CHAPITRE XXVI.

(1807.)

Puissance de l'empereur.--Résistance des Anglais.--Vie de l'empereur à

Fontainebleau.--Spectacles.--Talma.--Le roi Jérôme.--La princesse de

Bade.--La grande-duchesse de Berg.--La princesse

Borghèse.--Cambacérès.--Les princes étrangers.--Affaires

d'Espagne.--Prévisions de M. de Talleyrand.--M. de Rémusat est nommé

surintendant des théâtres.--Fortune et gêne des maréchaux.

Qu'on suppose un individu, ignorant de tout antécédent, jeté tout à coup

dans Fontainebleau[83], au temps dont je parle, il n'est pas douteux

qu'ébloui par la magnificence qu'on déploya dans cette royale

habitation, et que frappé de l'air d'autorité du maître et de

l'obséquieuse révérence des grands personnages qui l'entouraient, il

n'eût vu ou cru voir un souverain paisiblement assis sur le plus grand

trône du monde par tous les droits réunis de la puissance et de la

légitimité. Bonaparte était alors roi pour tous, et pour lui-même; il

oubliait le passé, il ne redoutait point l'avenir; il marchait d'un pas

ferme, sans prévoir aucun obstacle, ou du moins avec la certitude qu'il

détruirait facilement ceux qui se dresseraient devant lui. Il lui

paraissait, il nous paraissait à tous, qu'il ne pouvait plus tomber que

par un événement si imprévu, si étrange, et qui produirait une

catastrophe si universelle, qu'une foule d'intérêts d'ordre et de repos

étaient solennellement engagés à sa conservation. En effet, maître ou

ami de tous les rois du continent, allié de plusieurs par des traités ou

des mariages à l'étranger, sûr de l'Europe par les nouveaux partages

qu'il avait faits, ayant jusqu'aux frontières les plus reculées des

garnisons importantes qui lui garantissaient l'exécution de ses

volontés, dépositaire absolu de toutes les ressources de la France,

riche d'un trésor immense, dans la force de l'âge[84], admiré, craint et

surtout scrupuleusement obéi, il semblait qu'il eût tout surmonté. Mais

un ver rongeur se cachait sourdement au sein d'une telle gloire. La

révolution française, ouvrage insurmontable des temps, n'avait point

soulevé les âmes à l'intention d'affermir le pouvoir arbitraire. Les

lumières du siècle, les progrès des saines idées, l'esprit de liberté,

combattaient sourdement contre lui et devaient renverser ce brillant

échafaudage d'une autorité fondée en opposition avec la marche

irrésistible de l'esprit humain. Le foyer de cette liberté existait en

Angleterre. Le bonheur des nations a voulu qu'il se trouvât défendu par

une barrière que les armes de Bonaparte n'ont pu franchir. Quelques

lieues de mer ont protégé la civilisation du monde et empêché que,

comprimée partout, elle ne se vît forcée d'abandonner pour longtemps le

champ de bataille à qui ne l'eût jamais totalement vaincue, mais à qui

l'eût étouffée, peut-être pour la durée de toute une génération.

[Note 83: Ce voyage de Fontainebleau, qui dura deux mois

à peu près, est l'un des épisodes intéressants de la vie de

cour sous l'Empire. L'empereur n'a jamais consacré, je crois,

un si long espace de temps à cette vie, dans ses plaisirs ou

dans son éclat, ou plutôt dans un séjour semblable; l'Empire

devenait pour la première fois une cour véritable. Partout

ailleurs, ce qu'on appelait ainsi n'était qu'une parade, un

défilé ou les hommes figuraient plus pour leur uniforme que

pour leur personne. Ici, comme auprès de Louis XIV et de

Louis XV, on vivait ensemble, et, malgré la froideur de

l'étiquette et la peur du maître, la nature devait se faire

jour et se trahir. Il y avait des intérêts, des passions, des

intrigues, des faiblesses, des trahisons, une vraie cour, en

un mot. Je ne cherche pas à juger le talent de l'auteur à

décrire ces nuances, et je borne mon devoir d'éditeur à

écrire des notes plutôt explicatives qu'approbatives. On me

pardonnera toutefois, puisque le public a si bien prouvé par

son empressement le cas qu'il faisait de ces mémoires, de

dire que mon père avait devancé le jugement de l'opinion, et

n'hésitait pas à comparer l'oeuvre de sa mère aux plus grands

modèles. Voici ce qu'il pensait de la peinture de la cour à

Fontainebleau: «Ce chapitre, qui ne contient nul événement,

est, sans contredit, l'un des plus remarquables de cet

ouvrage. Dans quelques parties il y a trop de réflexions, et

qui se répètent. Si ma mère eût revu cet ouvrage, elle eût

resserré et supprimé. Je demeure convaincu, cependant, que le

texte doit rester tel qu'il est, et que, dans ces entretiens

de l'auteur avec lui-même, dans ce retour complaisant sur ses

souvenirs, on apprend à le connaître et à prendre confiance

en lui. Mais ce chapitre-ci mérite un éloge plus absolu.

Comme dans Saint-Simon, la peinture attentive, étudiée, sans

cesse repassée des choses et des personnes, des moeurs, des

formes, des allures, des relations, s'empare de l'esprit, et

le fait vivre dans le monde qu'elle lui retrace. Je ne sais

rien dans Saint-Simon de supérieur au tableau de la cour à la

mort du grand Dauphin. C'est le récit d'une seule nuit de

Versailles, et il tient le quart d'un volume. Il me semble

qu'il y a dans ce chapitre quelque chose du même mérite, et,

quoique ce séjour à Fontainebleau n'ait point été marqué par

un événement distinct qui pût être regardé comme une crise,

telle que la mort du Dauphin, la vivacité de l'imagination

dans la fidélité de la mémoire donne à ce tableau de la cour

de l'empereur cette vérité saisissante qui supplée à la

réalité.» (P. R.)]

[Note 84: L'empereur, né le 15 août 1769, avait alors

trente-huit ans. On oublie volontiers son âge, tant on est

ébloui par son éclat. Il y faut cependant penser parfois en

lisant son histoire, et se rappeler qu'il était un homme,

même un jeune homme. (P. R.)]

Le gouvernement anglais, jaloux d'une puissance si colossale, malgré le

mauvais succès de tant d'entreprises, toujours vaincu, jamais découragé,

trouvait sans cesse de nouvelles ressources contre l'empereur dans le

sentiment national qui animait la nation. Celle-ci se voyait attaquée

dans sa prépondérance et dans ses intérêts. Son orgueil et son

industrie, également irrités des obstacles qu'on lui suscitait, se

prêtaient à tous les sacrifices que ses ministres sollicitaient d'elle.

D'énormes subsides furent votés pour l'augmentation d'un service

maritime qui devait produire un blocus continental de toute l'Europe.

Les rois, craintifs devant la force de notre artillerie, se soumettaient

à ce système prohibitif que nous exigions d'eux; mais les peuples

souffraient; les jouissances de la vie sociale, les nécessités

qu'enfante l'aisance, les besoins sans cesse renaissants de mille

agréments matériels, partout combattaient pour les Anglais. On murmurait

à Pétersbourg, sur toutes les côtes de la Baltique, en Hollande, dans

les ports de France, et le mécontentement qui n'osait s'exprimer, en se

concentrant sous la crainte, jetait dans les esprits des racines

d'autant plus profondes, qu'elles devaient s'y fortifier longtemps,

avant qu'il osât se montrer au dehors. Il en paraissait pourtant quelque

chose, par intervalles, dans les menaces ou les reproches que nous

apprenions tout à coup que notre gouvernement adressait à ses alliés.

Renfermés en France, dans une ignorance complète de ce qui se passait

au dehors, sans communications, du moins intellectuelles, avec les

autres nations, défiants des articles commandés de nos ternes journaux,

nous pouvions conclure cependant quelquefois, de certaines lignes du

_Moniteur_, que les volontés impériales se trouvaient éludées par les

besoins des peuples. L'empereur avait amèrement reproché à son frère

Louis d'exécuter trop mollement ses ordres en Hollande. Il l'y renvoya

en lui intimant fortement sa volonté d'être scrupuleusement obéi.

«La Hollande, disait _le Moniteur_, depuis les nouvelles mesures qu'elle

a prises, ne correspondra plus avec l'Angleterre. Il faut que le

commerce anglais trouve tout le continent fermé, et que ces ennemis des

nations soient mis hors du droit commun. Il est des peuples qui ne

savent que se plaindre; il faut savoir souffrir avec courage, prendre

tous les moyens de nuire à l'ennemi commun, et l'obliger à reconnaître

les principes qui dirigent toutes les nations du continent. Si la

Hollande avait pris ses mesures depuis le blocus, peut-être l'Angleterre

aurait déjà fait la paix.»

Une autre fois on s'efforçait de flétrir, aux yeux de tous, ce qu'on

appelait l'envahissement de nos libertés continentales. Le gouvernement

anglais se voyait comparé, dans sa politique, à _Marat_. «Qu'est-ce que

celui-ci a fait de plus atroce? disait-on. C'est de présenter au monde

le spectacle d'une guerre perpétuelle. Les meneurs oligarques qui

dirigent la politique anglaise finiront comme tous les hommes furibonds

et exagérés; ils seront l'opprobre de leur pays, et la haine des

nations.»

Quand l'empereur dictait de pareilles injures contre le gouvernement

oligarchique, il caressait à son profit les idées démocratiques qu'il

savait bien exister sourdement dans la nation. En se servant de

quelques-unes de nos phrases révolutionnaires, il croyait satisfaire

suffisamment les opinions qui les avaient inspirées. L'égalité, rien que

l'égalité, voilà quel était son mot de ralliement entre la Révolution et

lui. Il n'en craignait point les suites pour lui-même; il savait qu'il

excitait ces vanités qui peuvent fausser les dispositions les plus

généreuses; il détournait de la liberté, comme je l'ai dit souvent; il

étourdissait tous les partis, dénaturait toutes les paroles,

effarouchait la raison. Quelque force que lui donnât son glaive, il le

soutenait encore par le secours des sophismes et prouvait que c'était en

connaissance de cause qu'il déviait de la marche indiquée par le

mouvement des idées, en s'aidant encore de la puissance de la parole

pour nous égarer. Ce qui fait de Bonaparte un des hommes les plus

supérieurs qui aient existé, ce qui le met à part, en tête de tous les

puissants appelés à régir les autres hommes, c'est qu'il a parfaitement

connu son temps et qu'il l'a toujours combattu. C'est volontairement

qu'il a choisi une route difficile et contraire à son époque. Il ne le

cachait point; il disait souvent que lui seul arrêtait la Révolution,

qu'après lui elle reprendrait sa marche. Il s'allia avec elle pour

l'opprimer, mais il présuma trop de sa force. Habile à reprendre ses

avantages, elle a su enfin le vaincre et le repousser.

Les Anglais, à cette époque, alarmés de la condescendance avec laquelle

le czar, encore plus séduit que vaincu, abondait dans le système de

l'empereur, attentifs aux troubles qui commençaient à se manifester en

Suède, inquiets du dévouement que nous témoignait le Danemark et qui

devait leur fermer le détroit du Sund, firent un armement considérable

et réunirent leurs forces pour bombarder Copenhague. Ils vinrent même à

bout de prendre la ville. Le prince royal, fort de l'amour de ses

peuples, se défendit vaillamment, et lutta même après avoir perdu sa

capitale. Les Anglais se virent forcés de l'évacuer et de s'en tenir, là

comme ailleurs, au blocus général. L'opposition en Angleterre éclata

contre cette expédition. L'empereur, ignorant de la constitution

anglaise, se flatta que les débats assez vifs du Parlement lui seraient

utiles. Peu accoutumé à l'opposition, il jugeait du danger de celle

d'Angleterre d'après l'effet qu'elle eût produit en France, si elle s'y

fût manifestée avec la même violence qu'il remarquait dans les journaux

de Londres; et souvent il croyait le gouvernement anglais perdu, en

repaissant son impatience des phrases animées du _Morning Chronicle_.

Mais son espoir se trouvait toujours déçu. L'opposition tonnait; les

remontrances s'évaporaient en fumée, et le ministère emportait toujours

des moyens de plus de continuer cette lutte nécessaire. Rien n'a plus

causé de mouvements de colère à l'empereur que ces débats du Parlement,

et les attaques violentes contre sa personne que la liberté de la presse

enfantait contre lui. En vain il usait de cette liberté pour payer à

Londres des écrivains qui imprimaient aussi très impunément ce qu'il

voulait; ces combats de plume n'avançaient rien; on répondait à ses

injures par des injures qui arrivaient à Paris. Il fallait les traduire,

les lui livrer; on tremblait en les mettant sous ses yeux; sa colère,

soit qu'elle éclatât, soit qu'elle fût concentrée, paraissait également

redoutable, et malheur à qui avait affaire à lui immédiatement après

qu'il venait de lire les journaux anglais!

Nous nous apercevions toujours par quelque bourrasque de cette mauvaise

humeur. C'est bien alors qu'il fallait plaindre ceux dont la mission

était d'ordonner de ses amusements. C'est alors que je puis bien dire

que le supplice de M. de Rémusat commençait. J'en parlerai avec plus de

détails, en rendant compte de la vie qu'on mena à Fontainebleau.

Dès que les personnes comprises dans ce voyage y furent réunies, on les

soumit toutes à une espèce de règlement qu'on leur fit connaître. Les

différentes soirées de la semaine se devaient passer chez différents

grands personnages. L'empereur devait recevoir un soir chez lui. On y

entendrait de la musique et on y jouerait après. Deux autres jours il y

aurait spectacle; une autre fois, bal chez la grande-duchesse de Berg,

un autre bal chez la princesse Borghèse; enfin cercle et jeu chez

l'impératrice. Les princes et les ministres devaient donner à dîner et

inviter tour à tour les conviés au voyage; le grand maréchal de même,

ayant une table de vingt-cinq couverts tous les jours; la dame d'honneur

de même, et enfin à une dernière table dînait tout ce qui n'avait pas

reçu une invitation. Princes et rois ne pouvaient dîner chez l'empereur

qu'invités par lui; il se réservait la liberté du tête-à-tête avec sa

femme, et il choisissait qui lui plaisait. On chassait à jours fixes, et

de même on était invité pour accompagner la chasse, soit à cheval, soit

dans un grand nombre de très élégantes calèches. Il passa par la tête de

l'empereur de vouloir que les femmes eussent un costume de chasse.

L'impératrice s'y prêta volontiers. Le fameux marchand de modes, Leroi,

fut appelé au conseil, on détermina un costume très brillant. Chaque

princesse avait une couleur différente pour elle et sa maison. Le

costume de l'impératrice était en velours amarante brodé en or, avec une

toque brodée d'or et couronnée de plumes blanches, et toutes les dames

du palais furent vêtues de couleur amarante. La reine de Hollande

choisit le bleu et argent; madame Murat, la couleur de rose et argent

aussi; la princesse Borghèse, le lilas, de même brodé en argent. C'était

toujours une sorte de tunique ou redingote en velours, courte, sur une

robe de satin blanc brodée, des bottines de velours pareilles à la robe,

ainsi que la toque, une écharpe blanche. L'empereur et tous les hommes

portaient un habit vert, galonné en or et argent. Ces brillants

costumes, portés soit à cheval, soit en calèche, et toujours en cortège

très nombreux, faisaient au travers de la belle forêt de Fontainebleau

un effet charmant.

L'empereur aimait la chasse plutôt pour l'exercice qu'elle lui faisait

faire que pour ce plaisir en lui-même. Il ne se prêtait point toujours à

suivre le cerf bien régulièrement, et, se lançant au galop,

s'abandonnait à la route qui se présentait devant lui. Quelquefois il

oubliait le motif pour lequel on parcourait la forêt et il en suivait

les sinuosités, en paraissant s'abandonner à la fantaisie de son cheval,

et livré à d'assez longues rêveries. Il montait à cheval avec habitude,

mais sans grâce. On lui dressait des chevaux arabes qu'il préférait,

parce qu'ils s'arrêtent à l'instant, et que, partant tout à coup, sans

tenir sa bride, il fût tombé souvent si on n'avait pris les précautions

nécessaires. Il aimait à descendre au galop des côtes rapides, au risque

de faire rompre le col à ceux qui le suivaient. Il a fait quelques

chutes, dont on ne parlait jamais, parce que cela lui aurait déplu. Je

lui ai vu, un peu avant ce temps, la manie de mener aussi des attelages

à des calèches ou à des bogheis. Il n'était pas bien sûr d'être alors

dans la voiture qu'il conduisait, car il ne prenait aucune précaution

pour les tournants ou pour éviter les endroits difficiles. Il prétendait

toujours vaincre tout obstacle, et il eût rougi de reculer. Une fois, à

Saint-Cloud, il s'avisa de vouloir conduire quatre chevaux à grandes

guides. Il passa une grille si maladroitement, se trouvant emporté dès

le premier instant, qu'il versa la voiture, où se trouvaient

l'impératrice et quelques personnes, sans aucun accident grave,

heureusement. Il en fut quitte pour avoir pendant trois semaines le

poignet foulé. Depuis ce temps il renonça à mener lui-même, disant en

riant que, dans les moindres choses, il fallait que chacun fît son

métier. Quoiqu'il ne prît pas grand intérêt au succès d'une chasse,

cependant il grondait assez fortement lorsqu'on ne réussissait point à

prendre le cerf. Il se fâchait si on lui représentait que lui-même, en

changeant de route, avait contribué à égarer les chiens; le moindre

_non-succès_ lui causait toujours surprise et impatience.

Il travaillait beaucoup à Fontainebleau, comme partout. Il se levait à

sept heures, donnait son lever, déjeunait seul, et, les jours où l'on ne

chassait point, il demeurait dans son cabinet, ou tenait ses conseils

jusqu'à cinq ou six heures. Les ministres, les conseillers d'État

venaient de Paris, comme si on était à Saint-Cloud; il n'entrait pas

beaucoup dans la raison de la distance, jusqu'au point que, manifestant

le désir qu'on lui fît sa cour le dimanche après la messe, comme cela se

passait à Saint-Cloud, on partait de Paris dans la nuit pour arriver le

matin à l'heure prescrite. On se tenait alors dans l'une des galeries de

Fontainebleau qu'il parcourait à son gré, ne pensant pas toujours à

payer d'une parole ou d'un regard la fatigue et le dérangement d'un

pareil voyage.

Tandis qu'il demeurait la matinée dans son cabinet, l'impératrice,

toujours élégamment parée, déjeunait avec sa fille et ses dames, et

ensuite, se tenant dans son salon, y recevait les visites des personnes

qui habitaient le château. Celles d'entre nous qui s'en souciaient

pouvaient y faire quelque ouvrage, et cela n'était pas inutile pour

soutenir la fatigue d'une conversation oiseuse et insignifiante. Madame

Bonaparte n'aimait pas à être seule et n'avait le goût d'aucune

occupation. À quatre heures on la quittait; elle vaquait alors à sa

toilette, et nous à la nôtre; c'était toujours une grande affaire. Un

assez bon nombre de marchands de Paris avaient transporté à

Fontainebleau leurs plus belles marchandises, et ils en trouvaient

facilement le débit, en se présentant dans tous nos appartements. Entre

cinq et six heures, il arrivait assez fréquemment que l'empereur passait

dans l'appartement de sa femme, et qu'il montait en calèche, seul avec

elle, pour se promener avant son dîner. On dînait à six heures, ensuite

on se rendait au spectacle, ou chez la personne qui devait, à tel jour,

se charger du plaisir de la soirée.

Les princes, maréchaux, grands officiers ou chambellans qui avaient les

entrées, pouvaient se présenter chez l'impératrice. On frappait à la

porte, le chambellan de service annonçait; l'empereur disait: _Qu'il

entre!_ et on entrait. Si c'était une femme, elle s'asseyait en silence;

un homme demeurait debout contre la muraille, à la suite des personnes

qu'il trouvait déjà dans le salon. L'empereur s'y promenait

ordinairement en long et en large; quelquefois silencieusement et

rêvant, sans se soucier de ce qui l'entourait, quelquefois faisant une

question qui recevait une réponse courte, ou bien entamant la

conversation, c'est-à-dire l'occasion de parler à peu près seul, car on

éprouvait toujours, et alors plus que jamais, quelque embarras à lui

répondre. Il ne savait et, je crois, ne voulait mettre personne à

l'aise, craignant la moindre apparence de familiarité, et inspirant à

chacun l'inquiétude de s'entendre dire, devant témoins, quelque parole

désobligeante. Les cercles se passaient de la même manière. On

s'ennuyait autour de lui, et il s'ennuyait lui-même; il s'en plaignait

souvent, s'en prenant à chacun de ce silence terne et contraint qu'il

imposait. Quelquefois il disait: «C'est chose singulière, j'ai rassemblé

à Fontainebleau beaucoup de monde, j'ai voulu qu'on s'amusât, j'ai

réglé tous les plaisirs, et les visages sont allongés, et chacun a l'air

bien fatigué et triste.--C'est, lui répondait M. de Talleyrand, que le

plaisir ne se mène point au tambour, et qu'ici, comme à l'armée, vous

avez toujours l'air de dire à chacun de nous: «Allons, messieurs et

mesdames, en avant, marche!» Il ne s'irritait point de ces paroles, il

était alors fort en train. M. de Talleyrand passait de longues heures

avec lui, et il lui laissait le droit de tout lui dire. Mais, dans un

salon rempli de quarante personnes, M. de Talleyrand se tenait en aussi

grand silence que tout le monde.

De toute la cour, la personne que, dans ces voyages, le soin de ses

plaisirs agitait davantage était sans aucune comparaison M. de Rémusat.

Les fêtes et spectacles étaient dans les attributions du grand

chambellan, et M. de Rémusat, en sa qualité de premier chambellan, avait

la responsabilité de tout ce _travail_. Ce mot convient parfaitement;

car la volonté impérieuse et difficile de Bonaparte rendait cette sorte

de métier assez pénible. «Je vous plains, lui disait M. de Talleyrand:

il vous faut amuser _l'inamusable_.»

L'empereur voulait deux spectacles par semaine, et qu'ils fussent

toujours variés. Les acteurs de la Comédie-Française en faisaient seuls

les frais, conjointement avec quelques représentations d'opéras

italiens. On ne jouait guère que des tragédies, souvent Corneille,

quelques pièces de Racine, et rarement Voltaire, dont Bonaparte n'aimait

point le théâtre. Après avoir approuvé d'avance un répertoire réglé pour

le voyage, et positivement signifié qu'on voulait pour Fontainebleau les

meilleurs acteurs de la troupe, il entendait que les représentations de

Paris ne fussent point interrompues; les précautions étaient prises.

Tout à coup, par suite d'une fantaisie bien plutôt que d'un désir, il

détruisait l'ordre qu'il avait consenti, demandait une autre pièce ou un

autre comédien, et cela le matin même du jour où il fallait les lui

procurer. Il n'écoutait jamais une observation; le plus souvent il en

eût pris quelque humeur, et la chance la plus satisfaisante était qu'il

dît en souriant: «Bah! avec un peu de peine, vous en viendrez à bout; je

le veux, c'est à vous de trouver le moyen de le faire.» Dès que

l'empereur avait proféré cet irrévocable _je le veux_, ce mot se

répétait en écho dans tout le palais. Duroc, Savary surtout, le

prononçaient du même ton que lui; M. de Rémusat le répétait à tous les

comédiens, étourdis des efforts de mémoire ou du dérangement subit

auquel on les soumettait. Les courriers partaient pour aller chercher à

toute bride les hommes ou les choses nécessaires. La journée se passait

en sottes petites agitations, dans la crainte qu'un accident, ou une

maladie, ou quelque circonstance imprévue ne s'opposât à l'exécution de

l'ordre donné, et mon mari, venant chercher dans ma chambre un moment de

repos, soupirait un peu en pensant qu'un homme raisonnable se voyait

forcé d'user sa patience et les combinaisons de son esprit à de telles

pauvretés, devenues importantes par les suites qu'elles pouvaient avoir.

Il faut avoir vécu dans les cours pour savoir à quel point les plus

petites choses prennent de la gravité, et combien le mécontentement du

maître, même quand il s'agit de niaiseries, est désagréable à porter.

Les rois sont assez sujets à le témoigner devant tout le monde, et il

est insupportable de recevoir une plainte ou une brusquerie en présence

de tant de gens auxquels on sert de spectacle. Bonaparte, plus roi que

qui que ce soit, grondait durement, souvent hors de propos, humiliant

son monde, menaçant pour un motif léger. La crainte qu'il excitait

était communicative, et le bruit de quelques-unes de ses paroles dures

avait un long retentissement.

Enfin, lorsqu'à grand'peine on était parvenu à le contenter, il ne faut

pas croire qu'il témoignât jamais cette satisfaction. Son silence était

alors son plus beau, et ce dont il fallait s'arranger. Il arrivait au

spectacle souvent préoccupé, irrité de la lecture de quelque journal

anglais, ou seulement fatigué de la chasse; il rêvait ou s'endormait. On

n'applaudissait point devant lui; la représentation silencieuse était

extrêmement froide. La cour s'ennuyait mortellement de ces éternelles

tragédies; les jeunes femmes s'y endormaient; on quittait le spectacle

triste et mécontent. L'empereur s'apercevait de cette impression; il en

prenait de l'humeur, s'attaquait à son premier chambellan, blâmait les

acteurs, aurait voulu qu'on en trouvât d'autres, quoiqu'il eût les

meilleurs, et ordonnait quelques autres représentations pour les jours

suivants, qui éprouvaient à peu près le même sort. Il était bien rare

qu'il en fût autrement, et, il faut en convenir, c'était chose vraiment

désagréable. Le jour de spectacle à Fontainebleau, j'éprouvais toujours

un souci qui me devenait une sorte de petit supplice sans cesse

renaissant; la frivolité du fond et l'importance des suites en rendaient

le poids plus importun.

L'empereur aimait assez le talent de Talma. Il se persuadait qu'il

l'aimait beaucoup; je crois qu'il savait encore plus qu'il est grand

acteur, qu'il ne le sentait. Il n'y avait pas en lui ce qui fait qu'on

se complaît dans la représentation d'une fiction de théâtre. Il manquait

d'instruction; ensuite, il était trop rarement désoccupé, trop fortement

entrepris par sa situation réelle pour prêter attention à la conduite

d'un ouvrage, au développement d'une passion feinte. Il se montrait,

parfois, ému transitoirement d'une scène ou même d'un mot prononcé avec

talent; mais cette émotion nuisait au reste de son plaisir, parce qu'il

eût voulu qu'elle se prolongeât dans toute sa force, et qu'il ne faisait

nul cas des impressions secondaires, ou plus douces, que produisent

encore la beauté du vers ou l'accord que le talent d'un comédien apporte

dans un rôle entier. En général, il trouvait notre théâtre français

froid, nos acteurs trop mesurés, et il s'en prenait toujours aux autres

de l'impossibilité presque complète où il se trouvait de se plaire là

où la multitude acceptait un divertissement. Il en était de même sur

l'article de la musique. Peu sensible aux arts, il savait leur prix _par

son esprit_, et, leur demandant plus qu'ils ne pouvaient lui donner, il

se plaignait de n'avoir pas senti ce que sa nature ne permettait pas

qu'il éprouvât.

On avait attiré à la cour les premiers chanteurs de l'Italie. Il les

payait largement, mettait sa vanité à les enlever aux autres souverains;

mais il les écoutait tristement, et rarement avec intérêt. M. de Rémusat

imagina d'animer les concerts qu'on lui donnait par une sorte de

représentation des morceaux de chant qu'on exécutait en sa présence. Les

concerts furent quelquefois donnés sur le théâtre. Ils étaient composés

des plus belles scènes des opéras italiens. Les chanteurs les

exécutaient en costumes, et les jouaient réellement; la décoration

représentait le lieu de la scène où se passait l'action du morceau de

chant. Tout cela était monté avec grand soin, et, comme tout le reste,

manquait à peu près son effet. Mais il faut dire que, si tant de soins

étaient perdus pour son plaisir, la pompe de tant de spectacles et de

divertissements variés le flattait néanmoins, car elle rentrait dans sa

politique, et il aimait à étaler devant cette foule d'étrangers qui

l'entouraient une supériorité qui se retrouvait en tout.

Cette même disposition rêveuse et mécontente, qu'il portait partout,

jetait un voile sombre sur les cercles et les bals de Fontainebleau.

Vers huit heures du soir, la cour excessivement parée se rendait chez la

princesse qui devait recevoir à tel jour. On se plaçait en cercle; on se

regardait sans se parler. On attendait Leurs Majestés. L'impératrice

arrivait la première, parcourait gracieusement le salon, et ensuite

prenait sa place et attendait comme les autres en silence l'arrivée de

l'empereur. Il entrait enfin, il allait s'asseoir près d'elle; il

regardait danser; son visage était loin d'encourager le plaisir, aussi

le plaisir ne se mêlait-il guère à de pareilles réunions. Pendant ces

contredanses, quelquefois, il se promenait entre les rangs des dames

pour leur adresser des paroles assez insignifiantes qui le plus souvent

n'étaient que des plaisanteries peu délicates sur leur toilette. Il

disparaissait presque aussitôt, et, peu après sa retraite, chacun se

retirait de son côté.

Dans ce voyage de Fontainebleau, nous vîmes paraître une très jolie

personne dont il fut un peu occupé. C'était une Italienne. M. de

Talleyrand l'avait vue en Italie, et il avait persuadé à l'empereur de

la placer auprès de l'impératrice en qualité de lectrice; on fit son

mari receveur général. L'impératrice, d'abord un peu effarouchée de

l'apparition de cette belle personne, prit cependant assez promptement

le parti de se prêter avec complaisance à des amusements auxquels il lui

aurait été impossible de s'opposer longtemps, et, cette fois, elle ferma

les yeux sur ce qui se passait. C'était une douce personne, plus soumise

que satisfaite; elle céda à son maître par une sorte de conviction qu'on

ne devait pas lui résister; mais elle ne mit aucun éclat, aucune

prétention à son succès; elle sut même allier au dedans d'elle un grand

fonds d'attachement pour madame Bonaparte avec la complaisance pour la

fantaisie de son époux. Il en résulta que cette aventure se passa sans

bruit ni éclat. Elle était alors la plus jolie femme d'une cour qui en

renfermait un grand nombre de fort jolies. Je n'ai jamais vu de plus

beaux yeux, des traits plus fins, un plus charmant accord de tout le

visage. Elle était grande, élégamment faite; elle eût eu besoin d'un

peu plus d'embonpoint.

L'empereur n'eut jamais pour elle un goût très vif; il le confia assez

vite à sa femme, et la rassura en lui livrant, sans aucune réserve, le

secret de cette froide liaison. Il l'avait fait loger à Fontainebleau de

manière qu'elle pût se rendre à ses ordres quand il la faisait appeler;

on se disait à l'oreille que le soir elle descendait chez lui ou bien

qu'il allait dans sa chambre; mais, au milieu des cercles, il ne lui

parlait pas plus qu'à une autre, et notre cour ne prêta pas longtemps

attention à toute cette affaire, prévoyant qu'elle ne produirait aucun

changement. M. de Talleyrand, qui avait le premier persuadé à Bonaparte

le choix de cette maîtresse, recevait la confidence du plus ou moins de

plaisir qu'elle lui procurait, et ce fut tout.

Si quelque personne curieuse me demandait si, à l'exemple du maître, il

se formait d'autres liaisons pendant l'oisiveté d'une pareille réunion,

je serais assez embarrassée de répondre d'une manière satisfaisante. Le

service de l'empereur imposait un trop grand assujettissement pour

laisser aux hommes le temps de certaines galanteries, et les femmes

avaient une trop continuelle inquiétude de ce qu'il pourrait leur dire,

pour se livrer sans précautions. Dans un cercle si froid, si convenu,

on n'eût jamais osé se permettre une parole, un mouvement de plus ou de

moins que les autres; aussi ne se manifestait-il aucune coquetterie, et

tout arrangement se faisait en silence et avec une sorte de promptitude

qui échappait aux regards. Ce qui préservait encore les femmes, c'est

que les hommes ne pensaient alors nullement à paraître aimables, et

qu'ils ne montraient guère que les prétentions de la victoire, sans

perdre leur temps aux lenteurs d'un véritable amour. Aussi ne se

forma-t-il autour de l'empereur que des liaisons subites dont

apparemment les deux parties étaient pressées de brusquer le dénouement.

D'ailleurs Bonaparte tenait à ce que sa cour fût grave, et il eût trouvé

mauvais que les femmes y prissent le moindre empire. Il voulait se

réserver à lui le droit de toutes les libertés; il tolérait l'inconduite

de quelques personnes de sa famille, parce qu'il voyait qu'il ne

pourrait la réprimer, et que le bruit lui donnerait une plus grande

publicité. La même raison l'eût porté à dissimuler l'humeur qu'il eût

ressentie si sa femme se fût permis quelques distractions; mais, à cette

époque, elle n'y semblait guère disposée. J'ignore absolument le secret

de son intime intérieur, et je l'ai toujours vue presque exclusivement

occupée de sa position, et tremblant de déplaire à son mari. Elle

n'avait aucune coquetterie; toute sa manière extérieure était décente et

mesurée; elle ne parlait aux hommes que pour tâcher de découvrir ce qui

se passait, et ce divorce suspendu sur sa tête faisait l'éternel sujet

de ses plus grands soucis. Au reste, les femmes de cette cour avaient

grande raison de s'observer un peu, car l'empereur, dès qu'il était

instruit de quelque chose, et il l'était toujours, soit pour s'amuser,

soit par je ne sais quel autre motif, ne tardait guère à mettre au fait

le mari de ce qui se passait. À la vérité, il lui interdisait le bruit

et la plainte. C'est ainsi que nous avons su qu'il avait appris à S***

quelques-unes des aventures de sa femme, et qu'il lui ordonna si

impérieusement de ne point montrer de courroux, que S***, toujours

parfaitement soumis, consentit à se laisser tromper, et, moitié par

condescendance, moitié par suite du désir qu'il en avait, finit, je

pense, par ne point croire ce qui souvent était public.

Madame de X---- était à Fontainebleau; mais l'empereur ne semblait plus

y faire la moindre attention. On a dit qu'il était revenu à elle

quelquefois; mais ce n'a plus été alors que fort transitoirement, et

sans que ces passades donnassent le moindre retour à son ancien crédit.

Cependant nous eûmes pendant ce voyage le spectacle d'un autre amour qui

fut d'abord assez vif. Jérôme venait, comme je l'ai dit, d'épouser la

princesse Catherine. Cette jeune personne s'attacha vivement à lui;

mais, sitôt après son mariage, il lui donna l'occasion d'éprouver un

assez fort mouvement de jalousie. La jeune princesse de Bade était alors

extrêmement agréable, et toujours en grande froideur avec le prince son

époux. Coquette, un peu légère, fine et gaie, elle avait de grands

succès. Jérôme devint amoureux d'elle, et elle parut s'amuser de cette

passion. Elle dansait avec lui dans tous les bals; la princesse

Catherine, un peu trop grasse déjà, ne dansait point, et demeurait

assise, contemplant tristement la gaieté de ces deux jeunes gens qui

passaient et repassaient devant elle, sans faire attention à la peine

qu'elle éprouvait. Enfin, un soir, au milieu d'une fête, la bonne

intelligence paraissant très marquée, nous vîmes tout à coup cette

nouvelle reine de Westphalie pâlir, laisser échapper des larmes, se

pencher sur sa chaise, et enfin s'évanouir tout à fait. Le bal fut

interrompu. On la transporta dans un salon voisin; l'impératrice, suivie

de quelques-unes d'entre nous, s'empressa à lui donner secours; nous

entendions l'empereur adresser à son frère quelques paroles dures, après

quoi il se retira. Jérôme, effrayé, se rapprocha de sa femme, et, la

posant sur ses genoux, cherchait à lui rendre sa connaissance en lui

faisant mille caresses. La princesse, en revenant à elle, pleurait

encore et ne semblait point s'apercevoir de tout ce monde qui

l'entourait. Je la regardais en silence, et je me sentais saisie d'une

impression assez vive en voyant ce Jérôme, qu'une foule de

circonstances, toutes indépendantes assurément de son mérite, avaient

porté sur le trône, devenu l'objet de la passion d'une princesse, ayant

tout à coup acquis le droit d'être aimé d'elle et de la négliger. Je ne

puis dire tout ce que j'éprouvais en la voyant assise familièrement sur

lui, la tête penchée sur son épaule, recevant ses caresses, et, lui,

l'appelant à plusieurs reprises du nom de Catherine et l'engageant à se

remettre, en la tutoyant familièrement. Peu de moments après, les deux

époux se retirèrent dans leur appartement. Bonaparte, le lendemain,

ordonna à sa femme de parler fortement à sa jeune nièce, et je fus

chargée aussi de lui parler raison. Elle me reçut fort bien; elle

m'écouta beaucoup quand je lui représentai qu'elle compromettait tout

son avenir, que son devoir comme son intérêt l'engageaient à bien vivre

avec le prince de Bade, qu'elle était destinée à habiter d'autres lieux

que la France, qu'il était assez vraisemblable qu'on lui saurait mauvais

gré en Allemagne de légèretés qu'on lui tolérerait à Paris, et qu'elle

devait s'appliquer à ne point prêter aux calomnies qu'on se pressait de

répandre sur elle. Elle m'avoua qu'elle s'était reproché plus d'une fois

l'imprudence de ses manières, mais qu'il n'y avait, au dedans d'elle,

que l'envie de s'amuser; qu'au reste elle avait fort bien remarqué que

toute son importance venait alors de sa qualité de princesse de Bade,

qu'elle ne se voyait plus traitée à la cour de France comme par le

passé. En effet, l'empereur, qui n'avait plus le même penchant pour

elle, avait changé tout le cérémonial à son égard, et, ne songeant plus

aux règlements qu'il avait prescrits sur son rang lors de son mariage,

négligeant de la traiter comme sa fille adoptive, il ne lui donnait plus

que ce qu'on devait accorder à une princesse de la confédération du

Rhin, ce qui la mettait assez loin après les reines et les princesses de

la famille. Enfin elle se voyait une occasion de trouble, et le jeune

grand-duc, n'osant point exprimer son mécontentement, ne le manifestait

que par une extrême tristesse. Notre conversation, qui fut longue, et

ses propres réflexions la frappèrent beaucoup. Quand elle me congédia,

elle m'embrassa en me disant: «Vous verrez que vous serez contente de

moi.» En effet, le soir même, au bal, elle s'approcha de son mari, lui

parla avec une manière affectueuse, et prit un maintien réservé qu'on

remarqua. Dans cette soirée elle vint à moi, et, avec une bonne grâce

infinie, elle me demanda si je la trouvais bien, et à dater de ce jour,

jusqu'à la fin du voyage, on ne put pas faire la moindre maligne

observation sur son compte. Elle ne témoigna aucun regret de retourner à

Bade; elle s'y est bien conduite; elle a eu des enfants du prince et a

vécu parfaitement avec lui; elle s'est fait aimer de ses sujets.

Aujourd'hui la voilà veuve seulement avec deux filles, mais fort

considérée de son beau-frère l'empereur de Russie, qui lui a témoigné à

plusieurs reprises un grand intérêt[85]. Quant à Jérôme, il alla peu

après prendre possession de son royaume de Westphalie, où sa conduite a

dû donner à la princesse Catherine plus d'une occasion de verser des

larmes qui n'ont pourtant pas refroidi sa tendresse, puisque, depuis la

révolution de 1814, elle n'a pas cessé de partager son exil[86].

[Note 85: La princesse Stéphanie de Bade est morte en

1860. (P. R.)]

[Note 86: La princesse Catherine, fille du roi de

Wurtemberg, est morte à Lausanne le 28 novembre 1835. (P.

R.)]

Tandis qu'on se livrait au plaisir et surtout à l'étiquette dans le

château de Fontainebleau, la pauvre reine de Hollande y vivait le plus à

l'écart qu'elle pouvait; extrêmement souffrante d'une grossesse pénible,

toujours poursuivie du souvenir de son fils, crachant le sang au moindre

effort, inquiète de son avenir, découragée sur tout, ne demandant aux

événements que du repos. C'était alors qu'elle me disait souvent, avec

les larmes aux yeux: «Je ne tiens plus à la vie que par le bonheur de

mon frère. Quand je pense à lui, je jouis de nos grandeurs; mais, pour

moi, elles sont un supplice.» L'empereur lui témoignait estime et

affection; c'était toujours à elle qu'il confiait le soin de donner des

conseils à sa mère, quand il les croyait nécessaires. Il y avait de

l'amitié entre madame Bonaparte et sa fille; mais elles se ressemblaient

trop peu pour s'entendre, et la première se sentait dans une sorte

d'infériorité qui lui imposait un peu. D'ailleurs, Hortense avait

éprouvé de si grands malheurs, qu'elle ne pouvait trop trouver en elle

de compassion pour des soucis qui lui auraient apparu d'un poids léger,

en comparaison de ce qu'elle souffrait. Ainsi, quand l'impératrice

venait lui parler d'une querelle surgie entre elle et l'empereur pour

quelque folle dépense, ou d'une jalousie passagère, ou même de la

crainte de son divorce, sa fille souriait tristement en lui répondant:

«Sont-ce donc là des malheurs?» Ces deux personnes se sont aimées, mais

je crois qu'elles ne se sont jamais tout à fait comprises.

L'empereur, qui, dans le fond, avait, je crois, plus d'amitié pour

madame Louis Bonaparte que pour son frère, mais qui cependant n'était

point absolument étranger à un certain esprit de famille, ne se mêlait

qu'avec une sorte de précaution des querelles de ce ménage. Il avait

consenti à garder sa belle-fille près de lui jusqu'après ses couches;

mais il parlait toujours du retour qu'il désirait qu'elle fît en

Hollande. Elle l'assurait qu'elle ne voulait point rentrer dans un pays

où son fils était mort et où mille douleurs l'attendaient. «Ma

réputation est flétrie, lui disait-elle, ma santé perdue, je n'attends

plus de bonheur dans la vie; bannissez-moi de votre cour si vous voulez,

enfermez-moi dans un couvent, je ne souhaite ni trône ni fortune. Donnez

du repos à ma mère, de l'éclat à Eugène qui le mérite, mais laissez-moi

vivre tranquille et solitaire.» Quand elle parlait ainsi, elle parvenait

à émouvoir l'empereur; il la consolait, l'encourageait, lui promettait

son appui, lui conseillait de s'en remettre au temps; mais il repoussait

vivement toute idée de divorce entre elle et Louis. Souvent il pensait

au sien, et il sentait qu'une sorte de ridicule se serait attaché à

cette multiplicité du même événement dans sa famille. Madame Louis se

soumettait, laissait aller le temps, bien déterminée à ne point céder à

un nouveau rapprochement qui alors la faisait frémir. Il ne paraît

point, au reste, que le roi le désirât lui-même. Plus aigri que jamais

contre sa femme, il ne l'aimait pas plus qu'elle ne l'aimait elle-même;

il l'accusait hautement en Hollande, car il voulait avoir l'air d'une

victime. Bien des gens l'ont cru; les rois trouvent facilement des

oreilles crédules. Ce qui est certain, c'est que l'époux et la femme

étaient fort malheureux; mais je pense que le caractère de Louis lui eût

donné des chagrins partout, au lieu qu'il y avait dans celui d'Hortense

de quoi faire une vie douce et sereine; car elle n'avait aucune

apparence de passion: son âme et son esprit la portaient vers un profond

repos.

La grande-duchesse de Berg s'appliquait à se montrer aimable pour tous à

Fontainebleau. Elle ne manquait pas de gaieté dans l'humeur, et savait

prendre parfois le ton de la bonhomie. Établie dans le château à ses

propres frais, elle y vivait avec luxe, ordonnait toujours une table

somptueuse. Elle était servie tout en vaisselle dorée, ce qui n'arrivait

point, même chez l'empereur. Elle invitait tous les habitants du palais

les uns après les autres, accueillait de fort bonne grâce même ceux

qu'elle n'aimait point, et semblait ne penser qu'au plaisir; mais elle

ne perdait point son temps cependant. Elle voyait souvent alors M. de

Metternich, ambassadeur d'Autriche. Il était jeune, d'une jolie figure;

il paraissait remarquer la soeur de l'empereur; elle s'en aperçut

facilement, et, dès cette époque, soit par esprit de coquetterie, ou

plutôt par suite d'une ambition précautionneuse, elle commença à

accueillir avec assez d'attention les hommages d'un ministre qui,

disait-on, avait du crédit à la cour et qui, par la suite, pourrait

peut-être la servir. Qu'elle ait eu d'avance ou non cette idée, cet

appui ne lui a point manqué.

De plus, considérant le crédit de M. de Talleyrand, elle s'efforça de se

rapprocher de lui, tout en conservant le plus secrètement qu'elle put

des rapports avec Fouché, qui mettait assez de précautions pour la voir,

parce que l'empereur manifestait toujours du mécontentement de toute

liaison. Nous la vîmes agacer M. de Talleyrand dans le salon de

Fontainebleau, lui parler de préférence, sourire à ses bons mots, le

regarder quand elle disait quelque chose qui pouvait être remarqué, et

enfin le lui adresser. M. de Talleyrand ne se montra point rétif, et se

rapprocha de son côté. Alors les entretiens devinrent un peu plus

graves. Madame Murat ne dissimula point à M. de Talleyrand qu'elle

voyait avec envie ses frères occuper des trônes et qu'elle sentait en

elle la force de porter un sceptre; elle lui reprocha de s'y opposer. M.

de Talleyrand objecta le peu d'étendue d'esprit de Murat; il plaisanta

sur son compte, et ses plaisanteries ne furent point repoussées

amèrement. Au contraire, la princesse livra son mari d'assez bonne

grâce; mais elle objecta qu'elle ne lui laisserait point, à lui seul, la

charge du pouvoir, et, peu à peu, je pense qu'elle amena M. de

Talleyrand, par quelques séductions, à lui être moins contraire. Pendant

ce temps elle caressait aussi M. Maret, qui reportait lourdement à

l'empereur des éloges répétés de l'esprit distingué de sa soeur.

L'empereur avait de lui-même assez grande opinion d'elle, et s'y voyait

encore fortifié par un concours d'approbations qu'il savait bien-n'être

pas concertées. Il s'accoutuma à traiter sa soeur avec plus de

considération. Murat, qui y perdit quelque chose, parfois s'avisait de

se blesser et de se plaindre; il en résultait des scènes conjugales où

le mari voulait reprendre ses droits et son rang. Il traitait mal la

princesse; elle en était un peu effarouchée; mais, moitié par adresse,

moitié par menace, tantôt caressante et tantôt hautaine, sachant se

montrer habilement femme soumise ou soeur du maître à tous, elle

étourdissait son mari, reprenait son ascendant, et lui prouvait qu'elle

le servait par la conduite qu'elle tenait. Il paraît que les mêmes

orages se sont manifestés lorsqu'elle a été à Naples, que la vanité de

Murat en a quelquefois pris ombrage, qu'il en a souffert; mais on

s'accorde à dire que, s'il a fait des fautes, c'est toujours au moment

où il a cessé de suivre ses conseils.

J'ai dit combien la cour, pendant ce voyage, fut brillante d'étrangers.

Avec le prince primat on pouvait trouver un peu de conversation. Il

avait de la politesse, il était assez bel esprit, et il aimait à

rappeler les années de sa jeunesse, où il avait eu des liaisons à Paris

avec tous les gens de lettres du temps. Le grand-duc de Wurtzbourg, qui

resta à Fontainebleau tout le temps, montrait de la bonhomie et mettait

chacun fort à l'aise. Il était passionné de musique et avait une voix de

chantre de cathédrale; mais il se divertissait tant lorsqu'on le mettait

pour une partie dans quelque morceau de musique, qu'on ne se sentait pas

le courage de détruire son plaisir en en souriant. Les princes de

Mecklembourg, après les deux que je viens de citer, étaient ceux

auxquels on donnait le plus de soins. Tous deux étaient jeunes, d'une

grande politesse, et même un peu obséquieux pour tout le monde.

L'empereur leur imposait beaucoup. La magnificence de sa cour les

éblouissait, et, subjugués par cette puissance et par le faste imposant

qu'on déployait, ils admiraient sans cesse et courtisaient jusqu'au

moindre chambellan. Le prince de Mecklembourg-Strélitz, frère de la

reine de Prusse, assez sourd, avait plus de peine à communiquer ses

idées; mais le prince de Mecklembourg-Schwerin, jeune aussi, d'une assez

jolie figure, montrait une affabilité constante. Il venait pour tâcher

d'obtenir le départ des garnisons françaises qui occupaient ses États.

L'empereur l'amusait par de belles promesses; il témoignait ses désirs à

l'impératrice, qui l'accueillait avec la patience la plus gracieuse.

Cette complaisance continue qui la distinguait, son aimable visage, sa

taille charmante, l'élégance soutenue de sa personne, ne furent pas sans

effet sur le prince. On vit, ou on crut voir, qu'il paraissait un peu

occupé de notre souveraine. Elle en riait et s'en amusait doucement.

Bonaparte en rit aussi, pour plus tard en prendre un peu d'humeur. Cela

arriva après son retour du petit voyage qu'il fit en Italie à la fin de

l'automne. Il est certain qu'à la fin de leur séjour à Paris les deux

princes furent moins bien traités. Je ne crois point que Bonaparte eût

des inquiétudes sérieuses, mais il ne voulait être le sujet d'aucune

plaisanterie. Le prince a sans doute gardé quelque souvenir de

l'impératrice; car elle m'a conté que, lors du divorce, l'empereur lui

proposa, si elle voulait se remarier, de prendre le prince de

Mecklembourg pour époux, et qu'elle s'y refusa. Je ne sais même si elle

ne m'a pas dit que le prince avait écrit pour le demander.

Tous les princes, et une foule d'autres moins importants, n'étaient

point admis à la table de l'empereur tous les jours. Ils y étaient

invités quand il lui plaisait; les autres fois ils dînaient chez les

reines, chez les ministres, le grand maréchal ou la dame d'honneur.

Madame de la Rochefoucauld avait un grand appartement où se réunissaient

les étrangers. Elle les recevait avec aisance, et on y passait son temps

assez agréablement. C'est un singulier spectacle que celui d'une cour.

On y voit les plus grands personnages, pris dans les plus hautes classes

de la société, on y suppose à chacun des intérêts sérieux, et cependant

le silence, imposé par la prudence et l'usage, y force tout le monde à

s'y tenir dans les bornes d'une conversation la plus insignifiante

possible; et souvent les princes et les grands, n'osant pas y paraître

hommes, consentent à y agir comme des enfants. Cette réflexion se

faisait avec plus de force à Fontainebleau qu'ailleurs. Tous ces grands

étrangers s'y voyaient attirés par la force. Tous, plus ou moins vaincus

ou dépossédés, ils y venaient implorer ou grâce ou justice; dans un des

coins du château, ils savaient que leur destinée se décidait en silence;

et tous, avec un aspect pareil, affectant de la bonne humeur et une

entière liberté d'esprit, ils couraient la chasse, s'abandonnaient à

tout ce qu'on exigeait d'eux; et ce qu'on exigeait, faute d'en pouvoir

faire autre chose et pour n'avoir ni à les écouter ni à leur répondre,

était qu'ils dansassent, qu'ils jouassent au colin-maillard, etc.

Combien il m'est arrivé de me voir au piano chez madame de la

Rochefoucauld, jouant, à sa prière, des danses italiennes, que la

présence de cette jolie Italienne mettait à la mode! Je voyais passer en

cercle et danser pêle-mêle devant moi princes, électeurs, maréchaux ou

chambellans, vainqueurs ou vaincus, nobles et bourgeois, enfin tous les

quartiers d'Allemagne en pendant des sabres révolutionnaires ou de nos

habits chamarrés, qui faisaient notre illustration, illustration plus

solide à cette époque que celle de tant de vieux parchemins, dont on

peut dire que la fumée de nos canons avait presque entièrement effacé

les caractères. Je faisais, à part moi, souvent de sérieuses réflexions

sur ce que je voyais sous mes yeux, mais je me serais bien gardée de les

communiquer à mes compagnons, et je n'aurais pas osé sourire ni d'eux,

ni de moi. «Voilà la science des courtisans, dit Sully. Ils sont

convenus entre eux que, couverts des masques les plus grossiers, ils ne

se paraîtraient pourtant point risibles les uns aux autres.»

C'est lui qui dit encore: «Le vrai grand homme sait être tour à tour, et

suivant les occasions, tout ce qu'il faut être: maître ou égal, roi ou

citoyen. Il ne perd rien à s'abaisser ainsi dans le particulier, pourvu

que, hors de là, il se montre également capable des affaires politiques

et militaires; le courtisan se souvient toujours qu'il est avec son

maître.»

L'empereur n'avait aucune disposition à adopter une pareille vérité, et,

par calcul comme par goût, il se gardait bien de se détendre jamais de

sa royauté. Peut-être aussi qu'un usurpateur ne pourrait pas le faire si

impunément qu'un autre.

Lorsque l'heure annonçait qu'il fallait quitter les jeux enfantins pour

se présenter chez lui, alors l'aisance s'effaçait de tous les visages.

Chacun, reprenant son sérieux, s'acheminait lentement et

cérémonieusement vers les grands appartements. On entrait, en se donnant

la main, dans l'antichambre de l'impératrice. Un chambellan annonçait.

Plus ou moins longtemps après, on était reçu; quelquefois seulement les

entrées, ou tout le monde. On se rangeait en silence comme je l'ai dit,

on écoutait les paroles vagues et rares que l'empereur adressait à

chacun. Ennuyé comme nous, il demandait les tables de jeu; on s'y

plaçait par contenance, et, peu après, l'empereur disparaissait. Presque

tous les soirs, il faisait appeler M. de Talleyrand et veillait

longtemps avec lui.

L'état de l'Europe fournissait alors à leurs conversations, et sans

doute en faisait le sujet ordinaire. L'expédition des Anglais en

Danemark avait vivement irrité l'empereur. L'impossibilité où il s'était

trouvé de secourir cet allié, l'incendie de la flotte danoise, le blocus

que les vaisseaux anglais établissaient partout, l'animaient à chercher

de son côté des moyens de leur nuire et, il exigeait plus sévèrement

que jamais que ses alliés se dévouassent à sa vengeance. L'empereur de

Russie, qui avait fait des démarches pour la paix générale, ayant été

repoussé par le ministère anglais, se jeta alors avec une entière

affection dans le parti de Bonaparte. Le 26 octobre, il fit une

déclaration qui annonçait qu'il rompait toute communication avec

l'Angleterre jusqu'au moment où elle traiterait de la paix avec nous.

Son ambassadeur, le comte de Tolstoï, arriva à Fontainebleau peu après;

il y fut reçu avec de grands honneurs et nommé du voyage.

Vers le commencement de ce mois, une rupture avait éclaté entre nous et

le Portugal. Le prince régent de ce royaume[87] ne se prêtait point à

ces prohibitions continentales qui fatiguaient les peuples. Bonaparte

s'emporta; des notes violentes contre la maison de Bragance parurent

dans nos journaux, les ambassadeurs furent rappelés, et notre armée

entra en Espagne pour marcher vers Lisbonne. Ce fut Junot qui en eut le

commandement. Un peu plus tard, c'est-à-dire au mois de novembre, le

prince régent, voyant qu'il ne pouvait apporter de résistance à une

telle invasion, prit le courageux parti d'émigrer de l'Europe et d'aller

régner au Brésil. Il s'embarqua le 29 novembre.

[Note 87: La reine sa mère vivait encore, mais elle était

folle.]

Le gouvernement espagnol s'était bien gardé de s'opposer au passage des

troupes françaises sur son territoire. Il s'ourdissait alors un nombre

considérable d'intrigues entre la cour de Madrid et celle de France.

Depuis longtemps, il s'était formé une correspondance intime entre le

prince de la Paix et Murat. Le prince, maître absolu de l'esprit de son

roi, ennemi acharné de l'héritier du trône, l'infant Ferdinand, s'était

dévoué à Bonaparte et le servait avec zèle. Il promettait sans cesse à

Murat de le satisfaire sur tout ce qu'on exigerait de lui, et celui-ci,

en réponse, était chargé de lui promettre une couronne, je ne sais quel

royaume des Algarves, et un appui solide de notre part. Une foule

d'intrigants, soit français, soit espagnols, se mêlaient à tout cela.

Ils trompaient Bonaparte et Murat sur le véritable esprit de l'Espagne,

ils cachaient soigneusement que le prince de la Paix y fût détesté. En

ayant gagné ce ministre, on se croyait maître du pays, et on entrait

volontairement dans une foule d'erreurs qu'il a fallu, depuis, payer

bien cher. M. de Talleyrand n'était pas toujours consulté ou cru sur cet

article. Mieux informé que Murat, il entretenait souvent l'empereur du

véritable état des choses; mais on le soupçonnait de jalousie contre

Murat; celui-ci disait que c'était pour lui nuire qu'il doutait des

succès dont le prince de la Paix répondait, et Bonaparte se laissa

séduire à tant d'intrigues. On a dit que le prince de la Paix avait fait

d'énormes présents à Murat; que celui-ci se flattait qu'après avoir

trompé le ministre espagnol, et par son moyen excité la rupture entre le

roi d'Espagne et son fils, et enfin amené la révolution qu'on

souhaitait, il aurait pour sa récompense le trône d'Espagne, et, ébloui

par cet avenir, il se gardait bien de douter de tout ce qu'on lui

mandait pour flatter sa passion. Il arriva qu'il se forma, tout à coup,

une conspiration à Madrid contre le roi; on sut y faire entrer le prince

Ferdinand dans les rapports qu'on fit au roi, et, soit qu'elle fût

réelle, ou bien seulement une malheureuse intrigue contre les jours du

jeune prince, elle fut publiée après sa découverte avec un grand bruit.

Le roi d'Espagne, ayant soumis son fils au jugement d'un tribunal, se

laissa désarmer par des lettres d'excuses que la peur dicta à l'infant,

lettres qui publièrent son crime, vrai ou prétendu, et cette cour n'en

demeura pas moins dans un déplorable état d'agitation. Le roi était

d'une faiblesse extrême et infatué de son ministre, qui dirigeait la

reine avec toute l'autorité d'un maître et d'un ancien amant. Celle-ci

détestait son fils, auquel la nation espagnole s'attachait par suite de

la haine qu'inspirait le prince de la Paix. Il y avait dans cette

situation de quoi flatter les espérances de la politique de l'empereur.

Qu'on y ajoute l'état du pays même: la médiocrité du corps abâtardi de

la noblesse, l'ignorance du peuple, l'influence du clergé, les

obscurités de la superstition, un état de finances misérable,

l'influence que le gouvernement anglais voulait exercer, l'occupation du

Portugal par les Français, et on conclura qu'un pareil état menaçait

d'un désordre prochain.

J'avais souvent entendu M. de Talleyrand parler dans ma chambre à M. de

Rémusat de la situation de l'Espagne. Une fois, en nous entretenant de

l'établissement de la dynastie de Bonaparte: «C'est, nous dit-il, un

mauvais voisin pour lui qu'un prince de la maison de Bourbon, et je ne

crois pas qu'il puisse le conserver.» Mais, à cette époque de 1807, M.

de Talleyrand, très bien informé de la véritable disposition de

l'Espagne, était d'avis que, loin d'y intriguer par le moyen d'un homme

aussi médiocre et aussi mésestimé que le prince de la Paix, il fallait

gagner la nation en le faisant chasser; et, si le roi s'y refusait, lui

faire la guerre, prendre parti contre lui pour son peuple, et, selon les

événements qui surviendraient, ou détrôner absolument toute la race de

Bourbon, ou seulement la compromettre au profit de Bonaparte, en mariant

le prince Ferdinand à quelque fille de la famille. C'était même alors

vers ce dernier avis qu'il penchait, et il faut lui rendre justice: il

prédisait même alors à l'empereur qu'il ne retirerait que des embarras

d'une autre marche. Un des grands torts de l'esprit de Bonaparte, je ne

sais si je ne l'ai pas déjà dit, était de confondre tous les hommes au

seul nivellement de son opinion, et de ne point croire aux différences

que les moeurs et les usages apportent dans les caractères. Il jugeait

des Espagnols comme de toute autre nation. Comme il savait qu'en France

les progrès de l'incrédulité avaient amené à l'indifférence à l'égard

des prêtres, il se persuadait qu'en tenant au delà des Pyrénées le

langage philosophique qui avait précédé la révolution française, on

verrait les habitants de l'Espagne suivre le mouvement qu'avaient

soulevé des Français, «Quand j'apporterai, disait-il, sur ma bannière

les mots _liberté_, _affranchissement de la superstition_, _destruction

de la noblesse_, je serai reçu comme je le fus en Italie, et toutes les

classes vraiment nationales seront avec moi. Je tirerai de leur inertie

des peuples autrefois généreux; je leur développerai les progrès d'une

industrie qui accroîtra leurs richesses, et vous verrez qu'on me

regardera comme le libérateur de l'Espagne.» Murat mandait une partie de

ces paroles au prince de la Paix, qui ne manquait point d'assurer qu'un

tel résultat était, en effet, très probable. M. de Talleyrand parlait en

vain; on ne l'écouta point. Cela fut un premier échec donné à son

crédit, qui l'ébranla d'abord imperceptiblement, mais dont ses ennemis

profitèrent. M. Maret s'efforça de dire comme Murat, voyant que c'était

flatter l'empereur; le ministre des relations extérieures, humilié

d'être réduit à des fonctions dont M. de Talleyrand lui enlevait les

plus belles parties, se crut obligé de prendre et de soutenir une autre

opinion que la sienne; l'empereur, ainsi circonvenu, se laissa abuser,

et, quelques mois après, s'embarqua dans cette perfide et déplorable

entreprise.

Tandis que je demeurais à Fontainebleau, mes relations avec M. de

Talleyrand se multiplièrent beaucoup. Il venait souvent dans ma chambre,

il s'y amusait des observations que je faisais sur notre cour, et il me

livrait les siennes, qui étaient plaisantes. Quelquefois aussi nos

conversations prenaient un tour sérieux. Il arrivait fatigué ou même

mécontent de l'empereur; il s'ouvrait alors un peu sur les vices plus ou

moins cachés de son caractère, et, m'éclairant par une lumière vraiment

funeste, il déterminait mes opinions encore flottantes et me causait une

douleur assez vive. Un soir que, plus communicatif que de coutume, il me

contait quelques anecdotes que j'ai rapportées dans le cours de ces

cahiers, et qu'il appuyait fortement sur ce qu'il nommait la _fourberie_

de notre maître, le représentant comme incapable d'un sentiment

généreux, il fut étonné tout à coup de voir qu'en l'écoutant je

répandais des larmes. «Qu'est-ce? me dit-il; qu'avez-vous?--C'est, lui

répondis-je, que vous me faites un mal réel. Vous autres politiques,

vous n'avez pas besoin d'aimer qui vous voulez servir; mais moi, pauvre

femme, que voulez-vous que je fasse du dégoût que vos récits

m'inspirent, et que deviendrai-je, quand il faudra demeurer où je suis

sans pouvoir y conserver une illusion?--Enfant que vous êtes, reprit M.

de Talleyrand, qui voulez toujours mettre votre coeur dans tout ce que

vous faites! Croyez-moi, ne le compromettez pas à vous affectionner à

cet homme-ci, mais tenez pour sûr qu'avec tous ses défauts il est encore

aujourd'hui très nécessaire à la France, qu'il sait maintenir, et que

chacun de nous doit y faire son possible. Cependant, ajouta-t-il, s'il

écoute les beaux avis qu'on lui donne aujourd'hui, je ne répondrais de

rien. Le voilà enferré dans une intrigue pitoyable. Murat veut être roi

d'Espagne; ils enjôlent le prince de la Paix et veulent le gagner, comme

s'il avait quelque importance en Espagne. C'est une belle politique à

l'empereur que d'arriver dans un pays avec la réputation d'une liaison

intime entre lui et un ministre détesté! Je sais bien qu'il trompe ce

ministre, et qu'il se rejettera loin de lui quand il s'apercevra qu'il

n'en a que faire; mais il aurait pu s'épargner les frais de cette

méprisable perfidie. L'empereur ne veut pas voir qu'il était appelé par

sa destinée à être partout et toujours _l'homme des nations_, le

fondateur des nouveautés utiles et possibles. Rendre la religion, la

morale, l'ordre à la France, applaudir à la civilisation de l'Angleterre

en contenant sa politique, fortifier ses frontières par la confédération

du Rhin, faire de l'Italie un royaume indépendant de l'Autriche et de

lui-même, tenir le czar enfermé chez lui en créant cette barrière

naturelle qu'offre la Pologne: voilà quels devaient être les desseins

éternels de l'empereur, et ce à quoi chacun de mes traités le

conduisait. Mais l'ambition, la colère, l'orgueil, et quelques imbéciles

qu'il écoute, l'aveuglent souvent. Il me soupçonne dès que je lui parle

_modération_, et, s'il cesse de me croire, vous verrez quelque jour par

quelles imprudentes sottises il se compromettra, lui et nous. Cependant

j'y veillerai jusqu'à la fin. Je me suis attaché à cette création de son

empire; je voudrais qu'elle tînt comme mon dernier ouvrage, et, tant que

je verrai jour à quelque succès de mon plan, je n'y renoncerai point.»

La confiance que M. de Talleyrand commençait à prendre en moi me

flattait beaucoup. Il put voir bientôt combien cette confiance était

fondée, et que, par suite de mon goût et de mes habitudes, j'apporterais

dans le commerce de notre amitié une sûreté complète. Je parvins de

cette manière, à lui procurer le plaisir de pouvoir s'épancher sans

inquiétude, et cela quand sa volonté seule l'y portait; car je ne

provoquais jamais ses confidences, et je m'arrêtais là où il lui

plaisait de s'arrêter. Comme il était doué d'un tact très fin, il démêla

promptement ma réserve, ma discrétion, et ce fut un nouveau lien entre

nous. Souvent, quand ses affaires ou nos devoirs nous laissaient un peu

de liberté, il venait dans ma chambre, où nous demeurions assez

longtemps tous trois. À mesure que M. de Talleyrand prenait plus

d'amitié pour moi, je me sentais plus à l'aise avec lui; je rentrais

dans les formes ordinaires de mon caractère; cette petite prévention

dont j'ai parlé se dissipait, et je me livrais au plaisir d'autant plus

vif pour moi, que ce plaisir se trouvait dans les murs d'un palais où la

préoccupation, la peur et la médiocrité s'unissaient pour éteindre toute

communication entre ceux qui l'habitaient.

Cette liaison, au reste, nous devint alors fort utile. M. de Talleyrand,

comme, je l'ai dit, entretint l'empereur de nous et lui persuada que

nous étions très propres à tenir une grande maison et à recevoir comme

il le fallait les étrangers qui ne devaient pas manquer désormais

d'abonder à Paris. Aussi l'empereur se détermina-t-il à nous donner les

moyens de nous établir à Paris d'une manière brillante. Il augmenta le

revenu de M. de Rémusat, à condition qu'à son retour à Paris il

tiendrait une maison. Il le nomma surintendant des théâtres impériaux.

M. de Talleyrand fut chargé de nous annoncer ces faveurs, et je me

sentis très heureuse de les lui devoir. Ce moment a été le plus beau de

notre situation, parce qu'il nous ouvrait une existence agréable, de

l'aisance, des occasions d'amusement. Nous reçûmes beaucoup de

compliments, et nous éprouvâmes ce plaisir, le premier, le seul d'une

vie passée à la cour, je veux dire celui d'obtenir une sorte

d'importance.

Au milieu de toutes ces choses, l'empereur ne laissait pas de travailler

toujours, et presque chaque jour publiait quelques-uns de ses décrets.

Il y en avait d'utiles; par exemple, il augmenta les succursales dans

les départements, il paya davantage les curés, il rétablit tes soeurs de

la Charité. Il fit rendre un sénatus-consulte qui déclarait les juges

inamovibles au bout de cinq ans. Il se montrait attentif aussi à

encourager le moindre effort du talent, surtout quand sa gloire était le

but de cet effort. On donna à l'Opéra de Paris _le Triomphe de Trajan_,

dont le poème était composé par Esménard, qui, ainsi que le musicien,

reçut des gratifications. L'ouvrage renfermait de grandes applications;

on y avait représenté Trajan brûlant de sa main des papiers qui

renfermaient le secret d'une conspiration. Cela rappelait ce que

Bonaparte avait fait à Berlin. Le triomphe même fut représenté avec une

pompe magnifique; les décorations étaient superbes; le triomphateur se

montrait sur un char traîné par quatre chevaux blancs; tout Paris courut

à ce spectacle; les applaudissements furent nombreux, et ils charmèrent

l'empereur. Peu après, on représenta l'opéra de M. de Jouy et du

musicien Spontini: _la Vestale_. Cet ouvrage, très bien conduit pour le

poème et remarquable par la musique, renfermait encore un triomphe qui

réussit bien, et les auteurs eurent aussi leur récompense.

Durant ce voyage, l'empereur nomma M. de Caulaincourt ambassadeur à

Pétersbourg. Celui-ci eut beaucoup de peine à le déterminer à accepter

cette mission; il en coûtait à M. de Caulaincourt de se séparer d'une

personne qu'il aimait, et il refusa avec fermeté. Mais Bonaparte, à

force de paroles affectueuses, le détermina enfin, en lui promettant que

ce brillant exil ne durerait que deux ans. On accorda au nouvel

ambassadeur une somme énorme pour les frais de son établissement. Il

devait toucher de sept à huit cent mille francs de traitement.

L'empereur lui prescrivait d'effacer le luxe de tous les autres

ambassadeurs. À son arrivée à Pétersbourg, M. de Caulaincourt trouva

d'abord d'assez grands embarras. Le crime de la mort du duc d'Enghien

laissait une tache sur son front. L'impératrice mère ne voulut point le

voir; nombre de femmes se refusaient à ses avances. Le czar l'accueillit

bien, prit peu à peu du goût pour lui, et même, après, une véritable

amitié; et, à son exemple, on finit par se montrer moins sévère. Quand

l'empereur sut qu'un pareil souvenir avait influé sur la situation de

son ambassadeur, il s'en étonna beaucoup: «Quoi! disait-il, on se

souvient de cette vieille histoire?» La même parole lui est échappée

toutes les fois qu'il a retrouvé qu'en effet on ne l'avait point

oubliée; et cela est arrivé plus d'une fois. Et souvent il ajoutait:

«Quel enfantillage! mais pourtant ce qui est fait est fait[88].»

[Note 88: Sans croire comme l'empereur qu'un tel

événement devait être oublié, on est confondu en pensant que

trois ans et demi seulement avaient passé sur ce meurtre. (P.

R.)]

Le prince Eugène était archichancelier d'État. On confia le soin de le

remplacer à M. de Talleyrand dans les fonctions attribuées à cette

place. Celui-ci réunissait alors dans sa personne un assez bon nombre de

dignités. L'empereur aussi commença à accorder des dotations à ses

maréchaux et à ses généraux, et à fonder ces fortunes qui parurent

immenses et qui devaient disparaître avec lui. On se trouvait à la tête,

en effet, d'un revenu considérable; on se voyait déclarer le

propriétaire d'un nombre étendu de lieues de terrain, soit en Pologne,

en Hanovre ou en Westphalie. Mais il y avait de grandes difficultés à

toucher les revenus. Les pays conquis se prêtaient peu à les donner. On

envoyait des gens d'affaires qui éprouvaient de grands embarras. Il

fallait faire des transactions, se contenter d'une partie des sommes

promises. Cependant, le désir de plaire à l'empereur, le goût du luxe,

une confiance imprudente dans l'avenir faisaient qu'on montait sa

dépense sur le revenu présumé qu'on attendait. Les dettes

s'accumulaient; la gêne se glissait au milieu de cette prétendue

opulence; le public supposait des fortunes immenses là où il voyait une

extrême élégance, et cependant rien de sûr, de réel, ne fondait tout

cela. Nous avons vu sans cesse la plupart des maréchaux, pressés par

leurs créanciers, venir solliciter des secours que l'empereur accordait

selon sa fantaisie ou l'intérêt qu'il trouvait à s'attacher tel ou tel.

Les prétentions sont devenues extrêmes, et peut-être le besoin de les

satisfaire est-il entré dans quelques-uns des motifs des guerres qui ont

suivi. Le maréchal Ney acheta une maison; l'achat et la dépense qu'il y

fit lui coûtèrent plus d'un million, et il exprima souvent des plaintes

de la gêne qu'il éprouvait après une pareille dépense. Il en fut de même

du maréchal Davout. L'empereur leur ordonnait à tous cet achat d'un

hôtel, qui entraînait les frais des plus magnifiques établissements. Les

riches étoffes, les meubles précieux ornaient ces demeures, les

vaisselles brillaient sur leurs tables, leurs femmes resplendissaient de

pierreries; les équipages, les toilettes se montaient à l'avenant. Ce

faste plaisait à Bonaparte, satisfaisait les marchands, éblouissait tout

le monde et tirait chacun de sa sphère ordinaire, augmentait la

dépendance, enfin remplissait parfaitement les intentions de celui qui

le fondait.

Pendant ce temps, l'ancienne noblesse de France, vivant simplement,

rassemblant ses débris, ne se trouvant obligée à rien, parlait avec

vanité de sa misère, rentrait peu à peu dans ses propriétés et se

ressaisissait de ces fortunes que nous lui voyons étaler aujourd'hui.

Les confiscations de la Convention nationale n'ont pas été toujours

fâcheuses pour la noblesse française, surtout quand ses biens n'ont

point été vendus. Avant la Révolution, elle se trouvait fort endettée,

car le désordre était une des élégances de nos anciens grands seigneurs.

L'émigration et les lois de 1793, en les privant de leurs propriétés,

les affranchissaient de leurs créanciers et d'une certaine quantité de

charges affectées aux grandes maisons, et, en retrouvant leurs biens,

ils profitaient de cette libération. Je me souviens que M. Gaudin,

ministre des finances, conta une fois, devant moi, que, l'empereur lui

demandant quelle était en France la classe la plus imposée, le ministre

lui répondit que c'était encore celle de l'ancienne noblesse. Bonaparte

en fut comme effrayé, et lui répondit: «Mais il faudrait pourtant

prendre garde à cela.»

Il s'est fait sous l'Empire un assez bon nombre de fortunes médiocres;

beaucoup de gens, de militaires surtout, qui n'avaient rien auparavant,

se trouvaient possesseurs de dix, quinze ou vingt mille livres de rente,

parce qu'à mesure qu'on était moins sous les yeux de l'empereur on

pouvait vivre davantage à sa fantaisie et mettre de l'ordre dans ses

revenus. Mais il reste peu de ces immenses fortunes, si gratuitement

supposées aux grands de sa cour, et sur ce point, comme sur beaucoup

d'autres, le parti qui, au retour du roi, pensait qu'on enrichirait

l'État en s'emparant des trésors qu'on supposait amassés sous l'Empire,

conseillait une mesure arbitraire et vexatoire qui n'aurait eu aucun

résultat.

Ma famille eut, à cette époque, part aux générosités de l'empereur. Mon

beau-frère, le général Nansouty, eut le grand cordon de la Légion

d'honneur. De premier chambellan de l'impératrice, il devint peu après

premier écuyer, et remplaça M. de Caulaincourt en son absence; il reçut

une dotation en Hanovre, que l'on portait à trente mille francs sur le

papier, et cent mille francs pour l'achat d'une maison, qui pouvait,

s'il le voulait, valoir davantage, mais qui deviendrait inaliénable par

le fait de ces cent mille francs qui auraient aidé à l'acquisition.

Mémoires de madame de Rémusat (3/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 15 / 35 题