CHAPITRE XXVIII.

(1807-1808.)

Retour de Fontainebleau.--Voyage de l'empereur en Italie.--La jeunesse

de M. de Talleyrand.--Fêtes des Tuileries.--L'empereur et les

artistes.--Opinion de l'empereur sur le gouvernement anglais.--Mariage

de mademoiselle de Tascher.--Le comte Romanzow.--Mariage du maréchal

Berthier.--Les majorats.--L'université.--Affaires d'Espagne.

Vers ce temps, à peu près, M. Molé fut nommé préfet de la Côte-d'Or.

L'empereur s'était aperçu de la distinction de son esprit dans plusieurs

occasions. Il l'avait en quelque sorte adopté, et son élévation était

déterminée dans sa pensée. Il le gagnait de plus en plus, par des

conversations où il mettait en évidence ce qu'il avait de plus

remarquable, et Bonaparte s'entendait très bien à séduire la jeunesse.

M. Molé montra quelque répugnance à s'éloigner de Paris, où lui et sa

famille se trouvaient fort bien établis. «Il ne faut effaroucher

personne, lui dit l'empereur, par un avancement trop prompt.

D'ailleurs, quelques expériences administratives vous seront utiles. Je

ne vous tiendrai à Dijon qu'un an, et, après, vous reviendrez, et vous

serez content de moi.» Il lui a tenu parole.

Le voyage de Fontainebleau fut terminé vers le milieu de novembre, au

grand contentement de chacun, car on était fatigué des fêtes et de leur

contrainte. Les princes étrangers retournèrent pour la plupart chez eux,

éblouis de notre magnificence, qui avait été administrée, si je puis me

servir de cette expression, avec un ordre extrême; car l'empereur

n'entendait jamais raillerie sur l'économie de ses propres affaires. Il

fut très content quand M. de Rémusat lui demanda, pour le compte des

dépenses, des fêtes, des spectacles, seulement 150 000 francs; et, en

effet, si on avait comparé la somme avec les résultats, on eût remarqué

quel soin minutieux il avait fallu apporter à la dépense. L'empereur,

qui se voulait instruire de tout, rappela à cette occasion ce que

coûtaient autrefois à la cour de France de pareils voyages[95], et il

mit une certaine vanité, assez fondée après tout, à ce rapprochement.

Le service de la maison, très rigoureusement tenu par le grand maréchal,

fut arrêté et payé de même, et tout se trouva en ordre et dans une règle

très exacte. Ce Duroc tenait remarquablement la maison impériale, mais

avec des formes dures, toutes émanées de la dureté du maître. Quand

l'empereur grondait, on s'apercevait dans le château d'une succession de

brutalités dont le moindre valet de pied ressentait les atteintes. Le

service se faisait avec une exactitude de discipline; les punitions

étaient sévères, l'exigence ne se relâchait point; aussi chacun ne

manquait jamais à son poste, et tout se passait en silence et

régulièrement. Tout abus était surveillé, les bénéfices des gens

calculés et réglés d'avance. Dans les offices et dans les cuisines, la

moindre chose, un simple bouillon, un verre d'eau sucrée ne se seraient

pas distribués sans l'autorisation ou le bon du grand maréchal. De même,

il ne se passait rien dans le palais dont il ne fût informé. Il était

d'une discrétion à toute épreuve, et redisait tout seulement à

l'empereur, qui s'informait des moindres choses.

[Note 95: Les mêmes plaisirs du roi, au dernier voyage de

Fontainebleau, sous Louis XVI, avaient coûté près de deux

millions.]

L'empereur quitta Fontainebleau pour faire un court voyage en Italie.

Il voulait revoir Milan, se montrer à Venise, communiquer avec son frère

Joseph, et, je pense, surtout, prendre une détermination à l'égard du

royaume d'Italie, détermination par laquelle il croyait rassurer

l'Europe, et, de plus, signifier à la reine d'Étrurie, fille du roi

d'Espagne, qu'elle eût à quitter son royaume. Préparant en secret

l'envahissement de l'Espagne, il savait que la réunion des deux

couronnes de France et d'Italie avait souvent effarouché l'Europe. En

appelant Eugène à la succession future du trône d'Italie, il annonçait

que cette réunion ne serait point éternelle, et il supposait qu'on

adopterait cette concession, qui ne le dépossédait point et qui mettait

une borne au pouvoir de son successeur.

Murat, qui trouvait un grand avantage pour lui à ne point interrompre

les communications avec son beau-frère, obtint la permission de

l'accompagner dans ce petit voyage, au grand déplaisir de M. de

Talleyrand, qui prévit qu'on profiterait de son absence pour écarter de

plus en plus ses plans. L'empereur partit donc le 16 novembre, et

l'impératrice revint à Paris. Le prince primat y demeura encore quelque

temps, ainsi que les princes de Mecklembourg. Ils venaient aux

Tuileries tous les soirs, on jouait, on causait peu, on écoutait de la

musique; mais l'impératrice parut parler un peu plus à ce prince de

Mecklembourg-Schwerin. On le remarqua, comme je l'ai dit, mais en riant,

et on y mettait si peu d'importance qu'on en plaisantait l'impératrice

elle-même. Quelques personnes prirent sérieusement ces plaisanteries,

écrivirent à l'empereur, et, au retour, il gronda beaucoup. Habitué à se

passer bien des fantaisies, il se montrait sévère pour celles des

autres. Pendant ce voyage on donnait à Paris, sur l'un des petits

théâtres, un vaudeville qui avait un grand succès et que tout le monde

voulait voir. Madame Bonaparte en eut fantaisie comme les autres. Elle

chargea M. de Rémusat de lui faire garder une petite loge, et, s'étant

vêtue simplement et ayant pris une voiture sans armes, elle se rendit en

secret à ce théâtre avec quelques dames et les deux princes de

Mecklembourg. On écrivit encore à Milan cette très petite affaire;

l'empereur écrivit à son tour une lettre fulminante, et il reprocha à sa

femme, en revenant, de ne point savoir garder sa dignité. Je me rappelle

même que, dans son mécontentement, il lui représentait que la reine de

France s'était autrefois fait le plus grand tort, en ne craignant point

de manquer à son rang par des légèretés de cette espèce.

Pendant son absence, la garde impériale fit une entrée triomphale à

Paris; elle fut haranguée par le préfet et devint l'objet de beaucoup de

fêtes.

J'ai dit aussi que les soeurs de charité furent rétablies; le ministre

de l'intérieur les rassembla chez Madame mère et leur distribua des

médailles en sa présence. L'empereur voulait que sa mère fût à la tête

de tous les établissements de charité; mais elle n'avait rien, dans sa

manière d'être, qui la rendît populaire, et elle s'acquittait sans goût

ni habileté de ce dont elle était chargée.

L'empereur parut content de l'administration du royaume d'Italie et

parcourut ce royaume tout entier. Il alla à Venise, où il fut joint par

son frère Joseph, et par le roi et la reine de Bavière, qui allèrent lui

rendre visite, ainsi que madame Bacciochi, qui sollicita quelque

agrandissement de ses États. Pendant ce temps, la Russie rompait tout à

fait avec l'Angleterre; une partie de nos armées, encore dans le nord de

l'Allemagne, tenait en échec le roi de Suède; Bernadotte, à Hambourg,

communiquait avec les Suédois mécontents, et acquérait une réputation

personnelle qu'il soutenait avec soin. Il employait l'argent aussi pour

se faire des créatures. Il n'est pourtant pas vraisemblable qu'il eût

dès lors idée de ce qui lui est arrivé depuis; mais son ambition,

quoique vague encore, le conduisait à se ménager des chances quelles

qu'elles fussent, et, à cette époque, on pouvait au fond, dans certaines

situations, tout entreprendre et tout espérer. Le prince du Brésil

quitta Lisbonne le 29 novembre, et le général Junot y entra, peu de

jours après, avec notre armée, en déclarant, toujours selon la coutume,

que nous venions dégager les Portugais du joug des Anglais. Vers la fin

de ce mois, l'empereur, ayant assemblé à Milan le Corps législatif,

déclara qu'il adoptait solennellement Eugène, qui devenait héritier de

la couronne d'Italie, à défaut d'héritiers mâles de l'empereur. En même

temps, il lui permit de porter le titre de prince de Venise, et il créa

la petite princesse qui venait de naître, princesse de Bologne. Après

cela, il revint à Paris, où il arriva le 1er janvier 1808.

J'étais alors bien douloureusement occupée. J'avais retrouvé ma mère

malade, à mon retour de Fontainebleau. Son état de langueur se

prolongea d'abord, sans me donner de l'inquiétude. Toute souffrante

qu'elle était, elle se montra fort contente des améliorations qui

s'étaient faites dans notre situation, et je commençai, pendant les

premiers temps de sa maladie, à établir ma maison sur le pied qu'avait

ordonné l'empereur. Vers la fin de décembre, le mal de ma mère devint si

alarmant, que nous ne pensâmes plus qu'à lui donner nos soins, et que

notre maison fut fermée. Trois semaines après, nous eûmes le malheur de

la perdre, et l'un des plus tendres liens de mon coeur, comme l'une de

mes plus douces jouissances, fut à jamais perdu. Ma mère était une

personne distinguée de toute manière. Elle avait beaucoup d'esprit, une

raison aimable et solide, dans le monde une considération méritée. Elle

nous était utile et agréable à chaque instant du jour. Elle fut

universellement regrettée; sa perte nous jeta dans le désespoir; mon

mari la pleura comme un vrai fils; on nous plaignit, même à la cour, car

on savait ce qu'elle valait. L'empereur lui-même s'exprima bien sur ce

malheur, et en parla très convenablement à M. de Rémusat quand il le

revit; mais j'ai dit ailleurs que la vie de retraite que la convenance

et ma douleur me forcèrent de mener, ayant contrarié ses vues, trois ou

quatre mois après, il nous retira cette portion de notre revenu qu'il

nous avait accordée pour la dépenser d'une manière brillante, en disant

qu'elle nous était inutile, et nous laissant par là fort embarrassés de

dettes qu'il nous avait obligés de contracter.

Je passai cet hiver bien tristement; je pleurais amèrement ma mère;

j'étais séparée de mon fils aîné que nous avions mis au collège pour

qu'il y cultivât les heureuses dispositions qui annonçaient déjà

l'esprit distingué qui s'est, depuis, développé chez lui; ma santé était

mauvaise, mon âme toute découragée. Assurément, ma société ne pouvait

offrir de grandes distractions à M. de Talleyrand, et pourtant, il ne me

dédaigna point dans mon malheur. Il fut un des plus assidus à me

soigner. Il avait connu ma mère autrefois, il m'en parlait bien, et

m'écoutait dans mes souvenirs. La gravité de ma peine dissipait toutes

mes petites prétentions à faire de l'esprit devant lui; je ne retenais

point mes larmes en sa présence. Souvent, en tiers avec mon mari et moi,

il ne se montrait point importuné, ni de ma douleur, ni des tendres

consolations que m'offrait si affectueusement M. de Rémusat. Il me

semble, quand j'y pense, qu'en nous voyant, il nous examinait avec une

sorte de curiosité. Sa vie tout entière l'avait tenu loin des affections

naturelles; nous lui donnions un spectacle nouveau qui le remuait un

peu. Il semblait apprendre, pour la première fois, ce qu'une tendresse

mutuelle, fondée sur les sentiments les plus moraux, procure de douceur

et de courage contre les traverses de la vie. Ce qui se passait dans ma

chambre le reposait de ce qui se passait ailleurs, peut-être même de ses

souvenirs; car, plus d'une fois, à cette époque, il m'a parlé de

lui-même avec regret, je dirais presque avec dégoût.

Enfin, comme nous étions touchés de ses soins, nous y répondions par une

reconnaissance qui partait du plus profond du coeur; il revenait de plus

en plus fréquemment entre nous deux, et il y demeurait longtemps; plus

de plaisanteries, de railleries sur les autres, entre nous. Rendue à

moi-même, je lui laissais voir le fond d'une âme vive, et que l'habitude

d'un bonheur intérieur avait rendue douce. Au travers de mes regrets, de

ma profonde mélancolie, de l'oubli où je vivais de tout ce qui se

passait au dehors, je le transportais dans des régions inconnues pour

lui, à la découverte desquelles il semblait prendre plaisir. J'acquis

peu à peu la liberté de lui tout dire; il me laissa prendre le droit de

le blâmer, de le juger souvent assez sévèrement. Ma sincérité ne parut

jamais lui déplaire, et je formai avec lui une liaison intime, et qui

nous fut agréable à l'un et à l'autre. Quand je parvenais à l'émouvoir,

j'étais satisfaite comme d'une victoire, et lui me savait gré d'avoir

remué son âme, si souvent endormie par habitude, par système et par

indifférence.

Une fois, emportée par les disparates qui échappaient à son caractère,

je me laissai aller à lui dire: «Bon Dieu! quel dommage que vous vous

soyez gâté à plaisir! Car, enfin, il me semble que vous valez mieux que

_vous_.»

Il se mit à sourire. «La manière dont se passent nos premières années,

me dit-il, influe sur toute la vie, et, si je vous disais de quelle

façon j'ai passé ma jeunesse, vous arriveriez à vous moins étonner de

beaucoup de choses.» Ce fut alors qu'il me conta que, estropié, se

trouvant aîné dans sa famille, et, par son accident, trompant les

espérances, et même les convenances qui, avant la Révolution,

destinaient tout aîné d'une noble famille à l'état militaire, il avait

été repoussé de son intérieur, renvoyé en province près d'une vieille

tante. Sans le l'aire rentrer dans la maison paternelle, on l'avait

ensuite placé dans un séminaire, en lui signifiant qu'il embrasserait

l'état ecclésiastique, pour lequel il ne se sentait aucun goût. Durant

les années qu'il avait passées à Saint-Sulpice, il s'était vu forcé de

demeurer presque toujours solitaire dans sa chambre, son infirmité ne

lui permettant guère de se tenir longtemps sur ses jambes, ne pouvant se

livrer à aucune des distractions, à aucun des mouvements de l'enfance,

s'abandonnant à la plus profonde mélancolie, prenant dès lors mauvaise

opinion de la vie sociale, s'irritant contre cet état de prêtre qu'on

lui imposait malgré lui, et se pénétrant de l'idée qu'il n'était point

forcé d'observer bien scrupuleusement des devoirs auxquels on le

contraignait, sans l'avoir consulté. Il ajoutait qu'il avait éprouvé le

dégoût le plus profond de ce monde, un grand fonds d'irritation contre

les préjugés, et qu'il n'avait échappé au désespoir qu'en se

convertissant peu à peu à une véritable indifférence sur les hommes et

sur les choses; qu'ensuite, se retrouvant enfin vis-à-vis de son père

et de sa mère, il avait été reçu comme un objet déplaisant, et traité

avec la plus grande froideur; que jamais un mot affectueux ou une

consolation ne lui furent adressés. «Vous voyez, me disait-il, que, dans

cette situation, il fallait mourir de chagrin, ou s'engourdir de manière

à ne plus rien sentir de ce qui me manquait. Je tournai à

l'engourdissement, et je veux bien convenir avec vous que j'eus tort. Il

eût peut-être mieux valu souffrir, et conserver des facultés de sentir

un peu fortement; car cette insouciance de l'âme, que vous me reprochez,

m'a souvent dégoûté de moi-même. Je n'ai point assez aimé les autres;

mais je ne me suis guère aimé non plus, et je n'ai pas pris assez

d'intérêt à moi[96].

[Note 96: Parmi les récits de la jeunesse de M. de

Talleyrand, je ne saurais oublier une anecdote que mon père

m'a contée, la tenant évidemment de sa mère. M. de Talleyrand

étudiait en théologie, lorsqu'une fois, en sortant d'un

sermon à Saint-Sulpice, il trouva sur les degrés une jeune

femme élégante et agréable qu'une pluie subite embarrassait

fort, et qui ne savait comment s'en aller. Il lui offrit son

bras, et un de ces petits parapluies, en sens inverse des

nôtres, qui commençaient à être à la mode; elle accepta, et

il la reconduisit chez elle. Elle l'engagea à venir la voir.

Ils firent connaissance. C'était mademoiselle Luzy, qui était

ou travaillait pour être, de la Comédie française. Elle lui

raconta qu'elle était un peu dévote, qu'elle n'avait nul goût

pour le théâtre, et que c'était malgré elle, et forcée par

ses parents, qu'elle se destinait à ce métier: «C'est comme

moi, lui répondit-il, je n'ai aucun penchant pour le

séminaire et l'Église, et ce sont mes parents qui me

contraignent.» Ils s'étendirent chacun sur ce sujet, et ce

fut cette confidence mutuelle sur leur vocation contrariée

qui les lia comme on se lie à vingt ans. (P. R.)]

»Une fois, je fus tiré de cette indifférence par une passion très forte

pour la princesse Charlotte de Montmorency. Elle m'aimait beaucoup

aussi. Je m'irritai plus que jamais contre l'obstacle qui s'opposait à

ce que je l'épousasse. Je fis beaucoup de démarches pour me faire

relever de ces voeux qui m'étaient odieux; je crois que j'y serais

parvenu sans la Révolution qui éclata, et ne permit point au pape de

m'accorder ce que je souhaitais. Vous comprenez que, dans la disposition

où j'étais, je dus accueillir cette révolution avec empressement. Elle

attaquait des principes et des usages dont j'avais été victime; elle me

paraissait faite pour rompre mes chaînes, elle plaisait à mon esprit;

j'embrassai vivement sa cause, et, depuis, les événements ont disposé de

moi.»

Quand M. de Talleyrand me parlait ainsi, je le plaignais du fond de

l'âme, parce que je comprenais cette triste influence d'une jeunesse

toute décolorée sur le reste d'une vie; mais je ne sentais pas moins

intérieurement qu'un caractère, tant soit peu énergique, se fût gardé de

conclure comme lui, et je déplorais devant lui qu'il eût encore flétri

sa vie de cette manière.

Il est très certain qu'une funeste insouciance du bien et du mal fut le

fondement de la nature de M. de Talleyrand; mais on lui doit cette

justice qu'il se garda bien d'ériger en principe aucune immoralité. Il

sent le prix de la vertu chez les autres; il la loue bien; il la

considère, et ne cherche jamais à la corrompre par aucun système

vicieux. Il semble même qu'il trouve une sorte de plaisir à la

contempler. Il n'a pas, comme Bonaparte, cette funeste idée que la vertu

n'existe nulle part, et n'est qu'une ruse ou qu'une affectation de plus.

Je l'ai souvent, entendu vanter des actions qui devenaient une amère

critique des siennes; sa conversation n'est jamais ni immorale ni

irréligieuse; il estime les bons prêtres, il aime à approuver; il a de

la bonté et de la justice dans le coeur, mais il n'applique point à lui

ce qu'il apprécie dans les autres; il s'est placé à part, il a conclu

autrement pour lui. Il est faible, froid, et aujourd'hui, et depuis si

longtemps blasé sur tout, qu'il cherche des distractions, comme un

palais émoussé a besoin d'une nourriture piquante.

Les pensées sérieuses, appliquées à la morale ou aux sentiments

naturels, lui sont pénibles, en le ramenant à des réflexions qu'il

craint, et, par une plaisanterie, il cherche à échapper à ce qu'il

éprouve. Une foule de circonstances l'ont entouré de gens dépravés ou

légers qui l'ont encouragé à mille futilités; ces gens lui sont commodes

parce qu'ils l'arrachent à sa pensée; mais ils ne peuvent le sauver d'un

profond ennui qui lui donne un besoin impérieux des grandes affaires.

Ces affaires ne le fatiguent point, parce qu'il ne les prend guère

complètement; il est rare qu'il entre avec son âme dans quelque chose.

Son esprit est supérieur, souvent juste; il _voit vrai_, mais il agit

faiblement. Il a de la mollesse, et ce qu'on appelle _du décousu_; il

échappe à toutes les espérances; il plaît beaucoup, ne satisfait jamais,

et finit par inspirer une sorte de pitié à laquelle se mêle, quand on le

voit souvent, un réel attachement. Je crois que, tant que notre liaison

a duré, elle lui a fait du bien; je venais à bout de ramener chez lui

des sentiments endormis, je le ramenais à des pensées élevées; je

l'intéressais à une foule de sensations, ou neuves, ou oubliées; il me

devait des émotions nouvelles; il me le disait, et m'en savait gré. Il

venait me chercher souvent; j'avoue que je l'en ai estimé quelque peu,

car il ne trouvait en moi aucune complaisance pour flatter ses

faiblesses, et je lui parlais une langue qu'il n'avait point entendue

depuis longtemps.

Il était alors de plus en plus blessé de ce qui se tramait contre

l'Espagne. Les ruses vraiment diaboliques que préparait l'empereur

offensaient sinon la morale, du moins un goût des convenances qu'il

portait dans la politique comme dans les affaires sociales. Il en

prévoyait les conséquences, il me les a prédites dès cette époque, et il

me dit une fois: «Le malheureux va remettre en question toute sa

situation!» Il eût toujours voulu qu'on déclarât une guerre franche au

roi d'Espagne, si on ne pouvait obtenir ce qu'on voulait, qu'on lui

dictât des conditions avantageuses, qu'on chassât le prince de la Paix,

et qu'on s'alliât, par un mariage, avec l'infant Ferdinand. Mais

l'empereur voyait une sûreté de plus dans l'expulsion de la maison de

Bourbon, et s'entêtait à ses projets, dupe aussi cette fois des ruses

dont on l'environnait. Murat et le prince de la Paix, je l'ai dit, se

flattaient d'attraper deux trônes. L'empereur n'avait point le projet

de leur procurer cette satisfaction; mais il les trompait, et croyait

trop volontiers aux facilités qu'ils s'empressaient de lui offrir pour

arriver à leurs fins. Ainsi tout le monde dans cette affaire rusait, et,

en même temps, tout le monde était trompé.

L'hiver se passa brillamment; on avait terminé cette jolie salle que

renferment les Tuileries. Les jours de cercle, on donna des spectacles,

le plus souvent italiens, quelquefois français. La cour s'y montrait en

grand gala; on distribuait des billets à des personnes de la ville pour

les galeries supérieures. Nous leur faisions aussi spectacle. Tout le

monde voulut assister à ces représentations. On y déploya le plus grand

luxe. On donna des bals parés et même masqués. Ce fut un plaisir nouveau

pour l'empereur, auquel il se livra volontiers. Quelques-uns de ses

ministres, sa soeur Murat, le prince de Neuchatel, eurent ordre

d'inviter une assez grande quantité de monde, soit de la cour, soit de

la ville. Les hommes portaient un domino, les femmes un élégant costume,

et le plaisir de ce déguisement était à peu près le seul qu'elles

apportassent dans ces assemblées, où l'on savait que l'empereur était

présent, et où la crainte de le rencontrer imposait un peu silence.

Pour lui, masqué jusqu'aux dents, assez facilement reconnu, cependant,

par sa tournure particulière dont il ne se pouvait défaire, il

parcourait les appartements, ordinairement appuyé sur le bras de Duroc.

Il attaquait lestement les femmes, avec assez peu de décence dans les

propos, et, s'il était attaqué lui-même, et ne reconnaissait pas tout de

suite qui lui parlait, il finissait par arracher le masque, découvrant

ce qu'il était par cet acte impoli de sa puissance. Il avait aussi grand

plaisir à se servir de son déguisement pour aller tourmenter certains

maris par des anecdotes, vraies ou fausses, sur leurs femmes. S'il

apprenait que ces révélations avaient quelques suites, il s'en irritait

après; car il ne voulait pas même que les actes de mécontentement qu'il

avait excités fussent indépendants de lui. Il faut le dire, parce que

cela est vrai, il y a dans Bonaparte une certaine mauvaise nature innée

qui a particulièrement le goût du mal, dans les grandes choses comme

dans les petites.

Cependant, au milieu de tous ces plaisirs, il travaillait fortement, et

sa guerre personnelle avec le gouvernement anglais l'occupait beaucoup.

Il imaginait toute sorte de moyens pour soutenir son système

continental. Il se flattait de répondre par des articles de journaux au

mécontentement qu'excitaient partout le renchérissement du sucre et du

café, et la privation des marchandises anglaises. Il encourageait toutes

les découvertes. Il espérait que le sucre de betterave et d'autres

inventions, soit pour certaines productions, soit pour la confection des

couleurs, nous affranchiraient du besoin de l'étranger. Il se fit

adresser publiquement un rapport par le ministre de l'intérieur, qui

avait obtenu, par le moyen des préfets, des lettres de chambres de

commerce qui approuvaient le système continental, ce système devant

imposer, disait-on, des privations momentanées pour assurer un jour la

liberté des mers. On poursuivait les Anglais partout; on les tenait

prisonniers à Verdun, on confisquait leurs biens en Portugal, on forçait

la Prusse à se liguer contre eux; on menaçait la Suède, dont le roi

s'entêtait à demeurer leur allié. La corde se tendait de part et

d'autre. Il était impossible de ne pas prévoir que la mort seule de l'un

des contendants terminerait la querelle, et les esprits sages

s'inquiétaient déjà sérieusement. Mais, comme on nous trompait sur

tout, la défiance se glissait toujours à chacune des lectures que nous

faisions dans les journaux. On lisait sans croire. L'empereur s'épuisait

à écrire sans persuader. Il s'irritait de cette défiance, et prenait

tous les jours plus d'aversion contre les Parisiens. Il mettait sa

vanité à vouloir convaincre; l'exercice de son pouvoir lui paraissait

incomplet, quand il manquait son effet sur la pensée; le vrai moyen de

lui plaire était de se montrer crédule: «Vous aimez Berthier, lui disait

M. de Talleyrand, parce qu'il croit en vous.»

Quelquefois, on insérait dans les journaux, pour nous reposer des

articles politiques, des anecdotes racontant des mots et des actions

journalières de l'empereur. On nous contait, par exemple, qu'il avait

été voir le tableau de David qui représentait la cérémonie de son

couronnement, qu'il avait admiré et intéressé le peintre par une foule

d'observations fines et remarquables, et que, en sortant, il avait ôté

son chapeau pour le saluer, et _montrer les sentiments de bienveillance

qu'il accordait à tous les artistes_.

Ceci me rappelle qu'il reprocha une fois, à M. de Luçay, l'un de ses

préfets du palais, et alors chargé de la surintendance de l'Opéra, de

recevoir avec quelque hauteur les acteurs, lorsqu'ils avaient affaire à

lui. «Savez-vous bien, lui disait-il, qu'un talent, dans quelque genre

qu'il soit, est une vraie puissance, et que, moi-même, je ne reçois

point Talma sans ôter mon chapeau?» Il y avait bien un peu d'exagération

dans ce qu'il disait là; mais il est certain qu'il se montrait

accueillant pour les artistes distingués, et qu'il les encourageait de

ses largesses et de ses paroles, pourvu toutefois qu'ils se montrassent

soumis à dévouer leur art à ses plaisirs, à ses louanges et à ses

projets; car une réputation importante, indépendamment de sa volonté,

l'offusquait; une gloire qu'il ne donnait pas le choquait toujours[97].

Il persécuta madame de Staël, parce qu'elle demeura hors de la ligne

qu'il eût voulu lui tracer; il négligea l'abbé Delille, qui vécut loin

de lui dans la retraite; il mit souvent aux prises avec sa police M. de

Chateaubriand, qui l'avait blessé, et qui affectait des opinions

offensantes pour lui; enfin, il faut se mettre bien en tête que chacune

de ses actions, à l'égard de qui que ce fût, était toujours le résultat

d'un marché.

[Note 97: Dans ce temps, deux auteurs assez distingués,

Jouy et Spontini, ayant donné l'opéra de _la Vestale_ qui eut

un grand succès, l'empereur, qui s'était mis en tête, on ne

sait trop pourquoi, de préférer la musique française de

l'auteur des _Bardes_, Lesueur sut un mauvais gré réel aux

Parisiens de ne pas penser comme lui. Il conserva une sorte

de malveillance contre le musicien italien, dont on retrouve

les effets lors de la distribution des prix décennaux.]

Le 21 janvier 1808, le Sénat assemblé accorda la levée de 80 000

combattants sur la conscription de 1809. Le conseiller d'État Régnault,

orateur ordinaire dans ces sortes d'occasions, démontra que, de même que

les levées précédentes avaient servi à conquérir la paix continentale,

de même celle-ci servirait à obtenir enfin la liberté des mers; et

personne ne contredit ce raisonnement. On a su que le sénateur

Lanjuinais et quelques autres avaient parfois, pendant la durée de ce

règne, essayé au Sénat quelques représentations sur ces levées si dures

et si multipliées; mais ces observations s'évaporaient dans l'enceinte

du palais sénatorial, et ne changeaient rien aux décisions prescrites

d'avance. Le Sénat, soumis et craintif, n'inspirait aucune confiance

nationale, et même on s'accoutuma à le regarder peu à peu avec une sorte

de mépris. Les hommes sont sévères les uns envers les autres; ils ne se

pardonnent point leurs faiblesses, et ils voudraient pouvoir applaudir

dans un autre la vertu dont ils ne sont souvent point susceptibles;

enfin, quelle que soit la tyrannie, l'opinion, pour qui veut l'écouter,

se venge toujours plus ou moins. Il n'est pas de despote qui ignore les

pensées qu'il inspire, le blâme qu'il excite. Bonaparte savait très

positivement ce qu'il était, en bien et en mal, dans l'esprit des

Français, mais il se flattait de pouvoir tout dominer.

Dans le rapport que son ministre de la guerre, le général Clarke, lui

fit à l'occasion des nouvelles levées, on lit ces propres paroles: «Une

politique vulgaire serait un fléau pour la France, elle rendrait

imparfaits les grands résultats que vous avez préparés.» Personne

n'était dupe de ces formules; on aurait pu souvent, toujours, demander

comme dans la comédie: _Qui est-ce donc qu'on trompe ici?_ mais on se

taisait, et cela suffisait.

Peu après, les villes de Kehl, de Cassel, de Wesel et de Flessingue

furent réunies à l'Empire, comme des clefs qu'il devenait nécessaire

d'avoir en notre possession. On faisait à Anvers d'immenses et beaux

travaux. En tout, l'activité était grande sur tous les points des pays

qui dépendaient de la France.

Au moment où le Parlement d'Angleterre s'ouvrit, il paraît que

l'empereur conçut encore des espérances de mésintelligence entre le

gouvernement anglais et la nation. Les discussions furent assez vives,

l'opposition tonna comme de coutume. L'empereur l'aidait de tout son

pouvoir, les notes du _Moniteur_ étaient fulminantes; on payait quelques

journalistes anglais, on se flattait de produire quelques désordres;

mais le ministère anglais, au fond, marchait dans une route qui, quoique

difficile, était honorable à son pays, et il avait toujours l'avantage.

À chaque vote, l'empereur ressentait une colère nouvelle, et il avouait

qu'il ne comprenait rien à cette forme de gouvernement «libéral,

disait-il, et où la voix du parti populaire n'avait jamais

d'importance». Quelquefois, avec une sorte d'audace paradoxale, il

disait: «En France, au fond, il y a bien plus de liberté qu'en

Angleterre; car ce qu'il y a de pire pour une nation, c'est de pouvoir

exprimer son voeu sans qu'il soit écouté. Ce n'est au bout du compte

qu'une comédie offensante, une simagrée de liberté. Quant à moi, il

n'arrive pas qu'on puisse me taire l'état de la France; je sais tout par

moi-même, j'ai des rapports exacts, et je ne serais pas assez insensé

pour oser faire ce qui serait en opposition directe avec les intérêts ou

le caractère français. Toutes les clartés me parviennent comme à un

centre commun. J'agis en conséquence, tandis que, chez nos voisins, on

ne s'écarte point d'un système convenu qui est de maintenir

l'oligarchie, à quelque prix que ce soit. Et, dans ce siècle, les hommes

acceptent mieux le pouvoir d'un homme habile et absolu que la puissance

humiliante d'une noblesse abâtardie partout.» Quand Bonaparte

s'exprimait ainsi, en vérité on ne sait s'il cherchait à tromper les

autres ou à se tromper lui-même. Son imagination, naturellement vive,

influait-elle sur son esprit ordinairement si mathématique? La lassitude

de la nation l'abusait-elle? Cherchait-il à se persuader ce qu'il

souhaitait? On a cru le voir s'y efforcer souvent, et même quelquefois y

parvenir. Au reste, comme je l'ai dit, Bonaparte pensait toujours se

rapprocher de l'esprit de la Révolution, en attaquant ce qu'il appelait

les _oligarques_; il voulait à tout propos l'égalité, qui n'était pour

lui que du nivellement. Le nivellement est à l'égalité, précisément ce

que le despotisme est à la liberté; car il écrase et détruit les

facultés et les situations naturelles, auxquelles l'égalité donne

carrière. L'aristocratie des classes nivelle, en effet, tout ce qui se

trouve en dehors de ces classes privilégiées, en réduisant, par la plus

douloureuse inégalité, la force à la condition de la faiblesse, le

mérite à l'état de nullité.

L'égalité, au contraire, ennemie du nivellement, en permettant à chacun

d'être ce qu'il est, d'arriver où il peut, ramène dans la société toute

la variété des élévations naturelles et des influences légitimes. Elle

forme aussi une aristocratie, non de classes, mais d'individus; non pas

une aristocratie constituée de manière à niveler tout ce qu'elle domine,

mais une aristocratie destinée à attirer dans la sphère élevée de son

égalité tout ce qui mérite d'y atteindre. L'empereur avait, sans doute,

le sentiment de ces différences; aussi, malgré sa noblesse, ses

décorations, ses sénatoreries, toutes ses belles paroles, il ne tendait

à autre chose qu'à enter son pouvoir absolu sur une vaste démocratie;

car il y a aussi une démocratie niveleuse là où les droits politiques,

accordés, en apparence, à tous, ne sont mis à la portée de personne.

Vers le commencement de février, on célébra le mariage de mademoiselle

de Tascher, créole et cousine de madame Bonaparte. Elle fut élevée au

rang de princesse, et mariée par la reine de Hollande. La famille de son

mari était alors au comble de la joie, et montrait une obséquiosité

remarquable. Elle se flattait d'arriver à de grandes élévations. Le

divorce la désenchanta tout à fait, et elle se brouilla avec cette jeune

princesse, qui ne lui apportait point tout ce qu'elle avait espéré.

Nous vîmes dans ce temps à Paris le comte de Romanzow, ministre des

affaires étrangères de Russie. C'était un homme d'esprit et de sens; il

arriva plein d'admiration pour l'empereur et animé encore par

l'enthousiasme réel qu'éprouvait alors le jeune souverain. Maître de lui

cependant, il observa l'empereur avec attention; il s'aperçut de l'état

de gêne des Parisiens, qui acceptaient leur gloire sans se l'approprier;

il fut frappé de certaines disparates, et se forma un jugement modéré

qui, depuis, a bien pu avoir quelque influence sur le czar. L'empereur

lui demanda: «Comment trouvez-vous que je gouverne les Français?--Sire,

un peu trop sérieusement,» répondit-il.

Bonaparte, à l'aide d'un sénatus-consulte, créa une nouvelle grande

dignité de l'Empire, sous le titre de gouverneur général au delà des

Alpes, et il conféra cette dignité au prince Borghèse, qui fut envoyé à

Turin avec sa femme. Ce prince se vit forcé de vendre à l'empereur

toutes les plus belles statues que renfermait la villa Borghèse, et dont

on orna notre Musée. C'était alors une admirable chose que cette

collection de tout ce que l'Europe avait possédé de chefs-d'oeuvre

réunis avec soin et élégance au Louvre, et, par ce genre de conquête,

Bonaparte parlait très bien à la vanité et au goût français. Il se fit

faire un rapport, en séance du conseil d'État, sur les progrès des

sciences, des lettres et des arts, depuis 1789, par une commission à la

tête de laquelle était M. de Bougainville. Après avoir entendu le

rapport, il répondit en ces termes:

«J'ai voulu vous entendre sur les progrès de l'esprit humain dans ces

derniers temps, afin que ce que vous auriez à me dire fût entendu de

toutes les nations, et fermât la bouche aux détracteurs de notre siècle,

qui, cherchant à faire rétrograder l'esprit humain, paraissent avoir

pour but de l'éteindre. J'ai voulu connaître ce qui me restait à faire

pour encourager vos travaux, pour me consoler de ne pouvoir plus

concourir autrement à leurs succès. Le bien de mes peuples et la gloire

de mon trône sont également intéressés à la prospérité des sciences. Mon

ministre de l'intérieur me fera un rapport sur toutes vos demandes; vous

pouvez compter constamment sur les effets de ma protection.»

C'est ainsi que l'empereur s'occupait de _tout_ à la fois, et

qu'habilement il rattachait toutes les gloires humaines à l'éclat et à

la grandeur de son règne.

J'ai dit qu'il désirait beaucoup fonder autour de lui des familles qui

perpétuassent le souvenir des dignités qu'il accordait à ses favorisés.

Il était blessé des obstacles qu'il avait rencontrés chez M. de

Caulaincourt, qui était parti pour la Russie, déclarant très

positivement que, ne pouvant épouser madame de----, il ne se marierait

jamais. L'empereur essayait de surmonter une autre opposition qu'il

trouvait chez l'homme qu'il aimait le mieux, le prince de Neuchatel,

maréchal Berthier. Depuis nombre d'années, celui-ci était intimement

attaché à une Italienne, qui, plus près de cinquante ans que de

quarante, avait encore une beauté remarquable.

Elle exerçait sur lui un grand empire, au point de se faire pardonner

une foule de distractions qu'elle ne craignait point de se permettre

devant ses yeux, et qu'elle colorait selon qu'il lui convenait, ou dont

elle obtenait le pardon. Le maréchal Berthier, tourmenté par l'empereur,

demandait souvent à son maître, pour prix de sa fidélité, de ne point le

poursuivre dans cette chère faiblesse de son coeur. Bonaparte

s'irritait, se moquait, revenait à la charge, et ne pouvait vaincre

cette résistance qui dura plusieurs années. Cependant, à force de

prières et de paroles, il l'emporta enfin, et Berthier, tout en

répandant de vraies larmes, consentit à épouser une princesse qui tenait

à la maison de Bavière, et qui fut conduite à Paris. Ils reçurent la

bénédiction nuptiale en présence de l'impératrice et de l'empereur[98].

Cette princesse n'était nullement belle, et elle ne put faire oublier à

son nouvel époux les sentiments qui l'attachaient. Il conserva donc

cette passion jusqu'à la fin de sa vie.

[Note 98: La princesse Marie-Élisabeth était fille du duc

de Bavière-Birkenfeld.]

La princesse était une excellente personne, assez pauvre. Elle se

plaisait à la cour de France, elle trouvait qu'elle avait fait un _bon

mariage_. Le prince de Neuchatel, comblé de dons de l'empereur,

jouissait d'un immense revenu[99], et ce ménage de trois personnes

vivait dans une parfaite intelligence. Elle est demeurée à Paris depuis

la Restauration, et depuis la mort du maréchal, qui, pris d'une fièvre

chaude au retour de Bonaparte, au 20 mars 1815, dans sa terreur de cet

événement, perdit la tête au point de se précipiter ou de se laisser

tomber (ainsi que quelques-uns l'ont dit) d'une fenêtre[100]. Il a

laissé deux garçons. La belle Italienne est aussi à Paris, et continue

ses relations avec la princesse[101].

[Note 99: Il a eu jusqu'à un million de revenu.]

[Note 100: Le roi l'avait fait capitaine de l'une de ses

compagnies de gardes du corps.]

[Note 101: La mort du prince de Neuchatel est entourée de

circonstances tragiques et mystérieuses. Les uns assurent, en

effet, qu'il s'est jeté par une fenêtre pendant un accès de

fièvre chaude, les autres qu'il fut assassiné, et jeté dans

la rue par une troupe de gens masqués. Il avait abandonné

l'empereur, l'un des premiers parmi les maréchaux, et avait

reconnu le nouveau gouvernement, avant même l'abdication de

Fontainebleau. Le duc de Rovigo l'accuse dans ses Mémoires

d'avoir ourdi un complot contre la vie de l'empereur. (P.

R.)]

Ce fut dans ce temps que l'empereur montra plus fortement encore que par

le passé quelles idées monarchiques germaient dans sa tête, et qu'il

fonda l'institution des majorats. Cette institution fut approuvée d'un

grand nombre, blâmée par les autres, enviée d'une certaine classe, et

adoptée en général assez vivement par beaucoup de familles, qui

saisirent cette occasion de donner une importance à l'aîné de leur race,

et de perpétuer leur nom.

L'archichancelier porta le décret au Sénat. Il représenta dans son

discours que les distinctions héréditaires étaient de l'essence de la

monarchie, qu'elles donnaient un nouvel aliment à ce qu'on appelle en

France l'_honneur_, et que notre caractère national nous portait à les

accueillir avec empressement.

Ensuite, il prononça quelques paroles pour rassurer les hommes de la

Révolution, ajoutant que tous les citoyens ne seraient pas moins

toujours égaux devant la loi, et que les distinctions accordées

indistinctement à tous ceux qui les méritaient devaient, sans exciter la

jalousie, enflammer l'ardeur de tous. Le Sénat reçut cette nouvelle

détermination avec son approbation ordinaire, et vota une adresse de

remerciement et d'admiration à l'empereur. Dans la donnée de cette

fondation, quand la loi parut avec les détails, généralement on la

trouva bien rédigée. On s'aperçut qu'on y avait pris des précautions

contre l'indépendance, mais qu'on avait encore soumis les allèchements

qu'on offrait à la vanité, à une forme régulière et administrative qui

pouvait, au fond, concourir au bien de l'État. M. de Talleyrand exalta

beaucoup cette nouvelle invention, et ne comprenait point une monarchie

sans noblesse.

Le conseil du sceau fut créé pour surveiller la soumission de chacun aux

lois par lesquelles on obtenait la fondation d'un majorat. M. Pasquier,

alors maître des requêtes, en fut nommé procureur général. Des titres

commencèrent à être accordés à ceux qui exerçaient quelques charges, ou

qui avaient quelques grandes places dans l'État. Cela produisit d'abord

une sorte de surprise moqueuse, à cause de cet accolement de certains

noms précédés du titre de comte ou de baron; mais on s'y accoutuma assez

vite, et, au fond, l'espérance pour tous d'arriver à quelque distinction

fit qu'on se prêta assez bien à la supporter, et même à l'approuver chez

les autres. J'ai ouï dire que c'est alors que l'empereur se montra

véritablement ingénieux pour démontrer à tous les partis à quel point

ils devaient approuver les créations qu'il entreprenait. Il n'épargna

aucune parole: «J'assure la Révolution, disait-il aux uns. Cette caste

intermédiaire que je fonde est éminemment démocratique; car, à toute

heure, tout le monde y est appelé. Elle appuiera le trône, disait-il à

des grands seigneurs.» Puis il ajoutait, en se tournant vers ceux qui

voulaient arriver à une monarchie tempérée: «Elle s'opposera à

l'empiétement du pouvoir absolu, car elle devient une autorité dans

l'État.» Il disait encore à ce qui restait de vrais jacobins:

«Réjouissez-vous, car voilà l'ancienne noblesse complètement anéantie.»

Et à cette ancienne noblesse: «En vous décorant de nouvelles dignités,

vous faites revivre les vôtres, et vous perpétuez vos anciens droits.»

On l'écoutait, on voulait encore le croire. D'ailleurs, il ne donnait

pas grand temps à nos réflexions, et il nous emportait dans le

tourbillon de ses séductions de tout genre. Il les imposait avec force

même, quand il était nécessaire. C'était une adresse de plus, car il y a

des gens qui aiment avoir été forcés.

Une autre institution suivit celle-ci, et parut imposante et grandiose.

Je veux parler de l'université. L'enseignement public fut concentré dans

un système fort et étendu, et tout le décret qui le concerne a été

conçu, dit-on, par une grande pensée. Dans la suite, il arriva pour

l'université ce qui advenait pour tout. Le despotisme de Bonaparte

s'effarouchait promptement des pouvoirs qu'il créait, et qui pouvaient

devenir des obstacles à telle ou telle de ses volontés. Le ministre de

l'intérieur, le préfet, l'administration générale, c'est-à-dire le

système absolu, s'immiscèrent dans les opérations que tentait le corps

de l'université, les contrarièrent, les détruisirent, quand elles

annonçaient le plus léger esprit d'indépendance, et nous sommes encore à

ce sujet plutôt une belle façade qu'un véritable monument. M. de

Fontanes fut nommé grand maître de l'université. Ce choix, qui fut

généralement approuvé, était cependant celui qui convenait le plus au

maître, jaloux de conserver son pouvoir journalier sur les hommes et les

choses.

M. de Fontanes, qui avait, par son beau et noble talent, et par la

réputation du goût le plus éclairé, une sorte de considération

distinguée, alliait à ces qualités un caractère assez triste, un peu

d'insouciance, de paresse, une mollesse d'action qui n'annonçaient

aucune disposition à lutter quand il l'eût fallu. Je le rangerais assez,

lui-même, dans la classe des belles façades dont je parlais tout à

l'heure. Cependant, l'éducation publique gagna quelque chose à cette

création. On y remit de l'ordre, on fortifia les études, on occupa la

jeunesse. On a dit que, sous l'Empire, l'éducation dans les lycées était

purement militaire, et on a eu tort. Les lettres y étaient cultivées

avec soin. On y perfectionna beaucoup l'étude des langues anciennes, des

mathématiques et des arts; on eut égard aux moeurs, on exerça une grande

surveillance. Mais l'éducation n'y fut ni assez religieuse, ni assez

nationale, et nous étions parvenus à un temps où il eût fallu qu'elle

fût l'une et l'autre. On ne tendit nullement à donner aux jeunes gens

ces connaissances morales et politiques qui font les citoyens, et qui

les préparent à prendre part aux travaux de leur gouvernement. On les

forçait d'assister à la classe, mais on ne leur parlait pas de leur

religion; on leur parlait bien plus de l'empereur que de l'État, et on

les exaltait vers la gloire. Cependant la puissance de l'étude,

l'émulation des récompenses, la force des temps, en ont formé un grand

nombre, et aujourd'hui la jeunesse française, qui ne vaut pas tout ce

qu'elle pourrait valoir, s'est pourtant développée d'une manière

remarquable. On peut saisir une extrême différence entre celle qui

s'est tenue loin de cette éducation publique offerte à tous, et celle

qui a marché avec elle. L'esprit de parti, la défiance, une sorte

d'inquiétude, portèrent l'ancienne noblesse française et une portion de

la classe aisée à garder leurs enfants près d'eux; on les éleva dans une

foule de préjugés dont aujourd'hui ils portent le poids. La jeunesse qui

fut confiée aux lycées s'y fortifia de la toute-puissance de l'éducation

publique; elle acquit une supériorité sur l'autre, qu'on lui disputerait

en vain aujourd'hui. Peut-être s'égara-t-elle quelquefois, et se

laissa-t-elle prendre au prestige brillant de l'auréole glorieuse qui

environnait Bonaparte; mais l'enthousiasme des jeunes âmes prend

toujours sa source dans les beaux sentiments; il les séduit sans les

corrompre; on est de si bonne foi à vingt ans, qu'on ne rougit d'aucun

changement. On peut avoir exalté Bonaparte, et revenir ensuite à l'amour

du pays et d'une sage liberté. Les hommes âgés n'ont pas cet avantage.

Comme on suppose plus de réflexion dans leurs approbations, ils sont

honteux d'y renoncer; il faut du courage pour sentir et avouer qu'on a

eu tort, et l'entêtement d'une vanité embarrassée est souvent ce qui

fonde la fidélité à d'inutiles préjugés.

Le décret qui créa l'université, après avoir réglé les attributions de

ceux qui doivent la composer, fixa leur traitement à des sommes élevées.

On leur donna un costume très beau, une très grande représentation.

Après le grand maître, l'évêque de Casal, M. de Villaret, qui était très

estimé, fut chancelier. M. Delambre, secrétaire perpétuel de la première

classe de l'Institut, considéré sous les rapports de la science et de la

réputation, fut trésorier. Le conseil de l'université se trouva composé

de gens distingués. On vit surgir les noms de M. de Bausset, ancien

évêque d'Alais, aujourd'hui cardinal, de MM. Cuvier, de Bonald, de

Frayssinous, Royer-Collard, etc.. Les proviseurs des lycées, les

professeurs furent choisis avec soin. Enfin, on applaudit beaucoup à

cette création. Il est arrivé que les événements l'ont d'abord fait

languir, et ensuite désorganisée, comme tout le reste.

Peu après, c'est-à-dire le 23 mars 1808, la cour se rendit à

Saint-Cloud. L'empereur quittait toujours Paris le plus tôt qu'il

pouvait. L'habitation des Tuileries lui déplaisait, à cause de

l'impossibilité de s'y promener à l'aise; et puis, à mesure qu'il

avançait, il se trouvait plus gêné en présence des Parisiens. Comme il

n'aimait pas la contrainte, quand il se voyait au milieu de la ville, il

s'apercevait qu'on y était trop bien informé des paroles ou des

emportements qui lui échappaient. Il excitait une curiosité qui

l'importunait; on l'accueillait froidement en public, on racontait mille

anecdotes sur lui; enfin il était obligé de se contraindre. Aussi les

voyages de Paris se raccourcissaient-ils de plus en plus, et

commençait-on à parler d'habiter Versailles. La restauration du château

fut même décidée, et Bonaparte dit plus d'une fois qu'il n'avait, au

fond, besoin d'être à Paris que pendant la session du Corps législatif.

Lorsqu'il allait se promener au dehors, et qu'au retour il passait les

barrières, il avait coutume de dire: «Nous voilà donc rentrés dans la

grande Babylone.» Quelquefois, il rêvait les plans d'une transplantation

de la capitale, et d'un établissement à Lyon; son imagination seule

abordait la pensée d'un pareil déplacement, mais il s'y complaisait, et

c'était une de ses rêveries favorites. Les Parisiens savaient assez bien

que Bonaparte ne les aimait point, et ils s'en vengeaient par des

calembours et par des anecdotes souvent inventées. Ils se montraient

soumis, mais froids et railleurs à son égard. Les grands de sa cour

adoptaient l'antipathie du maître, et ne parlaient de Paris qu'en

l'accolant à quelque épithète irritée. Enfin, plus d'une fois, cette

réflexion échappa tristement à l'empereur: «Ils ne m'ont point encore

pardonné d'avoir pointé mes canons sur eux, au 13 vendémiaire.»

Une collection fidèle des observations que Bonaparte faisait sur sa

propre conduite deviendrait un livre fort utile à nombre de souverains,

ou à ceux qui se mêlent de les conseiller. Quand, aujourd'hui[102],

j'entends des gens, qui me paraissent bien neufs dans l'art de gouverner

les hommes, affirmer que rien n'est si facile, à l'aide de la force, que

d'imposer sa volonté, et qu'en s'appuyant sur la puissance des

baïonnettes, on peut contraindre une nation à subir tel régime qu'il

plaira de lui infliger, je me rappelle ce que disait l'empereur sur les

embarras qui avaient résulté pour lui de son début dans la carrière

politique, des inconvénients provenant de l'emploi de la force contre

les citoyens, des difficultés qui surgissaient, dès le lendemain du jour

où l'on s'était vu forcé d'user d'une telle ressource. Je me souviens

que j'ai entendu dire à ses ministres que, lorsqu'on déterminait dans le

conseil quelque mesure un peu violente, il leur adressait ordinairement

cette question: «Me répondez-vous bien que le peuple ne se soulèvera

pas?» et que le moindre mouvement populaire lui paraissait grave et

fâcheux. On l'a vu prendre plaisir à peindre ou à écouter les émotions

diverses qu'on éprouve sur le champ de bataille, et pâlir en entendant

conter les excès où le peuple révolté peut se laisser entraîner. Enfin,

si, en parcourant à cheval les rues de Paris, un ouvrier venait se jeter

au-devant de lui pour implorer quelque grâce, son premier mouvement

était toujours de frémir et de reculer.

[Note 102: J'écris en 1819.]

Les généraux de la garde avaient l'ordre d'éviter avec le plus grand

soin le contact entre le peuple et les soldats. «Je ne pourrais,

disait-il, donner raison à ces derniers.» Et si, par hasard, il

s'élevait quelque rixe entre des militaires et des bourgeois, c'était le

plus habituellement les militaires qui étaient punis et éloignés, quitte

à recevoir plus tard une distribution d'argent qui les calmait.

Cependant le nord de l'Europe était toujours dans un état d'agitation.

Le roi de Suède demeurait trop fidèlement dévoué, pour l'intérêt de ses

sujets, à la politique que lui imposait le gouvernement anglais; il

excitait de plus en plus l'animadversion des Suédois, et sa conduite

tenait un peu de l'état d'exaltation où se trouvait sa tête. L'empereur

de Russie lui ayant déclaré la guerre, et, en même temps, ayant commencé

une expédition contre la Finlande, M. d'Alopéus, ambassadeur russe à

Stockholm, se vit tout à coup retenu prisonnier dans sa maison, contre

tout droit des gens.

À cette occasion, les notes du _Moniteur_ étaient fulminantes. On y

disait: «Pauvre nation suédoise, en quelles mains es-tu tombée! Ton

Charles XII avait sans doute un peu de folie dans la tête, mais il était

brave, et ton roi qui vint faire le spadassin en Poméranie, lorsque

l'armistice existait, fut le premier à se sauver lorsque le même

armistice, qu'il rompait, fut expiré.»

De pareilles paroles annonçaient un prochain orage. Au commencement du

mois de mars, mourut le roi de Danemark, Christian VII. Son fils, qui

était régent depuis longtemps, monta sur le trône, âgé de quarante ans,

sous le nom de Frédéric V. Il est assez remarquable que, dans ce siècle

où les peuples agités semblaient avoir besoin de souverains plus

éclairés que jamais, plusieurs trônes de l'Europe furent occupés par des

princes qui n'avaient qu'un faible usage de leur raison, et qui même,

quelquefois, ne l'avaient point du tout. Témoin les rois d'Angleterre,

de Suède, de Danemark, et la reine de Portugal.

Quelques mécontentements s'étaient manifestés, à l'occasion de

l'arrestation de l'ambassadeur de Russie à Stockholm; le roi quitta

cette ville et se retira dans le château de Gripsholm, d'où il donna des

ordres pour la guerre, soit contre les Russes, soit contre les Danois.

Mais tous les regards furent bientôt détournés de ce qui se passait au

nord, pour se fixer sur le grand drame qui s'ouvrait en Espagne. Le

grand-duc de Berg y avait été envoyé, et y avait pris le commandement de

notre armée, qui s'était avancée sur les rives de l'Èbre. Le roi

d'Espagne, faible, craintif, gouverné par son ministre, n'apportait

aucune résistance contre la marche des troupes françaises qu'on

présentait toujours comme dirigées vers le Portugal.

Le parti national des Espagnols, à la tête duquel se trouvait le prince

des Asturies, s'irritait de cet envahissement, en apercevait les

conséquences, et se voyait sacrifié à l'ambition du prince de la Paix.

Bientôt la révolte contre le ministre éclata; le roi et la reine,

attaqués, se préparaient à quitter l'Espagne, dont l'empereur voulait

les bannir, car il se réservait ensuite de détrôner le prince des

Asturies, et croyait qu'il en viendrait facilement à bout. J'ai déjà dit

que le prince de la Paix, séduit par les promesses qu'on lui avait

faites, s'était dévoué à la politique de l'empereur, qui débutait en

Espagne par cette faute énorme d'y faire arriver l'influence française

accolée à celle d'un ministre détesté. Cependant le peuple de Madrid,

s'étant porté à Aranjuez, pilla le palais du ministre, qui fut contraint

de se cacher pour échapper à sa fureur. Le roi et la reine, épouvantés,

et presque également affligés du danger de leur favori, furent

contraints de lui demander sa démission, et, le 16 mars 1808, le roi,

pressé de tous les côtés, abdiqua en faveur de son fils, en annonçant

que sa santé le forçait d'aller chercher un autre climat. Cet acte de

faiblesse apaisa la révolte. Le prince des Asturies prit le nom de

Ferdinand VII, et, par le premier acte de son autorité, il confisqua les

biens du prince de la Paix. Mais il n'avait point dans le caractère

assez de force pour profiter entièrement de cette situation difficile.

Effrayé de sa rupture avec son père, il hésitait dans le moment où il

aurait fallu agir. D'un autre côté, le roi et la reine se jetaient dans

les bras de l'empereur, appelaient à eux l'armée française. Le grand-duc

de Berg alla les trouver à Aranjuez, et leur promit son dangereux

secours. Les tergiversations de l'autorité, la crainte qu'inspiraient

nos armes, les intrigues du prince de la Paix, les mesures dures et

impératives de Murat, tout cela réuni mit le trouble et le désordre en

Espagne, et cette malheureuse famille régnante ne tarda pas à

s'apercevoir que cette discussion devait tourner au profit du médiateur

armé qui s'en établissait le juge.

_Le Moniteur_ rendit compte de ces événements, en déplorant le malheur

du roi Charles IV, et, peu après, l'empereur quitta Saint-Cloud, sous

prétexte de faire un voyage dans le midi de la France. L'impératrice le

suivit, quelques jours plus tard, accompagnée d'une cour brillante.

En commençant la quatrième époque de ces Mémoires, je donnerai de plus

grands détails sur ces événements. Ils étaient alors très obscurs pour

nous. On se demandait ce que l'empereur allait faire; cette marche

nouvelle d'une invasion, ces intrigues secrètes, dont on ne tenait

point le fil, la défiance générale qui s'accroissait de plus en plus,

tout rendait attentif.

M. de Talleyrand, que je voyais beaucoup, était mécontent. Il blâmait

hautement tout ce qu'on faisait et ce qu'on allait faire. Il dénonçait

Murat à l'opinion publique. Il criait à la perfidie, se lavait d'y avoir

trempé, répétait que, s'il eût été ministre des affaires étrangères, il

n'eût point voulu prêter son nom à de pareilles ruses. L'empereur

s'irritait de ce blâme exprimé avec assez de liberté; il voyait qu'une

approbation d'un genre nouveau se tournait du côté de M. de Talleyrand;

il écoutait certaines dénonciations qu'on venait apporter contre lui, et

leur liaison passée se trouvait interrompue. Il a beaucoup dit que M. de

Talleyrand avait conseillé cette affaire d'Espagne, et qu'il s'en était

déchargé après, en voyant son peu de succès. Je suis témoin que M. de

Talleyrand la blâmait violemment dès cette époque, et qu'il s'exprimait

avec une telle vivacité contre cette violation de tout droit des gens,

que je me suis vue obligée de lui conseiller, plus d'une fois, de

modérer l'amertume de ses paroles. Ce qu'il eût voulu, ce qu'il eût

conseillé, je ne puis précisément le dire, car il ne l'a jamais fait

connaître entièrement, et j'en ai écrit tout ce que j'en ai pu savoir.

Ce qui est certain, c'est que l'opinion publique lui donna raison dans

ce moment, et se déclara pour lui, parce qu'il ne dissimula point sa

mauvaise humeur.

«C'est une basse intrigue, disait-il, et c'est une entreprise contre un

voeu national; c'est prendre au rebours sa position, et se déclarer

l'ennemi des peuples; c'est une faute qui ne se réparera jamais[103].»

En effet, la suite a prouvé que M. de Talleyrand ne s'était point

trompé, et de ce funeste événement on peut dater la décadence morale de

celui qui faisait alors trembler l'Europe entière.

À peu près vers ce temps, la douce et modeste reine de Naples était

partie pour rejoindre son époux en Espagne, et occuper un trône sur

lequel elle ne devait pas demeurer longtemps.

[Note 103: L'opposition de M. de Talleyrand à la guerre

d'Espagne a été souvent contestée, et par l'empereur

lui-même. Ce qui est dit ici ne peut laisser le moindre doute

sur ce fait tout à l'honneur du bon sens et de la

perspicacité du grand chambellan. M. Beugnot raconte, dans

ses mémoires, une conversation presque identique: «Les

victoires, lui disait le prince, ne suffisent pas pour

effacer de pareils traits, parce qu'il y a là je ne sais quoi

de vil, de la tromperie, de la tricherie. Je ne peux pas dire

ce qui en arrivera, mais vous verrez que cela ne lui sera

pardonné par personne.» (P. R.)]

Mémoires de madame de Rémusat (3/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 17 / 35 题