--Oh! madame, Theudebert était méconnaissable... Énervé, ind

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LES MYSTÈRES DU PEUPLE.

TOME V.

Correspondance avec les Editeurs étrangers.

L'éditeur des _Mystères du Peuple_ offre aux éditeurs étrangers, de leur

donner des épreuves de l'ouvrage, quinze jours avant l'apparition des

livraisons à Paris, moyennant 15 francs par feuille, et de leur fournir

des gravures tirées sur beau papier, avec ou sans la lettre, au prix de

10 francs le cent.

* * * * *

Travailleurs qui ont concouru à la publication du volume:

_Protes et Imprimeurs_: Richard Morris, Stanislas Dondey-Dupré, Nicolas

Mock, Jules Desmarest, Louis Dessoins, Michel Choque, Charles Mennecier,

Victor Peseux, Etienne Bouchicot, Georges Masquin, Romain Sibillat,

Alphonse Perrève, Hy père, Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lemaître,

Auguste Mignot, Benjamin.

_Clicheurs_: Curmer et ses ouvriers.

_Fabricants de papiers_: Maubanc et ses ouvriers, Desgranges et ses

ouvriers.

_Artistes Dessinateurs_: Charpentier, Masson, Castelli.

_Artistes Graveurs_: Ottweit, Langlois, Lechard, Audibran, Roze,

Frilley, Hopwood, Massard, Masson.

_Planeurs d'acier_: Héran et ses ouvriers.

_Imprimeurs en taille-douce_: Drouart et ses ouvriers.

_Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d'Horlogers, de

Lampistes et d'ouvriers en Bronze_: Duchâteau, Deschiens, Journeux,

Suireau, Lecas, Ducerf, Renardeux, etc., etc.

_Employés et correspondants de l'Administration_: Maubanc, Gavet,

Berthier, Henry, Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier,

Swinnens, Porcheron, Gavet fils, Dallet, Delaval, Renoux, Vincent,

Charpentier, Dally, Berlin, Sermet, Chalenton, Blot, Thomas, Gogain,

Philibert, Nachon, Lebel, Plunus, Grossetête, Charles, Poncin, Vacheron,

Colin, Carillan, Constant, Fonteney, Boucher, Darris, Adolphe, Renoux,

Lyons, Letellier, Alexandre, Nadon, Normand, Rongelet, Bouvet, Auzurs,

Dailhaux, Lecerf, Bailly, Baptiste, Debray, Saunier, Tuloup, Richer,

Daran, Camus, Foucaud, Salmon, Strenl, Seran, Tetu, Sermet, Chauffour,

Caillaut, Fondary, C. de Poix, Bresch, Misery, Bride, Carron, Charles,

Celcis, Chartier, Lacoste, Dulac, Delaby, Kaufried, Chappuis, etc.,

etc., de Paris; Férand, Collier, Petit-Bertrand, Périé. Plantier,

Etchegorey, Giraudier, Gaudin, Saar, Dath-Godard, Hourdequin, Weelen,

Bonniol, Alix, Mengelle, Pradel, Manlius Salles, Vergnes, Verlé,

Sagnier, Samson, Ay, Falick, Jaulin, Fort-Mussat, Freund, Robert,

Carrière, Guy, Gilliard, Collet, Ch. Celles, Laurent, Castillon, Drevet,

Jourdan Moral, Bonnard, Legros, Genesley, Bréjot, Ginon, Féraud,

Vandeuil, Châtonier, Bayard, Besson, Delcroix, Delon, Bruchet, Fournier,

Tronel, Binger, Molini, Bailly, Fort-Mussot, Laudet, Bonamici, Pillette,

Morel, Chaigneau, Goyet, Colin-Morard, Gerbaldi, Fruges, Raynaut,

Chatelin, Bellue, etc., etc., des principales villes de France et de

l'étranger.

La liste sera ultérieurement complétée, dès que nos fabricants et nos

correspondants des départements, nous auront envoyé les noms des

ouvriers et des employés qui concourent avec eux à la publication et à

la propagation de l'ouvrage.

_Le Directeur de l'Administration._

Paris.--Typ. Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 16, au Marais.

LES

MYSTÈRES DU PEUPLE

ou

HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES

À TRAVERS LES ÂGES

PAR

EUGÈNE SUE.

Il n'est pas une réforme religieuse, politique ou sociale, que

nos pères n'aient été forcés de conquérir de siècle en siècle,

au prix de leur sang, par l'INSURRECTION.

TOME V.

SPLENDIDE ÉDITION

ILLUSTRÉE DE GRAVURES SUR ACIER.

ON S'ABONNE

À L'ADMINISTRATION DE LIBRAIRIE, RUE NOTRE-DAME DES VICTOIRES, 32

(PRÈS LA BOURSE).

PARIS.

1851

LES MYSTÈRES DU PEUPLE

OU

HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES

À TRAVERS LES ÂGES.

KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.

ÉPILOGUE.

LE MONASTÈRE DE CHAROLLES

ET

LE PALAIS DE LA REINE BRUNEHAUT.

560-615.

CHAPITRE II.

Le château de Brunehaut.--Le marchand d'esclaves.--_Aurélie_,

la pleureuse, et _Blandine_, la rieuse.--Ce que faisait la

reine Brunehaut de ses petits-fils.--Lettre du PAPE _saint

Grégoire le Grand_ à cette sainte femme sur l'ÉDUCATION DE SON

FILS.--_Childebert_, _Corbe_, _Mérovée_, arrière-petits-enfants

de la reine Brunehaut.--La bonne aïeule.--Arrivée de Sigebert,

fils aîné du défunt roi Thierry.--Le maire du palais

Warnachaire.--Loysik et Brunehaut.--La reine marche à la tête

de son armée pour aller combattre Clotaire II, fils de

Frédégonde.

«Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur

puissance! qu'il remplisse leur chef des clartés de sa grâce, qu'il

protége l'armée, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur à

ceux qui les gouvernent sous les auspices de Notre-Seigneur Jésus

Christ!»

--Foi de vieux Vagre, ce début tout catholique de la loi salique vous

revient toujours à la pensée lorsqu'il s'agit des rois franks ou de

leurs reines.... Entrons donc dans le repaire de Brunehaut, splendide

repaire! non pas rustique comme celui du comte Neroweg, vaste burg, que

nous autres anciens de la Vagrerie nous avons vu joyeusement réduire en

cendres! non, cette grande reine a le goût raffiné: une de ses passions

est l'architecture; elle aime les arts antiques de la Grèce et de

l'Italie, cette noble femme! oui, elle aime les arts, doux délassement

des belles âmes! Voyez plutôt le magnifique château qu'elle a fait

construire à Châlons-sur-Saône, capitale de la Bourgogne; ses autres

châteaux, même celui de _Bourcheresse_, ne sont rien auprès de son

habitation royale, dont les jardins magnifiques s'étendent jusqu'aux

bords de la Saône... palais à la fois splendide et guerrier; car en ces

temps de batailles incessantes les rois et les seigneurs se fortifient

de plus en plus dans leurs repaires. Le palais de Brunehaut est ceint

d'épaisses murailles, flanqué de tours massives; on y arrive par une

seule entrée, voûte profonde fermée à ses deux extrémités par des portes

énormes, renforcées de barres de fer. Sous cette voûte veillent jour et

nuit les guerriers de Brunehaut, toujours armés; dans les cours

intérieures sont d'autres logis pour un grand nombre de cavaliers et de

gens de pied. Les salles du palais sont immenses, pavées de marbre ou de

mosaïque, enrichies de colonnades de jaspe, de porphyre et d'albâtre

oriental, surmontées de chapiteaux de bronze doré; ces magnificences

architecturales, chefs-d'oeuvre de l'art, dépouilles des temples et des

palais de la Gaule, ont été transportées à grand renfort de dos

d'esclaves et de chariots dans le palais de la reine. Ces salles

immenses, ornées de meubles d'ivoire, d'argent ou d'or massif, de

statues païennes du travail le plus rare, de vases précieux, de

trépieds, précèdent l'appartement particulier de Brunehaut.... Le jour

est à peine levé; déjà ces grandes salles se remplissent des esclaves

domestiques de la reine, des officiers de ses troupes, des hauts

dignitaires de sa maison, chambellans, écuyers, majordomes, connétables,

venant attendre les ordres de leur maîtresse.

Une pièce de forme circulaire, pratiquée dans une des tours du palais,

avoisine la chambre où se tient habituellement la reine; trois portes

sont percées dans le mur: l'une conduit à la salle où se tiennent les

officiers du palais, l'autre à la chambre à coucher de Brunehaut; la

troisième, simple baie fermée par un rideau de cuir doré, donne sur un

petit escalier tournant, pratiqué dans l'épaisseur de la muraille. Cette

pièce est somptueusement meublée: sur une table recouverte d'un riche

tapis brodé sont des parchemins préparés pour écrire, et un grand

coffret d'or, enrichi de pierreries. Autour de la table sont rangés des

siéges ornés de coussins d'étoffe pourpre; çà et là des fûts de colonne

servent de piédouches à des vases de jaspe, d'onyx ou de bronze de

Corinthe, plus précieux que l'or ou l'albâtre rose. Sur un socle de vert

antique est un magnifique groupe de marbre de Paros d'un travail exquis,

représentant l'Amour païen caressant Vénus. Non loin de là, deux figures

en airain, verdi par les siècles, offrent l'image obscène d'un faune et

d'une nymphe. Entre ces chefs-d'oeuvre de l'art païen, un tableau peint

sur bois, apporté à grands frais de Byzance, représente le Christ enfant

et saint Jean-Baptiste aussi enfant. Ce tableau de sainteté rappelle que

Brunehaut est une fervente catholique... n'est-elle pas en

correspondance réglée avec le pape de Rome, le pieux Grégoire, qui n'a

pas assez de bénédictions pour cette sainte fille de l'Église! Et plus

loin, sur cette console d'ivoire, quel est ce riche médaillier rempli de

grandes médailles romaines et gauloises en argent et en or? Parmi elles

en voici une de bronze, la seule qui soit de ce métal... Que

représente-t-elle?

Quoi! ici! dans ce lieu! ce visage auguste et vénéré?

Ah! si le Dieu des catholiques veut faire un miracle, jamais moment ne

fut plus opportun, plus solennel, et bientôt, oui, si le Seigneur veut

terrifier les méchants, cette effigie de bronze devra, prodige

effrayant, frissonner d'horreur et d'épouvante!

* * * * *

Une vieille femme richement vêtue et d'une physionomie froide,

sardonique, rusée, sortant de la chambre à coucher de Brunehaut, entre

dans la salle de la tour. Cette femme, de noble race franque, est

Chrotechilde, confidente depuis longues années des crimes et des

débauches de la reine; elle s'approche d'un timbre, le fait vibrer et

attend. Bientôt paraît à la porte, qui s'ouvre sur le petit escalier

pratiqué dans l'épaisseur du mur, une autre vieille femme; son costume

annonce un rang inférieur:

--J'ai entendu le timbre, noble dame Chrotechilde, me voici.

--Samuel le marchand d'esclaves est-il venu?

--Depuis une heure il attend dans la salle basse avec deux jeunes filles

et un vieillard à longue barbe blanche.

--Qu'est-ce que ce vieillard?

--Madame, je l'ignore; c'est sans doute un esclave que le juif Samuel

doit conduire ailleurs en sortant d'ici.

--Ordonne à Samuel d'amener à l'instant les deux filles.

La vieille femme disparaît: presque au même instant Brunehaut sort de sa

chambre; cette reine est âgée de soixante-six ou sept ans; l'on retrouve

les traces d'une beauté remarquable sur ses traits, encore moins flétris

par l'âge que par la débauche, et par la dévorante ardeur de la haine ou

de l'ambition. Son visage blafard, ridé, semble illuminé par le sombre

éclat de ses deux grands yeux, profondément caves et cernés; ils sont

noirs comme ses longs sourcils, ses cheveux seuls ont blanchi; front

d'airain, lèvres impassibles, regard profond, port de tête altier,

démarche fière, superbe, car sa taille s'est conservée droite et svelte,

telle est Brunehaut. À peine entrée, elle prête l'oreille et dit à

Chrotechilde:

--Qui vient là, par le petit escalier?

--Le marchand d'esclaves; il amène les deux jeunes filles.

--Qu'il entre... qu'il entre...

--Madame, à qui voulez-vous faire don de ces esclaves?

--Tu le sauras... Mais j'ai hâte d'examiner ces créatures, le choix est

important.

--Madame, voici Samuel.

Le marchand de chair gauloise, juif d'origine comme la plupart de ceux

qui se livraient à ce trafic, entra bientôt suivi des deux esclaves

qu'il amenait; elles étaient enveloppées de longs voiles blancs, assez

transparents pour qu'elles pussent voir à se conduire.

--Illustre reine,--dit le juif en mettant dès la porte un genou en terre

et inclinant son front presque à toucher le plancher,--je me rends à vos

ordres; voici deux jeunes esclaves, véritables trésors de beauté, de

douceur, de grâces, de gentillesse et surtout de virginité. Votre

excellence sait que le vieux Samuel n'a qu'une qualité... celle d'être

honnête homme.

--Debout, debout!--dit Brunehaut s'adressant aux deux esclaves qui, en

présence de la terrible reine, s'étaient agenouillées comme le marchand

au seuil de la porte,--debout, les filles, et ôtez vos voiles.

Les deux esclaves se hâtèrent de se relever et d'obéir à la reine; le

juif, afin de mieux mettre en valeur sa marchandise, avait vêtu les deux

jeunes filles de tuniques à manches courtes et dont la jupe descendait à

peine au-dessus du genou, tandis que l'échancrure du corsage découvrait

à demi le sein et les épaules. L'une des esclaves, grande et svelte,

portait une tunique blanche; elle avait les yeux bleus, une torsade de

corail s'enroulait dans les nattes de ses cheveux noirs: on pouvait lui

donner dix-huit ou vingt ans; son visage, d'une beauté touchante et

candide, était baigné de larmes, abîmée dans la douleur et la honte,

tremblant de tous ses membres, elle tenait constamment baissé son regard

noyé de pleurs, de crainte de rencontrer les yeux de Brunehaut. La

vieille reine, après avoir longtemps et attentivement examiné cette

jeune fille, en la faisant se tourner et se retourner devant elle en

tous sens, échangea un signe approbatif avec Chrotechilde, non moins

occupée à examiner l'esclave, et dit à celle-ci:

--De quel pays es-tu?

--Je suis de la ville de Toul,--répondit la jeune fille d'une voix

altérée.

--Aurélie! Aurélie!--s'écria Samuel en frappant du pied,--est-ce ainsi

que tu te rappelles mes leçons? On répond: Glorieuse reine, je suis de

la ville de Toul...--Et se tournant vers Brunehaut:

--Veuillez lui pardonner, madame... mais c'est si naïf, si simple,

que...

Brunehaut coupa d'un geste la parole au juif, et s'adressant à

l'esclave:--Où as-tu été prise?

--À Toul, madame, lors du sac de cette ville par les troupes du roi de

Bourgogne.

--Étais-tu de condition libre?

--Oui... mon père était maître armurier.

--Sais-tu lire? écrire? As-tu des talents agréables?

--Je sais lire, écrire, et ma mère m'avait appris à jouer du théorbe et

à chanter.

Et en disant qu'elle savait chanter, la malheureuse ne put retenir ses

sanglots convulsifs... Elle songeait sans doute à sa mère.

--Allons, pleure encore et pleure toujours!--maugréa Samuel avec

dépit,--voilà ce que tu fais de mieux... Mais, vous le savez, grande

reine! on a une certaine dose de larmes à pleurer, après quoi, c'est

fini... la poche est vide...

--Tu crois cela, juif? heureusement tu calomnies l'espèce

humaine,--reprit la reine avec un cruel sourire en continuant d'examiner

la jeune fille, à qui elle dit:--Tu n'as été jusqu'ici esclave nulle

part?

--Foi de Samuel, illustre reine, elle est aussi neuve à l'esclavage

qu'un enfant dans le sein de sa mère!--s'écria le juif, voyant la jeune

Gauloise éclater en sanglots et hors d'état de répondre.--J'ai acheté

Aurélie le jour même de la bataille de Toul, et depuis, ma femme Rebecca

et moi nous avons veillé sur cette chère fille comme sur notre propre

enfant, sachant que nous tirerions d'elle un très-haut prix.

Brunehaut, après avoir contemplé de nouveau la jeune fille, qui cachait

à demi sa figure dans ses mains, dit à Samuel:

--Remets-lui son voile et fais approcher l'autre.

Aurélie reçut son voile des mains du juif comme un bienfait et se hâta

de s'envelopper dans les plis de l'étoffe pour y cacher sa douleur, sa

honte et ses larmes. À l'ordre de la reine, l'autre esclave était

prestement accourue; mignonne et fraîche comme une Hébé, si elle avait

seize ans, c'était beaucoup: un collier de perles s'enroulait dans les

nattes épaisses de ses cheveux d'un blond doré; ses grands yeux, d'un

brun orangé, pétillaient de malice et de feu; son nez fin, légèrement

relevé, ses narines roses, palpitantes, ses lèvres vermeilles, un peu

charnues, ses petites dents d'émail, son menton et ses joues à

fossettes, donnaient à cette fillette la physionomie la plus vive, la

plus gaie, la plus effrontée qui fût au monde... Sa tunique de soie

vert-pâle rendait plus éblouissante encore la blancheur de son sein et

de ses épaules... Oh! le juif n'eut pas besoin de lui dire à celle-là de

se tourner, de se retourner, pour que la vieille reine pût examiner à

son aise les charmes de sa taille; elle se rengorgeait, se cambrait, se

redressait sur la pointe de ses petits pieds, arrondissait gracieusement

les bras, faisant enfin de son mieux la belle aux yeux de Brunehaut et

de Chrotechilde, qui échangeaient entre elles des regards approbatifs,

tandis que le juif, aussi inquiet de l'audace de cette esclave que de

l'accablement de sa compagne, lui disait à demi-voix:

--Tiens-toi donc en place, Blandine... ne remue pas ainsi les jambes et

les bras... Un peu de retenue, ma fille, en présence de notre illustre

et bien aimée reine! On dirait que tu as du salpêtre dans les veines!

Que votre excellence l'excuse, illustrissime princesse; c'est si jeune,

si gai, si fou... ça ne demande qu'à s'envoler de sa cage pour faire

admirer son plumage et son ramage. Baisseras-tu les yeux, Blandine! oser

regarder ainsi en face notre auguste reine!!

Blandine, en effet, au lieu de fuir le noir regard de Brunehaut, le

cherchait, le provoquait d'un air malin, souriant et assuré; aussi la

reine lui dit-elle après un long et minutieux examen:

--L'esclavage ne t'attriste pas, toi?

--Au contraire, glorieuse reine, car pour moi l'esclavage a été la

liberté.

--Comment cela, effrontée?

--J'avais une marâtre, quinteuse, revêche, grondeuse; elle me faisait

passer sur le froid parvis des basiliques tout le temps que je

n'employais pas à manier l'aiguille; cette vieille furie me battait,

lorsque par malheur, levant le nez de dessus ma couture, je souriais aux

garçons par ma fenêtre; aussi, grande reine, quel sort que le mien! mal

nourrie, moi si friande! mal vêtue, moi si coquette! sur pied au chant

du coq, moi si amoureuse de me dorloter dans mon lit! de sorte que

grande a été ma joie quand votre invincible petit-fils, ô reine

illustre! est approché l'an passé de Tolbiac, où j'habitais.

--Pourquoi ta joie?

--Pourquoi, glorieuse reine? Oh! je savais, moi, que les guerriers

franks ne tuent jamais les jolies filles; aussi, me disais-je:

«Peut-être je serai prise par un baron de Bourgogne, un comte ou même un

duk, et une fois esclave, si je m'en crois, je deviendrai maîtresse...

car l'on a vu des esclaves...»

--Devenir reine, comme Frédégonde, n'est-ce pas, ma mie?

--Pourquoi donc pas, quand elles sont gentilles?--répondit

audacieusement cette fillette sans baisser les yeux devant Brunehaut qui

l'écoutait et la contemplait d'un air pensif.--Mais, hélas!--reprit

Blandine avec un demi-soupir,--je n'ai pas eu cette fois le bonheur de

tomber aux mains d'un seigneur. Un vieux leude, à moustaches blanches et

des moins amoureux, m'a eue pour sa part du butin, et il m'a vendue tout

de suite au seigneur Samuel; mais enfin peut-être une chance heureuse me

viendra-t-elle? Que dis-je!--ajouta Blandine en adressant à Brunehaut

son plus gracieux sourire,--n'est-ce pas déjà un grand, un inespéré

bonheur que d'avoir été conduite en votre présence, ô reine illustre!

Brunehaut, après avoir réfléchi pendant quelques instants, dit au

marchand:--Juif, je t'achèterai une de ces deux esclaves.

--Illustre reine! laquelle des deux prenez-vous, Aurélie ou Blandine?

--Je ne sais encore... elles resteront au palais jusqu'à ce soir... on

va les conduire dans l'appartement de mes femmes.

Chrotechilde, à un signe de la reine, frappa le timbre; la vieille femme

reparut; la confidente de Brunehaut lui dit:--Emmenez ces deux

esclaves...

--Illustre reine! choisissez-moi...--dit Blandine en se retournant une

dernière fois vers Brunehaut, tandis que le juif enveloppait

soigneusement de son voile cette petite diablesse.--Oh! choisissez-moi,

glorieuse reine! vous ferez une bonne oeuvre... je voudrais tant rester

à la cour...

--Tais-toi donc, effrontée,--disait tout bas Samuel en poussant

doucement Blandine vers la porte de la chambre à coucher de la reine que

Chrotechilde désignait du geste.--Trop est trop, ces familiarités

peuvent déplaire à notre redoutable souveraine!

Les deux jeunes filles, l'une toute joyeuse, l'autre chancelante et

accablée, entrèrent dans l'appartement de la reine, tandis que, après

avoir une dernière fois humblement salué Brunehaut, le juif quitta la

salle en refermant sur lui le rideau de cuir qui masquait la baie de

l'escalier tournant.

Brunehaut et sa confidente restèrent seules.

* * * * *

(Et maintenant, ô vous! descendants de Joël, qui en ce moment allez

continuer de lire ce récit, le dégoût, l'horreur, l'épouvante que vous

éprouverez n'égalera jamais le dégoût, l'horreur, l'épouvante dont je

suis saisi en écrivant la scène sans nom qui va se passer entre ces deux

exécrables vieilles.)

* * * * *

--Madame,--dit Chrotechilde à Brunehaut,--à qui donc destinez-vous celle

des deux esclaves que vous voulez acheter?

--Tu me le demandes?

--Oui, madame...

--Chrotechilde... l'âge affaiblit ta pénétration habituelle... c'est

fâcheux...

--Madame, expliquez-vous!...

--Il faut que j'éprouve jusqu'où peut aller ce manque d'intelligence si

nouveau chez toi...

--En vérité, madame, je m'y perds...

--Dis-moi, Chrotechilde, lorsque mon fils Childebert est mort assassiné

par Frédégonde, il m'a laissé, n'est-ce pas, la tutelle de mes deux

petits-fils _Thierry_ et _Theudebert_?

--Oui... madame... mais moi je vous parlais de ces esclaves...

--Justement... mais écoute... À quel âge mon petit-fils Theudebert

était-il père?...

--À TREIZE ANS, madame[A]; car à cet âge il eut un fils de _Bilichilde_,

cette esclave brune aux yeux verts, que vous avez payée si cher... Je

vois encore son regard fauve, étrange comme sa beauté... Du reste, une

taille de nymphe, des cheveux crépus d'un noir de jais traînant jusqu'à

terre... Je n'ai de ma vie vu pareille chevelure...

--Cette esclave... qui la mit un soir dans le lit de mon petit-fils,

alors à peine âgé de douze ans?...

--Vous, Madame[B]; je vous accompagnais... Ah! ah! ah! j'en ris de

souvenir... Il avait d'abord une peur, cet innocent; mais comme vous

voilà devenue sombre...

--Cette vile esclave! cette Bilichilde, malgré les autres concubines que

nous avons données à mon petit-fils Theudebert, n'avait-elle pas pris

sur lui un funeste ascendant?

--Si funeste, madame, qu'elle nous a fait toutes deux chasser de Metz et

conduire prisonnières jusqu'à Arcis-sur-Aube, confins de la Bourgogne,

royaume de votre autre petit-fils Thierry. Mais c'est là, madame, une

vieille histoire: cette Bilichilde n'a-t-elle pas été, l'an dernier,

étranglée par votre petit-fils[C], ce farouche idiot ayant passé de

l'amour à la haine, et lui-même, après la bataille de Tolbiac, vaincu

par son frère, que vous aviez déchaîné contre lui, n'a-t-il pas été,

selon vos ordres, tonsuré, puis poignardé? Enfin son fils, âgé de cinq

ans, n'a-t-il pas eu la tête brisée contre une pierre[D]? que

voulez-vous de plus?...

--Chez moi la haine survit à la vengeance, comme le poignard survit au

meurtre.

--Et vous n'êtes point, madame, en ceci, raisonnable... Haïr au delà de

la tombe, c'est naïf pour notre âge.

--Mais passons... Ainsi, ce que nous venons de dire ne t'ouvre point

l'esprit...

--À l'endroit de ces deux jolies esclaves?

--Oui...

--Non, madame...

--Poursuivons... Puisque ton intelligence est à ce point devenue

obtuse... dis-moi, avant que nous n'ayons mis cette Bilichilde dans son

lit, quel était le caractère de mon petit-fils Theudebert?

--Violent, actif, déterminé, opiniâtre et surtout fort glorieux... À dix

ans ou onze ans, il sentait déjà l'orgueilleuse ardeur de son sang

loyal, et disait fièrement: «Je suis roi d'Austrasie, moi!»

--Et deux ans... un an même après qu'il a eu possédé cette esclave brune

aux yeux verts et aux cheveux crépus, si judicieusement choisie par toi,

Chrotechilde, quel était le caractère de mon petit-fils?

--Oh! madame, Theudebert était méconnaissable... Énervé, indécis,

languissant, il n'avait plus que la volonté d'aller du lit à la table

avec ses concubines... Car nous avions donné des compagnes à la

Bilichilde... C'est à peine s'il avait le courage de chasser au faucon,

divertissement de femme; la chasse aux bêtes fauves était pour lui trop

fatigante. Cela ne m'étonnait point; né robuste, pétulant, aimant dans

sa première enfance les jeux bruyants, le grand air, il était devenu

chétif, pâle, étiolé, recherchant le demi-jour, comme si l'éclat du

soleil eût blessé sa vue; enfin, il annonçait devoir être de grande

taille, et il est mort tout rabougri, presque imberbe!

--Mes voeux s'accomplissaient, Chrotechilde... Les débauches précoces

énervent l'âme autant que le corps, et la postérité de Theudebert n'est

pas née viable...

--De fait, je n'ai jamais vu d'enfants si chétifs... Quelle race,

d'ailleurs, pouvait laisser un père nabot et presque idiot?

--Et dès l'âge de douze ou treize ans, Theudebert disait-il encore

fièrement: «Je suis roi d'Austrasie, moi!»

--Non, certes, madame... car s'il vous arrivait par manière d'épreuve de

lui parler des affaires de l'État, sous prétexte qu'il était roi,

l'enfant vous répondait de sa voix allanguie et les yeux à demi fermés:

«Grand'mère, je suis roi de mes femmes, de mes amphores de vin vieux et

de mes faucons! Régnez pour moi, grand'mère... régnez pour moi si cela

vous plaît!»

--Et cela m'a plu, Chrotechilde... Et de fait, j'ai régné en Austrasie,

pour mon petit-fils Theudebert, jusqu'au jour où cette vile esclave

Bilichilde, usant de son ascendant sur cet idiot, m'a chassée de Metz...

m'a chassée, moi, Brunehaut!

--Encore ce souvenir, encore l'orage sur votre front, encore des éclairs

dans vos yeux! Mais pour Dieu, madame, l'esclave a été étranglée,

l'idiot et son fils tués... j'oubliais même, pour compléter l'hécatombe

de ces animaux malfaisants... j'oubliais _Quintio_, maire du palais, duk

de Champagne, qui, s'étant incongruement mêlé de l'affaire de Metz, a

été mis à mort par vos ordres[E]! Que vouliez-vous de plus? et

d'ailleurs, est-ce que pour une Austrasie perdue vous n'avez pas

retrouvé une Bourgogne? Si Theudebert vous a chassée de Metz, ne vous

êtes-vous pas réfugiée ici, à Châlons, auprès de votre autre petit-fils

Thierry? Hébété, énervé par les femmes que nous lui choisissions, ne

l'avez-vous pas, par vengeance, poussé à une guerre implacable contre

son frère qu'il a vaincu à Toul, à Tolbiac, et qui, après cette défaite,

a été mis à mort lui et son fils, comme je vous le rappelais tout à

l'heure? Ainsi vengée de l'exil de Metz, n'avez-vous point dominé

Thierry et régné à sa place? _Aegila_, maire du palais, vous inquiétait

par son influence sur votre petit-fils, vous vous défaites d'Aegila et

vous le remplacez par votre amant _Protade_, qui devient ainsi maire du

palais, juste récompense des services de ce beau garçon.

--Il me l'ont tué... Chrotechilde! ils me l'ont tué... mon Protade[F]!

--Allons, madame, entre nous, avouez qu'il n'est pas qu'un Protade au

monde; une reine ne chôme jamais d'amoureux! Vous n'avez qu'à choisir

parmi les plus beaux, les plus jeunes et les plus fringants de la cour

de Bourgogne; et puis, madame, sans reproche, s'ils vous ont tué

Protade, vous leur avez tué l'évêque _Didier_[G].

--Il ne méritait pas son sort, peut-être?

--Lui! madame! jamais punition n'a été plus légitime! Astucieux prélat!

vouloir nous supplanter dans notre commerce amoureux! Imaginer de faire

épouser cette princesse d'Espagne à votre petit-fils, afin de

l'arracher, disait ce _Didier_, aux fangeuses débauches dont nous étions

les pourvoyeuses[H]. Aussi, qu'est-il arrivé?... les flots de la

Chalaronne ont emporté le corps de l'évêque. Cette Espagnole, sur

laquelle il comptait pour vous évincer et dominer par elle Thierry, et

par Thierry la Bourgogne; cette Espagnole, répudiée par votre

petit-fils, est retournée dans son pays au bout de six mois de mariage,

et nous avons mis la main sur sa dot[I]; enfin, Thierry est mort cette

année de la dyssenterie (dites donc, madame,--ajouta la vieille avec un

sourire affreux,--mort de la dyssenterie?); de sorte que par la grâce de

cette bienheureuse dyssenterie, vous voici aujourd'hui maîtresse et

reine souveraine de ce pays de Bourgogne, puisque Sigebert, le plus âgé

des fils de Thierry, vos arrière-petits-enfants, n'a pas encore onze

ans... Il ne faut pas qu'ils meurent, ces roitelets, car par leur mort,

le fils de Frédégonde deviendrait l'héritier de leurs royaumes... Il

faut seulement qu'ils vivotent, afin que vous régniez à leur place... Eh

bien, madame, ils vivoteront... Mais, j'y songe, nous oublions l'esclave

que vous voulez acheter à Samuel.

--Au contraire, Chrotechilde, cet entretien nous ramène à l'esclave...

--Comment cela?

--Il n'y a plus à en douter, l'âge amortit ton intelligence; autrefois

si prompte à me comprendre, depuis un quart d'heure tu me donnes la

preuve de ce fâcheux affaiblissement de ton esprit.

--Moi, madame?

--Oui, autrefois au lieu de me demander ce que je compte faire d'une de

ces deux esclaves de Samuel, tu m'aurais devinée; mais je viens de me

convaincre tout à mon aise de la lenteur sénile de ta perception... cela

est triste, Chrotechilde.

--Triste... autant pour moi que pour vous, madame... Mais

expliquez-vous... je vous en prie...

--Quoi! cervelle appesantie! Tu sais que j'ai la tutelle de mes

arrière-petits-enfants, et sottement tu me demandes ce que je compte

faire de ces jolies esclaves? devines-tu, maintenant?

--Eh! oui, madame, je devine, mais vos reproches sont injustes! Comment

imaginer que vous songiez à cela... Sigebert n'a pas onze ans!

--Tant mieux!

--C'est vrai,--reprit l'autre monstre avec un éclat de rire

épouvantable,--c'est vrai, tant mieux!

Pendant cet horrible entretien, l'auguste masque de bronze, toujours

immobile dans son médaillier sur la console d'ivoire, ne sourcilla

pas... Sa bouche d'airain ne fit pas entendre un cri de malédiction,

retentissant comme les clairons du dernier jugement. Non; ces

monstruosités se dirent impunément... Où était-il donc le Dieu des

catholiques, qui se manifestait par de si grands miracles en faveur de

Clotaire, le tueur d'enfants?

L'entretien des deux matrones continua:

--Donner une concubine à votre arrière-petit-fils Sigebert,--avait dit

Chrotechilde à la reine;--mais il n'a pas onze ans!

--Tant mieux!--reprit Brunehaut;--seulement, vois-tu, Chrotechilde,

l'exemple de cette infâme Bilichilde me donne à réfléchir, et je ne sais

laquelle préférer de ces deux esclaves... Qu'en pense ton expérience?

--Madame, la chose est délicate... La grande brune qui pleure toujours

ne sera jamais dangereuse; c'est doux, candide et bête comme une

brebis... Il n'y a point à craindre que cette innocente donne jamais à

Sigebert de méchantes pensées contre vous.

--Aussi je penche fort pour cette pleureuse; l'autre me paraît une

petite commère par trop effrontée... As-tu remarqué cette impudente?

elle n'a pas baissé les yeux devant moi, dont le regard fait baisser les

plus fermes, les plus audacieux regards!

--Il se peut, madame, que cette frétillante petite diablesse ait trop de

ce que la grande pleureuse n'a point assez... ou point du tout; mais ce

sera peut-être un mal pour un bien. Examinons en experts le vrai des

choses. Sigebert n'a pas onze ans, il est très-enfant, ne songe qu'à la

toupie ou aux osselets, il est de plus doux et timide, c'est un

véritable agneau; or, cette grande innocente étant de son côté une

manière de sotte brebis... vous m'entendez, madame? D'un autre côté,

cette petite endiablée pourrait effaroucher notre agneau... Je me

rappelle toujours la peur de Theudebert, à la vue de l'esclave aux yeux

verts et aux cheveux crépus... Aussi je vous le répète, madame, ceci

demande réflexion... D'ailleurs, rien ne presse... Sigebert est en

Germanie avec le duk Warnachaire, maire du palais de Bourgogne.

--Ils peuvent être de retour d'un moment à l'autre... Je les attends...

--Quoi! déjà?

--Oui, peut-être arriveront-ils ici aujourd'hui; aussi j'ai d'autant

plus hâte d'acheter une esclave pour Sigebert, que je crains que pendant

ce voyage en Germanie, Warnachaire n'ait pris une certaine influence sur

Sigebert; or, cette influence serait bientôt perdue au milieu du trouble

et des curiosités du premier amour de cet enfant.

--Puisque vous vous défiez du duk, madame, pourquoi lui avoir confié

Sigebert?

--Excepté en toi, peut-être, en qui ai-je confiance ici? Ne fallait-il

pas faire accompagner Sigebert... La vue de cet enfant roi, d'une douce

figure, aura intéressé les chefs de tribus germaines d'au delà du Rhin,

dont ce Warnachaire est allé rechercher l'alliance... Leurs troupes

doubleront mon armée... Oh! dans cette guerre suprême, sans merci entre

moi et Clotaire II... ce fils de Frédégonde sera écrasé... Il le faut...

il le faut...

--Et cela sera, madame. Jusqu'ici vos ennemis ont toujours tombé sous

vos coups..... La mort du fils de Frédégonde couronnera l'oeuvre.....

cependant ce duk Warnachaire m'inquiète..... Tenez, madame..... ces

maires du palais qui ont, il y a quarante ou cinquante ans, sous le

règne des fils du vieux Clotaire, commencé par être intendants des

maisons royales... et qui, peu à peu, sont devenus gouvernants des

peuples, ces maires du palais finiront par manger les rois si les rois

ne les mangent point. Ces habiles gens disent aux princes: «Ayez des

concubines, buvez, jouez, chassez, dormez, prodiguez l'argent dont nous

remplirons vos coffres, tenez-vous en joie, ne prenez point souci de

régner, nous nous chargeons de ce fardeau.» Ce sont là, madame, de

dangereuses scélératesses; qu'une mère, qu'une aïeule, agisse ainsi

envers ses fils et ses petits-fils, c'est chose concevable; mais chez

les maires du palais, ceci touche fort à l'usurpation, et ce

Warnachaire, à qui vous avez laissé son office de maire après la mort de

Thierry, me semble vouloir dominer Sigebert et vous évincer, madame...

Je sais que nous aurons la petite ou la grande esclave... pour nous

maintenir contre le duk. Mais souvenez-vous, madame, de votre exil de

Metz!

--Tu prêches une convertie... j'ai dernièrement écrit à _Aimoin_, qui

revient avec Warnachaire, de le tuer en route.

--Eh! madame, que ne parliez-vous! je vous aurais épargné ma rhétorique.

--Malheureusement Aimoin n'a pas exécuté mes ordres.

--Quel serviteur!... et pourquoi n'a-t-il pas obéi?

--Je l'ignore encore; je le saurai aujourd'hui peut-être.

--Du reste, il ne faut point nous hâter de penser mal de cet Aimoin. Une

favorable occasion lui aura peut-être manqué; qui sait si vous n'allez

pas le voir revenir seul avec le petit Sigebert! En cas contraire, une

fois ici, à Châlons, dans ce château, il en sera, madame, ce qu'il vous

plaira de Warnachaire... et croyez-moi, ces maires du palais! oh! ces

maires du palais me semblent menaçants pour les royautés. Aussi, madame,

les rois ne seront tranquilles sur leurs trônes que lorsqu'ils sauront

se délivrer de ces dangereux rivaux toujours grandissants.

--Je le sais, mais il faut du temps pour abattre leur puissance; ils ont

rallié à eux tous ces seigneurs bénéficiers enrichis par la générosité

royale! Oh! le temps! le temps! ah! que la vie est courte, lorsque l'on

sent en soi vouloir, pouvoir et force! Ce temps qu'il me faut, c'est un

long règne, je l'aurai; les tribus barbares, de l'autre côté du Rhin,

ont répondu à mon appel; elles se joindront à mon armée. Grâce à ce

renfort, les troupes de Clotaire II écrasées, il tombe en mon pouvoir!

lui, Chrotechilde, lui... le fils de Frédégonde! Oh! la frapper dans son

fils! puisque du fond de sa tombe elle brave ma haine! oh! faire

lentement expirer le fils dans les tortures que je rêvais pour la mère!

venger ainsi le meurtre de ma soeur Galeswinthe et de mon époux

Sigebert! m'emparer des royaumes de Clotaire et régner seule sur la

Gaule entière durant de longues années, car, malgré mes soixante ans

passés, je me sens pleine de vie, de force et de volonté!...

--Je vous l'ai souvent dit, madame, vous vivrez cent ans et plus.

--Je le crois, je le sens; oui, je sens en moi un vouloir, une vitalité

indomptables. Oh! régner! ambition des grandes âmes! régner comme

régnaient les empereurs de Rome, mes modèles! Oui, je veux les imiter

dans leur toute-puissance souveraine! compter par millions les

instruments de mes volontés! d'un signe redouté faire obéir les

multitudes! d'un geste pousser mes armées d'un bout à l'autre du monde!

agrandir mes royaumes à l'infini! et dire: Ces contrées des plus

voisines aux plus lointaines, c'est à moi! c'est à moi! Courber cent

peuples divers sous un même joug! toutes ces forces éparses les

concentrer dans ma main, ainsi que faisaient les empereurs de Rome...

Dire je veux, et voir tant de populations différentes soumises à une loi

unique, la mienne! dire je veux, et voir s'élever sur toute la Gaule ces

merveilles de l'art, dont j'ai déjà couvert la Bourgogne; châteaux

forts, palais splendides, basiliques aux nefs d'or, chaussées immenses,

prodigieux monuments, qui diront aux siècles futurs le grand nom de

Brunehaut! et pour arriver à de si grandes choses quelques scrupules

m'arrêteraient! Voyons? ces enfants que j'énerve! ces hommes que je tue

parce qu'ils me gênent! pourraient-ils accomplir ou seulement concevoir

mes desseins gigantesques? de quel prix est la vie de ces obscures

victimes? Leurs os seront poussière, leur nom oublié depuis des siècles,

tandis que d'âge en âge mon nom continuera d'étonner le monde! Mes

victimes! eh! s'il en est quelques-unes dont la mémoire survive, c'est

qu'elles auront été frappées par Brunehaut! on les plaint... je les

immortalise...

--Voilà, madame, une raison que sauraient faire pieusement, pour votre

salut, ces prêtres cupides et rusés qui vous assiégent de demandes de

terres et d'argent!

--Ne médis pas des prêtres, ils traînent mon char triomphal...

--L'attelage, madame, est ruineux.

--Pour qui? les dons que je leur fais afin qu'ils enseignent aux peuples

à vénérer Brunehaut; ces dons m'appauvrissent-ils? n'est-ce pas le

superflu de mon superflu? ne vais-je pas rétablir les impôts autrefois

décrétés par les empereurs, et remplir ainsi incessamment mes coffres?

Les peuples crieront! ils m'appelleront la _Romaine_! Peu m'importe, si

mon fisc atteint à la fois les plus pauvres et les plus riches! et puis

que veux-tu, Chrotechilde? Il est du devoir d'une grande reine de payer

royalement ceux qui l'amusent... quand ils l'amusent.

--Que trouvez-vous donc, madame, de divertissant chez ces mendiants

hypocrites?

--Tiens... prends cette clef, ouvre ce coffret qui est sur la table, et

cherches-y un parchemin noué d'un ruban pourpre.

--Le voici.

--Baise-le.

--Allons, madame, vous voulez rire.

--Baise ce parchemin, te dis-je, femme de peu de foi; il est écrit de la

main d'un pape... d'un pape vivant, du pieux Grégoire, en un mot.

--Je comprends, mais je ne baiserai point le parchemin, madame, s'il

vous plaît... Ainsi le pieux Grégoire, détenteur des clefs du paradis,

vous promet de vous ouvrir toutes grandes les portes du séjour éternel?

--N'est-ce pas justice? ne les ai-je pas assez richement dorées les

clefs de leur paradis?... Ah! tu me demandes ce que je trouve d'amusant

chez ces prêtres que je rémunère royalement? lis tout haut ce que

contient ce parchemin; je me sens en gaieté aujourd'hui... Allons, lis.

--Madame, voici: «_Grégoire, à Brunehaut, reine des Franks.--La manière

dont vous gouvernez le royaume et l'éducation de votre fils attestent

les vertus de votre excellence..._» Chrotechilde ne put continuer; elle

poussa un éclat de rire diabolique en regardant Brunehaut qui fit chorus

d'hilarité avec sa confidente; celle-ci reprit se contenant à

peine:--Par ma foi, madame, vous avez raison, lire de telles choses

écrites de la main du pape, le pieux Grégoire, c'est là un

divertissement que l'on ne saurait payer trop cher... Je continue, nous

en étions, je crois, madame, à vos vertus...

--Nous en étions à mes vertus...

--Donc je reprends: «_... L'éducation que vous donnez à votre fils

atteste les vertus de votre excellence, vertus que l'on doit louer et

qui sont agréables à Dieu; vous ne vous êtes point contentée de laisser

intacte à votre fils la gloire des choses temporelles, vous lui avez

aussi amassé les biens de la vie éternelle, en jetant dans son âme les

germes de la vraie foi avec une pieuse sollicitude maternelle_[J].»

Et les deux vieilles de rire de nouveau, de rire tant et tant, ces deux

monstres, que les larmes leur vinrent aux yeux, après quoi Brunehaut dit

à sa confidente:--Va, Chrotechilde... je me suis fait lire souvent les

comédies satiriques des Romains... jamais celles de _Plaute_ et de

_Térence_ ne vaudront celles que jouent chaque jour devant moi ces

odieux hypocrites pour gagner les richesses dont je les comble.

--C'est la vérité, madame, ce sont de fières comédies que les leurs; ils

mettent Dieu en scène!

--Et quelle scène! le ciel, le paradis, l'enfer, l'éternité... Ah!

comédie, te dis-je, comédie! royale comédie!...

À cette nouvelle saillie de la reine, les deux vieilles recommencèrent

de rire aux éclats; mais soudain cette hilarité fut interrompue par le

bruit de cris joyeux et enfantins, partant de la chambre voisine;

presque au même instant les trois frères de Sigebert, alors en voyage,

entrèrent suivis de leurs gouvernantes et coururent entourer leur

bisaïeule. Childebert, le moins jeune de ces arrière-petits-fils de

Brunehaut, avait dix ans, Corbe neuf ans, Mérovée, le dernier, six ans;

nées d'un père presque épuisé avant son adolescence par la précocité des

excès de toutes sortes où sa grand'mère Brunehaut l'avait plongé par une

infernale prévoyance, ces trois petites créatures, délicates, frêles,

étiolées déjà, faisaient peine à voir; leur gaieté même attristait; au

lieu d'être rondes, fermes et roses, leurs joues creuses, d'une pâleur

maladive, semblaient rendre plus grands encore leurs yeux caves et

cernés; leur longue chevelure, symbole de la royauté franque, tombait

fine et rare sur leurs épaules; ils portaient de petites dalmatiques

d'étoffes d'or ou d'argent. La gouvernante, après avoir respectueusement

fléchi le genou à l'entrée de la salle, se tint auprès de la porte,

tandis que les enfants entouraient leur bisaïeule. Childebert, le moins

jeune, se tenait debout auprès d'elle; Corbe et Mérovée, les deux plus

petits, avaient grimpé sur ses genoux, tandis qu'elle leur disait:

--Vous voici très-gais ce matin, chers enfants!

--Grand'mère, c'est Corbe, notre frère, qui nous faisait rire...

--Voyons, qu'a donc dit Corbe de si plaisant?

--Tu sais bien, grand'mère, sa tourterelle blanche?

--Oui.

--Il lui a arraché toutes les plumes, et elle criait... et elle

criait...

--Et vous de rire... et de rire... démons!...

--Oui, grand'mère; seulement à la fin notre petit frère Mérovée a

pleuré!

--Tant il riait, ce garçonnet?

--Oh! non, moi j'ai pleuré, parce qu'à la fin l'oiseau était tout

saignant.

--Alors, moi j'ai dit à mon frère Mérovée: Tu n'as donc pas de courage,

que le sang te fait peur? Et quand nous irons à la bataille, cela te

fera donc pleurer, de voir le sang couler? N'est-ce pas, Childebert, que

j'ai dit cela?

--C'est vrai, grand'mère; et moi, pendant que Corbe parlait ainsi à

Mérovée, j'ai pris un couteau et j'ai coupé le cou à la colombe... Ah!

c'est que je n'ai pas peur du sang, moi; et quand j'aurai l'âge, j'irai

à la guerre, n'est-ce pas, grand'mère?

--Ah! mes enfants, vous ne savez pas ce que vous désirez! On peut bien,

voyez-vous, chers petits, s'amuser à couper le cou à des colombes, sans

pour cela se croire obligé d'aller un jour à la guerre. Figurez-vous

donc que la guerre, mes enfants, c'est chevaucher jour et nuit, souffrir

de la faim, du chaud, du froid, coucher sous la tente, et qui plus est,

risquer de se faire tuer ou blesser, ce qui cause une grande douleur; ne

vaut-il pas mieux, chers enfants, se promener tranquillement en char ou

en litière? coucher dans un lit douillet? manger des friandises tout son

soûl? s'amuser tant que la journée dure? satisfaire aux moindres

fantaisies qui nous viennent? Dites, n'est-ce point préférable aux

vilaines fatigues de la guerre? Le sang des races royales est trop

précieux pour l'exposer ainsi, mes jolis roitelets; vous avez vos leudes

pour combattre l'ennemi à la bataille, vos serviteurs pour tuer les gens

qui vous déplaisent ou vous offensent, vos prêtres pour vous faire obéir

de vos peuples et vous absoudre de vos crimes, si vous en commettez.

Vous n'avez donc qu'à vous amuser, qu'à jouir des délices de la vie,

heureux enfants, sans autre souci que de dire: _Je veux_. Comprenez-vous

bien mes paroles, chers petits? Dis, Childebert, toi l'aîné de vous

trois? toi un garçon déjà raisonnable?

--Oh! oui, grand'mère, moi je ne suis pas plus soucieux qu'un autre

d'aller à la guerre attraper de bons coups, je préfère m'amuser et faire

ce qui me plaît; mais alors, pourquoi donc notre frère Sigebert s'en

est-il allé à cheval, suivi de guerriers, en compagnie du duk

Warnachaire?

--Votre frère est maladif, mes enfants; les médecins m'ont conseillé de

lui faire entreprendre, pour le bien de sa santé, un long voyage...

--Et reviendra-t-il bientôt?

--Peut-être demain... peut-être aujourd'hui.

--Oh! tant mieux, grand'mère, tant mieux, sa place ne restera pas vide

dans notre chambre, il nous manque...

--Ne vous réjouissez pas trop quant à cela, chers roitelets; désormais

Sigebert aura sa chambre à part... Oh! c'est que c'est déjà un petit

homme, lui!

--Il n'a pourtant qu'un an de plus que moi.

--Oh! oh! mais dans un an tu seras aussi un homme, toi, mon petit

Childebert,--répondit Brunehaut en échangeant avec Chrotechilde un

épouvantable regard,--alors, comme ton frère, tu auras ta chambre à part

et... et tout ce qui s'en suit; n'est-ce pas, Chrotechilde?

--Certainement, madame... il ne faut point faire de jaloux.

--Qu'est-ce que j'aurai donc, grand'mère, de plus que ma chambre à part?

--Eh! mais, tes chambellans, tes écuyers, tes serviteurs, tes esclaves,

tous gens soumis à tes caprices, comme les chiens à la houssine.

--Oh! que je voudrais donc être plus vieux d'un an!

--Et moi aussi, je te voudrais voir plus vieux d'un an... et Corbe

aussi, et toi aussi, petit Mérovée, je voudrais vous voir tous de l'âge

de Sigebert.

--Patience, madame,--dit Chrotechilde en échangeant de nouveau un regard

diabolique avec Brunehaut,--patience, cela viendra... Mais quel est ce

bruit dans la grande salle... De nombreux pas approchent... si c'était

le seigneur Warnachaire...

Chrotechilde ne se trompait pas, c'était en effet le maire du palais de

Bourgogne, accompagné de Sigebert; cet enfant, à peine âgé de onze ans,

était comme ses frères chétif et pâle; cependant l'animation du voyage,

la joie de revoir ses frères coloraient légèrement son doux visage, car,

ainsi que l'avait dit Chrotechilde à Brunehaut, ce pauvre enfant, malgré

les exécrables conseils de sa bisaïeule, conservait jusqu'alors un

caractère angélique; il courut dès qu'il entra embrasser la vieille

reine, puis il répondit aux caresses et aux questions empressées de ses

frères qui l'entouraient; à chacun d'eux il remit de petits présents

rapportés de son voyage et renfermés dans un coffret qu'il avait voulu

prendre des mains d'un des serviteurs de sa suite, afin d'offrir plus

tôt à ses frères ces témoignages de son souvenir. Chrotechilde,

s'approchant alors de la reine, lui dit tout bas:--Madame... si vous

m'en croyez, gardons les deux esclaves jusqu'à ce soir; d'ici là nous

aviserons...

--Oui, c'est le meilleur parti à prendre,--répondit Brunehaut; et

s'adressant à l'enfant:--Va te reposer... tu raconteras ton voyage à tes

petits frères; j'ai à causer avec le duk Warnachaire...

Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 1 / 26 段