1807.
Tracasseries de cour.--Société de M. de Talleyrand.--Le général
Rapp.--Le général Clarke.--Session du Corps législatif.--Discours de
l'empereur.--Fêtes du 15 août.--Mariage de Jérôme Bonaparte.--Mort de Le
Brun.--L'abbé Delille.--M. de Chateaubriand.--Dissolution du
Tribunat.--Voyage à Fontainebleau.
Quand l'empereur arriva à Paris, le 27 juillet 1807, j'étais encore à
Aix-la-Chapelle, où je commençais à m'inquiéter de la disposition dans
laquelle il serait revenu. J'ai dit que c'était le mal habituel de sa
cour, à chacun de ses retours. Je ne pouvais guère m'en informer, car on
n'osait livrer ses secrets à ses correspondants; ce fut donc seulement à
mon arrivée que je connus quelques détails.
L'empereur rapportait un peu d'enflure de son inconcevable fortune. On
s'aperçut promptement combien son imagination agrandissait encore
l'espace qui se trouvait entre lui et tout autre personnage. De plus,
il se montrait plus impatient que jamais contre ce qu'il appelait _les
propos du faubourg Saint-Germain_. La première fois qu'il revit M. de
Rémusat, il lui adressa des reproches pour n'avoir point donné, dans
quelques lettres écrites au grand maréchal du palais Duroc, des détails
sur les personnes de la société de Paris.
«Vous êtes à portée, lui disait-il, par vos relations, de savoir ce qui
se dit dans nombre de salons. Il serait de votre devoir de m'en rendre
compte. Je ne peux accepter les petites considérations qui vous
retiennent.» À ces paroles, M. de Rémusat répondait qu'il retiendrait
fort peu de choses, parce qu'il était tout naturel qu'on s'observât
devant lui, et qu'il eût répugné à donner une si grave importance à des
discours légers qui auraient entraîné des suites fâcheuses pour ceux qui
les avaient proférés, souvent sans intention vraiment hostile. Alors
l'empereur haussait les épaules, tournait le dos, et ensuite il disait à
Duroc ou à Savary: «J'en suis bien fâché, mais Rémusat n'avancera guère,
car il n'est point à moi comme je l'entends.»
On pourrait au moins conclure qu'un homme d'honneur, décidé à manquer sa
fortune plutôt que de la payer par le sacrifice de sa délicatesse,
aurait trouvé dans ce marché la certitude de se voir à l'abri des
querelles qui suivent ce qu'on appelle, à la cour comme à la ville, des
caquets. Mais il n'en était pas ainsi: Bonaparte n'aimait le repos pour
personne, et il savait admirablement compromettre celui qui s'efforçait
le plus de vivre en paix.
On se souvient que, durant le séjour de l'impératrice à Mayence,
quelques-unes des dames de sa cour, madame de la Rochefoucauld en tête,
s'étaient permis de blâmer assez amèrement la guerre de Prusse, de
plaindre le prince Louis, et surtout cette belle reine si durement
insultée. L'impératrice, mécontente de toutes ces libertés, les avait
écrites à son époux, en lui demandant instamment de ne jamais laisser
connaître qu'elle l'en eût entretenu. Elle le confia à M. de Rémusat,
qui lui en fit quelques reproches, mais lui en garda le secret. M. de
Talleyrand, quand il rejoignit l'empereur, lui raconta aussi ce qui
s'était dit à Mayence, plutôt dans l'intention de l'amuser que par un
projet d'hostilité contre la dame d'honneur, qui ne lui déplaisait ni ne
lui plaisait. Bonaparte rapporta donc un assez grand fonds de mauvaise
humeur contre elle, et, la première fois qu'il la vit, il lui reprocha
ses opinions et ses discours avec sa violence accoutumée. Madame de la
Rochefoucauld, assez troublée d'une scène qu'elle n'attendait point,
nia, faute de meilleure excuse, tout ce dont on l'accusait. L'empereur
la poursuivit par des paroles positives, et, lorsqu'elle lui demanda qui
avait fait ce beau rapport, il nomma sur-le-champ M. de Rémusat. À ce
nom, madame de la Rochefoucauld fut atterrée. Elle avait assez d'amitié
pour mon mari et pour moi, elle croyait avec raison pouvoir se fier à
notre discrétion, et souvent elle nous avait livré ses secrètes pensées.
Elle éprouva donc une extrême surprise et un juste mécontentement,
d'autant qu'elle était elle-même sincère personne, et incapable pour son
compte de cette bassesse dont on lui montrait mon mari coupable.
Prévenue de cette manière, elle se garda bien de chercher une
explication; mais elle prit avec M. de Rémusat une contenance froide et
gênée, dont pendant longtemps mon mari ne put deviner la cause. Quelques
mois plus tard, seulement, des circonstances relatives au divorce ayant
amené des conversations entre madame de la Rochefoucauld et nous, elle
interrogea mon mari sur ce que je viens de raconter, et elle fut
éclairée sur la vérité de cette aventure. Quand elle put parler en
liberté à l'impératrice, celle-ci se garda bien de la détromper, et
laissa flotter les soupçons sur mon mari, ajoutant seulement que M. de
Talleyrand pouvait en avoir dit plus que lui. Madame de la Rochefoucauld
était amie assez intime de M. de Ségur, grand maître des cérémonies;
elle lui confia sa peine, et cela jeta quelque froideur entre lui et
nous, en même temps que cela dressa aussi M. de Ségur contre M. de
Talleyrand. La finesse quelquefois amère de ses railleries liguait
encore contre lui tous les gens médiocres, aux dépens desquels il
s'amusait impitoyablement. Ils s'en sont vengés dès qu'ils l'ont pu.
L'empereur ne borna point ses reproches aux personnes de sa cour; il se
plaignait aussi de la haute société de Paris. Il reprocha à M. Fouché de
n'avoir point exercé une surveillance exacte; il exila des femmes, fit
menacer des gens distingués, et insinua que, pour éviter les suites de
son courroux, il fallait du moins réparer les imprudences commises, par
des démarches qui prouveraient qu'on reconnaissait sa puissance. À la
suite de ces provocations, un grand nombre de personnes se crurent
obligées de se faire présenter; quelques-unes saisirent le prétexte de
leur sûreté, et la pompe de sa cour en fut augmentée.
Comme il était dans son goût de marquer toujours sa présence par une
agitation particulière, il n'épargna pas non plus sa famille. Il gronda
sévèrement, quoique fort inutilement, sa soeur Pauline sur ses
galanteries accoutumées, que le prince Borghèse voyait, au reste, ou
voulait paraître voir, avec indifférence. Il ne dissimula point à sa
soeur Caroline qu'il n'ignorait pas non plus les mouvements secrets de
son ambition. Celle-ci supporta avec son habileté éprouvée une
inévitable bourrasque, l'amenant peu à peu à reconnaître qu'elle n'était
pas bien coupable, avec le sang qui coulait dans ses veines, de désirer
une élévation supérieure, et prenant soin d'environner sa justification
de toutes ses séductions accoutumées. Quand il eut ainsi réveillé tout
son monde, comme il le disait lui-même, satisfait d'avoir excité cette
petite terreur, il parut oublier ce qui s'était passé, et reprit son
train de vie ordinaire.
M. de Talleyrand, qui revint après lui, témoigna à M. de Rémusat un
grand plaisir à le retrouver. Ce fut alors qu'il prit l'habitude de
venir me voir assez souvent, et que notre liaison commença à être plus
intime. Je me souviens que d'abord, malgré la disposition affectueuse
que sa bienveillance m'inspirait, et malgré l'extrême plaisir que me
procurait sa conversation, j'éprouvai, pendant, un assez long temps, un
peu d'embarras en sa présence. M. de Talleyrand avait la réputation
méritée d'un homme de beaucoup d'esprit; il était un très grand
personnage; mais on disait que son goût était difficile, son humeur un
peu moqueuse. Ses manières toujours soigneusement polies tiennent les
personnes auxquelles il s'adresse dans une situation un tant soit peu
inférieure. Cependant, comme les usages de la société, en France,
donnent toujours importance et liberté aux femmes, elles sont encore
maîtresses, avec M. de Talleyrand, qui les aime et ne s'en défie point,
de rapprocher les rangs. Mais beaucoup d'entre elles ne l'ont pas fait à
son égard. Le désir de lui plaire les a souvent subjuguées. Elles vivent
près de lui dans une sorte de servage, qu'on exprimerait fort bien par
cette phrase ordinaire dans le monde, en disant qu'elles l'ont _beaucoup
gâté_. Enfin, comme il est peu confiant, blasé sur une infinité de
choses, indifférent à nombre d'autres, difficilement ému, qui veut le
conquérir, le fixer ou seulement l'amuser, entreprend un travail
difficile.
Tout ce que je savais de lui, et ce que je découvrais en le fréquentant,
me mettait à la gêne devant lui. J'étais touchée de son amitié, je
n'osais le lui dire; je craignais de l'entretenir des préoccupations
habituelles de mon âme, parce que mes sentiments devaient, dans mon
idée, exciter sa raillerie. Je ne lui adressais aucune question sur ses
affaires ou sur les affaires, pour qu'il ne m'accusât d'aucune
curiosité. Un peu tendue devant lui, je tenais mon esprit en haleine,
quelquefois de manière à éprouver une fatigue réelle. Je l'écoutais bien
attentivement, afin, si je ne pouvais toujours lui bien répondre, de lui
procurer au moins le plaisir d'être bien entendu; car ma petite vanité
était satisfaite, j'en conviens, du goût qu'il paraissait prendre pour
moi. Quand j'y pense aujourd'hui, je trouve que c'était une plaisante
chose que l'état d'angoisse et de plaisir que j'éprouvais lorsque les
deux battants de ma chambre s'ouvraient, et qu'on m'annonçait: «Le
prince de Bénévent.» Quelquefois, je suais à grosses gouttes des efforts
que je faisais pour rendre mes paroles toutes piquantes, et sans doute,
comme il arrive toujours quand on se contraint, j'étais sûrement moins
aimable qu'en m'abandonnant à mon naturel; car on conserve ainsi du
moins tous les avantages que donnent le vrai et l'accord de la parole,
du geste et du maintien. Habituellement sérieuse, et disposée aux
émotions vives, je cherchais à me contraindre pour répondre à cette
légèreté avec laquelle il passait d'un sujet à un autre. Foncièrement
bonne femme, ennemie des discours malicieux, j'avais toujours un sourire
de commande aux ordres de tous ses bons mots. Il commença donc par
exercer sur moi son empire accoutumé, et, si notre liaison eût duré sur
ce ton, je ne lui aurais apparu que comme une femme de plus grossissant
cette espèce de cour qui l'environnait, et qui s'évertuait à applaudir à
ses faiblesses, à encourager les mauvaises parties de son caractère.
Sans doute il eût fini par s'éloigner de moi, parce que j'aurais fait
moins habilement un métier qui me convenait si peu. Je dirai plus tard
le douloureux événement qui remit mon esprit dans son état naturel, et
qui me donna occasion de lui vouer l'attachement sincère que je lui ai
toujours conservé. On ne tarda point à la cour à s'apercevoir de cette
nouvelle intimité. L'empereur n'en témoigna d'abord nul mécontentement.
M. de Talleyrand n'était pas sans crédit sur lui: les opinions qu'il
énonça, en parlant de M. de Rémusat, nous furent utiles, et nous nous
aperçûmes, à quelques paroles, que notre considération personnelle avait
gagné. L'impératrice, à peu près craintive de tout, me caressa
davantage, pensant que je pourrais servir ses intérêts auprès de M. de
Talleyrand. Les ennemis qu'il avait à la cour eurent les yeux sur nous;
mais, comme il était puissant, on nous témoigna de plus grands égards.
Sa société nombreuse commença à regarder avec curiosité un homme simple,
doux, habituellement silencieux, jamais flatteur, incapable d'intrigue,
dont M. de Talleyrand louait l'esprit et paraissait rechercher la
conversation. On examina aussi cette petite femme de vingt-sept ans,
médiocrement jolie, froide et réservée dans le monde, que rien
d'éclatant ne dénonçait, dévouée aux habitudes d'une vie pure et morale,
et qu'un si grand personnage s'amusait à mettre en évidence. Il aura
fallu vraisemblablement que M. de Talleyrand, s'ennuyant à cette époque,
ait trouvé quelque chose de nouveau, et peut-être de piquant, à gagner
les affections de deux personnes si étrangères au cercle des idées qui
l'avaient dirigé dans sa vie; que, fatigué de l'état de contrainte où il
lui fallait vivre, la sûreté de notre commerce l'ait quelquefois
soulagé, et que, peu à peu, les sentiments très dévoués que nous lui
avons hautement témoignés, quand sa disgrâce ébranla toute notre
position, aient fait une amitié solide d'une liaison qui ne lui parut
d'abord qu'un amusement assez neuf pour lui. Alors, attirée davantage
dans sa maison, que nous ne fréquentions point auparavant, je fis
connaissance avec une portion de la société que je n'avais guère connue.
On voyait chez M. de Talleyrand un monde énorme: beaucoup d'étrangers
qui le courtisaient attentivement, des hommes de toute sorte, des grands
seigneurs de l'ancien ordre de choses, des nouveaux, assez étonnés de se
rencontrer; des gens marquant par une célébrité quelle qu'elle fût,
laquelle ne marchait pas toujours avec une bonne réputation; des femmes
connues aussi de cette manière, dont il faut dire que peut-être il avait
été plus souvent l'amant que l'ami, et qui conservaient avec lui le
genre de relation qui était le plus de son goût. Dans son salon, on
voyait d'abord sa femme, dont la beauté s'effaçait de jour en jour, par
suite d'un excessif embonpoint. Elle était toujours richement parée,
occupant de droit le haut bout du cercle, mais à peu près étrangère à
tout le monde. M. de Talleyrand ne semblait jamais s'apercevoir de sa
présence; il ne lui parlait point, l'écoutait encore moins, et, je le
pense, souffrait intérieurement, mais avec résignation, le poids dont sa
faiblesse l'avait chargé par cet étrange mariage. Elle allait peu à la
cour; l'empereur la recevait mal; on ne l'y comptait pour rien; il ne
passait pas par la tête de M. de Talleyrand de s'en plaindre, ni de se
soucier des distractions qu'on l'accusait de chercher à l'ennui de son
oisiveté, en accueillant les soins de quelques étrangers. Bonaparte en
plaisantait quelquefois M. de Talleyrand, qui répondait avec insouciance
et laissait tomber la conversation.
Madame de Talleyrand avait coutume de prendre en aversion tous les amis,
ou amies, de son mari. Il est vraisemblable qu'elle ne fit aucune
exception en ma faveur; mais je me tins toujours avec elle dans la
réserve d'une telle politesse, je me mêlai si peu de son intérieur, que
je ne me trouvai dans aucun contact avec elle. Je vis dans ce même salon
quelques vieilles amies de M. de Talleyrand, qui commencèrent à
m'examiner avec une curiosité qui m'amusa: la duchesse de Luynes, la
princesse de Vaudemont, toutes deux excellentes, l'aimant solidement,
vraies avec lui, et qui me traitèrent fort bien, parce qu'elles
s'aperçurent que ma liaison était très simple et dépourvue d'intrigue;
la vicomtesse de Laval, plus inquiète, assez malveillante, et qui, je
crois, me jugea un peu sévèrement; la princesse de Lieskiewitz, soeur du
prince Poniatowski. Celle-ci venait de faire connaissance avec M. de
Talleyrand à Varsovie, et l'avait suivi à Paris. La pauvre femme, malgré
ses quarante-cinq ans et un oeil de verre, avait le malheur d'éprouver
un sentiment passionné pour lui, dont il se montrait fatigué, et qui la
tenait éveillée sur ses moindres préférences. Il se pourrait bien
qu'elle m'ait fait l'honneur d'un peu de jalousie. Plus tard, la
princesse de X... éprouva la même infirmité, car c'en était une réelle
d'avoir de l'amour pour M. de Talleyrand. On rencontrait là encore la
duchesse de Fleury, fort spirituelle, qui avait rompu, par un divorce,
son mariage avec M. de Montrond[76]; mesdames de Bellegarde, qui
n'avaient dans le monde d'autre importance que celle d'une grande
liberté de conversation; madame de K...., que M. de Talleyrand soignait,
pour conserver une bonne relation avec le grand écuyer; madame de
Brignole, dame du palais, Génoise aimable et très élégante dans toutes
ses habitudes; madame de Souza, qui avait été d'abord madame de
Flahault, femme d'esprit, liée dans sa première jeunesse à M. de
Talleyrand, conservant son amitié, auteur de plusieurs jolis romans, et
femme, à cette époque, de M. de Souza, qui avait été ambassadeur de
Portugal; enfin toutes les ambassadrices, les princesses étrangères qui
venaient à Paris, et un nombre infini de tout ce que l'Europe offrait de
distingué.
[Note 76: Ce Montrond est un joueur de profession, d'un
esprit très piquant, amusant M. de Talleyrand, et nuisant,
par son intimité, à sa considération; toujours en opposition
au gouvernement, exilé par l'empereur, et que M. de
Talleyrand défendit avec une obstination qui eût mérité
d'être mieux appliquée.
La duchesse de Fleury est morte après avoir repris son nom de
jeune fille, et se faisant appeler: la comtesse Aimée de
Coigny. C'est pour elle qu'André Chénier a fait l'ode à la
_Jeune Captive_. (P. R.)]
Je m'amusais assez de cette espèce de lanterne magique. Cependant, comme
mon instinct m'avertissait que je n'y pourrais former aucune liaison,
j'y conservais toujours le ton de la cérémonie, et j'aimais beaucoup
mieux voir M. de Talleyrand au simple coin de mon feu. Ma société, à
moi, fut un peu surprise de l'y voir arriver plus souvent; je puis dire
même que quelques-uns de mes amis s'en inquiétèrent. Il inspirait
généralement de la défiance. Lancé dans de grandes affaires, il pouvait
se trouver exposé, et nous perdre facilement à sa suite. Nous ne
partagions pas trop, peut-être pas assez, cette prévoyance de quelques
personnes. La place de premier chambellan mettant M. de Rémusat en
rapport avec lui, il nous était commode que cette relation fût agréable;
nous n'entrions dans aucune affaire sérieuse; nous ne pensions pas à
tirer parti de son crédit. Les gens désintéressés sont sujets à se
tromper sur ce point. Ils croient qu'on doit deviner, ou voir du moins,
ce qui se passe au dedans d'eux, et, parce qu'ils ne mettent aucune
complication dans leur conduite, ils ne prévoient pas qu'on leur en
supposera le projet. C'était une vraie faute de conserver alors la
prétention d'être jugé ce qu'on est réellement.
Quand l'empereur retrouva à Saint-Cloud le second enfant de Louis, il le
caressa assez affectueusement, et l'impératrice recommença à concevoir
l'espérance qu'il pourrait bien voir dans celui-ci, comme dans l'autre,
un héritier. Frappé de la promptitude avec laquelle ce jeune enfant
avait été enlevé, il fit ouvrir un concours pour les recherches sur la
maladie appelée _le croup_, promettant un prix de douze mille francs.
Cela fit paraître quelques ouvrages utiles.
La pacification de l'Europe ne ramena point d'abord toute l'armée en
France. Premièrement, le roi de Suède, entraîné par les séductions du
gouvernement anglais, et malgré l'opposition de sa nation, dénonça la
rupture de son armistice avec nous. Treize jours après la signature de
celui de Tilsit, il se fit une petite guerre partielle en Poméranie. Le
maréchal Mortier commanda cette expédition; il entra dans Stralsund, et
força le roi de Suède à s'embarquer et à fuir. Les Anglais envoyèrent
une flotte considérable dans la Baltique, et, ayant attaqué le Danemark,
ils firent le siège de Copenhague, dont ils parvinrent un peu plus tard
à se rendre maîtres. Ces divers événements furent consignés dans _le
Moniteur_, avec des notes où les Anglais furent attaqués comme de
coutume, et les aberrations d'esprit du roi de Suède furent dénoncées à
l'Europe[77].
[Note 77: Il paraît qu'en effet il n'avait point la tête
très saine. Il s'agit ici de Gustave IV, détrôné en 1809. (P.
R.)]
En parlant des subsides que le gouvernement anglais donnait aux Suédois
pour entretenir la guerre, l'empereur, dans ces notes, s'exprime en ces
termes: «Braves et malheureux Suédois, voilà un argent qui vous cause
bien des maux! Si l'Angleterre devait payer le tort qu'elle fait à votre
commerce, à votre honneur, le sang qu'elle vous a coûté, qu'elle vous
coûte! Mais vous le sentez, il faut vous plaindre d'avoir perdu tous vos
privilèges, votre considération, et de vous trouver sans défense et sans
organes, soumis aux fantaisies d'un prince malade.»
Le général Rapp[78] fut laissé à Danzig en qualité de gouverneur avec
une garnison. Il était fort brave et fort brave homme; un peu soldat
dans toutes ses manières, dévoué, franc, assez indifférent à ce qui se
passait autour de lui, à tout ce qui n'avait point rapport à l'ordre
qu'on lui donnait. Il a servi son maître avec beaucoup d'attachement; il
a failli se faire tuer pour lui plus d'une fois, sans s'être imaginé
d'examiner le moins du monde quelles qualités et quels vices composaient
son caractère.
[Note 78: Aide de camp de Bonaparte. Il a été fait pair
de France par la dernière ordonnance de cette année 1819.]
L'empereur se crut obligé de soutenir aussi la nouvelle constitution
établie en Pologne par le roi de Saxe, d'une garnison considérable qui
fut jointe à celle des Polonais. Le maréchal Davout eut le commandement
de ce cantonnement. En laissant ainsi ses troupes en Europe, Bonaparte
imposait à ses alliés, tenait le soldat en haleine et ménageait la
France, qui aurait souffert de la présence de tant d'hommes armés
ramenés dans son sein. Sa politique envahissante le forçait de demeurer
toujours prêt; d'ailleurs, pour que l'armée fût complètement à lui, il
était important de la tenir loin de ses foyers. Il parvint parfaitement
à la dénaturer, de manière qu'elle lui fût dévouée sans aucune réserve,
qu'elle perdît tout souvenir national, et qu'elle ne connût plus que son
chef, la victoire, et cet esprit de rapine qui, pour le soldat, décore
tous les dangers. Elle amassa peu à peu, sur cette patrie qu'elle ne
connaissait plus, ces haines et ces vengeances qui excitèrent la
croisade européenne dont nous avons été victimes en 1813 et 1814.
À son retour, l'empereur fut environné de flatteries nouvelles. On
s'épuisa à chercher des formules de louanges, qu'il écoutait avec une
supériorité dédaigneuse. On ne peut guère douter cependant que cette
indifférence ne fût affectée, car il aimait la louange dans quelque
bouche qu'elle fût, et même on l'a vu plus d'une fois s'en montrer dupe.
Il est des hommes qui ont eu sur lui une sorte de crédit, tout
simplement parce qu'ils étaient inépuisables dans leurs compliments. Une
admiration soutenue, même exprimée un peu niaisement, avait toujours du
succès.
Le 10 août, il fit annoncer au Sénat l'élévation de M. de Talleyrand à
la dignité de vice-grand électeur, et du maréchal Berthier à celle de
vice-grand connétable. Le général Clarke remplaça le second au ministère
de la guerre, et y trouva l'occasion de développer encore plus que par
le passé cette dévotieuse admiration dont je parle. La préoccupation
habituelle de l'empereur sur toutes les matières de la guerre,
l'intelligence que le major général de l'armée Berthier y apportait,
l'administration solide du général Dejean, ministre du matériel, ne
rendaient pas nécessaire chez M. Clarke une étendue de talent dont il
n'eût guère été capable. Exact, intègre, complètement soumis, il
suffisait à ce qu'on exigeait de lui. MM. de Champagny et Cretet
obtinrent les deux ministères dont j'ai parlé, et le conseiller d'État
Régnault fut secrétaire d'État de la famille impériale.
Cependant, on apprenait chaque matin de nouvelles promotions militaires,
des distributions de récompenses, des créations de places, enfin tout ce
qui tient l'ambition, l'avidité et la vanité en haleine. Le Corps
législatif s'ouvrit. M. de Fontanes, nommé président comme de coutume,
prononça, comme de coutume aussi, un noble discours sur la situation
vraiment radieuse de la France. Un nombre infini de lois régulatrices
furent portées à la sanction de cette assemblée, un budget qui annonçait
un état de finances florissant, et enfin le tableau des travaux de tout
genre ordonnés, ou entrepris, ou terminés, sur tous les points de
l'empire. L'argent des contributions levées sur l'Europe payait tout, et
la France se voyait incessamment embellie sans la moindre augmentation
de ses impôts. L'empereur, parlant au Corps législatif et s'adressant
aux Français, leur rendait compte de ses victoires, parlait de 5179
officiers et de 123 000 sous-officiers et soldats faits prisonniers
dans cette guerre, de la conquête entière de la Prusse, de ses soldats
campés sur les bords de la Vistule, de la chute de la puissance
anglaise, qu'il annonçait devoir être la suite de tant de succès, et
finissait par donner une marque de sa satisfaction à cette nation qui
l'avait si fidèlement servi, pour lui amasser tant de triomphes.
«Français, disait-il, je suis content, vous êtes un bon et grand
peuple.»
Cette ouverture du Corps législatif faisait toujours une belle
cérémonie. La salle en avait été décorée avec luxe, les costumes des
députés étaient brillants, ceux de la cour qui environnait l'empereur
magnifiques, et lui, ce jour-là, resplendissait d'or et de diamants.
Quoiqu'il mît toujours un peu de précipitation dans tout cérémonial,
cependant la pompe qu'il aimait remplaçait assez bien cette dignité qui
manquait, faute de calme, à presque toutes les scènes d'apparat.
Bonaparte dans une cérémonie, marchant vers le trône qu'on lui avait
préparé, semblait toujours s'y élancer. Ce n'était point un souverain
légitime qui prenait paisiblement le siège royal dont il eût reçu le
legs du droit de ses ancêtres; mais un maître puissant qui semblait,
chaque fois qu'il plaçait la couronne sur sa tête, se rappeler la devise
italienne qu'il avait prononcée une fois à Milan: _Gare à qui voudra la
toucher!_
Ce qui déparait Bonaparte, lorsqu'il se trouvait ainsi dans une évidence
de ce genre, c'était le vice habituel de sa prononciation.
Ordinairement, il faisait rédiger le discours qu'il voulait prononcer;
c'était, je crois, M. Maret le plus souvent, quelquefois M. Vignaud, ou
même M. de Fontanes qui s'en chargeaient. Après, il essayait de
l'apprendre par coeur, mais il y réussissait peu, la moindre contrainte
lui étant insupportable. Il se décidait toujours en définitive à lire
son discours, qu'on avait soin de lui copier en très gros caractères,
car il avait très peu l'habitude de lire une écriture, et n'aurait rien
compris à la sienne. Ensuite, il se faisait apprendre à prononcer les
mots; mais il oubliait, en parlant, la leçon qu'il avait reçue, et, d'un
son de voix un peu sourd, d'une bouche à peine ouverte, il lisait ses
paroles avec un accent encore plus étrange qu'étranger, qui avait
quelque chose de désagréable, et même de vulgaire. J'ai souvent entendu
dire à un grand nombre de personnes qu'elles ne pouvaient se défendre
d'une impression pénible en l'écoutant parler en public. Ce témoignage
irrécusable, donné par son accent, de son _étrangeté_ à l'égard de la
nation, frappait l'oreille et la pensée désagréablement. J'ai moi-même
éprouvé quelquefois cette sensation involontaire.
Le 15 août, les fêtes furent magnifiques. Dans l'intérieur du palais, la
cour, étincelante de pierreries, assista au concert et au ballet qui le
suivit. Les salons des Tuileries étaient remplis d'une foule éclatante
et toute dorée; les ambassadeurs et les plus grands seigneurs de toute
l'Europe, des princes, plusieurs rois qui, tout nouveaux qu'ils étaient,
apparaissaient avec un éclat propre à rehausser celui d'une fête; des
femmes brillantes de parure et de beauté; les premiers musiciens du
monde, tout ce que les ballets de l'Opéra offraient de plus gracieux, un
festin splendide, composaient une pompe tout à fait orientale.
Des jeux publics et des réjouissances furent accordées à la ville de
Paris. Ses habitants, naturellement joyeux quand ils sont rassemblés,
empressés de courir là où l'on est sûr de trouver du monde, se
pressaient dans les rues, aux illuminations, autour des feux d'artifice,
et montraient partout une gaieté inspirée par le plaisir et la beauté de
la saison. Nulle part on n'entendait des cris à la louange de
l'empereur. Il ne semblait pas qu'on pensât à lui en jouissant des
amusements qu'il procurait; mais chacun en prenait sa part avec son
caractère et sa disposition personnelle, et ce caractère et cette
disposition font des Français le peuple le plus léger, peut-être, mais
le plus aimable du monde. J'ai vu des Anglais assister à ces
réjouissances, et s'étonner du bon ordre, de la franche gaieté, de
l'accord qui s'établit et se communique à pareil jour entre toutes les
classes des citoyens. Chacun, occupé de son divertissement, ne cherche
point à nuire à celui du voisin; nulle querelle, aucune impatience,
point d'ivresse dégoûtante et dangereuse. Des femmes, des enfants se
trouvent impunément au milieu d'une foule, et s'y voient ménagés. On
s'aide pour s'amuser en commun; on se fait part de son plaisir sans se
connaître; on chante ou on rit ensemble, sans s'être jamais vu. À de
telles journées, un roi peu attentif pourrait facilement se tromper.
Cette hilarité, toute de tempérament, éveillée passagèrement par des
objets extérieurs, peut être prise pour l'expression des sentiments d'un
peuple heureux et attaché. Mais, si les souverains destinés à régner sur
les Français tiennent à ne point s'abuser, c'est bien plus leur
conscience qu'ils interrogeront que les cris populaires, pour savoir
s'ils inspirent l'amour, et s'ils donnent du bonheur à leurs sujets. Au
reste, la flatterie des cours est encore admirable à cet égard. Combien
n'ai-je pas vu de gens venant conter à l'empereur ce mouvement animé du
peuple dans les lieux publics de Paris, et le lui présenter comme le
témoignage de sa reconnaissance! Je n'oserais pas dire qu'il ne s'y
laissa pas quelquefois tromper. Le plus souvent, cependant, il ne s'en
montrait point ému. Bonaparte ne recevait guère de communication des
autres, et particulièrement la joie lui était si étrangère!
Dans ce mois d'août, on vit arriver à la cour une assez grande quantité
de princes d'Allemagne. Quelques-uns venaient pour voir l'empereur,
d'autres pour solliciter quelque faveur, ou quelque liberté utile à
leurs petits États. Le prince primat de la confédération du Rhin arriva
à cette époque; il devait faire la célébration du mariage de la
princesse Catherine de Wurtemberg. Celle-ci arriva le 21 août. Elle
était, je crois, âgée d'à peu près vingt ans; son visage était agréable;
son embonpoint, un peu fort, semblait annoncer qu'elle tiendrait de son
père, qui était si gros, qu'il ne pouvait s'asseoir que sur des sièges
particuliers, et qu'il mangeait toujours sur une table qu'on cintrait de
manière que, pour s'en approcher, il pût introduire son ventre dans le
demi-cercle qu'on avait pratiqué. Ce roi de Wurtemberg, homme de
beaucoup d'esprit, passait pour le plus méchant prince de l'Europe. Ses
sujets le détestaient; on a dit même qu'ils avaient tenté de se défaire
de lui plusieurs fois. Il est mort aujourd'hui.
Le mariage de cette princesse et du roi de Westphalie[79] se fit aux
Tuileries, avec une grande magnificence. La cérémonie civile se passa
dans la galerie de Diane, comme celle du mariage de la princesse de
Bade, et, le dimanche 23, la célébration se fit à huit heures du matin
dans la chapelle des Tuileries, en présence de toute la cour.
[Note 79: Jérôme Bonaparte.]
Le prince et la jeune princesse de Bade étaient venus aussi à Paris.
Nous la trouvâmes embellie; l'empereur n'en parut plus occupé; je
parlerai d'elle un peu plus bas. Le roi et la reine de Hollande
arrivèrent à la fin d'août. Ils paraissaient en bonne intelligence, mais
tristes encore de la perte qu'ils avaient faite. La reine était fort
maigre, souffrante d'un commencement de grossesse. Elle ne fut pas
demeurée un peu de temps à Paris que l'on recommença à jeter des
semences d'inquiétude dans l'esprit de son époux. On ne craignit pas,
comme je l'ai dit déjà, de noircir la vie que cette malheureuse femme
avait menée aux eaux; son malheur, les larmes qu'elle répandait encore,
son air abattu, l'état de sa santé ne purent désarmer ses ennemis. Elle
racontait souvent les courses qu'elle avait faites dans les montagnes,
et le soulagement que le spectacle de cette sauvage nature avait apporté
à ses maux. Elle disait la rencontre qu'elle avait faite du jeune M.
Decazes, le désespoir dans lequel il paraissait plongé, la pitié qu'il
lui avait faite. Ses récits étaient simples et naïfs; la calomnie s'en
empara, et l'on réveilla l'esprit soupçonneux de Louis. Il éprouvait le
désir naturel, mais un peu personnel, de ramener sa femme et son fils en
Hollande; madame Louis montrait toute la soumission qu'il exigeait; mais
l'impératrice, effrayée de l'état de dépérissement de sa fille, fit
faire des consultations de médecins qui tous déclarèrent que le climat
hollandais pouvait encore altérer la santé d'une femme grosse dont la
poitrine s'attaquait un peu. L'empereur décida que, jusqu'à nouvel
ordre, il garderait près de lui sa belle-fille et son jeune enfant. Le
roi se soumit avec mécontentement, et sut très mauvais gré à sa femme
d'une décision qu'elle n'avait point sollicitée, mais qui, je le crois,
au fond, satisfaisait ses secrets désirs, et l'accord disparut de ce
ménage. Madame Hortense, véritablement offensée cette fois du retour des
soupçons jaloux de son mari, sentit mourir pour jamais l'intérêt qu'il
lui inspirait de nouveau, et elle le prit alors dans une véritable
haine: «De cette époque, m'a-t-elle dit souvent, j'ai compris que mes
malheurs seraient sans remède; je regardai ma vie comme entièrement
détruite; j'eus en horreur les grandeurs, le trône; je maudis souvent ce
que tant de gens appelaient _ma fortune_; je me sentis étrangère à
toutes les jouissances de la vie, privée de toutes ses illusions, à peu
près morte à tout ce qui se passait autour de moi.»
Vers ce temps, l'Académie française perdit deux de ses membres les plus
distingués: le poète le Brun, qui a laissé de belles odes et la
réputation d'un talent très poétique; M. Dureau de la Malle, traducteur
estimé de Tacite, homme d'esprit, ami intime de l'abbé Delille. Celui-ci
vivait paisiblement, jouissant d'une fortune médiocre, entouré d'amis,
recherché de la société, et abandonné à son repos et à la liberté par
l'empereur lui-même, qui avait renoncé à le conquérir. Il publiait de
temps en temps quelques-uns de ses ouvrages et recueillait dans la
bienveillance qu'on leur témoignait le prix de son aimable caractère, et
d'une vie douce qu'aucune pensée amère, qu'aucune action hostile n'avait
troublée. M. Delille, professeur au Collège de France, recevait les
appointements d'une chaire de littérature que le poète Legouvé faisait
pour lui. C'était le seul don qu'il eût voulu accepter de Bonaparte. Il
s'attachait à conserver un souvenir honorable de celle qu'il appelait sa
bienfaitrice[80]. On savait qu'il composerait un poème où il parlerait
d'elle, du roi, des émigrés; personne ne lui en savait mauvais gré. Un
gouvernement toujours assez jaloux d'effacer de tels souvenirs, les
respectait en lui, et n'eût osé s'entacher de la honteuse persécution
d'un vieillard aimable, reconnaissant et si généralement aimé.
[Note 80: La reine Marie-Antoinette.]
Les deux places vacantes à l'Académie occupèrent un moment les salons de
Paris. On parla quelque peu de M. de Chateaubriand. L'empereur était
aigri contre lui, et le jeune écrivain, marchant dans une ligne qui lui
donnait de la célébrité, l'appuyait sur un parti et ne lui faisait point
cependant courir de vrais dangers, se maintenait dans une opposition qui
s'accrut de la mauvaise humeur qu'elle inspira à l'empereur. L'Académie
française, assez imbue alors des principes d'une incrédulité un peu
révolutionnaire, et surtout philosophique à la manière du siècle
dernier, se dressait aussi contre le choix d'un homme qui avait pris un
étendard religieux pour bannière de son talent. Cependant les personnes
qui le fréquentaient disaient que les habitudes de sa vie n'étaient pas
tout à fait en harmonie avec les préceptes dont il ornait ses
compositions. On lui reprochait un orgueil excessif. Les femmes,
exaltées par la nature de son talent, sa manière un peu étrange, sa
belle figure, sa réputation, le soignaient à l'envi, et il ne se
montrait nullement insensible à leurs avances. Cette vanité extrême,
cette opinion qu'il avait de lui-même ont fait croire encore que, si
l'empereur l'eût un peu caressé, il aurait pu parvenir à se l'acquérir
en mettant seulement au marché le prix très élevé dont son amour-propre
eût voulu qu'on payât son dévouement[81].
[Note 81: Il continuait à publier dans les journaux des
fragments de l'itinéraire de son voyage qu'on lisait avec
empressement. L'esprit de parti s'accordait avec le goût pour
les accueillir. C'était une petite guerre qu'il faisait à
Bonaparte et qui déplaisait à celui-ci, comme toute espèce
d'opposition.]
Les travaux du Corps législatif continuaient en silence; il ratifiait
peu à peu toutes les lois émanées du conseil d'État, et l'organisation
administrative du pouvoir de l'empereur s'achevait sans trouver
d'opposition. Certain par la force de son propre génie, par l'habileté
éprouvée des membres de ce conseil d'État, de régir la France avec cette
apparence légale qui la réduisait au silence et qui plaisait à son
esprit naturellement ami de l'ordre, ne voyant dans les restes du corps
nommé le Tribunat qu'un foyer d'opposition qui, toute faible qu'elle
était, pouvait le gêner quelquefois, il résolut d'en achever la
destruction déjà fort avancée par la diminution du nombre de ceux qui le
composaient, diminution opérée sous le Consulat[82]. Il fit donc rendre
par le Sénat un sénatus-consulte qui faisait passer tous les tribuns
dans le Corps législatif, et aussitôt la session de celui-ci fut
terminée. Les discours tenus à la dernière séance du Tribunat sont assez
remarquables. On s'étonne que des hommes consentent à se jouer
mutuellement cette espèce de comédie les uns aux autres, et pourtant il
faut avouer que l'habitude faisait que tout cela ne frappait plus
beaucoup. D'abord M. Bérenger, le conseiller d'État, parut avec
quelques-uns de ses collègues, et, commençant par rappeler tous les
services que le Tribunat avait rendus à la France, il dit ensuite que la
nouvelle décision donnerait au Corps législatif la plénitude d'une
importance qui garantit les droits nationaux. Le président répond, pour
le Tribunat tout entier, que cette détermination est reçue avec respect
et confiance par chacun de ses membres, qui en comprennent parfaitement
les avantages positifs. Ensuite un tribun (M. Carrion-Nisas) fait la
motion de composer une adresse dans laquelle on remerciera l'empereur
des témoignages d'estime et de bienveillance qu'il a bien voulu donner
au Tribunat; et, ajoutant qu'il se croit l'interprète des coeurs de
chacun de ses collègues, il propose de porter au pied du trône, pour
dernier acte d'une honorable existence, une adresse qui frappe les
peuples de cette idée politique, que les tribuns ont reçu l'acte du
Sénat sans regrets, sans inquiétudes pour la patrie, et que leurs
sentiments d'amour pour le monarque vivront éternellement en eux. Cette
proposition fut adoptée à l'unanimité. Le président du Tribunat, Fabre
de l'Aude, fut nommé sénateur.
[Note 82: Le Tribunat, institué par la Constitution de
l'an VIII, avait été installé le 1er janvier 1800. Le nombre
de ses membres avait été réduit à _cinquante_, le 4 août
1802. C'est en effet le 19 août 1807 qu'il fut tout à fait
supprimé. (P. R.)]
Dans ce temps, l'empereur organisa la cour des comptes, et sa mauvaise
humeur contre M. Barbé-Marbois étant passée, il le rappela et lui donna
la présidence de cette cour.
Ce fut dans le mois de septembre que l'empereur d'Autriche se remaria
avec sa cousine germaine, fille de feu l'archiduc Ferdinand de Milan.
Peu après, son frère, le grand-duc de Wurtzbourg, auparavant et
aujourd'hui grand-duc de Toscane, vint à Paris. La cour se grossissait
de jour en jour par l'arrivée d'un nombre considérable de grands
personnages. Vers la fin de septembre, on détermina un voyage de
Fontainebleau, où devait se déployer la plus grande magnificence. On
allait célébrer des fêtes pour le mariage de la reine de Westphalie;
l'élite des acteurs de Paris et des musiciens devait s'y transporter; la
cour reçut l'ordre d'y étaler la plus grande parure. Chacun des princes
ou princesses de la famille impériale, y transportant une partie de sa
maison, y devait avoir une table particulière, ainsi que quelques grands
dignitaires et ceux des ministres qui suivraient l'empereur.
Le 21 septembre, Bonaparte partit avec l'impératrice, et, les jours
suivants, on vit arriver à Fontainebleau la reine de Hollande, la reine
de Naples, le roi et la reine de Westphalie, le grand-duc et la
grande-duchesse de Berg, la princesse Pauline, Madame mère, le grand-duc
et la grande-duchesse de Bade, le prince primat, le grand-duc de
Wurtzbourg; les princes de Mecklembourg et de Saxe-Cobourg, une infinité
d'autres encore: M. de Talleyrand, qui devait tenir une maison ainsi que
le prince de Neuchatel; le ministre des affaires étrangères; le
secrétaire d'État Maret; les grands officiers de la maison impériale,
les ministres du royaume d'Italie, un certain nombre de maréchaux nommés
du voyage, M. de Rémusat, plusieurs chambellans, les dames d'honneur et
d'atours, quelques-unes des dames du palais. Tout ce monde était convié
par une lettre du grand maréchal Duroc. J'arrivai des eaux
d'Aix-la-Chapelle dans ce temps-là, et, étant comprise dans cette
liste, après avoir passé quelques jours à Paris pour voir ma mère et mes
enfants, et faire mes préparatifs de toilette, je rejoignis la cour et
mon mari à Fontainebleau.
Le 20 septembre, le maréchal Lannes avait été nommé colonel général des
Suisses.