CHAPITRE XXIX

(1808.)

La guerre d'Espagne.--Le prince de la Paix.--Le prince des

Asturies.--Abdication du roi Charles IV.--Départ de l'empereur.--Son

séjour à Bayonne.--Lettre de l'empereur au prince des Asturies.--Arrivée

de ce prince en France.--Naissance du second fils de la reine de

Hollande.--Abdication du prince des Asturies.

Ce fut le 2 avril 1808 que l'empereur partit, sous prétexte de visiter

les provinces du Midi, et en effet pour surveiller ce qui se passait en

Espagne. J'en donnerai une idée, le plus succinctement possible[104].

[Note 104: Je crois devoir publier ce chapitre, ou plutôt

ce fragment de chapitre, le dernier que ma grand'mère ait

écrit, quoique rien n'en soit achevé, et qu'il n'y ait là que

le récit historique, abrégé, des événements d'Aranjuez et de

Bayonne. Probablement, elle croyait nécessaire d'appuyer sur

un exposé des faits les réflexions dont elle l'aurait fait

suivre sur l'effet moral et politique de ces événements, et

sur la rupture qu'ils amenèrent plus tard entre l'empereur et

M. de Talleyrand, et les suites de cette rupture pour sa

situation et celle de son mari. Du reste, ce récit s'accorde

parfaitement avec celui que M. Thiers a fait de ces mêmes

événements, et elle ne charge pas le tableau plus qu'il ne

l'a chargé. Le point le plus grave, c'est-à-dire la mission

de Savary auprès du prince des Asturies, est notamment traité

par le grand historien d'une manière qui confirme, et au

delà, tout ce qui est dit dans ces Mémoires. (P. R.)]

On sait quelles transactions le roi d'Espagne, Charles IV s'était vu

forcé de faire avec les différents gouvernements de la France depuis la

Révolution. Après avoir tenté inutilement, en 1793, de sauver la vie de

Louis XVI, à la suite d'une guerre noblement entreprise, mais conduite

avec gaucherie, les Espagnols reçurent la loi du vainqueur, et le

gouvernement français s'immisça toujours plus ou moins dans leurs

affaires. À leur tête était Emmanuel Godoï, dont on n'a point ignoré les

moyens de succès, et qui, avec un esprit médiocre, fort peu de talents,

parvint, par la nature du goût qu'il inspira à la reine, à gouverner les

Espagnes. Il entassa sur sa personne toutes les dignités, les honneurs

et les trésors que jamais favori ait pu obtenir. Il était né en 1768,

d'une famille noble, et il fut placé dans les gardes du corps en 1787.

La reine le distingua, il monta rapidement de grade en grade, devint

lieutenant général, duc d'Alcudia, ministre des affaires étrangères en

1792. En 1795, il fut fait prince de la Paix, par suite du traité, peu

honorable pour lui, qu'il conclut avec la France. Il cessa d'être

ministre en 1798, mais il n'en dirigea pas moins les affaires, et

conserva toute sa vie le plus grand empire sur le roi Charles IV, qui

partagea si étrangement l'engouement de la reine sa femme. Le prince de

la Paix avait épousé la nièce du roi Charles III.

Rien n'avait paru troubler la bonne intelligence qui régnait entre la

France et l'Espagne, lorsque au moment où s'ouvrit la campagne de

Prusse, le prince de la Paix, croyant que la guerre qui commençait

allait faire pâlir la fortune de l'empereur, songea à armer l'Espagne

pour la préparer à profiter des événements qui pouvaient l'aider à

secouer le joug, et fit une proclamation qui invitait les Espagnols à

s'enrôler de tous côtés. Cette proclamation arriva à l'empereur sur le

champ de bataille d'Iéna, et bien des gens ont dit que, dès cette

époque, il avait juré la perte de la maison de Bourbon en Espagne. Après

ses succès, il dissémina les troupes espagnoles sur tous les points de

l'Europe, et le prince de la Paix n'obtint sa protection qu'en se

soumettant à sa politique. Bonaparte a tant répété, en 1808, qu'à

Tilsit, le czar avait approuvé ses projets sur l'Espagne, et, en effet,

immédiatement après le renversement de Charles IV, l'entrevue des deux

empereurs s'est passée si amicalement à Erfurt, qu'il est assez

vraisemblable qu'ils s'étaient mutuellement autorisés à poursuivre leurs

projets, l'un vers le nord, l'autre vers le midi. Mais ce que je ne sais

pas bien, c'est jusqu'à quel point Bonaparte trompa l'empereur de Russie

lui-même; et s'il ne commença pas, d'abord, par lui confier seulement le

partage qu'il feignait de préparer dans les États du roi Charles IV, et

le dédommagement qu'il avait l'air de vouloir lui donner en Italie.

Peut-être n'avait-il pas arrêté le plan de le déposséder entièrement. Ce

qu'il y a de certain, c'est que M. de Talleyrand n'est point entré dans

cette idée.

Quoiqu'il en soit, Murat, dans sa correspondance avec le prince de la

Paix, le leurrait du don d'une portion du Portugal, qui, disait-il,

serait devenu le royaume des Algarves. Une autre partie du Portugal

devait appartenir à la reine d'Étrurie, et cette Étrurie devait

désormais devenir l'empire du roi Charles IV, qui conserverait les

colonies américaines, et, à la paix générale, prendrait le titre

d'empereur des deux Amériques. Durant le voyage de 1807, un traité

dressé sur ces bases fut conclu à Fontainebleau, à l'insu de M. de

Talleyrand, et malgré lui, et le passage de nos troupes fut accordé par

le prince de la Paix pour la conquête du Portugal. L'empereur, à Milan,

ordonna à la reine d'Étrurie de retourner auprès de son père.

Cependant le prince de la Paix était de plus en plus odieux à la nation

espagnole, et complètement haï du prince des Asturies. Celui-ci, animé

par ses propres sentiments, et par les avis de ceux qui l'entouraient,

inquiet de sa mésintelligence toujours croissante avec sa mère, de la

faiblesse de son père, et de l'entrée de nos troupes, qui lui faisait

soupçonner quelque trame nouvelle, poussé à bout d'ailleurs par le

mariage que le prince de la Paix voulait lui faire contracter avec la

soeur de sa femme, se détermina à écrire à Bonaparte pour lui faire

connaître tous les griefs des Espagnols contre le favori, et pour lui

demander son appui et la main de quelque femme de sa famille. Cette

demande, qui pourrait bien avoir été inspirée par l'ambassadeur de

France, demeura d'abord sans réponse. Peu après, le prince des Asturies

fut dénoncé comme conspirateur, arrêté, et ses amis furent exilés. On

trouva chez lui une foule de notes dénonciatrices des exactions commises

par le prince de la Paix. On bâtit sur tout cela une accusation de

conspiration. La reine poursuivit son fils avec acharnement, et le

prince des Asturies allait être mis en jugement, lorsque des lettres de

l'empereur arrivèrent, et signifièrent qu'il ne voulait pas qu'il fût

question dans le procès du projet de mariage du prince. Comme c'était

sur ce point qu'on eût voulu faire porter la principale accusation de

conspiration, il y fallut renoncer. Le prince de la Paix voulut se

donner la bonne grâce de l'indulgence, et il parut avoir sollicité et

obtenu le pardon du prince des Asturies. Le roi Charles IV écrivit à

l'empereur pour lui rendre compte de l'affaire et de sa conduite, et

Bonaparte devint conseil et arbitre de tous ces différends, qui,

jusque-là, favorisaient ses projets. Tout cela se passa au mois

d'octobre 1807.

Cependant, nos troupes s'établissaient en Espagne. Les Espagnols,

surpris de cette invasion, murmuraient assez hautement, et se

plaignaient de la faiblesse de leur souverain et de la trahison du

favori. On se demandait pourquoi les armées espagnoles étaient envoyées

sur les frontières du Portugal, loin du centre du royaume, qui était

ainsi livré sans défense. Murat marchait vers Madrid. Le prince de la

Paix envoya un homme à lui à Fontainebleau, pour prendre les dernières

instructions. Cet homme, nommé Izquierdo, vit M. de Talleyrand qui

l'éclaira, lui démontra l'erreur du prince de la Paix, et lui fit

connaître à quel point le traité qu'on venait de signer à Fontainebleau,

renfermait la destruction complète de toute la puissance espagnole. Cet

Izquierdo, épouvanté de tout ce qu'il apprit, retourna promptement à

Madrid, et, sur ses récits, le prince de la Paix ouvrit les yeux, et

s'aperçut à quel point il était joué. Mais il était trop tard. On

rappela les troupes, et on songea alors à imiter la conduite du prince

du Brésil, en abandonnant le continent. La cour s'était retirée à

Aranjuez; ses préparatifs ne pouvaient être tellement mystérieux qu'on

n'en fût averti dans Madrid; la fermentation de cette ville s'accrut à

la nouvelle de l'approche de Murat et de l'éloignement de son roi.

Bientôt cette fermentation éclata par une révolte; le peuple se porta en

foule à Aranjuez, le roi fut retenu prisonnier dans son palais, la

maison du prince de la Paix pillée, celui-ci mis en prison, et arraché à

grand'peine à la fureur du peuple. On contraignit le roi Charles IV à

disgracier son favori, et à l'exiler d'Espagne. Dès le lendemain de

cette journée, soit que le roi, épouvanté, se sentît trop faible pour

régner sur un pays qui allait devenir le théâtre de tant de troubles,

soit qu'un parti opposé sût habilement l'y contraindre, il abdiqua en

faveur de son fils.

Tout cela se passait à quelques lieues de Madrid, et en présence de

Murat, qui y avait établi son quartier général. Ce fut le 19 mars 1808

que le roi Charles IV écrivit à l'empereur que, sa santé ne lui

permettant plus d'habiter l'Espagne, il venait d'abdiquer en faveur de

son fils. Cet événement changeait tous les projets de Bonaparte. Il se

voyait enlever le fruit de l'intrigue qu'il avait ourdie depuis six

mois. L'Espagne allait se trouver gouvernée par un jeune prince qui

paraissait, d'après ce qui venait de se passer, capable d'un acte de

force. Il était vraisemblable que la nation espagnole embrasserait avec

ardeur la cause d'un souverain qui sans doute avait pour but la

délivrance de l'Espagne. Nos armées étaient reçues avec mécontentement à

Madrid; Murat se voyait déjà forcé de décréter des mesures sévères pour

maintenir le bon ordre; il fallait prendre un parti nouveau, et

s'approcher, avant tout, du théâtre des événements pour les mieux

juger. D'après cela, l'empereur se décida à se rendre à Bayonne. Il

quitta Saint-Cloud le 2 avril, et se sépara de M. de Talleyrand assez

froidement, en se gardant bien de lui faire part d'aucun projet. _Le

Moniteur_ annonça que l'empereur allait visiter les départements du

Midi, et, seulement le 8 avril, sans avoir donné de grands détails sur

ce qui se passait en Espagne, on nous apprit que l'empereur était désiré

et même attendu à Madrid.

L'impératrice, qui aimait à voyager et à ne point quitter son époux,

obtint la permission de partir après lui; elle le rejoignit à Bordeaux.

M. de Talleyrand me parut visiblement inquiet et mécontent de ce voyage.

Je serais assez portée à croire que, depuis longtemps, par haine de

Murat, et par suite d'un autre plan que j'ignore, il favorisait le parti

qui dirigeait la conduite du prince des Asturies. Dans cette occasion,

il se voyait écarté, et, pour la première fois, Bonaparte apprenait à se

passer de lui. On ne comprenait rien à Paris de tout ce qui se passait;

les articles officiels du _Moniteur_ étaient chargés de nuages. Avec

l'empereur, on s'attendait à tout; mais il commençait à blaser même la

curiosité; et d'ailleurs, la maison d'Espagne n'inspirait pas un grand

intérêt. On s'agita donc très peu d'abord, et on attendit que le temps

répandît un peu plus de clarté. La France ne s'habituait que trop à

considérer Bonaparte comme se servant d'elle seulement pour faire les

affaires de sa politique et de son ambition particulières.

Cependant Murat, qui connaissait quelques-uns des projets de l'empereur,

et qui voyait tomber, par l'abdication du roi Charles IV, une grande

partie de son plan, agit à Madrid avec une habileté perfide. Il évita de

reconnaître le prince des Asturies, et tout porte à croire qu'il ne

contribua pas peu à ramener le vieux roi au désir de reprendre sa

couronne. Un compte rendu du général Monthion, envoyé à Aranjuez auprès

de Charles IV, qui fut inséré dans _le Moniteur_, apprit à l'Europe que

ce monarque s'était amèrement plaint de son fils, qu'il déclarait son

abdication forcée, et qu'en se remettant dans les mains de l'empereur,

il recommandait surtout qu'on sauvât la vie au prince de la Paix. La

reine, encore plus passionnée sur cet article, se livra aux plus

violentes plaintes contre son fils, et ne parut occupée que de la

profonde inquiétude que lui causait la situation du favori.

Les Espagnols avaient accepté l'abdication de leur roi, et se voyaient

avec joie débarrassés du joug du prince de la Paix. À Madrid surtout,

ils s'irritaient de la présence des Français, de la sécheresse de leurs

relations avec le jeune souverain, et Murat ne put parvenir à contenir

la fermentation naissante qu'à l'aide d'une sévérité, nécessaire dans sa

situation, mais qui acheva de nous rendre odieux.

L'empereur, étant arrivé à Bayonne, s'établit au château de Marrac,

situé à un quart de lieue de cette ville, incertain encore de ce qui

résulterait de son entreprise, méditant le voyage de Madrid pour

dernière ressource, mais déterminé à ne point laisser échapper le fruit

des tentatives commencées. Personne autour de lui n'était dans son

secret; il faisait agir tout son monde, sans s'ouvrir à qui que ce fût.

On peut lire, dans la relation que l'abbé de Pradt a donnée de la

révolution d'Espagne, des notes assez curieuses et des remarques justes

sur la force avec laquelle l'empereur savait porter à lui seul le

mystère de ses conceptions. L'abbé de Pradt était alors évêque de

Poitiers. En passant devant cette ville, Bonaparte l'emmena à sa suite,

lui sachant assez de goût et de talent pour l'intrigue, et croyant

pouvoir s'en servir.

J'ai ouï dire aux personnes qui firent ce voyage que le séjour de Marrac

fut triste, et que la préoccupation de tout le monde était de souhaiter

le dénouement de ce qui se passait, afin de retourner à Paris.

Savary fut promptement envoyé à Madrid, et reçut vraisemblablement

l'ordre de ramener le prince des Asturies, à quelque prix que ce fût. Il

remplit sa mission avec cette exactitude qui lui était particulière, et

qui ne lui permettait jamais de réfléchir sur les ordres dont on le

chargeait, ni sur les moyens qu'il lui fallait employer. Ce fut le 7

avril que Savary vit le prince des Asturies à Madrid. Il lui annonça

comme certain le voyage de l'empereur en Espagne, prit tout le caractère

d'un ambassadeur qui vient complimenter un nouveau roi, s'engageant, au

nom de son maître, s'il trouvait ses dispositions amicales, à ne point

s'immiscer dans aucune des affaires de l'Espagne. Ensuite il commença à

insinuer que ce serait avancer beaucoup les négociations que de venir au

devant de l'empereur, qui, assurait-il, allait sous peu se rendre à

Madrid; et, ce qui a étonné tout le monde, et ce qui étonnera de même la

postérité, c'est qu'il parvint à persuader le prince des Asturies et sa

cour sur ce voyage. À la vérité, on ne peut guère douter que la menace

ne fût jointe au conseil dans cette occasion, et que ce malheureux

prince n'ait été entraîné dans le piège que par une multiplicité de lacs

qui lui furent tendus à la fois. On lui fit sans doute sentir que sa

couronne était à ce prix, que l'empereur, souhaitant cette démarche, ne

lui prêterait secours que si on le satisfaisait sur ce point; on le

leurra encore de l'espoir de le rencontrer sur le chemin. Il ne fut

d'abord point question de passer la frontière.

Le prince des Asturies se trouvait entraîné par les événements à une

entreprise un peu au-dessus de ses forces; il était plutôt agent que

chef du parti qui l'avait porté sur le trône, et il ne pouvait

entièrement s'accoutumer à la situation d'un fils révolté contre son

père. Enfin la présence de nos armées l'intimidait; il n'osait répondre

aux Espagnols du salut de la patrie, s'il résistait. Ses conseillers

eux-mêmes étaient intimidés. Savary conseillait aussi, mais en menaçant,

et ce malheureux prince, par suite d'une foule de sentiments divers, se

détermina à l'action qui devait le plus immédiatement le perdre. J'ai

entendu dire à Savary qu'une fois qu'il l'eut mis sur la route de

Bayonne, il avait des ordres si positifs, qu'il était parfaitement

déterminé à ne plus le laisser retourner; et, comme de fidèles

serviteurs avaient averti son prisonnier, il le surveillait de si près,

qu'il était bien certain qu'aucune force humaine n'eût pu le lui

enlever. Pour observer cette intrigue aussi coupable que bien ourdie,

l'empereur écrivit cette lettre, imprimée depuis, qui fut remise au

prince des Asturies quand il était à Vitoria, et que je transcrirai ici,

parce qu'elle aide à comprendre la suite des événements.

«Bayonne, avril 1808.

»Mon frère, j'ai reçu la lettre de Votre Altesse royale. Elle doit avoir

acquis la preuve, dans les papiers qu'elle a eus du roi son père, de

l'intérêt que je lui ai toujours porté. Elle me permettra, dans la

circonstance actuelle, de lui parler avec franchise et loyauté. En

arrivant à Madrid, j'espérais porter mon illustre ami à quelques

réformes nécessaires dans ses États, et à donner quelque satisfaction à

l'opinion publique. Le renvoi du prince de la Paix me paraissait

nécessaire pour son bonheur et celui de ses sujets. Les affaires du Nord

ont retardé mon voyage. Les événements d'Aranjuez ont eu lieu. Je ne

suis point juge de ce qui s'est passé, et de la conduite du prince la

Paix, mais ce que je sais bien, c'est qu'il est dangereux pour les rois

d'accoutumer les peuples à répandre du sang, et à se faire justice

eux-mêmes. Je prie Dieu que Votre Altesse royale n'en fasse pas un jour

elle-même l'expérience. Il n'est pas de l'intérêt de l'Espagne de faire

du mal à un prince qui a épousé une princesse du sang royal, et qui a si

longtemps régi le royaume. Il n'a plus d'amis. Votre Altesse royale n'en

aura plus, si jamais elle est malheureuse. Les hommes se vengent

volontiers des hommages qu'ils nous rendent. Comment, d'ailleurs,

pourrait-on faire le procès au prince de la Paix, sans le faire à la

reine et au roi votre père? Ce procès alimentera les haines et les

passions factieuses; le résultat en sera funeste pour votre couronne.

Votre Altesse royale n'y a de droits que ceux que lui a transmis sa

mère; si le procès la déshonore, Votre Altesse royale déchire par là ses

droits.

»Qu'elle ferme l'oreille à des conseils faibles et perfides; elle n'a

pas le droit de juger le prince de la Paix. Ses crimes, si on lui en

reproche, se perdent dans les droits du trône. J'ai souvent manifesté le

désir que le prince de la Paix fût éloigné des affaires. L'amitié du roi

Charles m'a porté souvent à me taire, et à détourner les yeux des

faiblesses de son attachement. Misérables hommes que nous sommes!

Faiblesse et erreur, c'est notre devise. Mais tout cela peut se

concilier: Que le prince de la Paix soit exilé d'Espagne, et je lui

offre un refuge en France. Quant à l'abdication du roi Charles IV, elle

a eu lieu dans un moment où mes armées couvraient les Espagnes, et, aux

yeux de l'Europe et de la postérité, je paraîtrais n'avoir envoyé tant

de troupes que pour précipiter du trône mon allié et mon ami. Comme

souverain voisin, il m'est permis de vouloir tout savoir, avant de

reconnaître cette abdication. Je le dis à Votre Majesté royale, aux

Espagnols, au monde entier: Si l'abdication du roi Charles IV est de pur

mouvement, s'il n'y a pas été forcé par l'insurrection et l'émeute

d'Aranjuez, je ne fais aucune difficulté de l'admettre, et je reconnais

Votre Altesse royale comme roi d'Espagne. Je désire donc causer avec

elle pour cet objet. La circonspection que je porte, depuis un mois,

dans cette affaire doit lui être garant de l'appui qu'elle trouvera en

moi, si, à son tour, des factions, de quelque nature qu'elles soient,

viennent à l'inquiéter sur son trône. Quand le roi Charles me fit part

de l'événement du mois d'octobre dernier, j'en fus douloureusement

affecté, et je peux avoir contribué, par les insinuations que j'ai

faites, à la bonne issue de l'affaire de l'Escurial. Votre Altesse

royale avait bien des torts; je n'en veux pour preuve que la lettre

qu'elle m'a écrite, et que j'ai constamment voulu ignorer. Roi à son

tour, elle saura combien les droits du trône sont sacrés. Toute démarche

près d'un souverain étranger est criminelle. Votre Altesse royale doit

se défier des écarts des émotions populaires. On pourra commettre

quelques meurtres sur mes soldats isolés, mais la ruine de l'Espagne en

serait le résultat. J'ai déjà vu avec peine qu'à Madrid on ait répandu

des lettres du capitaine général de la Catalogne, et fait tout ce qui

pouvait donner des mouvements aux têtes.

»Votre Altesse royale connaît ma pensée tout entière; elle voit que je

flotte entre diverses idées qui ont besoin d'être fixées. Elle peut

être certaine que, dans tous les cas, je me comporterai avec elle comme

avec le roi son père. Qu'elle croie à mon désir de tout concilier, et de

trouver des occasions de lui donner des preuves de mon affection et de

ma parfaite estime.»

On voit, par cette lettre, que l'empereur se réservait le droit de juger

encore de la validité de l'abdication du roi Charles IV. Cependant il

paraît que Savary flatta le jeune roi d'un assentiment plus positif que

celui qui était contenu dans cette lettre, tandis que Murat encourageait

sous main le roi Charles à une rétractation. En écrivant de cette

manière au prince des Asturies, l'empereur se ménageait les moyens de

sauver le prince de la Paix, s'il était nécessaire, de prendre la

défense du roi Charles IV, enfin de blâmer le premier mouvement

d'insurrection du prince des Asturies contre son père. On a su pourtant,

à cette époque, que l'ambassadeur de France avait fait insinuer à ce

prince la demande qu'il fit d'une épouse prise dans la famille

impériale, demande qui fut son plus grand crime auprès du favori.

Le prince des Asturies avait quitté Madrid le 10 avril; il recevait sur

la route les témoignages d'affection de son peuple, et partout on lui

montrait de l'inquiétude, en le voyant approcher de la frontière. Savary

l'assurait toujours qu'en avançant davantage, il finirait par rencontrer

l'empereur, et il le gardait de plus en plus près. À Burgos, le conseil

du prince commença à s'alarmer; on poussa jusqu'à Vitoria. Là, le peuple

détela les chevaux du prince; il fallut que la garde lui ouvrît un

passage, et ce fut en quelque sorte malgré la volonté du prince lui-même

dont les espérances se dissipaient à mesure.

«À Vitoria, me disait depuis Savary, je crus un moment que mon

prisonnier m'allait échapper; mais j'y mis bon ordre, je lui fis

peur.--Enfin, lui répondis-je, s'il avait résisté, est-ce que vous

l'auriez tué?--Oh! non, reprit-il, mais je vous atteste que je ne

l'aurais point laissé retourner.»

Ce qui rassurait les conseillers du prince, c'est qu'ils s'étaient

persuadé qu'un mariage arrangerait tout, et, ne pouvant entrer dans

l'immensité des plans impériaux, ils regardaient qu'une telle alliance,

et le sacrifice de quelques hommes et de la liberté du commerce, serait

la conclusion du traité définitif. On céda donc aux sollicitations très

militaires de Savary, et enfin, on passa la frontière. Le cortège entra

dans Bayonne le 21 avril. Les personnes qui se trouvaient auprès de

l'empereur alors connurent par le changement de son humeur à quel point

l'arrivée des infants était importante pour ses projets. Il avait paru

jusque-là très soucieux; il ne s'ouvrait à aucun, mais il envoyait

courriers sur courriers. Il n'osait compter sur le succès de son

entreprise; il avait fait engager le vieux roi à le venir joindre; et

lui, ainsi que la reine et le favori, n'avaient alors rien de mieux à

faire. Mais il était si vraisemblable que le nouveau roi profiterait de

la révolte prête à éclater en Espagne, et qu'il exciterait

l'enthousiasme naissant de toutes les classes pour la délivrance de la

patrie, que, jusqu'au moment où il sut que le prince avait franchi les

Pyrénées, l'empereur dut regarder cet événement comme à peu près

impossible. Il a dit, depuis, qu'à dater de cette faute, il n'avait plus

douté de l'incapacité du roi Ferdinand.

Le 20 avril, la reine de Hollande accoucha d'un garçon qui fut nommé

Louis[105]. À cette époque est mort le peintre Robert, fameux par la

facilité de son talent, le goût qu'il avait, surtout en architecture;

d'ailleurs, excellent homme et fort spirituel[106].

[Note 105: Cet enfant est devenu l'empereur Napoléon III.

Le hasard qui le fait naître le jour même de l'arrivée des

infants à Bayonne, au moment où la faute criminelle de la

guerre d'Espagne s'accomplissait, peut prêter aux

rapprochements des historiens fatalistes. (P. R.)]

[Note 106: Il ne s'agit pas ici de Léopold Robert, plus

apprécié de la génération actuelle, mais d'Hubert Robert, né

en 1733, membre de l'Académie en 1766, et connu par des

tableaux de ruines où le goût classique commence à trahir

quelques tendances modernes, ou romantiques, comme on aurait

dit un peu plus tard. (P. R.)]

L'abbé de Pradt a raconté toutes les circonstances de l'arrivée des

princes, et, comme il en fut témoin, je renvoie encore à son ouvrage,

sans me croire obligée ici de le copier. Il dit que l'empereur vint de

Marrac à Bayonne, qu'il traita le prince des Asturies d'égal à égal,

qu'il lui donna dans la même journée à dîner, en lui accordant tout le

cérémonial de la royauté, et que ce ne fut que le soir de ce jour, quand

le prince fut retourné à son logis, que Savary revint chez lui, chargé

de lui signifier l'intention de Bonaparte. Cette intention était de

renverser la dynastie régnante, pour mettre la sienne à sa place, et, en

conséquence, l'abdication était demandée à toute la famille. L'abbé de

Pradt s'étonne avec raison de cette scène de comédie que joua l'empereur

dans la journée, et on ne conçoit guère comment il se donna l'embarras

de faire, le matin, un personnage ayant des intentions si opposées à

celles de la soirée. Quel que fût son motif, on comprend la stupeur des

princes espagnols, et quels durent être leurs regrets de s'être ainsi

livrés à leur ennemi, qui dès ce moment fut inflexible. Dès lors, ils

essayèrent, non de fuir, car ils s'aperçurent promptement que cela était

impossible, mais d'instruire la junte qui siégeait à Madrid, et de leur

captivité, et des déterminations qui assuraient la perte des derniers

Bourbons. La plupart des courriers furent arrêtés; quelques-uns

passèrent cependant; les nouvelles qu'ils portaient excitèrent

l'indignation à Madrid, et, de là, dans toute l'Espagne. Les

protestations de quelques provinces parurent, le peuple s'ameuta dans

plusieurs villes; à Madrid, la sûreté de l'armée française fut

compromise. Murat redoubla de sévérité, et devint l'objet de la haine

comme de la terreur de tous les habitants. Tout le monde sait

aujourd'hui à quel point l'empereur se trompa sur l'état de l'Espagne et

sur le caractère des Espagnols. Il apporta dans cette odieuse entreprise

les deux mêmes erreurs de son caractère et de son esprit, qui l'ont

quelquefois entraîné à de si grandes fautes: Premièrement, cette volonté

de l'emporter de haute lutte, cette impatience d'être obéi qui le jetait

dans la précipitation, et qui souvent lui faisait négliger les

intermédiaires qu'on ne dédaigne pas toujours impunément. Ensuite, cette

opinion trop arrêtée chez lui, que les hommes subissent très peu de

modifications importantes par l'action de leur gouvernement, et que les

différences nationales sont d'une si mince considération, que la

politique peut agir de la même manière sur des hommes du Midi ou du

Nord, sur des Allemands, des Français ou des Espagnols. Il a avoué,

depuis, s'être fortement trompé dans cette idée. En apprenant qu'il

existait en Espagne une classe élevée qui s'apercevait du mauvais

gouvernement qui la régissait, et qui souhaitait quelques changements

constitutionnels, il ne douta point que le peuple ne donnât aussi dans

l'appât qu'on lui présenterait d'une révolution pareille à celle de

France. Il crut qu'en Espagne, comme ailleurs, on soulèverait facilement

les hommes contre l'influence temporelle des prêtres, en supprimant tous

les intermédiaires dont je parlais tout à l'heure. Démêlant avec la

vivacité de son esprit, que le mouvement qui avait excité la révolte

d'Aranjuez et mis le pouvoir dans les mains d'un prince faible, trop

évidemment dénué des moyens qui font et contiennent les révolutions, il

supposa, en dévorant d'avance le temps, les obstacles, les incidents qui

retardent, qu'un premier ébranlement donné aux institutions espagnoles

en amènerait le changement complet. Il crut donc rendre une sorte de

service à la nation même, en devançant les événements, en s'emparant

d'avance de leur révolution, et la conduisant de prime abord là où il

croyait que la suite des temps devait la mener. Mais quand même il

serait possible de parvenir à persuader tout un peuple, et à lui faire

accepter, comme résultat d'une prévision habile et sûre, ce qu'il ne

peut comprendre que par l'expérience des faits, et souvent des malheurs,

l'odieux de tous les moyens employés par l'empereur jeta sur sa conduite

un tort qui le flétrit aux yeux de ceux qu'il voulait gagner, et qu'il

crut servir: _Jehu n'avait pas le coeur assez droit, ni les mains assez

pures_ pour que l'Espagne le reçût comme le restaurateur dont elle avait

besoin. Le joug étranger, d'ailleurs, souleva l'orgueil espagnol. Les

ruses qui furent ourdies, l'emprisonnement des souverains, le mépris

trop étalé des croyances religieuses, les menaces, les exécutions qui

suivirent, et, un peu plus tard, les exactions et les cruautés de la

guerre, tout se réunit pour s'opposer à toute entente. Bientôt les deux

parties contendantes, animées l'une contre l'autre, ne virent plus entre

elles qu'une lutte violente, excitée par le désir de se résister et de

se détruire mutuellement. L'empereur lui-même sacrifia tout à la passion

de ne rien céder; il prodigua les hommes et l'argent, seulement pour

demeurer le plus fort; car il aurait rougi devant l'Europe d'avoir été

vaincu, et la guerre la plus sanglante, les plus épouvantables désastres

furent la suite de son orgueil blessé, comme du despotisme de sa

volonté. Il ne parvint donc à créer que l'anarchie en Espagne. La

nation, se voyant sans armée, se crut chargée de la défense du sol, et

Bonaparte, qui mettait sa vanité et sa sûreté à être l'élu des peuples,

qui, dans son système, n'eût jamais dû faire la guerre qu'aux rois, se

trouva en peu d'années hors du terrain politique sur lequel il avait

fondé sa puissance, et dévoila aux yeux de tous que c'était pour son

profit seul qu'il exploitait le pouvoir.

Néanmoins, ce ne fut pas sans prévoir une partie de ces inconvénients

qu'il continua à avancer dans la route tortueuse où il était entré. Le

refus que fit le prince des Asturies de signer son abdication lui causa

une violente inquiétude. Craignant que ce prince ne lui échappât, il le

fit garder à vue; il essaya sur lui tous les moyens de séduction et de

violence, et tous ceux qui l'entouraient s'aperçurent facilement de

l'agitation dans laquelle il était retombé. Duroc, Savary, l'abbé de

Pradt, furent chargés de gagner, persuader ou effrayer les conseillers

du prince. Mais quel moyen de parvenir à persuader aux gens de consentir

à se voir déposséder? En acceptant l'opinion de l'empereur, que chacun

des membres de la famille régnante était également médiocre et inhabile,

il faut conclure encore qu'il eût été plus adroit de leur laisser le

pouvoir et le trône; car l'obligation d'agir, dans un temps qui devenait

si difficile, les eût conduits à beaucoup de fautes dont leur ennemi eût

alors profité. Mais, en les outrageant par la violation de tous les

droits humains, en paralysant leur action, en les condamnant au rôle si

simple et si touchant de victimes, on déterminait ou facilitait

tellement ce qu'ils avaient à faire, qu'on attirait l'intérêt sur eux,

sans même qu'ils eussent à prendre la moindre peine pour l'exciter. À

l'égard des princes d'Espagne et du pape, l'empereur a fait une faute

pareille, et il en a reçu la même punition.

Cependant, comme il voulait sortir de cet état d'angoisse, il se

détermina à mander le roi Charles IV à Bayonne, et à prendre, tout à

coup et hautement, le parti du vieux souverain détrôné. Il entrevit que

la marche qu'il allait suivre entraînerait la guerre; mais aussitôt il

se flatta, car, sitôt un parti pris, son imagination active parvenait

promptement à le flatter, que cette guerre ressemblerait à toutes les

autres. «Oui, disait-il, je sens que ce que je fais n'est pas bien, mais

qu'ils me déclarent donc la guerre!» Et, quand on lui représentait

qu'une déclaration de guerre était une chose bien peu à attendre de la

part de personnes transplantées hors de leur territoire et privées de

leur liberté: «Et pourquoi aussi sont-ils venus? Ce sont des jeunes gens

sans expérience, et qui viennent ici sans passeports. Il faut que je

juge cette entreprise bien nécessaire; car j'ai bien besoin de marine,

et ceci va me coûter les six vaisseaux que j'ai à Cadix.» D'autres fois,

il disait:

«Si ceci devait me coûter 80 000 hommes, je ne le ferais pas; mais il ne

m'en faudra pas 12 000; c'est un enfantillage. Ces gens-ci ne gavent pas

ce que c'est qu'une troupe française. Les Prussiens étaient comme eux,

et on a vu comment ils s'en sont trouvés. Croyez-moi, ceci finira vite.

Je ne voudrais faire de mal à personne, mais quand mon grand char

politique est lancé, il faut qu'il passe. Malheur à qui se trouve sous

les roues!»

Vers la fin du mois d'avril, on vit arriver à Bayonne le prince de la

Paix, que Murat avait délivré de la captivité où il était retenu à

Madrid. La junte, présidée par don Antonio, frère de Charles IV, le céda

avec peine; mais le temps de la résistance était passé. Le favori avait

perdu l'espérance de sa future souveraineté; mais sa vie était

compromise en Espagne, la protection de l'empereur était son unique

ressource; il n'était donc point douteux qu'il se prêterait à tout ce

qu'on exigerait de lui. Il lui fut enjoint de diriger le roi Charles

dans la route qu'on voulait qu'il suivît, et il s'y prêta sans nulle

observation.

Je ne puis m'empêcher de transcrire une réflexion de l'abbé de Pradt,

qui me paraît fondée et qui trouve ici tout naturellement sa

place[107]:

«À cette époque, dit-il, la partie du projet qui concernait la

translation de Joseph à Madrid n'était pas encore déclarée. On pouvait

la prévoir; mais Napoléon n'en avait pas laissé percer l'idée. Dans les

conférences que la négociation avec M. Escoiguiz me mit à portée d'avoir

avec Napoléon, il ne lui était pas arrivé d'en rien témoigner,

abandonnant au temps de dévoiler chaque partie d'un plan dont il

graduait avec soin la manifestation, après l'avoir porté dans son coeur

pendant une longue suite de jours, sans qu'aucune indiscrétion l'eût

soulagé du fardeau de son secret: emploi bien déplorable sans doute de

la force d'âme, mais qui cependant montre un grand empire sur lui-même

de la part de l'homme qui peut se maîtriser à ce point, surtout quand il

est porté à l'indiscrétion, principalement dans la fougue de la colère,

comme l'était Napoléon.»

[Note 107: _Mémoires historiques sur la révolution

d'Espagne_, par l'auteur du _Congrès de Vienne_, in-8°,

Paris, 1816. (P. R.)]

Le roi Charles IV arriva à Bayonne le 1er mai, avec sa femme, leur plus

jeune fils, la fille du prince de la Paix, la reine d'Étrurie

accompagnée de son fils, et, un peu plus tard, don Antonio, qui fut

contraint de quitter la junte et de se rendre auprès de sa famille.

Mémoires de madame de Rémusat (3/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 18 / 35 题