Chrotechilde emmena les enfants, la reine resta seule avec le maire du

palais de Bourgogne, homme de grande taille, d'une figure froide,

impénétrable et résolue; il portait une riche armure d'acier rehaussée

d'or à la mode romaine; sa large épée pendait à son côté, son long

poignard à sa ceinture. Brunehaut, après avoir attaché longtemps son

noir et profond regard sur Warnachaire, toujours impassible, lui fit

signe de s'asseoir auprès de la table, s'y assit elle-même, et lui

dit:--Quelles nouvelles?

--Bonnes... et mauvaises, madame...

--Les mauvaises d'abord.

--La trahison des duks Arnolfe et Pépin, ainsi que la défection de

plusieurs autres grands seigneurs d'Austrasie, n'est plus douteuse; ils

se sont rendus au camp de Clotaire II avec leurs hommes.

--Depuis longtemps je soupçonnais cette trahison. Ah! seigneurs

enrichis, rendus si puissants par la générosité des rois, vous poussez à

ce point l'ingratitude! Soit; je préfère la franche guerre à la guerre

sourde; les domaines, terres saliques ou bénéfices de ces traîtres,

retourneront à mon fisc. Continue...

--Clotaire II a levé son camp d'Andernach, et il est entré au coeur de

l'Austrasie. Sommé de respecter les royaumes de ses neveux, dont vous

avez, madame, la tutelle, il a répondu qu'il s'en remettrait au jugement

des grands d'Austrasie et de Bourgogne.

--Le fils de Frédégonde espère soulever contre moi les peuples et les

seigneurs de mes royaumes; il se trompe; des exemples prompts,

prochains, terribles, épouvanteront les traîtres... tous les traîtres,

entends-tu, Warnachaire?

--Oui, madame.

--Tous les traîtres, quel que soit leur rang, leur puissance, quel que

soit le masque dont ils se couvrent, entends-tu, Warnachaire? maire du

palais de Bourgogne...

--J'entends, madame... J'entends même ce que vous ne me dites pas...

--Tu lis dans ma pensée?

--Oui, vous me croyez un traître... Vous me soupçonnez surtout depuis

votre récent retour de Worms?

--Je soupçonne toujours...

--Votre soupçon, madame, s'est changé en certitude; vous avez écrit à

Aimoin, un homme à vous, de me poignarder.

--Je ne fais poignarder... que mes ennemis...

--Je suis donc pour vous un ennemi, madame? Voici les morceaux de la

lettre écrite de votre main à Aimoin pour lui ordonner de me tuer[K].

Et le duk déposa sur la table plusieurs morceaux de parchemins déchirés;

la reine regarda le maire du palais d'un oeil défiant.

--Ainsi Aimoin t'a livré ma lettre?

--Non, madame, le hasard a mis en ma possession ces morceaux de

parchemin.

--Et pourtant... tu reviens ici?

--Pour vous prouver l'injustice de vos soupçons.

--Ou pour mieux me trahir.

--Madame, si j'avais voulu vous trahir, je me serais rendu, comme tant

d'autres seigneurs de Bourgogne, auprès de Clotaire II; je lui aurais

donné votre petit-fils en otage, et je serais resté dans le camp de

votre ennemi avec les tribus que j'ai ramenées de Germanie.

--Ces tribus me sont dévouées... elles ne t'auraient pas suivi, elles

viennent ici pour renforcer mon armée...

--Ces tribus, madame, viennent ici pour piller, peu leur importe que ce

soit comme auxiliaires de Brunehaut ou de Clotaire II; pays de Soissons,

de Bourgogne ou d'Austrasie, ces Franks n'ont pas de préférence, pourvu

qu'après s'être vaillamment battus et avoir aidé à la victoire, ils

puissent ravager la contrée vaincue, faire un gros butin, et emmener de

nombreux esclaves de l'autre côté du Rhin, tels sont les Franks que je

vous ramène.

--Je te dis, moi, que la vue de mon petit-fils, ce roi enfant, venant

demander par ta bouche aide et force aux Germains, a intéressé ces

barbares.

--Si vous n'aviez, madame, expressément promis à ces tribus le pillage

des territoires vaincus, ils seraient demeurés, croyez-moi, insensibles

à la jeunesse de Sigebert; ils sont aussi sauvages que l'étaient nos

pères, les premiers compagnons de Clovis; il m'a fallu de grands efforts

pour les empêcher de tout ravager sur notre route; dans leur farouche

impatience ils se croyaient déjà en pays conquis; chaque jour leurs

chefs me demandaient à grands cris la bataille, afin d'être de retour en

Germanie avec leur butin et leurs esclaves avant la saison d'hiver qui

rend périlleuse la traversée.

--Et ces tribus où sont-elles?

--Je les ai laissées vers Montsarran.

--Pourquoi si loin de Châlons?

--Malgré mes recommandations, ces barbares ont volé et tué sur leur

passage; les conduire ici, au coeur de la Bourgogne, puis les renvoyer

ensuite en une autre contrée, selon les besoins de la guerre, c'était

exposer à des désastres inutiles les populations qu'ils auraient

traversées... Ces nouveaux malheurs pouvaient augmenter l'irritation;

or, vous le savez, madame... de ce côté-ci de la Bourgogne une certaine

agitation fermente dans la populace esclave.

--Oui... à l'instigation de ces traîtres qui ont rejoint le fils de

Frédégonde, ils tentent de soulever le peuple contre moi, contre _la

Romaine_, comme ils m'appellent; oh! seigneurs et populace sauront ce

que pèse le bras de Brunehaut.

--Les ennemis de Brunehaut trembleront toujours devant elle, mais j'ai

craint d'augmenter leur nombre en rendant nos populations victimes de la

barbarie de vos nouveaux alliés; le territoire où j'ai fait camper ces

tribus sera dévasté sans doute, mais ce ravage sera du moins limité. De

plus, la position est assez centrale pour que ces auxiliaires soient

dirigés partout où il le faudra selon les mouvements de l'armée de

Clotaire II; j'ai donc agi, je crois, madame, avec sagesse et

prévoyance.

--Et l'armée? quelles sont ses dispositions?

--Elle est pleine d'ardeur, ne demande que la bataille; le souvenir des

deux dernières victoires de Toul et de Tolbiac, et surtout l'immense

butin, le grand nombre d'esclaves que les troupes ont enlevés,

redoublent leur désir de combattre le fils de Frédégonde... Ce sont là,

madame, les bonnes nouvelles qui, selon moi, balancent les mauvaises.

Brunehaut croit-elle encore, que Warnachaire ait agi en traître?

--Qui sait?

--Moi, je le sais, madame.

--Un homme dont on a voulu se défaire, qui l'apprend, et qui revient à

vous; ah! Warnachaire, Warnachaire! cela donne à penser!

--Brunehaut est prompte au soupçon et au châtiment; mais elle est

magnifique envers qui la sert fidèlement.

--Tu as donc quelque chose à me demander?

--Oui, madame, mais seulement après la guerre, ou plutôt, je l'espère,

après la victoire... si je la remporte sur Clotaire II, si je parviens à

vous l'amener prisonnier...

--Warnachaire!--s'écria la reine, frémissant d'une joie féroce à la

pensée de tenir en son pouvoir le fils de Frédégonde...--si tu m'amènes

Clotaire prisonnier, je te défierai alors de former un voeu qui ne soit

accompli par Brunehaut, et...--Mais se ravisant, elle jeta un sombre

regard sur le maire du palais, et ajouta:--Si c'est un piége que tu me

tends pour détourner mes soupçons, Warnachaire, il est habile...

--Soit, madame, je suis un traître; vous frappez sur ce timbre, à

l'instant vos chambellans, vos écuyers accourent, et me tuent là! sous

vos yeux; me voilà mort?... Mais quel est l'homme que vous ne soupçonnez

pas? Voyons? Qui prendrez-vous pour général? est-ce le duk Alethée!

Est-ce le duk Roccon?

--Non!

--Est-ce le duk Sigowald?

--Lui? tu railles!

--Est-ce le duk Eubelan?

--Peut-être... et encore ses anciennes liaisons avec Arnolfe et Pépin...

ces deux traîtres! Non, jamais je ne me fierai à Eubelan!

--Ceux-là seuls pourtant, madame, sont capables de commander l'armée;

ceux-là seuls sont des hommes de guerre.

--Oui, mais je n'ai voulu faire tuer aucun d'eux... ou du moins ils

l'ignorent... tandis que j'ai voulu ta mort, Warnachaire.

--Madame, raisonnons froidement...

--Peux-tu raisonner autrement, homme impassible... homme impénétrable...

--Impénétrable à la trahison, madame...

--Des mots... des mots...

--Voici des faits: vous me croyez animé contre vous d'un ressentiment de

haine, parce que vous avez voulu ma mort? L'espoir de la vengeance me

ramène, dites-vous, ici? Alors, madame, qui m'empêche de mettre la main

sur ce timbre pour vous empêcher d'appeler aide?

Et le duk fit ce qu'il disait.

--Qui m'empêche de tirer ce poignard?

Et le duk fit briller cette arme aux yeux de Brunehaut, dont le premier

mouvement fut de se rejeter en arrière sur le dossier de son siége.

--Qui m'empêche enfin de vous tuer d'un seul coup de ce fer empoisonné

comme l'étaient les poignards des pages de Frédégonde?

Et en disant ces derniers mots, Warnachaire s'était tellement rapproché

de Brunehaut qu'il pouvait la frapper avant qu'elle eût poussé un cri...

La reine, sauf un premier mouvement de crainte ou plutôt de surprise,

n'avait pas sourcillé; son regard indomptable était resté hardiment fixé

sur les yeux du maire du palais; elle écarta d'un geste de dédain la

lame du poignard, demeura quelques instants pensive, et reprit comme à

regret:--Il faut pourtant croire à quelque chose; tu aurais pu me tuer,

c'est vrai; tu ne l'as pas fait... je ne peux nier l'évidence. Tu ne

veux donc pas te venger de moi... à moins que tu me réserves un sort

selon toi plus terrible que la mort; pourtant, non, un homme qui hait

fermement, tombe peu dans ces raffinements hasardeux. L'avenir

n'appartient à personne; on trouve une belle occasion pour frapper son

ennemi, on le frappe tôt et vite... Donc, je te crois sans haine contre

moi; tu conserveras le commandement de l'armée. Écoute, Warnachaire, tu

l'as dit: Brunehaut est implacable dans ses soupçons et sa haine; mais

elle est magnifique pour qui la sert fidèlement... Que par toi le fils

de Frédégonde tombe entre mes mains, et ma faveur dépassera tes

espérances... Oublions le passé.

--Il est oublié, madame.

--Vrai?

--Vrai...

--Et puis, il faut, vois-tu, Warnachaire, aller au fond des choses. J'ai

voulu te faire tuer... Eh! mon Dieu! c'est vrai! j'en ai fait tuer tant

d'autres! Mais ce n'est pas, je t'en assure, par amour du sang. Que

veux-tu? il faut se mettre à la place des gens... On m'a tué ma soeur

Galeswinthe, on m'a tué mon mari, on m'a tué mon fils, on m'a tué mes

plus fidèles serviteurs; seule j'ai eu à défendre les royaumes de mon

fils et de mes petits-fils contre des rois acharnés à ma perte; toute

arme m'a été bonne, et, après tout, j'ai remporté de brillantes

victoires, j'ai accompli, avoue-le, Warnachaire, de grandes choses. Et

pourtant l'on me hait, les seigneurs franks me jalousent... cette vile

plèbe gauloise, esclave ou populace, sourdement excitée contre moi... se

rebellerait peut-être sans la terreur que je lui inspire... Et... mais,

cet homme! quel est cet homme?--s'écria Brunehaut en s'interrompant. Et

se levant brusquement, elle indiqua du geste Loysik, qui, debout au

seuil de la porte donnant sur l'escalier tournant pratiqué dans

l'épaisseur de la muraille, soulevait d'une main le rideau qui l'avait

jusqu'alors tenu caché aux yeux de la reine et du maire du palais de

Bourgogne. Warnachaire fit quelques pas à l'encontre du vieil

ermite-laboureur qui s'avançait lentement et dit:--Moine, comment te

trouves-tu là? Ton audace est grande de t'introduire dans l'appartement

de la reine... Qui es-tu?

--Je suis le supérieur du monastère de la vallée de Charolles.

--Tu mens,--dit Brunehaut,--j'ai envoyé l'un de mes chambellans à cette

abbaye pour s'assurer de la personne de ce Loysik.

--Votre chambellan,--reprit le moine d'une voix moins assurée,--votre

chambellan, ainsi que l'archidiacre et vos hommes de guerre, sont à

cette heure prisonniers dans le monastère.

Venir annoncer soi-même, supérieur de la communauté, une nouvelle non

moins improbable qu'offensante pour l'orgueil despotique de Brunehaut,

venir l'annoncer à cette femme implacable, et s'exposer ainsi à une mort

certaine, cela parut tellement exorbitant à la reine qu'elle n'y crut

pas; elle haussa les épaules d'un air de pitié dédaigneuse et dit au

maire du palais:--Duk... ce vieillard est fou... Mais comment ce

mendiant s'est-il introduit ici?

D'autres circonstances devaient bientôt augmenter la créance de

Brunehaut à l'insanité de la raison du moine. Loysik avait continué de

s'avancer lentement vers la reine; mais malgré cette fermeté d'âme, dont

il avait donné tant de preuves durant sa longue vie, à mesure qu'il

s'approchait de cette femme épouvantable, il perdit peu à peu son

assurance, son esprit se troubla, ses lèvres se refusèrent à la parole,

il sentit ses genoux vaciller, il fut obligé de s'arrêter et de

s'appuyer un instant sur une console d'ivoire à sa portée; cette émotion

profonde, insurmontable était encore moins causée par l'horreur

qu'inspirait la reine au vieux moine, que par la conscience de la

terrible position où il se trouvait; peu lui importait la vie, il en

avait fait le sacrifice en se rendant chez Brunehaut; mais il voulait

sauver ses frères de la vallée d'un horrible désastre, quel que fût

l'héroïsme de leur résistance; et quoiqu'il eût une ferme confiance dans

le moyen qu'il espérait employer pour arriver à ses fins, son trouble

lui faisait momentanément perdre le fil de ses idées; la tête penchée

sur sa poitrine il tâchait, déplorant sa faiblesse, de raffermir ses

esprits, de relier ses pensées... En réfléchissant ainsi, son regard

s'arrêta par hasard sur le médaillier que soutenait la console d'ivoire

où il s'appuyait. La grande médaille de bronze attira d'autant plus

facilement les yeux du moine, que celle-là seule était de ce métal, au

milieu d'autres effigies en or et argent. D'abord Loysik la contempla

machinalement, puis peu à peu attiré malgré lui par un intérêt

indéfinissable, il se baissa, observa de plus près l'empreinte, et lut

une inscription placée au-dessous de visage auguste qui semblait saillir

du bronze... Le vieillard tressaillit, éprouva une impression soudaine,

extraordinaire, mélangée d'enthousiasme, de stupeur et d'espoir; le

trouble de son esprit cessa, il se sentit rassuré, reconforté, comme

s'il eût trouvé un appui aussi inattendu que puissant; il voyait enfin

quelque chose de providentiel dans ce rapprochement

formidable:--_L'image de Victoria, dans le palais de Brunehaut_.--Oui,

cette médaille, c'était celle de la mère des camps; au-dessous de son

effigie on lisait: Victoria empereur.

Loysik s'était courbé, afin de contempler de plus près les traits de

l'héroïne gauloise; lorsqu'il l'eut reconnue il fléchit un genou, et

levant ses deux mains vers l'image auguste, il murmura:

--O Victoria... sainte guerrière de la Gaule! ta présence en cet

horrible lieu raffermit mon esprit et mon espoir; il me semble qu'elle

me donnera la force de sauver la descendance de Scanvoch, ce fidèle

soldat que tu appelais ton frère, et qui fut un de mes aïeux!... Oui, je

le sauverai lui et tous nos frères de cette vallée, où ta mémoire

auguste est encore glorifiée.

Brunehaut et Warnachaire, stupéfaits de l'étrangeté de ce vieillard, qui

n'avait d'ailleurs rien d'offensif, tantôt le suivaient des yeux, tantôt

se regardaient en silence durant le peu d'instants qui suffirent à

Loysik pour reconnaître l'effigie de Victoria. La reine, de plus en plus

convaincue que ce moine était fou, perdit patience, frappa du pied et

s'écria:

--Duk, appelle mes pages, qu'ils chassent d'ici à coups de houssine ce

vieux fou qui se dit abbé du monastère de Charolles, et qui vient

s'agenouiller devant mes médailles antiques, en leur adressant je ne

sais quelles invocations insensées; mais je ferai rudement châtier ceux

qui ont laissé ce vagabond s'introduire ici.

Brunehaut parlait encore lorsqu'un de ses pages entra par la porte de la

grande salle, et après avoir fléchi le genou lui dit:

--Glorieuse reine... un messager arrive à l'instant de l'armée, il est

porteur de lettres urgentes pour le seigneur Warnachaire.

--Cela est important, duk, va recevoir ce messager, reviens promptement

m'instruire des nouvelles qu'il apporte.--Puis s'adressant au page et

lui montrant Loysik qui, le front haut, le regard ferme, s'avançait vers

elle:--Va chercher quelques-uns de tes compagnons et chasse d'ici, à

coups de houssine, ce vieux moine fou; la perte de sa raison lui épargne

un autre châtiment.--La reine se levant alors se dirigea vers sa chambre

à coucher, disant au maire du palais:--Warnachaire, reviens au plus tôt

m'instruire des nouvelles apportées par le messager.

--Je vais, madame, le recevoir à l'instant; mais ce fou...

--Cela regarde mes pages... Allons, aux houssines... aux houssines!

Le maire du palais sortit; au moment où la porte se trouvait ainsi

ouverte, le page, sans quitter la salle, appela plusieurs de ses

compagnons rassemblés dans la pièce voisine. Loysik voyant la reine,

sans s'occuper plus de lui que l'on ne s'occupe d'un insensé, rentrer

dans sa chambre, Loysik courut vers Brunehaut, et lui présentant un

parchemin qu'il venait de tirer de sa robe, il lui dit d'une voix

forte:--Je ne suis pas fou... Cette charte du feu roi Clotaire Ier

vous prouvera que je suis le supérieur du monastère de Charolles, où

votre chambellan et ses soldats sont à cette heure, je vous le répète,

retenus prisonniers par mon ordre.

--Loysik!--s'écria l'un des jeunes pages qui venaient d'accourir à la

voix de leur compagnon,--le frère Loysik ici?

--Quoi! ce moine!--s'écria Brunehaut stupéfaite,--c'est Loysik?...

l'abbé du monastère de Charolles?

--Oui, glorieuse reine!

--D'où le connais-tu?

--On me l'a montré et nommé au dernier marché d'esclaves; il achetait

des captifs pour les affranchir; ce matin je l'ai vu traverser une des

cours du palais en compagnie du juif Samuel, que tout le monde connaît à

Châlons.

Brunehaut fit signe aux pages de sortir, et après un instant de

réflexion, s'adressant à l'un d'eux:--Va dire à l'ami Pog de se rendre

dans sa cave avec ses garçons; il allumera son brasier, ses lanternes et

il attendra.

Le page s'inclina en pâlissant; mais avant de s'éloigner il jeta sur le

vieillard un regard de commisération et d'épouvante. La reine, restée

seule avec Loysik, marcha quelques instants silencieuse et d'un pas

agité; puis elle dit à l'ermite laboureur d'une voix sourde et

brève:--Donc, tu es Loysik, toi?

--Je suis Loysik, supérieur du monastère de Charolles.

--Et d'abord, comment as-tu pénétré ici?

--J'ai rencontré ce matin aux abords de ce château un marchand

d'esclaves nommé Samuel; dernièrement encore je lui avais acheté

plusieurs captifs: il m'a appris qu'il se rendait ici; sachant que l'on

entrait difficilement dans ce palais, j'ai demandé à Samuel de

l'accompagner; il a d'abord hésité, deux pièces d'or l'ont décidé.

--Ces juifs! Et comme les gardiens des portes avaient l'ordre

d'introduire Samuel et des esclaves, tu as passé avec sa marchandise?

--C'est la vérité.

--De sorte que pendant que le juif m'a amené ici les deux jeunes filles,

tu attendais dans la salle basse?

Loysik fit un signe de tête affirmatif.

--Mais ensuite, lorsque Samuel a quitté le palais?

--Le juif m'ayant dit que de la salle basse on montait ici par cet

escalier, j'y suis monté tout à l'heure, et, caché derrière le rideau,

j'ai entendu votre entretien avec une de vos femmes.

Brunehaut bondit sur son siége, puis regardant le moine d'un air de

doute effrayant:--Ainsi, cet entretien tu l'as entendu?

--Oui; j'allais entrer, vous croyant seule; les premiers mots de votre

conversation avec votre confidente m'ont frappé... j'ai écouté; ailleurs

je ne me serais jamais permis cette action basse et déloyale... mais...

--Mais dans le palais de Brunehaut, tout est permis, n'est-ce pas?

--Le palais de Brunehaut est hors de l'humanité; lorsqu'on met le pied

ici, l'on sort du monde connu; ses lois n'existent plus. Lorsque je me

suis approché de cette porte, il m'a semblé entendre deux damnées dans

l'enfer des catholiques... Cette rencontre est rare... j'ai écouté.

--Vieillard... j'aime ton courage, tu supporteras vaillamment la

torture, elle durera plus longtemps. Tu connais l'ami Pog et ses

garçons, que j'ai tout à l'heure fait avertir par un de mes pages?

--Le bourreau et ses aides, je suppose...

--Justement... Dis-moi... quel âge as-tu?

--L'âge d'un homme qui va mourir.

--Tu t'attendais à la mort?

Loysik haussa les épaules sans répondre.

--C'est juste,--reprit Brunehaut avec un sourire affreux,--apporter de

pareilles nouvelles, c'était courir au-devant du supplice...

--Je suis venu ici de mon plein gré, votre chambellan et ses hommes sont

restés prisonniers dans le monastère; il ne leur sera fait aucun mal.

--Vieillard, tu te trompes... Oh! un châtiment terrible les attend.

Infamie... lâcheté... honte et trahison! Un officier, des hommes de

guerre de Brunehaut prisonniers d'une poignée de moines! L'ami Pog et

ses garçons auront plus de besogne que je ne le croyais.

--Vos hommes de guerre n'ont pas été lâches; eussent-ils été deux fois

plus nombreux, ils n'auraient pu résister aux gens du monastère et de la

vallée de Charolles...

--Vraiment...

--Non, car mes frères ont résolu de vivre ou de mourir libres. Si vous

méconnaissez les droits que leur garantit une charte du feu roi Clotaire

Ier.

--Et cette charte... tu l'invoques auprès de moi?...

--Pourquoi non?

--Tu le demandes? Une charte du père du mari de Frédégonde? une charte

de l'aïeul de Clotaire II, fils de Frédégonde, mon plus mortel ennemi.

Moine, je te croyais un homme dangereux et subtil, je me trompais; tu

viens ici me parler d'une charte signée de l'aïeul de l'homme que je

poursuivrai jusqu'à la tombe... Mais, vieillard insensé! un arbre qui

aurait prêté son ombrage au fils de Frédégonde, je le ferais brûler, cet

arbre! Une source où cet homme se serait désaltéré... je la ferais

empoisonner, cette source... Et il s'agit, non plus d'objets inanimés,

mais d'hommes, de femmes, d'enfants qui doivent leur liberté à l'aïeul

du fils de Frédégonde! Je peux, ces affranchis de Clotaire Ier, les

faire souffrir dans leur âme, dans leur chair et dans leur race! Oh!

merci! moine, merci; dès demain tous les habitants de cette vallée

seront envoyés comme esclaves à ces farouches tribus qui me viennent de

Germanie... Ce sera une avance sur le pillage promis.

--Soit, vous allez envoyer de nombreuses troupes dans la vallée; elles y

pénétreront de vive force, elles écraseront nos habitants malgré leur

résistance héroïque: hommes, femmes, enfants sauront mourir. Vos

soldats, après un combat acharné, entrant dans la vallée n'y trouveront

que cendres et cadavres; c'est dit; maintenant, écoutez ceci. La guerre

est déclarée entre vous et le fils de Frédégonde; le moment est suprême,

vous avez besoin de toutes vos forces. Exécrée du peuple, exécrée des

grands, dont les plus considérables sont déjà dans le camp de Clotaire

II, soupçonnant vos généraux, ne rêvant que trahison; à peine êtes-vous

certaine de la fidélité de votre armée, puisqu'il vous faut appeler

comme auxiliaires des tribus barbares et leur promettre le pillage...

Écoutez encore... Notre malheureux peuple est énervé par l'esclavage, je

le sais; mais, guidé par son instinct et voyant s'accroître de jour en

jour la grandeur des maires du palais, il fait des voeux pour eux;

songez-y, à leur voix il se soulèvera, parce que il voit en eux les

ennemis des rois franks; et cette lutte sanglante nous profitera tôt ou

tard, à nous peuple conquis!

--Ah! tu sais bien que l'on ne périt qu'une fois dans les tortures, de

là vient ton audace,--dit Brunehaut frappée, malgré sa fureur, des

paroles de Loysik.--Continue... je veux voir jusqu'où ira ton insolence!

--Nos gens de la vallée, malgré leur résistance héroïque, seront

écrasés... Cependant, voyons! croyez-vous que les populations voisines,

si hébétées, si craintives qu'elles soient devenues, resteront

impassibles lorsqu'elles auront vu des hommes de leur race, défendant

leur liberté, se faire exterminer jusqu'au dernier? Savez-vous que

l'horreur de la conquête, la haine de la servitude, l'excès de la

misère, ont souvent poussé à d'indomptables révoltes des peuples encore

plus abâtardis que le nôtre! Savez-vous que demain... demain! une

insurrection terrible peut éclater contre vous à la voix des grands qui

vous abhorrent!

--Insensé! est-ce que ces grands ne sont pas autant que nous les ennemis

de ta vile race conquise!

Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 2 / 26 段