CHAPITRE XXVII.

(1807-1808.)

Projets de divorce.

J'ai cru devoir faire un chapitre à part de ce qui se passa à

Fontainebleau à cette époque, relativement au divorce. Quoique

l'empereur, depuis quelques années, ne rappelât à sa femme ce projet que

dans les moments où il avait quelque querelle avec elle, et que ces

occasions fussent rares, à cause de l'adresse et de la condescendance de

l'impératrice, cependant il est très vraisemblable qu'il roulait

toujours dans sa tête au moins quelque plan vague d'en venir un jour à

un pareil éclat. La mort du fils aîné de Louis l'avait frappé; ses

victoires, en accroissant sa puissance, étendaient ses idées de

grandeur, et sa politique, comme sa vanité, trouvait son compte dans une

alliance avec quelque souverain de l'Europe. Le bruit avait d'abord

couru que Napoléon jetterait les yeux sur la fille du roi de Saxe; mais

cette princesse ne lui aurait point apporté des liens de parenté qui

eussent ajouté à son autorité continentale. Le roi de Saxe ne régnait

plus que parce que la France l'y avait autorisé. D'ailleurs, sa fille

avait alors au moins trente ans, et n'était nullement belle. Bonaparte,

au retour de Tilsit, en parla à sa femme de manière à la rassurer

complètement. Les conférences de Tilsit exaltèrent assez justement

l'orgueil de Napoléon; l'engouement dont le jeune czar fut saisi pour

lui, l'assentiment qu'il donna à quelques-uns de ses projets,

particulièrement au démembrement du royaume d'Espagne, sa complaisance à

l'égard des volontés de son nouvel allié, tout put contribuer à faire

naître dans l'esprit de celui-ci certains projets relatifs à une

alliance plus intime. Il s'en ouvrit sans doute à M. de Talleyrand, mais

je ne crois point qu'on en glissât la moindre chose au czar; et tout

cela demeura encore remis à un avenir plus ou moins éloigné, selon les

circonstances.

L'empereur revint en France. En se rapprochant de sa femme, il retrouva

près d'elle cette sorte d'attachement qu'elle lui inspirait réellement,

et qui le gênait bien quelquefois, en le rendant accessible à un

certain malaise quand il l'avait fortement affligée.

Une fois, en causant avec elle des différends du roi de Hollande avec sa

femme, de la mort du jeune Napoléon et de la santé délicate du seul

garçon qui leur restât, il l'entretint de la nécessité où peut-être, un

jour, il pourrait se trouver de prendre une femme qui lui donnât des

enfants. Il montra quelque émotion en développant un pareil sujet, et il

ajouta: «Si pareille chose arrivait, Joséphine, alors ce serait à toi de

m'aider à un tel sacrifice. Je compterais sur ton amitié pour me sauver

de tout l'odieux de cette rupture forcée. Tu prendrais l'initiative,

n'est-ce pas? et, entrant dans ma position, tu aurais le courage de

décider toi-même de ta retraite?» L'impératrice connaissait trop bien le

caractère de son époux pour lui faciliter d'avance, par une parole

imprudente, une démarche qu'elle repoussait autant qu'elle le pouvait.

Aussi, dans cet entretien, loin de lui donner l'espérance qu'elle

contribuerait à affaiblir par sa conduite l'effet d'un pareil éclat,

elle l'assura qu'elle obéirait à ses ordres, mais que jamais elle n'en

préviendrait aucun. Elle fit cette réponse même avec un ton calme et

assez digne qu'elle savait fort bien prendre vis-à-vis de Bonaparte et

qui n'était pas sans effet.

«Sire, lui dit-elle (car il est à remarquer que depuis qu'il régnait,

même dans le tête-à-tête, elle s'était accoutumée à lui parler avec des

formes presque toujours cérémonieuses), vous êtes le maître, et vous

déciderez de mon sort. Quand vous m'ordonnerez de quitter les Tuileries,

j'obéirai à l'instant; mais c'est bien le moins que vous l'ordonniez

d'une manière positive. Je suis votre femme, j'ai été couronnée par vous

en présence du pape; de tels honneurs valent bien qu'on ne les quitte

pas volontairement. Si vous divorcez, la France entière saura que c'est

vous qui me chassez, et elle n'ignorera ni mon obéissance, ni ma

profonde douleur.» Cette manière de répondre, qui fut toujours la même,

ne blessa point l'empereur, et parut même quelquefois l'émouvoir; car,

en revenant, en diverses occasions, sur ce sujet, il laissait assez

souvent échapper des larmes, et paraissait réellement agité par des

passions contraires.

Madame Bonaparte, qui se rendait si bien maîtresse d'elle-même devant

lui, en me racontant tout ceci, se livrait à une extrême inquiétude.

Quelquefois, elle pleurait amèrement; dans d'autres moments elle se

récriait sur l'ingratitude d'un pareil abandon. Elle rappelait que,

lorsqu'elle avait épousé Bonaparte, il s'était cru fort honoré de son

alliance, et qu'il était odieux de la repousser de son élévation, quand

elle avait consenti à partager sa mauvaise fortune. Il lui arrivait même

de s'exalter l'imagination au point de laisser échapper des inquiétudes

sur son existence personnelle. «Je ne lui céderai jamais, disait-elle;

je me conduirai certainement comme sa victime; mais, si j'arrive à le

trop gêner, qui sait ce dont il est capable, et s'il résisterait au

besoin de se défaire de moi?» Quand elle proférait de semblables

paroles, je faisais mille efforts pour calmer son imagination ébranlée,

qui sans doute l'entraînait trop loin. Quelque opinion que j'aie sur la

facilité avec laquelle Bonaparte savait se déterminer aux nécessités

politiques, je ne crois nullement qu'il fût capable de concevoir et

d'exécuter les noirs calculs dont elle le soupçonnait alors. Mais il

avait agi de manière, dans diverses occasions, et surtout parlé souvent

dans des termes tels, qu'il donnait le droit à l'exaltation d'un profond

mécontentement de concevoir de semblables soupçons, et quoique j'atteste

bien solennellement que, dans ma conscience intime, je ne pense point

qu'il eût abordé jamais ce moyen de sortir d'embarras, cependant ma

seule réponse aux vives inquiétudes de l'impératrice ne pouvait être que

celle-ci: «Madame, soyez sûre qu'il n'est pas capable d'aller

jusque-là.»

Je m'étonnais, à part moi, qu'une femme tellement désenchantée sur son

époux, dévorée d'un sinistre soupçon, détachée alors de toute affection,

assez indifférente à la gloire, pût tenir si fortement aux jouissances

d'une royauté si précaire. Mais, voyant que rien n'arriverait à l'en

dégoûter, je me contentais, comme par le passé, de l'engager à garder un

profond silence et à demeurer avec l'empereur dans son attitude calme,

attristée, mais déterminée, qui, en effet, était le seul moyen d'écarter

ou de retarder l'orage. Il savait que sa femme était généralement aimée;

tous les jours l'opinion publique se séparait davantage de lui, et il

craignait de la froisser encore. L'impératrice, quand elle confiait à sa

fille ses peines, comme je l'ai déjà dit, ne trouvait pas une personne

très disposée à la comprendre. Depuis la perte de son enfant, les

souffrances de la vanité lui causaient encore plus de surprise, et

presque toujours sa seule réponse à sa mère était celle-ci: «Comment

peut-on regretter un trône?» Madame de la Rochefoucauld, à qui madame

Bonaparte s'ouvrait aussi, était, comme je l'ai dit, un peu légère, et

glissait le plus qu'elle pouvait sur tout. C'était donc moi qui portais

habituellement le poids de ses confidences. L'empereur s'en doutait, et

à cette époque ne m'en sut point mauvais gré. Je sais même qu'il a dit à

M. de Talleyrand: «Il faut convenir que l'impératrice est bien

conseillée.» Quand ses passions en donnaient le temps à son esprit, il

jugeait sainement même certaines conduites qui le gênaient[89], pourvu

qu'elles ne le gênassent qu'un peu; et, dans le fond, il avait le

sentiment intime qu'il surmonterait, quand il le voudrait, les légers

obstacles qu'on lui opposait. Il permettait qu'on jouât son jeu, quand

il apercevait que, en dernier ressort, il n'en gagnerait pas moins la

partie.

[Note 89: Mon père a souvent cité cette réflexion, et

plusieurs analogues qui se trouvent dans ces mémoires, pour

prouver qu'il était plus possible qu'on ne l'a dit de

résister utilement à l'empereur, et que celui-ci était

capable de supporter, parfois, la contradiction.

L'impossibilité de l'arrêter dans ses projets, ou même de le

faire hésiter, est le meilleur argument de ses serviteurs

pour expliquer, ou excuser, leur docilité. Il est probable

pourtant qu'une résistance plus fréquente eût agi sur lui, et

qu'il pouvait la comprendre et l'accepter, dans certains

moments. La difficulté était sans doute de discerner ces

moments et de ménager, sinon sa colère, du moins sa vanité.

Mon père tenait, de ceux qui avaient souvent causé avec lui,

qu'on y pouvait réussir, et que ceux qui le flattaient dans

le tête-à-tête étaient impardonnables. Son esprit, en général

pénétrant et juste, le forçait à s'incliner, en passant tout

au moins, devant la vérité. Il avait même une certaine

impartialité dont il aimait à faire parade. J'en connais deux

exemples qui méritent d'être imprimés. Le premier se rapporte

à une conversation tenue entre l'empereur et le fils de

madame de Staël, précisément à ce retour d'Italie, le 28

décembre 1807. Bourrienne, dans ses mémoires, paraît en avoir

raconté exactement les principaux traits. C'est en sortant de

cet entretien que l'empereur disait: «Comment la famille de

Necker peut-elle être pour les Bourbons, dont le premier

devoir serait de la faire pendre, si jamais ils revenaient en

France!» Voici ce que mon père savait très directement de

cette entrevue: «Auguste de Staël m'a raconté qu'une fois,

après un exil de sa mère, il avait été obligé de recourir à

l'empereur lui-même, pour la réclamation d'une somme, de deux

millions, je crois, que Necker avait laissée au trésor public

en se retirant, comme garantie de sa gestion. Auguste avait

de la justesse et de la facilité, un sentiment moral très

élevé, une parfaite rectitude d'intentions et de principes,

et, quoique fort jeune, il n'hésita pas à s'acquitter, par la

volonté de sa mère, d'une commission assez difficile. Il vit

donc l'empereur, lui expliqua son affaire, fut écouté avec

attention, et même avec une certaine bienveillance, quoique,

au fond, la demande n'ait jamais été accueillie sous le règne

de l'empereur. Quand il eut fini, et comme il allait prendre

congé: «Et vous, jeune homme,» lui dit Napoléon, que

faites-vous? à quoi vous destinez-vous? Il faut être quelque

chose en ce monde. Quels sont vos projets?--Sire, je ne puis

rien être en France. Je ne saurais servir un gouvernement qui

persécute ma mère.--C'est juste... Mais, alors, comme par

votre naissance vous pouvez être quelque chose hors de

France, il faut aller en Angleterre; car, voyez-vous, il n'y

a que deux nations, la France et l'Angleterre. Le reste n'est

rien.» Cette parole était, selon Auguste de Staël, ce qui

l'avait le plus frappé dans la conversation de l'empereur.»

Il est certain que c'était une grande preuve de liberté

d'esprit que ce haut rang parmi les nations donné par

l'empereur à l'Angleterre, avec laquelle il ne pouvait pas

vivre en paix, et qu'il faisait outrager chaque jour par ses

orateurs et ses journaux. Voici le second exemple

d'impartialité: «Après la campagne de Torrès-Vedras,

racontait mon père, le général Foy fut chargé par ses

principaux camarades de l'armée de Portugal de tâcher, en

retournant en France, de voir l'empereur, de lui faire

connaître le véritable état des choses, et enfin de lui

expliquer qu'il fallait un autre général que Masséna, l'âge

et de fâcheuses habitudes ayant rendu cet illustre guerrier

inférieur à un tel commandement. C'était le maréchal Soult

que l'armée eût souhaité pour général. Foy avait les

sentiments et la situation que décrit très bien Marmont dans

ses _Mémoires_. Il n'avait dû qu'à l'amitié de celui-ci, qui

lui donna asile dans son camp, d'échapper à quelque mauvaise

affaire, lors du procès de Moreau. Il n'aimait pas l'empereur

et ne le connaissait pas; il n'en était ni aimé, ni connu.

L'empereur le reçut cependant. Foy s'acquitta de sa

commission, lui fit son récit, ses réflexions; l'empereur

l'écouta, l'interrogea, lui parla. À propos de Masséna et de

Soult, il passa ses maréchaux en revue, les jugea avec

liberté et abandon, comme s'il eût parlé à son intime

confident. Ses jugements étaient ceux que l'on connaît. Les

uns n'étaient pas sûrs, les autres étaient des _bêtes_; je ne

voudrais pas entrer dans le détail, craignant de me tromper.

Une fois, et sans préparation, il dit: «Ah çà! dites-moi, mes

soldats se battent-ils?--Mais, Sire, comment?... sans

doute...--Oui, oui, enfin, ont-ils peur des soldats

anglais?--Sire, ils les estiment, mais ils n'en ont pas

peur.--Ah! c'est que les Anglais les ont toujours battus...

Crécy, Azincourt, Marlborough...--Il me semble pourtant,

Sire, que la bataille de Fontenoy...--Ah! la bataille de

Fontenoy!... Aussi est-ce une journée qui a fait vivre la

monarchie quarante ans de plus qu'elle ne l'aurait dû.»

L'entretien dura trois heures. Foy se le rappelait avec

enchantement, et, «depuis ce jour-là, ajoutait-il, je n'ai

pas plus aimé l'Empire, mais j'ai admiré passionnément

l'empereur». (P. R.)]

Cependant on partit pour Fontainebleau. Les fêtes, la présence des

princes étrangers, et encore plus le drame que Bonaparte préparait pour

l'Espagne, firent naître des distractions qui ne lui permirent point de

revenir sur un tel sujet, et, d'abord, tout s'y passa assez

paisiblement. Ma liaison avec M. de Talleyrand se fortifiait, et

l'impératrice s'en réjouissait, parce qu'elle en espérait, dans

l'occasion, quelque chose d'utile ou du moins de commode pour elle. J'ai

dit qu'alors il y avait quelque peu d'intrigue entre les souverains du

duché de Berg et le ministre de la police Fouché. Madame Murat parvenait

toujours à brouiller qui se rapprochait d'elle avec l'impératrice, et

n'épargnait pour cela ni les rapports, ni même l'intrigue. M. de

Talleyrand et M. Fouché étaient un peu en défiance et en jalousie l'un

de l'autre, et dans ce moment la grande importance du premier faisait

ombrage à tous.

Quinze jours ou trois semaines avant la fin du voyage de Fontainebleau,

on vit arriver un matin le ministre de la police. Il demeura longtemps

dans le cabinet de l'empereur, et, après, il fut invité à dîner avec

lui, ce qui n'arrivait pas à beaucoup de gens. Pendant le dîner,

Bonaparte montra une grande gaieté. Je ne sais plus quel genre de

divertissement occupa la soirée. Vers minuit, tout le monde venait de se

retirer dans le château; tout à coup, un valet de chambre de

l'impératrice vint frapper à ma porte; ma femme de chambre lui disant

que je venais de me mettre au lit, mais que M. de Rémusat n'avait point

encore quitté mon appartement, cet homme répondit que je ne devais point

me relever, mais que l'impératrice engageait mon mari à descendre chez

elle. Il s'y rendit sur-le-champ; il la trouva échevelée, à demi

déshabillée, et avec un visage renversé. Elle renvoya ses femmes, et,

s'écriant qu'elle était perdue, elle remit dans les mains de mon mari

une longue lettre sur très grand papier, qui était signée de Fouché

lui-même. Dans cette lettre, il commençait par protester de son ancien

dévouement pour elle, et l'assurait que c'était même par suite de ce

sentiment qu'il osait lui faire envisager sa position et celle de

l'empereur. Il le lui représentait puissant, au comble de la gloire,

maître souverain de la France, mais redevable à cette même France de son

présent, et de l'avenir qu'elle lui avait confié. «Il ne faut pas se le

dissimuler, Madame, disait-il, l'avenir politique de la France est

compromis par la privation d'un héritier de l'empereur. Comme ministre

de la police, je suis à portée de connaître l'opinion publique, et je

sais qu'on s'inquiète sur la succession d'un tel empire.

Représentez-vous quel degré de force aurait aujourd'hui le trône de Sa

Majesté s'il était appuyé sur l'existence d'un fils!» Cet avantage était

longuement et habilement développé, et, en effet, il pouvait l'être.

Fouché, ensuite, parlait de l'opposition que la tendresse conjugale

apportait chez l'empereur à sa politique; il prévoyait qu'il ne se

déciderait jamais à prescrire un si douloureux sacrifice; il osait donc

conseiller à madame Bonaparte de faire elle-même un courageux effort, de

se résigner à s'immoler à la France; et il faisait un tableau très

pathétique de l'éclat qu'une action pareille jetterait sur elle, et

alors, et dans l'avenir. Enfin, cette lettre était terminée par

l'assurance positive que l'empereur ignorait cette démarche; on croyait

même qu'elle lui déplairait, et l'impératrice était sollicitée de

l'envelopper du plus profond secret.

On peut facilement supposer toutes les phrases plus ou moins oratoires

qui ornaient cette lettre, qui paraissait avoir été écrite avec soin et

réflexion.

La première pensée de M. de Rémusat fut que Fouché n'avait tenté un tel

essai que de concert avec l'empereur. Il se garda de communiquer cette

idée à l'impératrice, qui s'efforçait visiblement de repousser le

soupçon qui la pressait. Mais ses larmes et son agitation prouvaient

qu'elle n'osait pas, au moins, compter sur l'empereur dans cette

occasion: «Que ferai-je? s'écriait-elle; comment conjurer cet

orage?...--Madame, lui dit M. de Rémusat, je vous conseille fort d'aller

à cet instant même chez l'empereur, s'il n'est pas couché, ou d'y entrer

demain de fort bonne heure. Songez qu'il ne faut pas que vous ayez eu

l'air de consulter personne. Faites-lui lire cette lettre, observez-le,

si vous pouvez; mais, quoi qu'il en soit, montrez-vous irritée de ce

conseil détourné, et déclarez-lui de nouveau que vous n'obéirez qu'à un

ordre positif qu'il prononcera lui-même.» L'impératrice adopta cet avis;

elle pria mon mari de raconter tout cela à M. de Talleyrand, et de lui

rendre ce qu'il en dirait, et, comme il était tard, elle remit au

lendemain matin sa conversation avec l'empereur.

Quand elle lui montra la lettre, il affecta une extrême colère. Il

assura qu'il ignorait en effet cette démarche, que Fouché avait eu dans

cette occasion un zèle mal entendu; que, si le ministre n'était parti

pour Paris, il l'aurait fortement tancé; qu'au reste il le punirait si

elle le désirait, et que même il irait jusqu'à lui ôter sa place de

ministre de la police, pour peu qu'elle exigeât cette réparation. Il

accompagna cette déclaration de beaucoup de caresses; mais toute sa

manière ne rassura point l'impératrice, qui me raconta, dans la journée,

qu'elle l'avait trouvé gêné dans cette explication.

Cependant, mon mari et moi, en nous communiquant nos réflexions, nous

voyions très clairement que Fouché avait été lancé par un ordre

supérieur dans une telle entreprise, et nous nous disions que, si

l'empereur pensait sérieusement au divorce, il n'était guère

vraisemblable que nous trouvassions M. de Talleyrand opposé à ce coup

d'État. Quelle fut notre surprise de voir que dans ce moment il en fût

autrement! M. de Talleyrand nous écouta très attentivement, comme un

homme qui ne savait rien de tout ce qui s'était passé. Il trouva la

lettre de Fouché inconvenante et ridicule; il ajouta que l'idée du

divorce ne lui paraissait bonne à rien; il abonda dans mon sens; il

opina pour que l'impératrice répondît au ministre de la police de très

haut: «Qu'il ne devait point se mêler d'une pareille affaire, et que, si

jamais elle se traitait, ce serait sans intermédiaire». L'impératrice

fut enchantée de ce conseil; elle fit avec moi une réponse sèche et

digne. M. de Talleyrand la lut, l'approuva, nous engagea à la faire voir

à l'empereur, qui, disait-il, n'oserait point la désapprouver. C'est, en

effet, ce qui arriva, et Bonaparte, point déterminé encore, continua de

jouer le même rôle, de montrer une colère toujours croissante, d'éclater

en menaces si violentes, de si bien répéter à sa femme qu'il déplacerait

le ministre de la police, si elle le souhaitait, que celle-ci, peu à peu

tranquillisée et abusée de nouveau, et cessant d'en vouloir à celui

qu'elle ne craignait plus, refusa la réparation qui lui était offerte,

répondant à son mari qu'il ne fallait point qu'il se privât d'un homme

qui lui était utile, et qu'il suffirait de le gronder fortement. Fouché

revint à Fontainebleau quelques jours après. En présence de madame

Bonaparte, son époux eut soin de le traiter un peu sèchement; mais le

ministre n'en parut nullement gêné, ce qui me confirma de plus en plus

dans l'idée qu'il était soutenu. Il répéta de nouveau à l'impératrice

tout ce qu'il avait écrit; l'empereur raconta à sa femme qu'il lui

disait la même chose: «C'est un excès de zèle, disait-il, il ne faut pas

lui en savoir mauvais gré, au fond. Il suffit que nous soyons déterminés

à repousser ses avis, et que tu croies bien que je ne pourrais pas vivre

sans toi[90]». Et ces mêmes paroles, Bonaparte les répétait à sa femme,

et le jour, et la nuit. Il revenait à elle bien plus que par le passé,

par de fréquentes visites nocturnes. Il était réellement agité, il la

pressait dans ses bras, il pleurait, il lui jurait la tendresse la plus

vive, et dans ces scènes, jouées d'abord, je crois, avec intention, il

s'animait peu à peu involontairement et finissait par s'émouvoir et

s'attendrir de bonne foi.

[Note 90: L'empereur écrivait à Fouché, de Fontainebleau,

le 5 novembre 1807, la lettre suivante, qui se rapporte à cet

incident: «Monsieur Fouché, depuis quinze jours, il me

revient de votre part des folies; il est temps enfin que vous

y mettiez un terme, et que vous cessiez de vous mêler,

directement ou indirectement, d'une chose qui ne saurait vous

regarder d'aucune manière; telle est ma volonté.» (P. R.)]

Cependant je recevais la confidence de toutes ses paroles; je les

rapportais à M. de Talleyrand, qui dictait toujours la conduite qu'il

fallait tenir. Tous ses conseils tendaient à éloigner le divorce, et il

dirigea très bien madame Bonaparte.

Je ne pouvais m'empêcher de lui témoigner un peu d'étonnement de le voir

s'opposer à un projet au fait assez politique, et prendre ainsi les

intérêts d'une affaire purement de ménage. Il me répondait qu'elle

n'était pas tant _de ménage_ que je le croyais bien. «Il n'y a personne,

me disait-il, qui, dans ce palais, ne doive désirer que cette femme

demeure auprès de Bonaparte. Elle est douce, bonne; elle sait l'art de

le calmer; elle entre assez dans les positions de chacun. Elle nous est

un refuge en mille occasions. Si nous voyons arriver ici une princesse,

vous verrez l'empereur rompre avec toute la cour, et nous serons tous

écrasés.» En me donnant cette raison, M. de Talleyrand parvenait à me

persuader qu'il était de bonne foi; et, cependant, il ne me parlait

point sincèrement et ne me découvrait point tout son secret. Et, tout en

répétant qu'il fallait s'entendre pour échapper au divorce, il me

demandait souvent ce que je deviendrais, si par hasard l'empereur

divorçait. Je lui répondais que, sans balancer un moment, je suivrais le

sort de mon impératrice. «Mais, me disait-il, l'aimez-vous donc assez

pour cela?--Sans doute, reprenais-je, je lui suis attachée; cependant,

comme je la connais bien, que je la sais légère, et assez peu

susceptible d'une affection soutenue, ce ne serait pas tant l'attrait de

mon coeur que je suivrais dans cette occasion que la convenance. Je suis

arrivée à cette cour-ci par madame Bonaparte; j'ai toujours passé aux

yeux de tout le monde pour son amie intime; j'en ai eu les charges et

les confidences, et, quoiqu'elle ait été bien souvent trop préoccupée de

sa situation pour s'amuser à m'aimer, quoiqu'elle m'ait quittée et

reprise, selon que cela lui était commode, le public, qui ne peut pas

entrer dans les secrets de nos relations, et à qui je ne les confierai

point, s'étonnerait, j'en suis sûre, si je ne partageais point son

exil.--Mais, disait encore M. de Talleyrand, ce serait vous mettre

gratuitement dans une position désagréable pour vous et votre mari, vous

séparer peut-être, vous jeter dans mille petits embarras dont assurément

elle ne vous payerait point.--Je la connais aussi bien que vous,

disais-je encore, elle est mobile, et même un peu changeante. Je prévois

que, en pareil cas, elle commencerait par me savoir gré de mon

dévouement, qu'elle s'y accoutumerait bientôt et qu'elle finirait par

n'y plus penser du tout. Mais son caractère ne m'empêchera pas de suivre

le mien, et je ferai ce qui me paraîtra mon devoir, sans attendre la

moindre récompense.» En effet, en causant à cette époque de cette chance

de divorce, je m'engageai auprès de l'impératrice à quitter la cour, si

jamais elle la quittait. Elle me parut fort touchée de cette

déclaration, que je lui fis avec les larmes aux yeux et vraiment émue.

Assurément, elle aurait dû se défendre des soupçons que, plus tard, elle

conçut encore contre moi, et dont je rendrai compte en temps et

lieu[91].

[Note 91: L'auteur indique dans ce passage et dans un

autre que, plus tard, et à l'occasion du divorce,

l'impératrice conçut quelque injuste défiance. Je n'ai

absolument aucune donnée sur ce fait, qui eut apparemment

quelque importance. On n'en doit que plus regretter que

l'auteur n'ait pu pousser cet ouvrage au moins jusqu'à

l'époque du divorce de l'empereur. Ces scènes,

avant-courrières du dénouement, semblent bien faire connaître

le mélange de ruse et d'entraînement, d'émotion et de

comédie, de faiblesse et de volonté qu'il porta dans tant

d'affaires, mais dans aucune autant que dans sa rupture avec

la seule personne peut-être qu'il ait aimée. Il aurait été

intéressant de lire ce dénouement raconté par celle qui avait

eu tant d'occasions d'observer les personnages du drame.

Quant à celle-ci, elle garda une constante fidélité à

l'impératrice, et, à l'époque du divorce, elle n'eut pas

l'ombre d'une hésitation sur ce qu'elle avait à faire,

c'est-à-dire à quitter la cour, quoique la reine Hortense,

elle-même, l'engageât fort à réfléchir avant de se décider.

Voici la lettre par laquelle elle annonçait sa résolution à

mon grand-père, qui avait accompagné l'empereur à Trianon:

«La Malmaison, décembre 1809.--J'avais espéré un moment, mon

ami, que tu accompagnerais l'empereur hier et que je te

verrais. Indépendamment du plaisir de te voir, je voulais

causer avec toi. J'espère qu'il y aura ici quelque occasion

pour Trianon aujourd'hui, et je vais tenir ma lettre prête.

J'ai été reçue ici avec une véritable affection; on y est

bien triste, comme tu peux le supposer. L'impératrice, qui

n'a plus besoin d'efforts, est très abattue; elle pleure sans

cesse et fait réellement mal à voir. Ses enfants sont pleins

de courage; le vice-roi est gai; il la soutient de son mieux;

ils lui sont d'un grand secours.

»Hier, j'ai eu une conversation avec la reine (de Hollande)

que je te raconterai le plus succinctement que je pourrai:

«L'impératrice,» m'a-t-elle dit, «a été vivement touchée de

l'empressement que vous lui avez témoigné à partager son

sort; moi, je ne m'en étonne pas. Mais ensuite, par amitié

pour vous, je vous engage à réfléchir encore. Votre mari

étant placé près de l'empereur, tous vos instincts ne

doivent-ils pas être de ce côté? Votre position ne

sera-t-elle pas souvent fausse ou embarrassante? Pouvez-vous

vous permettre de renoncer aux avantages attachés au service

d'une impératrice régnante et jeune? Songez-y bien; je vous

donne un conseil d'amie, et vous devez y réfléchir.» Je l'ai

beaucoup remerciée. Je lui ai répondu que je ne voyais, pour

moi seule, nul inconvénient à prendre ce parti, qu'il me

paraissait le seul convenable pour moi; que, si l'impératrice

voyait des difficultés à garder près d'elle la femme d'un

homme attaché à l'empereur, alors je me retirerais, mais que,

sans cela, je préférais de beaucoup rester avec elle; que je

pensais bien qu'il y aurait quelques avantages pour les

personnes attachées à la grande cour, mais que cette perte

était fort compensée pour moi par l'idée de remplir un devoir

et de soigner l'impératrice dans le cas où elle mettrait

quelque prix à mes soins; qu'enfin je ne pensais pas que

l'empereur pût être mécontent de ma conduite, etc., etc. «Il

n'y a, Madame,» lui ai-je dit encore, «qu'une seule

considération qui pourrait me porter un moment à regretter ma

démarche. Je vais vous la dire bien franchement. Il est

impossible qu'il n'y ait pas dans l'intérieur de cette petite

cour-ci quelque indiscrétion de commise, quelque petit

bavardage, je ne sais quel propos qui, redit à l'empereur,

pourra amener un moment de mécontentement. L'impératrice,

toute bonne qu'elle est, quelquefois est défiante; je ne sais

si la preuve de dévouement que je lui donne à présent me

mettra complètement à l'abri d'un soupçon passager qui

m'affligerait beaucoup. Je vous avoue que, s'il arrivait, une

fois, qu'on soupçonnât mon mari ou moi d'avoir commis d'un

côté ou de l'autre une indiscrétion, je quitterais

sur-le-champ l'impératrice.» La reine m'a répondu que j'avais

raison, qu'elle espérait que sa mère serait prudente. Elle

m'a embrassée, m'a dit qu'elle savait que l'impératrice

désirait, au fond, me garder près d'elle. Il n'en faut guère

plus, de l'humeur dont tu me connais, pour me décider. Vois

cependant, mon ami, ce que tu penses. Je sais bien que ma

position sera souvent embarrassante; mais enfin, avec de la

prudence et du véritable attachement, ne peut-on pas tout

arranger? Madame de la Rochefoucauld me paraît vouloir

quitter. Elle en a même déjà dit, je crois, quelque chose à

l'empereur. Mais la situation est différente. Elle rendra les

mêmes soins à l'impératrice, mais sans titre ni fonction.

Dans sa position, cela peut lui convenir, mais je trouve que

je dois agir autrement, et vraiment, plus je m'interroge,

plus je sens que ma place est ici. Combine tout cela,

réfléchis, et puis décide. Au reste, nous avons du temps,

puisqu'on nous donne jusqu'au 1er janvier.

»Il faudrait bien du bonheur pour que cette habitation fût

gaie dans cette saison: il fait un vent abominable, et

toujours de la pluie. Cela n'a pas empêché qu'il n'y eût ici

un monde énorme toute la journée. Chaque visite renouvelle

ses larmes. Cependant il n'y a pas de mal que toutes ses

impressions se renouvellent ainsi coup sur coup; le repos

viendra après. Je crois que je resterai à la Malmaison

jusqu'à samedi; je voudrais bien que tu revinsses aussi à

cette époque, car il faudrait se revoir et être un peu

ensemble.»--«Ce mardi matin (19 décembre 1809). Je n'ai pu

trouver ce matin une occasion d'envoyer ma lettre; j'espère

qu'il y en aura ce soir. L'impératrice a passé une matinée

déplorable. Elle reçoit des visites qui renouvellent sa

douleur, et puis, chaque fois qu'il arrive quelque chose de

l'empereur, elle est dans des états terribles. Il faudrait

trouver moyen d'engager l'empereur, soit par le grand

maréchal, soit par le prince de Neuchatel, à modérer les

expressions de ses regrets et de son affliction, quand il lui

écrit; car, lorsqu'il lui témoigne ainsi d'une manière trop

vive sa tristesse, elle tombe dans un vrai désespoir, et

alors réellement sa tête semble s'égarer. Je la soigne de mon

mieux; elle me fait un mal affreux. Elle est douce,

souffrante, affectueuse, enfin tout ce qu'il faut pour

déchirer le coeur. En l'attendrissant, l'empereur augmente

cet état. Au milieu de tout cela, il ne lui échappe pas un

mot de trop, pas une plainte aigre; elle est réellement douce

comme un ange. Je l'ai fait promener ce matin, je voulais

essayer de fatiguer son corps, pour reposer son esprit. Elle

se laissait faire; je lui parlais, je la questionnais, je

l'agitais en tous sens, elle se prêtait à tout, comprenait

mon intention et semblait m'en savoir gré, au milieu de ses

larmes. Au bout d'une heure, je t'avoue que je m'étais fait

un tel effort, que je m'étais presque sentie défaillir, et je

me suis trouvée un moment presque aussi faible qu'elle. «Il

me semble quelquefois,» me disait-elle, «que je suis morte,

et qu'il ne me reste qu'une sorte de faculté vague de sentir

que je ne suis plus.» Tâche, si tu peux, de faire savoir à

l'empereur qu'il doit lui écrire de manière à l'encourager,

et pas le soir, parce que cela lui donne des nuits affreuses.

Elle ne sait comment supporter ses regrets; sans doute elle

supporterait encore moins sa froideur, mais il y a un milieu

à tout cela. Je l'ai vue hier dans un tel état, après la

dernière lettre de l'empereur, que j'ai été au moment

d'écrire moi-même à Trianon.--Adieu, cher ami; je ne te dis

pas grand'chose de ma santé; tu sais comme elle est faible,

tout ceci l'ébranle un peu. Après cette semaine j'aurai

besoin d'un peu de repos, près de toi. Pour éprouver quelque

chose de doux, il faut toujours que je revienne à mon ami.»

Les lettres de ma grand'mère sont malheureusement trop rares

à cette époque, et je ne puis ni par un récit, ni par des

citations suppléer aux chapitres qui manquent. On verra à la

fin de ce volume ce que mon père en savait. Au fond, les

craintes de ma grand'mère ne se réalisèrent pas, au moins en

ce qui touche les indiscrétions et les bavardages de cour;

mais elle et son mari participèrent à la disgrâce de M. de

Talleyrand. Mon grand'père, il est vrai, resta premier

chambellan, même après que le prince de Bénévent eut été

destitué de ses fonctions de grand chambellan; mais il ne

retrouva et ne rechercha point la bienveillance de la cour,

ni les confidences de l'empereur. Quant à ma grand'mère, elle

n'alla, je pense, aux Tuileries qu'une fois pour être

présentée à la nouvelle impératrice en grande cérémonie, et

un autre jour pour recevoir quelques injonctions de

l'empereur. Ce dernier fait mériterait d'être conté avec

détails. C'était à la fin de 1812 ou au commencement de 1813.

Le duc de Frioul la vint voir, au grand étonnement de mes

grands parents, car il ne faisait jamais de visites. Il était

chargé par l'empereur de lui donner l'ordre de demander une

audience, l'empereur voulant lui parler de l'impératrice

Joséphine. Il n'y avait ni moyen ni raison de désobéir; elle

demanda l'audience et fut reçue. Mon père ignorait les

détails de cette entrevue; il savait seulement que l'empereur

voulait qu'elle déterminât l'impératrice à s'éloigner de

Paris. Quels étaient ses motifs? Les dettes de Joséphine

étaient du nombre, puis des propos tenus dans son salon. Je

ne crois pas que les plaintes allassent plus loin, et

l'empereur ne se montra pas irrité. Quant à la dame du

palais, l'empereur ne la traita ni bien ni mal; mais il ne

l'encouragea par aucun mot à lui parler d'elle-même, et elle

n'eut garde d'en rien faire. C'est la dernière fois qu'elle

l'a vu.

Il fallut ensuite s'acquitter de la commission. Elle en était

assez embarrassée. Elle fit pourtant une longue lettre, car

l'impératrice était alors absente, à Genève, je crois. La

chose était d'autant plus difficile que l'empereur exigeait

qu'elle ne le nommât point et que le conseil ne parût pas

venir de lui. Quoiqu'il semble assez difficile de s'y

tromper, mon père croyait que cette lettre avait été assez

mal reçue, et on l'a même imprimée, dans quelques mémoires

écrits sous l'inspiration de la reine Hortense, avec des

réflexions plus ou moins désobligeantes pour l'auteur. (P.

R.)]

Je ne mettais qu'une restriction à la promesse que je faisais: «Je ne

serai point dame du palais d'une autre impératrice, disais-je, Madame.

Si vous vous retirez dans quelque province, je vous y suivrai, toujours

heureuse de partager votre solitude, et je ne me séparerais de vous que

dans le cas où vous sortiriez de France.» On ne savait point au fond ce

qui passerait par la tête de l'empereur; quelquefois, dans ses

conversations, il avait dit à sa femme: «Mais, si tu me quittais, je ne

voudrais pas te faire descendre de ton rang; sois donc sûre que tu

régnerais quelque part, peut-être à Rome même.» On remarquera que,

lorsqu'il parlait ainsi, le pape était encore dans cette même Rome, et

que rien n'annonçait qu'il dût en sortir. Mais les événements les plus

graves semblaient tout simples à Napoléon, et, de temps en temps, pour

qui était attentif, un mot pouvait suffire à faire conclure quelle suite

de projets il roulait à la fois dans sa tête.

M. de Rémusat pensait comme moi sur ma propre conduite. Il ne s'en

dissimulait pas moins les inconvénients qu'elle aurait pour nous; mais

ces inconvénients ne l'arrêtaient point, et il répéta à l'impératrice

que mon dévouement l'accompagnerait dans ses malheurs, s'ils fondaient

jamais sur elle. On verra que, plus tard, elle ne crut pas devoir

compter sur une parole qui, cependant, lui fut donnée avec la plus

parfaite sincérité.

Ce fut à cette époque que, au sujet de toute cette affaire, nous eûmes

avec madame de la Rochefoucauld quelques entretiens qui amenèrent les

explications dont j'ai parlé plus haut, et que M. de Rémusat put

éclaircir ce qui s'était passé au retour de la campagne de Prusse,

relativement à lui. Ces nouvelles clartés vinrent encore ajouter aux

impressions pénibles que nous causaient les découvertes successives que

nous faisions sur le caractère de l'empereur.

À présent, je dirai ce que j'ai su des motifs qui portèrent le ministre

de la police et M. de Talleyrand à tenir la conduite dont je viens de

parler.

J'ai dit que Fouché, un peu séduit par madame Murat, s'était vu forcé

par là de rompre avec ce qu'on appelait le parti des Beauharnais. Je ne

sais s'il l'eût voulu réellement; mais partout où l'on entre dans

certaines intrigues où se mêlent les femmes, il n'est pas très possible

de savoir à quel point on pourra demeurer, parce qu'il s'y joint tant de

petites paroles, de petits rapports, de petites dénonciations, qu'on

finit par en être comme enveloppé. Madame Murat, qui détestait sa

belle-soeur, cherchait très sérieusement à la faire descendre du trône.

Son orgueil trouvait son compte à s'allier à quelque princesse

européenne, et elle entourait souvent l'empereur de flatteries sur cet

article. Fouché pensait qu'il serait utile à la dynastie nouvelle de

s'appuyer sur un héritier direct; il connaissait trop bien Bonaparte

pour ne pas prévoir que, tôt ou tard, la raison d'État l'emporterait

chez lui sur toute autre considération; il craignait de n'être point

employé dans cette affaire, qui paraissait devoir être du ressort de M.

de Talleyrand, et il voulait tâcher de lui en enlever l'honneur et les

avantages. Dans cette intention, il rompit la glace avec l'empereur et

l'aborda sur un point si important. Le trouvant disposé, il abonda sur

nombre de motifs faciles à réunir, et, enfin, il sut parvenir à se faire

ordonner, ou au moins à proposer le rôle de médiateur entre l'empereur

et l'impératrice pour une pareille négociation. Il alla plus loin: il

fit parler l'opinion publique à l'aide de ses moyens de police; il fit

tenir des discours sur le divorce dans quelques lieux de réunion de

Paris. Tout à coup, on commença dans les cafés à discuter la nécessité

d'un héritier pour l'empereur. Ces propos, inspirés par Fouché,

revinrent par lui, et par les autres polices qui rendaient compte de

tout, et l'empereur crut que le public était plus occupé de cette

affaire que cela n'était réellement. Au retour de Fontainebleau, Fouché

dit même à l'empereur qu'on était assez échauffé à Paris pour qu'il

arrivât que des groupes de peuple, se réunissant sous ses fenêtres,

vinssent lui demander un autre mariage. L'empereur fut d'abord frappé de

cette idée; M. de Talleyrand la détourna très habilement.

M. de Talleyrand, dans le fond de son âme, ne répugnait point au

divorce; mais, de son côté, il voulait le faire à sa manière, en son

temps, et avec utilité et grandeur. Il s'aperçut vite que l'empressement

de Fouché ne tendait qu'à lui enlever cette palme; il ne souffrit pas

qu'une autre intrigue vînt se placer sur son terrain. La France avait

formé une alliance intime avec la Russie; mais M. de Talleyrand, très

habile dans la connaissance de l'état de l'Europe, pensait qu'il

fallait surveiller l'Autriche, et peut-être déjà penchait à regarder

qu'un lien de plus avec cette puissance nous serait, au fond, plus

utile. D'ailleurs, il savait que l'impératrice mère, en Russie, ne

partageait point les illusions du czar, et qu'elle se refuserait à nous

donner une de ses filles pour impératrice. Ainsi, il eût été possible

qu'un divorce brusqué n'eût point été suivi d'un assez prompt mariage,

et eût tenu l'empereur dans une situation désagréable. D'ailleurs,

l'affaire d'Espagne allait éclater, rendre l'Europe attentive, et ce

n'était pas le moment de s'engager à la fois dans deux entreprises qui

demandaient chacune une préoccupation particulière. Voilà sans doute ce

qui porta M. de Talleyrand à contrecarrer Fouché et à s'unir

passagèrement aux intérêts de madame Bonaparte. Ni elle, ni moi, nous

n'étions de force à pénétrer ses motifs, et je ne les ai connus que

depuis. M. de Rémusat avait moins de confiance que moi en ce dévouement

à ce que nous souhaitions, dévouement qui me charmait dans M. de

Talleyrand; mais il concluait qu'il en fallait toujours profiter, et,

avec des intentions différentes, nous marchions tous dans une ligne

pareille.

Ainsi donc, pendant le temps que l'empereur passa à Paris, entre le

court voyage qu'il fit en Italie et celui de Bayonne[92], Fouché

l'environnant sans cesse et s'étayant des propos populaires, M. de

Talleyrand prit un bon moment pour lui représenter que, dans cette

circonstance, le ministre de la police le dirigeait vers une très fausse

route. «Il est, lui disait-il, et il sera éternellement homme de

révolution. Regardez-y bien, c'est encore par des moyens factieux qu'il

veut vous amener à un acte qu'il ne faudrait faire que dans un appareil

tout monarchique. Il veut qu'un ramas de populace, peut-être assemblée

par ses ordres, vienne vociférer, et vous demander un héritier avec les

mêmes cris qui imposèrent à Louis XVI je ne sais quelles concessions

qu'il ne pouvait jamais refuser. Quand vous aurez accoutumé le peuple à

se mêler de vos affaires par de pareilles tentatives, savez-vous s'il

n'y prendra pas goût, et ce qu'on vous l'enverra demander en suite?

D'ailleurs, personne ne sera dupe de ces rassemblements, et vous serez

accusé de les avoir vous-même appelés.» Ces observations frappèrent

l'empereur, qui imposa silence à Fouché. De ce moment on ne s'occupa

plus du divorce dans les cafés, et le _voeu national_ parut s'être

refroidi. L'empereur fit valoir à sa femme ce silence, et elle fut

tentée de se rassurer un peu. Cependant il continuait à montrer une

grande agitation; leurs entretiens étaient gênés; de longs silences les

interrompaient tout à coup. Ensuite il revenait sur les inconvénients du

manque d'une postérité directe pour la fondation de sa dynastie; il

disait qu'il ne savait à quoi se résoudre, et certainement il éprouvait

intérieurement de vifs combats.

[Note 92: L'empereur quitta Fontainebleau le 16 décembre

1807 et arriva à Milan le 21 du même mois. Il revint d'Italie

à Paris le 1er janvier, et repartit pour Bayonne trois mois

après, le 2 avril 1808. (P. R.)]

Il se confiait particulièrement à M. de Talleyrand, qui me racontait une

partie de ses conversations: «Si je me sépare de ma femme, disait-il, je

renoncerai d'abord à tout le charme qu'elle met dans ma vie intérieure.

Il me faudra étudier les goûts et les habitudes d'une nouvelle et jeune

épouse. Celle-ci se plie à tout et me connaît parfaitement. Enfin, je

lui rendrai ingratitude pour ce qu'elle a fait pour moi; déjà je ne suis

guère aimé, et ce sera bien pis. Elle m'est un lien avec beaucoup de

monde; elle m'attache une partie de la société de Paris à laquelle il

me faudra renoncer.» Après de pareils regrets venaient les raisons

d'État, qui faisaient que M. de Talleyrand confiait à mon mari qu'il

était convaincu que ces belles hésitations tomberaient un jour devant la

politique; qu'on pouvait retarder le divorce, mais qu'il ne fallait

guère espérer qu'on l'évitât toujours. Il finissait, enfin, par dire

qu'on pouvait s'assurer qu'il n'y poussait nullement, et que

l'impératrice ferait bien de ne point se départir du système qu'elle

avait adopté. Nous nous promîmes, M. de Rémusat et moi, de tenir secrète

à madame Bonaparte la première partie de ce discours, qui aurait

renouvelé ses inquiétudes au point de l'entraîner dans quelques fausses

démarches, et surtout nous ne vîmes rien d'utile à lui inspirer de la

défiance de M. de Talleyrand, qui n'avait alors aucun intérêt à lui

nuire, et qui en eût trouvé peut-être, si, en s'irritant contre lui,

elle eût laissé échapper quelque parole imprudente. Je pris mon parti

d'attendre l'avenir, sans chercher à le prévoir, et de m'en tenir

toujours aux conseils que la prudence et la dignité d'une situation en

évidence doivent faire donner à celle qui se trouve, en effet,

environnée de cent yeux pour la regarder, de cent bouches pour répéter

ce qu'elle dit. Ce fut à cette époque que l'empereur dit à M. de

Talleyrand que sa femme était bien conseillée.

Peu avant le départ pour Bayonne, il y eut encore sur cet article une

explication qui fut la dernière pour un peu de temps, et qui servira à

peindre les mouvements contraires auxquels l'empereur, tout fort, tout

volontaire qu'il était, se trouvait quelquefois entraîné. Un matin, M.

de Talleyrand, rencontrant M. de Rémusat au sortir du cabinet de

l'empereur, lui dit en regagnant sa voiture: «Je crois que votre femme

aura plus tôt qu'elle ne le croit le chagrin qu'elle craint. Je viens de

voir l'empereur animé de nouveau sur son divorce; il m'en a parlé comme

d'une chose décidée à peu près, et nous ferons tous bien de nous le

tenir pour dit et de ne pas y apporter une opposition inutile.» Mon mari

me rapporta ces paroles, qui m'attristèrent profondément. Il devait y

avoir un cercle le soir à la cour; je venais de perdre ma mère[93], et

je n'allais point dans le monde. M. de Rémusat retourna au château, pour

surveiller le spectacle qui devait s'y donner. Les appartements étaient

pleins de monde. Princes, ambassadeurs, courtisans, tous attendirent

longtemps. Enfin, tout à coup, l'ordre fut donné de commencer le

spectacle sans attendre Leurs Majestés, qui ne paraîtraient point,

l'empereur se trouvant, disait-on, légèrement incommodé. La fête se

passa assez tristement, et chacun se retira le plus tôt qu'il put. M. de

Talleyrand et M. de Rémusat, avant de sortir, se rendirent dans

l'appartement intérieur de l'empereur, et y apprirent que, depuis huit

heures, il s'était mis au lit avec sa femme, qu'il avait fait fermer sa

chambre et défendu qu'on y pénétrât jusqu'au lendemain.

[Note 93: Au commencement de l'année 1808, les

souffrances de madame de Vergennes, malade depuis longtemps,

s'étaient aggravées. Elle était poursuivie de douleurs qu'on

appelait rhumatismales, et elle succomba le 17 janvier 1808 à

un mal de gorge gangreneux. Ce fut une vive douleur pour sa

fille, et un grand changement dans la vie de ses enfants. Mon

père a conservé toujours un souvenir profond et vivant de

cette personne originale et spirituelle, quoiqu'il n'eût pas

encore onze ans. La situation de madame de Vergennes dans le

monde était assez considérable pour que M. Suard lui ait

consacré un article nécrologique dans _le Publiciste_, éloge

public moins usité alors qu'aujourd'hui. (P. R.)]

M. de Talleyrand se retira avec un petit mouvement d'humeur. «Quel

diable d'homme, dit-il, pour s'abandonner sans cesse à son premier

mouvement, et ne pas savoir ce qu'il veut faire! Eh! qu'il se décide

donc, qu'il ne nous laisse point ainsi jouets de ses paroles et ne

sachant réellement sur quel pied nous devons nous tenir avec lui!»

L'impératrice reçut mon mari le lendemain et lui raconta qu'à six heures

elle avait joint Bonaparte pour dîner, qu'il était très triste,

silencieux, et que, pendant le repas, il n'avait pas prononcé une

parole; qu'après dîner elle l'avait quitté pour faire sa toilette, et

qu'ensuite elle avait attendu l'heure du cercle; mais qu'on était venu

la chercher, en lui disant que l'empereur se sentait malade. Elle

l'avait trouvé souffrant de crises d'estomac violentes, et dans un état

de nerfs assez agité. En la voyant il n'avait pu retenir ses larmes, et,

l'attirant sur son lit où il s'était jeté, sans aucun égard pour son

élégante toilette, il la pressait dans ses bras, en répétant toujours:

«Ma pauvre Joséphine, je ne pourrai point te quitter!» Elle ajoutait que

cet état lui avait inspiré plus de pitié que d'attendrissement, et

qu'elle lui redisait sans cesse: «Sire, calmez-vous, sachez ce que vous

voulez, et finissons de telles scènes.» Mais ces discours augmentaient

encore la crise de Bonaparte, et cette crise devint assez vive pour

qu'elle l'engageât à renoncer à se montrer au public, et à se mettre au

lit. Enfin, il n'y consentit que dans le cas où elle s'y placerait à

côté de lui, et il lui fallut se dépouiller au même instant de toute sa

parure et partager cette couche, qu'à la lettre, disait-elle, il

baignait de larmes, répétant toujours: «Ils m'environnent, ils me

tourmentent, ils me rendent malheureux!» La nuit se passa dans un

mélange de tendresse et de sommeil agité. Après il reprit empire sur

lui-même et ne montra plus de si vives émotions.

L'impératrice flottait ainsi de l'espérance à la crainte; elle ne se

fiait point à ces scènes pathétiques; elle prétendait que Bonaparte

passait trop vite de ces protestations tendres à des querelles pour des

galanteries qu'il lui supposait, ou à d'autres plaintes; qu'il voulait

la fatiguer, la rendre malade, peut-être pis même; car j'ai dit comme

son imagination abordait tout. Ou bien elle croyait qu'il s'efforçait de

la dégoûter de lui en la tourmentant sans cesse. Il est certain que,

soit par calcul, soit par suite de ses propres inquiétudes, il l'agitait

en tous sens, et qu'elle fut sur le point d'être assez gravement

incommodée. Quant à Fouché, il avait pris le parti de parler hautement

du divorce à l'impératrice, à moi, à tout le monde, disant qu'on le

renverrait si on voulait, mais qu'on ne l'empêcherait point de

conseiller ce qui était utile. M. de Talleyrand l'écoutait dans un

silence dédaigneux ou moqueur, et consentait à passer assez publiquement

pour s'opposer au divorce. Bonaparte voyait tout cela, sans blâmer la

conduite de l'un ni de l'autre, ni même celle de personne[94]. Notre

cour cherchait à se taire encore plus et mieux que de coutume; car rien

n'indiquait de quel côté de ces grands personnages il fallait se ranger.

Au milieu de cette tourmente, le tragique événement de l'Espagne éclata,

et le divorce parut tout à fait mis de côté.

[Note 94: L'empereur pourtant continuait encore, en

apparence, et quand il le croyait utile, à gourmander Fouché

sur ses indiscrétions, car il lui écrivait de Venise, le 30

novembre 1807: «Je vous ai déjà fait connaître mon opinion

sur la folie des démarches que vous avez faites à

Fontainebleau, relativement à mes affaires intérieures. Après

avoir lu votre bulletin du 19, et bien instruit des propos

que vous tenez à Paris, je ne puis que vous réitérer que

votre devoir est de suivre mon opinion, et non de marcher

suivant votre caprice. En vous conduisant différemment, vous

égarez l'opinion et vous sortez du chemin dans lequel tout

honnête homme doit se tenir.» (P. R.)]

Mémoires de madame de Rémusat (3/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 16 / 35 题