

la Gaule vécut grande et prospère. Victoria mourut...

--Enfin... elles meurent ces héroïnes... Continue, maître.

--La mort de Victoria couronnait une série de crimes dont son fils et

son petit-fils avaient été victimes... Cette femme illustre mourut par

le poison.

--Ha! ha!--s'écria Brunehaut avec un nouvel éclat de rire

sardonique...--Moine... moine... tu vois... toujours la justice de

Dieu!...

--Toujours la justice de Dieu... car la mort des plus grands génies qui

aient illustré le monde n'a jamais été pleurée comme fut pleurée la mort

de Victoria! On eût dit les funérailles de la Gaule! Dans les plus

grandes cités, dans les plus obscurs villages, les larmes coulaient

partout. Partout on entendait ces mots entrecoupés de sanglots: Nous

avons perdu notre mère... Les soldats, ces rudes guerriers des légions

du Rhin, bronzés par cent batailles, les soldats pleuraient avec les

enfants... C'était un deuil universel, imposant comme la mort. À

Mayence, où Victoria mourut, ce fut un spectacle de douleur sublime!

--Assez, moine...--murmura Brunehaut les dents serrées de rage,--oh!

assez...

--Ce fut, disais-je, un spectacle de douleur sublime; Victoria, couchée

sur un lit d'ivoire recouvert de drap d'or, fut exposée pendant huit

jours; hommes, femmes, enfants, l'armée, le sénat, encombraient les

abords de son humble maison; chacun venait une dernière fois contempler

dans un pieux recueillement les traits augustes de celle qui fut la

gloire la plus chérie, la plus admirée de la Gaule...

--Moine...--s'écria Brunehaut en saisissant le bras du vieillard et

voulant l'entraîner avec elle,--les bourreaux attendent... Viens...

viens... Oh! je serai là...

Loysik n'employa qu'une force d'inertie pour résister à la reine, resta

immobile, et continua d'une voix calme et solennelle:

--Les restes de Victoria la Grande, portés sur le bûcher, disparurent

dans une flamme pure, brillante, radieuse comme sa vie; enfin, pour

honorer son génie viril à travers les âges, le peuple des Gaules,

lorsqu'il eut perdu sa mère, lui décerna ce titre souverain que toujours

elle avait refusé, par une modestie sublime; oui, il y a plus de quatre

siècles, ce bronze fut frappé à l'immortelle effigie de _Victoria,

empereur_!

En disant ces derniers mots, Loysik avait pris la médaille entre ses

mains. Brunehaut, dont la rage était arrivée à son paroxysme, arracha

l'auguste image des mains du vieillard, la jeta sur le sol, et foula ce

bronze sous ses pieds avec une fureur aveugle.

--Oh! Victoria... Victoria!--s'écria Loysik, la figure rayonnante

d'enthousiasme,--ô femme empereur! héroïne des Gaules! je peux mourir!

ta vie aura été pour Brunehaut le châtiment de ses crimes;--et se

tournant vers la reine toujours possédée de son vertige

frénétique:--Va... ainsi que ce bronze que tu foules aux pieds, elle

défie ta rage impuissante, la gloire immortelle de Victoria la Grande!

Soudain Warnachaire entra dans la salle en s'écriant:

--Madame... madame... désastreuse nouvelle... Un second messager arrive

à l'instant de l'armée... Clotaire II, par une manoeuvre habile, a

enveloppé nos tribus germaines; l'espoir d'un prompt pillage les a

réunies à ses troupes; il s'avance à marches forcées sur Châlons. Votre

présence et celle des jeunes princes au milieu de l'armée est

indispensable en un moment si grave. Je viens de donner les ordres

nécessaires pour votre prompt départ. Venez, madame, venez; il s'agit du

salut de vos états, de votre vie peut-être... Car, vous le savez, le

fils de Frédégonde est implacable...

Brunehaut, frappée de stupeur à cette brusque nouvelle, resta d'abord

pétrifiée... tenant encore son pied sur la médaille de Victoria; puis ce

premier saisissement passé, elle s'écria d'une voix retentissante comme

le rugissement d'une lionne en furie.

--À moi, mes leudes! un cheval... un cheval... Brunehaut se fera tuer à

la tête de son armée! ou le fils de Frédégonde trouvera la mort en

Bourgogne. Qu'on amène les princes... et, à cheval! à cheval!...

CHAPITRE III.

Camp de Clotaire II.--Le village de Ryonne.--Sigebert, Corbe et

Mérovée, petits-fils de Brunehaut.--Entretien d'un roi et d'une

reine.--Trois jours de supplice.--Loysik.--Entrevue.--Le

chameau et le cheval indompté.--Le bûcher.--La charte de

l'évêque de Châlons.--Fête dans la vallée de Charolles.

Le village de Ryonne, situé sur les bords de la petite rivière de la

Vigenne, est éloigné d'environ trois jours de marche de Châlons. Autour

de ce village sont campées une partie des troupes de Clotaire II, fils

de Frédégonde. La tente de ce roi a été dressée sous des arbres plantés

au milieu du village. Le soleil vient de se lever; on voit, non loin de

ce royal abri, une masure un peu plus grande et moins délabrée que les

autres; sa porte fermée est gardée par deux guerriers franks; une seule

petite fenêtre donne jour dans l'intérieur de cette masure; de temps en

temps l'un des guerriers postés au dehors, écoute ou regarde par cette

fenêtre; un coffre vermoulu, deux ou trois escabeaux, quelques

ustensiles de ménage, une sorte de caisse remplie de bruyères

desséchées; tel est l'ameublement de la hutte; sur le lit de bruyères

sont trois enfants vêtus de leurs habits de soie brodés d'or ou

d'argent. Quels sont ces enfants si magnifiquement habillés et couchés

comme des fils d'esclaves sur ce grabat? Ce sont les fils de Thierry,

défunt roi de Bourgogne, ce sont les arrière-petits de la reine

Brunehaut; ces enfants dorment tous trois enlacés. Sigebert, l'aîné, est

couché au milieu de ses deux frères; appuyée sur sa poitrine est la tête

de Mérovée, le plus jeune; Corbe, le second, a un bras passé autour du

cou de Sigebert. Les traits de ces petits princes, plongés dans un

sommeil profond, sont à demi cachés par leurs longs cheveux, symbole de

race royale; ils semblent paisibles, presque souriants; la douce figure

de l'aîné surtout a une expression d'angélique sérénité... Le soleil

montant de plus en plus à l'horizon darda bientôt en plein ses vifs

rayons sur le groupe des enfants endormis. Sigebert, éveillé le premier

par l'ardeur de cette vive lumière, passa ses mains blanches et fluettes

sur ses grands yeux encore demi-clos, les ouvrit, regarda autour de lui

d'un air surpris, se dressa presque sur son séant, puis, sans doute, se

souvenant de la triste réalité, il retomba sur son grabat; bientôt les

larmes inondèrent son pâle visage, et il appuya sa main sur ses lèvres

afin de comprimer ses sanglots convulsifs; le pauvre enfant craignait

d'éveiller ses frères; ils dormaient toujours, et, malgré le mouvement

de Sigebert, qui, en se dressant, avait un peu dérangé la tête du petit

Mérovée, son sommeil profond ne fut pas interrompu. Mais Corbe, à demi

éveillé par l'ardeur des rayons du soleil, se frotta les yeux et

murmura:--Crotechilde... je veux... mon lait et mes gâteaux... j'ai

faim...

--Corbe,--reprit Sigebert la figure baignée de pleurs et les lèvres

encore palpitantes,--mon frère... éveille-toi donc... Hélas! nous ne

sommes plus dans notre palais, à Châlons...

Corbe, à ces mots de son frère, s'étant éveillé tout à fait, répondit

avec un soupir:--C'est vrai... je me croyais encore dans notre palais...

--Nous n'y sommes plus, mon frère... pour notre malheur...

--Pourquoi dis-tu: Pour notre malheur? est-ce que nous ne sommes pas

fils de roi... nous?

--Pauvres fils de roi... car nous sommes en prison, et notre grand'mère,

où est-elle? et notre frère Childebert! où est-il?... Tous deux

peut-être sont aussi prisonniers.

--Et à qui la faute? À l'armée qui a trahi notre grand'mère,--s'écria

Corbe avec colère.--On le disait autour de nous... les troupes ont fui

sans combattre. Le duc Warnachaire... le chien qu'il est, avait préparé

cette trahison!

--Plus bas, Corbe... plus bas,--reprit Sigebert d'une voix étouffée,--tu

vas éveiller Mérovée... cher petit! je voudrais dormir comme lui, je ne

penserais à rien.

--Tu pleures toujours, toi, Sigebert... que veux-tu qu'on nous fasse?

--Ne sommes-nous pas entre les mains de l'ennemi de notre grand'mère?

--Ne crains rien, elle va venir nous délivrer avec une autre armée, et

elle tuera Clotaire... Tu n'as pas faim, toi?

--Non... oh! non!

--Le soleil est levé depuis longtemps; on va sans doute nous apporter à

manger. Ah! elle disait vrai, notre grand'mère: c'est fatigant et

ennuyeux la guerre, même quand on n'est pas prisonnier... Mais comme il

dort, ce Mérovée; éveille-le donc.

--Oh! mon frère, laissons-le dormir; il se croit peut-être, comme toi

tout à l'heure, dans notre palais de Châlons.

--Tant pis! nous sommes éveillés nous autres. Je ne veux plus qu'il

dorme, lui...

--Corbe... ce que tu dis là n'est pas d'un bon coeur.

--Sigebert! Sigebert! la porte s'ouvre... on nous apporte à manger.

La porte s'ouvrit en effet; quatre personnages entrèrent dans

l'intérieur de la masure; deux étaient vêtus de casaques de peaux de

bête, et l'un tenait à la main un paquet de cordes. Clotaire II et

Warnachaire accompagnaient ces deux hommes: le duk portait son armure de

bataille, le roi une longue robe de soie de couleur claire, bordée de

fourrure.

--Seigneur roi,--lui dit à demi-voix le duc Warnachaire,--vous ne voulez

décidément pas attendre le retour du connétable Herpon?...

--Qui sait s'il sera seulement de retour aujourd'hui?

--Songez qu'il a des chevaux frais, que ceux de Brunehaut sont épuisés

de fatigue. Il est impossible qu'il n'ait pas atteint la reine au pied

des montagnes du Jura, où elle n'aura pas osé s'aventurer. Le connétable

peut d'un moment à l'autre arriver avec elle.

--Warnachaire, j'ai hâte d'en finir; ce coup ne serait que peu sensible

à Brunehaut, pourquoi l'attendre? Cela doit être fait... Allons!...

Et le jeune roi ayant fait un signe aux deux hommes, ils s'approchèrent

des enfants. Le sommeil du premier âge est si profond, que le petit

Mérovée, de qui Sigebert avait doucement déposé la tête sur la bruyère,

continuait de dormir. Ses deux frères, interdits, effrayés surtout par

la figure sinistre des deux hommes portant des casaques de peau de bête,

se reculèrent jusqu'à l'extrémité de leur couche; là ils se serrèrent

l'un contre l'autre, tout tremblants et sans mot dire. Au signe de

Clotaire II, l'un des hommes, celui qui portait un paquet de cordes, le

déroula, et s'avança vers les petits princes, tandis que son compagnon

tirait de sa ceinture un couteau, large, long, droit et aigu comme celui

d'un boucher; il tâta légèrement du bout du doigt le fil de la lame

fraîchement aiguisée, tandis que le fils de Frédégonde lui disait:

--Et surtout, hâte-toi.

Le bourreau répondit au roi par un signe de la main qui semblait

signifier:--Soyez tranquille, j'irai vite.--L'autre homme s'était

approché des deux enfants livides et muets d'épouvante, tremblant si

fort que l'on entendait leurs dents se choquer; le bourreau mit sur

chacun d'eux sa large main, et dit sans retourner la tête.

--Roi... par qui commencer?... Le plus grand, le plus petit, ou celui

qui dort?

--Commence par l'aîné,--dit Clotaire II d'une voix sourde et

brève;--dépêchons, dépêchons...

Les deux enfants se rencognèrent dans l'angle du mur où était appuyé le

grabat, et s'enlacèrent étroitement dans les bras l'un de

l'autre.--Grâce!--criait Sigebert d'une voix plaintive et

étouffée,--grâce pour mon frère! grâce pour moi!

--Nous sommes fils de roi!--criait Corbe avec plus de colère encore que

d'épouvante.--Si vous nous faites du mal, ma grand'mère vous tuera

tous!...

À ce moment le petit Mérovée, enfin éveillé par le bruit, s'assit sur

son séant et regarda autour de lui avec surprise, mais sans terreur...

Cet enfant de six ans ne pouvait comprendre ce dont il s'agissait, et,

se frottant les yeux, il tournait de-ci, de-là, sa petite tête aux yeux

encore bouffis par le sommeil, regardant tour à tour les quatre nouveaux

venus et ses frères, comme pour leur demander ce que cela signifiait.

L'un des bourreaux, à ces mots du roi:--Commence par l'aîné,--s'était

emparé de Sigebert... La pauvre créature, plus morte que vive, ne fit

aucune résistance; il se laissa garrotter les pieds et les mains ainsi

que l'agneau se laisse garrotter par le boucher; il murmurait seulement

d'une voix dolente, en tâchant de tourner la tête vers Clotaire

II:--Seigneur roi! bon seigneur roi, ne nous faites pas mourir...

Pourquoi nous tuer? nous serons esclaves si vous voulez... Envoyez-nous

garder vos troupeaux bien loin d'ici; nous vous obéirons en tout;

seulement, grâce, bon seigneur roi! grâce de la vie pour mes petits

frères et pour moi!...

Clotaire II, digne petit-fils du tueur d'enfants, resta impassible aux

prières de sa victime, il dit seulement au bourreau:--Hâtons-nous...

Sigebert passa des mains de l'un des bourreaux dans celles de l'autre:

l'enfant avait les bras liés derrière le dos et les jambes aussi

attachées; sa défaillance l'empêchait de se tenir debout. Il tomba sur

ses deux genoux aux pieds de l'égorgeur... Celui-ci prit l'enfant par sa

longue chevelure, avança l'un de ses genoux, y appuya fortement la nuque

de l'enfant, de sorte que sa gorge bien tendue s'offrait à son couteau.

Sigebert murmurait cependant encore d'une voix étouffée, en jetant un

regard agonisant sur le maire du palais:--Warnachaire, vous qui

m'appeliez en voyage votre _cher enfant_, vous ne demandez pas ma

grâce...

Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 3 / 26 段