La principauté de Bénévent pouvait
lui valoir............. 120 000
Le grand cordon de la Légion d'honneur 5 000
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495 000
[Note 71: Malgré l'observation de la page précédente, il
me paraît juste de remarquer et de regretter la faute que fit
M. de Talleyrand en quittant le ministère des affaires
étrangères, surtout s'il est vrai qu'il le fit de son plein
gré, et malgré l'empereur. Comment ne s'est-il pas rendu
compte de l'affaiblissement qui en résulterait dans sa
position, et des difficultés plus grandes qu'il rencontrerait
pour conjurer les volontés de l'empereur dans les affaires
d'Espagne, ou ailleurs? On perd une grande force en perdant
un ministère, c'est-à-dire l'action, et en se réduisant au
conseil. Il est vrai qu'on le faisait alors grand dignitaire
de l'Empire, qu'on l'élevait au rang de prince, et qu'il y
avait en lui du grand seigneur, c'est-à-dire qu'il était
sensible à l'éclat des dignités sans pouvoir. On ne peut
s'expliquer autrement cette faute politique. Dès ce moment,
il n'eut plus à parler que lorsqu'on l'appelait, et ses
conseils ne pouvaient être de quelque poids que lorsqu'ils
étaient demandés. Il n'eut d'influence que quand l'empereur
le voulut bien. Il est vrai que son successeur était un homme
doux et modeste qu'il espérait sans doute gouverner; mais la
docilité de celui-ci s'appliqua plutôt à l'empereur son
maître qu'à son prédécesseur disgracié. (P. R.)]
Plus tard, des dotations furent ajoutées à cette somme. On estimait sa
fortune personnelle à trois cent mille livres de rente; je n'ai jamais
su ce chiffre positivement. Les différents traités lui ont valu des
sommes importantes et des présents énormes. Au reste, il tenait un état
de maison très considérable; il payait de fortes pensions à ses frères;
il avait acheté la belle terre de Valençay, dans le Berri, qu'il meubla
avec un extrême luxe. Il avait, au temps dont je parle, la fantaisie des
livres, et sa bibliothèque était superbe. Cette année, l'empereur lui
ordonna d'étaler le plus grand train, et d'acheter une maison qui
convînt à sa dignité de prince, promettant de la payer. M. de Talleyrand
acheta l'hôtel de Monaco, rue de Varenne, l'agrandit encore par des
bâtiments considérables, et l'orna beaucoup. L'empereur, s'étant
brouillé, lui manqua de parole, et le jeta dans un assez grand embarras,
en l'obligeant à payer ce palais.
Pour achever le récit de la situation de la famille impériale, je dirai
que le prince Eugène gouvernait alors avec sagesse et prudence son beau
royaume d'Italie, parfaitement heureux de la tendresse de sa femme, et
de la naissance d'une petite fille qu'elle venait de lui donner[72].
[Note 72: La princesse n'avait sans doute pas suivi le
conseil que lui donnait l'empereur dans cette lettre écrite
de Saint-Cloud, le 31 août 1806: «Ma fille, j'ai lu avec
plaisir votre lettre du 10 août. Je vous remercie de tout ce
que vous me dites d'aimable. Vous avez raison de compter
entièrement sur tous mes sentiments. Ménagez-vous bien dans
votre état actuel, et tâchez de ne pas nous donner une fille.
Je vous dirai la recette pour cela, mais vous n'y croirez
pas: c'est de boire tous les jours un peu de vin pur.» (P.
R.)]
L'archichancelier Cambacérès, cauteleux par nature et par calcul,
s'était tenu à Paris dans le cercle de représentation que lui permettait
l'empereur, et qui satisfaisait sa puérile vanité[73]. Il apportait la
même prudence à présider le conseil d'État, dirigeant les discussions
avec ordre et lumières, et les surveillant de manière à ce qu'elles ne
passassent jamais les bornes prescrites. L'architrésorier Le Brun se
mêlait de peu de choses, tenant une bonne maison, ordonnant sa fortune,
ne faisant aucun ombrage, n'ayant aucun crédit. Les ministres[74] se
renfermaient dans leurs attributions respectives, tous conservant sous
un tel maître l'attitude de premiers commis attentifs et dociles,
dirigeant la partie dont ils étaient chargés par leur maître dans un
système uniforme, dont la base commune était sa volonté et son intérêt.
Chacun d'eux recevait le même mot d'ordre: _promptitude_ et
_soumission_. Le ministre de la police se permettait un peu plus que les
autres de donner à ses paroles la liberté qui lui convenait, soigneux de
garder sa liaison avec les jacobins, dont il garantissait le repos à
l'empereur. Par cela même, il était un peu moins dépendant, parce qu'il
avait un parti. Il demeurait maître des détails, et supérieur aux
différentes polices qui surveillaient la France. Bonaparte et lui
pouvaient se mentir souvent en s'entretenant ensemble, mais ils ne se
trompaient sans doute point.
[Note 73: Comme grand dignitaire de l'État, il touchait
trois cent trente mille francs de traitement, devant avoir le
tiers du million accordé à un prince français; et l'empereur
lui complétait les six cent mille francs qu'il recevait
lorsqu'il était consul. L'architrésorier Le Brun touchait
cinq cent mille francs.]
[Note 74: En général, les ministres avaient deux cent dix
mille francs de traitement; celui des relations extérieures
recevait davantage.]
M. de Champagny, fait depuis duc de Cadore, qui était ministre de
l'intérieur, ayant passé aux affaires étrangères, fut remplacé par le
conseiller d'État Cretet, qui était d'abord directeur général des ponts
et chaussées. Il n'était pas trop homme d'esprit, mais bon travailleur
et fort exact; c'est tout ce qu'il fallait à l'empereur.
Le grand juge Régnier, fait depuis duc de Massa, dont j'ai déjà parlé,
administrait la justice avec une médiocrité continue. L'empereur se
souciait fort qu'elle ne prît ni autorité ni indépendance.
Le prince de Neuchatel était ministre, et bon ministre, de la guerre; le
général Dejean était ministre du matériel de cette partie. Tous deux
étaient surveillés par l'empereur en personne.
M. Gaudin, sage ministre des finances, maintenait, dans le travail des
impositions et des recettes, une régularité qui le rendait cher à
l'empereur. Il ne se mêlait d'autre chose. Depuis, l'empereur le fit duc
de Gaëte.
M. Mollien, depuis fait comte, ministre du Trésor, montrait plus
d'esprit et beaucoup de sagacité financière.
M. Portalis, avec de l'esprit et du talent, ministre des cultes, avait
entretenu une harmonie entre le clergé et le pouvoir. Il faut dire que
les prêtres, très reconnaissants de ce qu'ils devaient en sûreté et en
considération à Bonaparte, se livraient à lui de fort bonne grâce et
favorisaient un despotisme qui mettait de l'ordre partout. Quand il
exigea la levée des conscrits de 1808, dont j'ai parlé, il ordonna,
selon sa coutume, aux évêques d'exhorter les paysans à se soumettre à la
conscription. Les mandements furent très remarquables. Dans celui de
l'évêque de Quimper on lisait ces mots:
«Quel est le coeur français qui ne bénisse avec transport la divine
Providence d'avoir donné pour empereur et roi à ce magnifique empire,
prêt à s'ensevelir pour toujours sous des ruines ensanglantées, le seul
homme qui pût en réparer les malheurs, et voiler de sa gloire les
époques qui l'avaient déshonoré?»
M. Portalis mourut cette année, et fut remplacé par le conseiller d'État
M. Bigot de Préameneu, fait comte plus tard, fort honnête homme, mais
moins éclairé que lui.
Enfin, le ministre de la marine avait peu de choses à faire, depuis que
Bonaparte, désespérant de l'emporter sur l'Angleterre, et irrité du
mauvais succès de toutes ses entreprises maritimes, avait renoncé à s'en
occuper. M. Decrès était, avec beaucoup d'esprit, tout à fait du goût de
son maître. Un peu rude dans ses manières, il le flattait d'une façon
inattendue. Il mettait peu de prix à l'estime publique, et consentait à
prendre sur son compte toutes les injustices que l'empereur voulait
faire supporter à l'ancienne marine française, sans cependant qu'il y
parût rien de sa volonté. M. Decrès a amassé sur sa tête, avec un
dévouement intrépide, les haines de tous ses anciens camarades. Depuis,
l'empereur le fit duc[75].
[Note 75: L'amiral Decrès, ou duc Decrès, né en 1761, est
mort assassiné à Paris, le 7 décembre 1820. Il a été ministre
de la marine de 1801 à 1814, et encore pendant les
Cent-Jours. (P. R.)]
À cette époque, la cour était froide et silencieuse. C'était là,
surtout, que se faisait sentir la conviction intime que les droits de
chacun n'étaient appuyés que sur la volonté du maître, et, comme cette
volonté avait aussi ses fantaisies, l'embarras de les prévoir portait
chacun à éviter toute action, et à demeurer dans le cercle plus ou moins
restreint de ses attributions. Les femmes agissaient encore moins que
les autres, et n'osaient chercher d'autre succès que celui de leur luxe
et de leur beauté. Dans la ville, on arrivait de plus en plus à une
profonde indifférence sur le mouvement des rouages d'une machine dont on
voyait les résultats, dont on sentait la force, mais à l'action de
laquelle on comprenait qu'on n'aurait aucune part. On vivait dans un
état de société qui ne manquait pas d'agréments. Les Français, dès
qu'ils ont du repos, savent retrouver le plaisir. Mais la confiance
était restreinte, l'intérêt national affaibli, tous les grands
sentiments qui honoraient la vie à peu près paralysés. Les hommes
graves devaient souffrir, les vrais citoyens devaient trouver qu'ils
auraient vécu inutilement. On acceptait, en dédommagement, le plaisir
d'une existence sociale agréable et variée. La civilisation
s'accroissait par le luxe, qui, en énervant les facultés de l'âme,
rendait tous les rapports individuels faciles. Elle procure aux gens du
monde un petit nombre d'intérêts qui, presque toujours, leur suffisent,
et dont, après tout, on ne rougit point de s'accommoder, lorsqu'on a
longtemps souffert des grands désordres politiques. Ceux-ci avaient
encore une grande place dans nos souvenirs; ils donnaient un prix réel à
ce temps d'un brillant esclavage et d'une élégante oisiveté.