(1807.)
Retour de l'impératrice à Paris.--La famille
impériale.--Junot.--Fouché.--La reine de Hollande.--Levée des conscrits
de 1808.--Spectacles de la cour.--Lettre de l'empereur.--Siège de
Danzig.--Mort de l'impératrice d'Autriche.--Mort du fils de la reine
Hortense.--M. Decazes.--Insensibilité de l'empereur.
Après la bataille d'Eylau, les deux armées, contraintes de suspendre
leur marche, par le désordre que produisit un épouvantable dégel,
entrèrent dans leurs quartiers d'hiver. L'armée fut cantonnée près de
Marienwerder, et l'empereur s'établit dans un château, près
d'Osterode[47].
[Note 47: L'empereur s'établit à Osterode, ou dans les
environs, le 22 février 1807. (P. R.)]
L'impératrice était revenue à Paris, à la fin de janvier. Elle y
apportait assez de tristesse, une inquiétude vague, un peu de
mécontentement de la portion de la cour qui l'avait accompagnée à
Mayence, et toujours cette crainte habituelle qui ne la quittait pas
dans l'absence de l'empereur, car elle redoutait toujours le jugement
qu'il porterait de ses moindres démarches. Elle me témoigna beaucoup
d'amitié, avec sa grâce accoutumée. Quelques-uns de ceux qui
l'entouraient prétendaient que, dans sa tristesse, il y avait un peu de
la préoccupation d'un sentiment tendre qu'elle éprouvait, depuis un an,
pour un jeune écuyer de l'empereur, alors absent comme lui. Je n'ai
jamais rien approfondi sur ce point, et n'ai reçu d'elle aucune
confidence; mais, au contraire, je la voyais inquiète de ce qu'elle
avait appris, par quelques Polonaises alors à Paris, de la liaison de
l'empereur avec une jeune femme de leur pays. L'attachement qu'elle
portait à son mari se compliquait toujours beaucoup de la crainte du
divorce, et de tous ses sentiments, celui-là était, je crois, chez elle,
ce qui lui parlait le plus haut. Quelquefois, elle essayait dans ses
lettres de glisser deux ou trois mots à ce sujet, auxquels elle
n'obtenait aucune réponse[48].
[Note 48: La correspondance de l'empereur, publiée sous
le règne de Napoléon III, a fait connaître quelques-unes de
ces réponses que l'impératrice Joséphine ne montrait point à
sa confidente. Voici, par exemple, un passage de la lettre du
31 décembre 1806: «J'ai bien ri en recevant tes dernières
lettres. Tu te fais des belles de la grande Pologne une idée
qu'elles ne méritent pas... J'ai reçu ta lettre dans une
mauvaise grange, ayant de la boue, du vent, et de la paille
pour tout lit.» Il écrivait aussi, quelques jours plus tard,
de Varsovie, le 19 janvier 1807: «Mon amie, je suis désespéré
du ton de tes lettres et de ce qui me revient: je te défends
de pleurer, d'être chagrine et inquiète; je veux que tu sois
gaie, aimable et heureuse.» (P. R.)]
Toutefois, elle s'efforçait de satisfaire aux volontés de l'empereur.
Elle donnait et acceptait des fêtes, trouvant toujours une distraction à
tous ses soucis, dans le plaisir d'étaler une brillante parure. Elle
traitait ses belles-soeurs avec froideur, mais avec prudence; elle
recevait beaucoup de monde, avec bonne grâce, et se faisait remarquer
par l'insignifiance prescrite et bienveillante de ses paroles.
Une fois, je lui proposai d'aller au spectacle pour se procurer quelque
distraction. Mais elle me répondit que ce divertissement ne l'amusait
point assez pour qu'elle le prît _incognito_, et qu'elle n'oserait point
se montrer publiquement au théâtre. «Pourquoi, lui dis-je, madame? Il me
semble que les applaudissements que vous recevriez satisferaient
l'empereur.--Vous le connaissez bien peu, me dit-elle. Si on me recevait
trop bien, je suis certaine qu'il serait jaloux de cette espèce de
triomphe qu'il n'aurait pas partagé. Quand on m'applaudit, il aime à
prendre sa part de mon succès, et je le blesserais en en cherchant un
qu'il ne pourrait pas partager avec moi.»
L'inquiétude de l'impératrice Joséphine s'excitait aussi lorsqu'elle
remarquait autour d'elle quelque entente entre plusieurs personnes,
qu'alors elle croyait toujours unies pour lui nuire. Bonaparte lui avait
inspiré quelque chose de sa défiance habituelle. Elle ne craignait
nullement madame Joseph Bonaparte, qui, quoique alors reine de Naples,
vivait obscurément au palais du Luxembourg, et répugnait à quitter son
repos pour prendre place sur le trône. Les deux princes, archichancelier
et architrésorier de l'Empire, tous deux craintifs et réservés, lui
faisaient une cour respectueuse, et ne lui inspiraient aucun soupçon. La
princesse Borghèse, alliant toujours l'état d'une femme malade avec les
amusements de la galanterie, n'entrait guère qu'à la suite de sa famille
dans toute entreprise d'intrigue. Mais la grande-duchesse de Berg
excitait la jalousie et les inquiétudes de sa belle-soeur. Logée
magnifiquement au palais de l'Élysée-Bourbon, dans tout l'éclat d'une
beauté qu'elle soutenait par la plus brillante élégance, impérieuse dans
ses prétentions, mais affable dans ses manières, quand elle le croyait
nécessaire, caressante même avec les hommes qu'elle voulait séduire, peu
délicate sur les inventions, quand il s'agissait de nuire, détestant
l'impératrice, mais sachant à merveille se rendre maîtresse d'elle-même,
elle pouvait, en effet, justifier ses inquiétudes. À cette époque, elle
désirait, comme je l'ai dit, le trône de Pologne, et elle cherchait à
former dans les hauts personnages du gouvernement des liaisons qui lui
fussent utiles. Le général Junot, gouverneur de Paris, devint fort
amoureux d'elle; soit penchant, soit calcul, cette affection lui servit
à faire que le gouverneur de Paris, dans la part de police qu'il avait,
et qui faisait matière à sa correspondance avec l'empereur, ne rendait
que de bons comptes de la grande-duchesse de Berg.
Une autre liaison, où l'amour n'entra pour rien, mais qui lui fut
souvent utile, fut celle qui lui attacha assez bien Fouché. Celui-ci
était à peu près brouillé avec M. de Talleyrand, que madame Murat
n'aimait guère non plus. Elle cherchait à se soutenir, et surtout à
élever son mari malgré lui; elle insinuait souvent au ministre de la
police que M. de Talleyrand arriverait à l'éloigner, et elle le liait à
elle par une foule de petites confidences. Cette intimité donnait des
tracas journaliers à ma pauvre impératrice, qui, toute craintive,
observait avec soin ses moindres paroles et ses moindres actions. La
société de Paris n'entrait guère dans tous ces petits secrets de cour,
et ne prenait, il faut l'avouer, aucun intérêt aux personnages qui la
composaient. Nous apparaissions tous, et nous étions en effet, comme une
parade vivante dressée pour environner l'empereur d'une pompe qu'il
croyait nécessaire. La conviction où l'on était du peu d'influence qu'on
avait sur lui, portait la multitude à se soucier peu de ce qui se
passait autour de lui. Chacun savait d'avance que sa volonté seule
finirait toujours par déterminer toutes choses.
Cependant, les souverains, parents ou alliés de l'empereur, envoyaient
incessamment des députations en Pologne pour le féliciter de ses succès.
On partait de Naples, d'Amsterdam, de Milan, pour porter à Varsovie les
nouveaux hommages des différents États. Le royaume de Naples n'était
troublé que par les mouvements de la Calabre, mais c'était assez pour le
tenir sur le qui-vive. Le nouveau roi, un peu enclin au plaisir, était
loin de fonder d'une manière assez ferme le plan que l'empereur avait
conçu à l'égard des royautés qu'il avait faites. L'empereur se plaignait
aussi de son frère Louis, et ce mécontentement faisait honneur à
celui-ci. Au reste, l'intérieur de ce dernier devenait de jour en jour
plus pénible. Madame Louis, après avoir joui d'un peu de liberté à
Mayence, eut peine sans doute à rentrer sous la triste surveillance à
laquelle elle était soumise près de son époux. Peut-être sa tristesse,
qu'elle dissimula mal, arriva-t-elle à l'aigrir encore; mais,
s'envenimant tous deux, ils finirent par vivre séparés dans le palais:
elle, renfermée avec deux ou trois de ses dames; lui, livré à ses
affaires et ne dissimulant point qu'il eût à se plaindre de sa femme. Il
pensait qu'il ne fallait point laisser les Hollandais conclure contre
lui de sa mésintelligence conjugale. On ne sait où une pareille
situation les eût conduits tous deux, sans le malheur qui vint tomber
sur eux, et qui les rapprocha, par le regret commun de ce qu'ils avaient
perdu[49].
[Note 49: À peu près dans ce temps parut un petit poème
assez joli de M. Luce de Lancival, auteur de la tragédie
d'_Hector_, homme d'esprit qui fut enlevé de bonne heure à
une carrière littéraire qui peut-être n'eût pas été sans
éclat.]
Vers la fin de cet hiver, il arriva à Paris un ordre de l'empereur de
faire rappeler, dans les journaux, à tous les hommes distingués dans les
sciences et les arts, que la loi, datée d'Aix-la-Chapelle du 24
fructidor an XII[50], sur les prix décennaux, devait avoir son
exécution, à la date de vingt mois après celle où l'on était alors.
Cette loi promettait des récompenses considérables à tout auteur d'un
grand ouvrage utile ou distingué, dans quelque genre que ce fût. Les
prix devaient être accordés de dix ans en dix ans, à dater du 18
brumaire, et le jury, chargé de juger, devait être formé de plusieurs
membres de l'Institut. Cette fondation avait de la grandeur; on verra
plus tard comme elle s'écroula, par suite d'un mouvement de mauvaise
humeur de Bonaparte.
[Note 50: 11 septembre 1804. (P. R.)]
Au mois de mars, la vice-reine accoucha d'une fille, et l'impératrice
jouit beaucoup de se voir grand'mère d'une petite princesse, parente de
tout ce qu'il y avait de plus puissant en Europe.
Tandis que la rigueur de la saison suspendait la guerre des deux côtés,
l'empereur n'épargnait rien pour que son armée, au printemps, se
montrât plus formidable que jamais. Les royaumes d'Italie et de Naples
envoyaient de nouveaux contingents. Des hommes, nés dans les riants
climats de ces belles contrées, se voyaient transportés, tout à coup,
sur les bords sauvages de la Vistule, et pouvaient s'étonner de cette
dure transplantation, jusqu'au moment où des soldats partirent de Cadix
à pied, pour aller périr sous les murs de Moscou, prouvant, par l'effort
d'une telle marche, à la fois de quel courage et de quelle force un
homme est capable, et jusqu'à quel point peut être portée la puissance
de la volonté humaine. On reformait l'armée; des pages de promotions
remplissaient nos journaux, et il est assez curieux, au milieu de tous
ces décrets militaires, d'en trouver un, toujours daté d'Osterode, qui
nomme des évêques à des sièges vacants, soit de France, soit d'Italie.
Mais, malgré nos victoires, ou peut-être à cause de nos victoires, notre
armée avait essuyé des pertes considérables. L'extrême humidité du
climat, d'ailleurs, causait des maladies; la Russie paraissait
déterminée à faire les plus grands efforts; l'empereur sentait que cette
campagne, puisqu'elle durait, devait être décisive, et, ne trouvant pas
que les nombreux bataillons qu'on lui avait envoyés lui offrissent
encore une garantie suffisante du succès, il osa compter sur l'étendue
de son pouvoir et sur notre soumission, et, après avoir, à la fin de
décembre 1806, levé la conscription de 1807, dans le mois d'avril, il
demanda au Sénat celle de 1808. Le rapport du prince de Neuchatel, qui
fut inséré dans _le Moniteur_, annonçait que l'armée s'était grossie
dans l'année des cent soixante mille hommes des deux conscriptions de
1806 et 1807; il comptait seize mille hommes mis à la retraite pour
cause de maladies ou d'ancienneté, et sans s'embarrasser du raisonnement
qu'on était trop certain que personne n'oserait faire, par suite du
système qui cachait toujours les pertes que nous coûtaient nos
victoires, on portait celles de toute la campagne seulement à quatorze
mille hommes. Ainsi donc, l'augmentation de l'armée ne se trouvait que
de cent trente mille hommes effectifs, et la prévoyance exigeait que les
quatre-vingt mille hommes de la conscription de 1808 fussent levés, et
exercés dans leurs propres départements. «Plus tard, disait le rapport,
il faudrait qu'elle marchât sur-le-champ; levée six mois plus tôt, elle
gagnera de la force et de l'instruction, et saura mieux se défendre.»
Le conseiller d'État, Régnault de Saint-Jean d'Angely, qui fut chargé de
porter le message impérial au Sénat, s'arrêta dans son discours sur
cette partie du rapport, et invita les sénateurs à reconnaître la bonté
paternelle de l'empereur qui ne voulait point que les nouveaux conscrits
affrontassent les grands travaux de la guerre, avant de s'être
familiarisés avec eux. La lettre de l'empereur annonçait que l'Europe
entière s'armait de nouveau; elle portait à deux cent mille hommes la
levée extraordinaire ordonnée en Angleterre; elle proclamait le désir de
la paix, à condition que la passion ne suggérerait point aux Anglais le
désir de ne voir leur prospérité que dans notre abaissement.
Le Sénat rendit le décret demandé, et vota une adresse de félicitations
et de remerciements à l'empereur. Sans doute il dut sourire, en la
recevant.
Il faudrait que l'âme des hommes qui gouvernent par le pouvoir absolu
eût été favorisée de facultés bien généreuses pour résister à la
tentation de mépriser l'espèce humaine, tentation trop bien justifiée
après tout, par la soumission qu'on leur témoigne. Quand Bonaparte
voyait toute une nation lui livrer son sang et ses trésors, pour
satisfaire une insatiable ambition, quand les hommes éclairés de cette
nation consentaient à décorer, par la pompe de leurs phrases, ses actes
d'envahissement sur les volontés humaines, pouvait-il regarder l'univers
autrement que sous l'aspect d'un champ ouvert au premier qui
entreprendrait de l'exploiter? Ne lui eût-il pas fallu une grandeur
vraiment héroïque, pour s'apercevoir que la contrainte seule dictait
alors les paroles de l'adulation, et le dévouement aveugle des citoyens
isolés par le despotisme de ses institutions, et décimés ensuite par les
actes de son pouvoir? Il faut pourtant dire qu'à défaut de cette
générosité de sentiments, qui manquait à Bonaparte, un calcul
observateur de sa raison aurait pu lui démontrer que l'obéissance animée
avec laquelle les Français se rendaient, à son ordre, sur le champ de
bataille, n'était qu'un égarement de cette énergie nationale excitée
chez un grand peuple par une grande révolution. Le cri de la liberté
avait éveillé de généreuses ardeurs. Le désordre qui s'en était suivi
les rendait craintives de pousser à bout leur entreprise. L'empereur
saisissait habilement ce moment d'hésitation pour les rallier au profit
de sa gloire. Si j'osais me servir d'une expression commune qui me
semble assez bien rendre ma pensée, je dirais que, depuis trente ans,
l'énergie française a été portée à un tel excès de développement que la
plus grande partie de nos citoyens, dans quelque classe que ce soit, a
paru poursuivie du besoin d'avoir vécu, ou, à défaut de la vie, d'avoir
pu mourir pour quelque chose. Au reste, il est vraisemblable, par une
foule de circonstances, que Bonaparte n'a pas toujours méconnu le génie
du peuple qu'il était appelé à gouverner, mais qu'il s'est senti la
force de le maîtriser en le dirigeant, disons mieux, en l'égarant à son
avantage.
Toutefois, combien il commençait dès lors à devenir pénible de le
servir, lorsque l'on conservait au dedans quelques-unes des facultés
qui, par l'effet d'une sorte d'instinct, avertissent l'âme des émotions
qu'elle est destinée à supporter! Que de réflexions tristes je me
souviens que, mon mari et moi, nous faisions, au milieu de la pompe et
des jouissances que nous procurait la situation, peut-être enviée, dans
laquelle nous nous trouvions! Je l'ai déjà dit, nous étions arrivés
pauvres auprès du premier consul, ses largesses plutôt vendues que
données nous avaient environnés du luxe qu'il savait si bien prescrire.
Jeune encore, je me voyais à portée de satisfaire les goûts de mon âge,
et de jouir des plaisirs d'un état brillant. J'habitais une belle
maison, je me parais de diamants, je pouvais chaque jour varier mon
élégante toilette, attirer à ma table une société choisie; tous les
spectacles m'étaient ouverts; il ne se donnait pas une fête à Paris où
je ne fusse conviée; et cependant, dès cette époque, je ne sais quel
nuage sombre venait oppresser mon imagination. Souvent, au retour des
Tuileries, au sortir d'un cercle somptueux, encore toute parée des
livrées du luxe, peut-être ajouterai-je de la servitude, mon mari et
moi, nous nous entretenions sérieusement de ce qui se passait autour de
nous. Une secrète inquiétude de l'avenir, une défiance toujours
croissante de notre maître, nous pressait tous deux. Sans bien savoir ce
que nous redoutions, nous commencions à nous avouer que nous avions
quelque chose à redouter. Le vague avertissement d'une plus noble
direction de nos pensées flétrissait le cours de celles où notre
destinée fausse semblait nous entraîner. «Je ne suis pas fait, me disait
mon mari, pour cette vie oisive et resserrée d'une cour.»--«Je ne me
sens pas appelée, lui disais-je, à n'admirer que ce qui coûte tant de
sang et de larmes.» La gloire militaire nous fatiguait; nous frémissions
de la féroce sévérité qu'elle inspire souvent à ceux qu'elle décore, et
peut-être la répugnance qu'elle parvenait à nous causer était-elle une
sorte de pressentiment du prix auquel Bonaparte mettrait la grandeur
qu'il imposait à la France.
À ces sentiments pénibles se joignait encore la crainte, que ressent
toute âme droite, de se voir forcée de ne plus aimer celui qu'on doit
toujours servir. C'était là une de mes peines intérieures. Je
m'attachais, avec la vivacité de mon âge et de mon imagination, à
l'admiration que je voulais conserver pour l'empereur; je cherchais de
bonne foi à me tromper sur son compte; j'épiais les occasions où il
répondait à ce que j'eusse souhaité de lui. Ce combat était pénible et
inégal; et pourtant, quand il a cessé, j'ai bien plus souffert encore.
Lorsque, en 1814, nombre de gens se sont étonnés de l'ardeur avec
laquelle je pressais de tous mes voeux la chute du fondateur de ma
fortune, et le retour de ceux qui devaient la détruire; lorsqu'ils ont
taxé d'ingratitude notre prompt abandon de la cause de l'empereur, et
qu'ils ont honoré de leur surprise la patience avec laquelle nous avons
supporté les pertes complètes que nous avons faites, c'est qu'ils ne
pouvaient lire dans nos âmes, c'est qu'ils ignoraient les impressions
qu'elles avaient reçues de longue main. Le retour du roi nous ruinait,
mais il mettait à l'aise nos pensées et nos sentiments. Il nous
annonçait un avenir qui permettrait à notre enfant de se livrer aux
nobles inspirations de sa jeunesse. «Mon fils, me disait son père, sera
pauvre peut-être, mais il ne sera point contraint et froissé comme
nous.» On ne sait pas assez dans le monde, c'est-à-dire dans la société
réglée et factice d'une grande ville, la jouissance qui s'attache à une
position qui vous permet le développement complet de vos impressions, la
liberté de toutes vos pensées.
Le jour de Saint-Joseph[51], les deux princesses Borghèse et
Caroline[52] voulurent donner une petite fête à l'impératrice. Une
grande assemblée fut conviée; on représenta une petite comédie, ou
vaudeville, pleine de couplets à la gloire de l'empereur et à la
louange de la bonté et de la grâce de la personne fêtée. Les deux
princesses étaient jolies comme des anges. Elles représentaient des
bergères; le général Junot jouait le rôle d'un militaire revenant de
l'armée, amoureux d'une des deux jeunes filles. Cette situation
paraissait leur convenir beaucoup, soit dans la représentation, soit
ailleurs. Mais les deux soeurs de Bonaparte, toutes ses soeurs qu'elles
étaient, toutes princesses qu'elles étaient devenues, chantaient très
faux. Elles s'en apercevaient l'une à l'égard de l'autre, et se
moquaient mutuellement de leurs prétentions pareilles. Ma soeur et moi,
nous jouions un rôle dans la pièce. Je m'amusai fort, durant les
répétitions, de l'aigreur réciproque des deux soeurs, qui ne s'aimaient
guère, et de l'embarras dans lequel l'auteur et le musicien se
trouvaient. Tous deux mettaient une grande importance à leur ouvrage;
ils s'affligeaient d'entendre défigurer leurs vers et leurs chansons;
ils n'osaient se plaindre, faisaient des remontrances en tremblant;
mais, tout autour, on se hâtait de leur imposer silence.
[Note 51: Le 19 mars 1807. (P. R.)]
[Note 52: Madame Murat.]
On comprend que la représentation fut froide. L'impératrice, peu
sensible aux louanges que ses deux belles-soeurs lui adressaient sans
empressement, se ressouvint que, sur ce même théâtre, quelques années
auparavant, elle avait vu ses enfants jeunes, gais, affectueux, émouvoir
Bonaparte lui-même, en lui offrant leurs bouquets. Elle me confia que,
durant toute la pièce, ce souvenir l'avait oppressée. Cette année, elle
était séparée de l'empereur, inquiète pour lui, agitée pour elle-même,
loin de son fils et de sa fille. Elle s'apercevait que, dans sa fortune,
à la prendre du jour seulement où elle était montée sur le trône, elle
avait déjà un passé à regretter.
À l'occasion de sa fête, l'empereur lui écrivit très tendrement: «Je
m'ennuie fort d'être loin de toi, disait-il. L'âpreté de ces climats
retombe sur mon âme; nous désirons tous Paris, ce Paris qu'on regrette
partout, et pour lequel on ne cesse de courir après la gloire; et tout
cela, Joséphine, au bout du compte, afin d'être applaudi au retour, par
le parterre de l'Opéra. Dès que le printemps paraîtra, j'espère bien
laver la tête aux Russes, et ensuite, mesdames, nous irons vers vous, et
vous nous donnerez des couronnes.»
Pendant l'hiver, on commença le siège de Danzig. Il passa par la tête de
Bonaparte de donner de la gloire (suivant son expression) à Savary. En
général, la réputation militaire de celui-ci n'était pas en grand
honneur à l'armée; mais il servait l'empereur d'une autre manière. Il
était ardent aux récompenses. L'empereur prévoyait l'obligation de le
décorer quelque jour, pour l'employer dans quelque occasion qui pourrait
naître; il lui attribua je ne sais quel avantage sur les Russes, et lui
donna le grand cordon de la Légion d'honneur. Les militaires
n'approuvèrent guère cette faveur; mais Bonaparte les déjouait, eux,
comme les autres, et l'indépendance du mérite était une de celles qu'il
poursuivait le plus.
Il ne quittait guère son quartier général d'Osterode[53] que pour
inspecter les divers cantonnements; il y travaillait beaucoup. Il
faisait des décrets sur tout. Il écrivit[54] à M. de Champagny, ministre
de l'intérieur, une lettre dont il fut question dans _le Moniteur_, et
qui lui prescrivait d'annoncer à l'Institut qu'on lui donnerait une
statue de d'Alembert, comme étant celui des mathématiciens français qui
a le plus contribué à l'avancement des sciences[55].
[Note 53: Il habitait le château de Finckestein, près
d'Osterode.]
[Note 54: C'est-à-dire qu'il fit écrire. Bonaparte écrit
fort mal, et ne prend jamais la peine de tracer entièrement
une seule lettre d'un mot.]
[Note 55: Voici la lettre de l'empereur: «Monsieur
Champagny, voulant faire placer dans la salle des séances de
l'Institut la statue de d'Alembert, celui des mathématiciens
français qui, dans le siècle dernier, a le plus contribué à
l'avancement de cette première des sciences, nous désirons
que vous fassiez connaître cette résolution à la première
classe de l'Institut, qui y verra une preuve de notre estime,
et de la volonté constante où nous sommes d'accorder des
récompenses et de l'encouragement aux travaux de cette
compagnie, qui importe tant à la prospérité et au bien de nos
peuples.--Osterode, 18 mars 1807.» (P R.)]
Les bulletins ne rendaient compte que de la position de l'armée et de la
santé de l'empereur, qui, disait-on toujours, était excellente. Il
faisait souvent quarante lieues à cheval par jour. Il accordait toujours
de nombreux avancements dans son armée, qui se trouvaient rapportés dans
_le Moniteur_, pêle-mêle et sous la même date, avec les nominations de
quelques évêques.
À cette époque mourut l'impératrice d'Autriche, à l'âge de trente-quatre
ans. Elle laissa quatre princes et cinq princesses. Les princes de
Bavière, de Bade, et quelques autres de la Confédération du Rhin,
séjournaient à l'armée et faisaient leur cour à l'empereur. Quand il
avait terminé ses affaires, il assistait à des concerts que lui donnait
le musicien Paër, qu'il avait trouvé à Berlin, qu'il attacha à sa
musique et qu'il ramena à Paris. M. de Talleyrand, dont sans doute la
société lui était d'une grande ressource, le quittait cependant souvent
pour aller tenir un grand état à Varsovie, s'y entendre avec la
noblesse, et l'entretenir dans les espérances qu'on voulait qu'elle
conservât. Ce fut à Varsovie que M. de Talleyrand traita pour
l'empereur, avec les ambassadeurs de la Porte et ceux de la Perse,
auxquels Bonaparte donna le spectacle des manoeuvres d'une partie de son
armée. On y signa aussi une suspension d'armes entre la France et la
Suède.
La question du _monseigneur_ ayant été décidée, le cardinal Maury fut
admis à l'Institut et y prononça pour son discours de réception l'éloge
de l'abbé de Radonvilliers. Un monde énorme s'était porté à cette
séance. Le cardinal ne répondit guère à la curiosité du public. Son
discours fut long et ennuyeux, et on conclut assez justement que son
talent s'était absolument usé. Ses mandements, et une passion qu'il
prêcha depuis, n'ont point démenti cette opinion.
Le 5 mai, l'impératrice fut frappée d'un coup très sensible par la mort
de son petit-fils Napoléon. Cet enfant avait été enlevé à ses parents
en peu de jours par la maladie qu'on appelle _le croup_. On ne peut se
figurer le désespoir dans lequel tomba la reine de Hollande. On fut
obligé de l'arracher de force du cadavre de son fils, auquel elle
s'était attachée. Louis Bonaparte, également affligé et épouvanté de
l'état de sa femme, la soigna alors avec beaucoup d'attachement, et ce
malheur amena entre eux un rapprochement sincère, mais qui ne fut que
momentané. La reine, par moments, tombait dans un égarement complet,
appelant son fils et la mort à grands cris, sans reconnaître aucune des
personnes qui l'approchaient. Quand la raison lui revenait un peu, elle
gardait un profond silence, indifférente à ce qu'on lui disait.
Cependant, quelquefois, elle remerciait doucement son mari de ses soins,
d'un ton qui indiquait le regret qu'il eût fallu un tel malheur pour
changer leurs relations. Ce fut dans une de ces occasions que Louis,
fidèle à son caractère bizarre et jaloux, se trouvant près du lit de sa
femme et lui promettant qu'à l'avenir il s'appliquerait à consoler sa
vie, lui demanda toutefois l'aveu des torts qu'il lui supposait:
«Confiez-moi vos faiblesses, lui dit-il, je vous les pardonne toutes;
nous allons recommencer un nouvel avenir qui effacera pour jamais le
passé.» La reine lui répondait avec toute la solennité de la douleur et
de l'espoir qu'elle avait de mourir, que, prête à rendre son âme à Dieu,
elle n'aurait pas à lui porter l'ombre même d'une pensée coupable. Le
roi, toujours incrédule, lui demandait d'en proférer le serment, et,
après l'avoir obtenu, ne pouvant se déterminer à y prêter confiance,
recommençait ses singulières instances, et avec une telle importunité,
que sa femme, quelquefois épuisée de sa déchirante douleur, des paroles
qu'il lui fallait répondre et de cette persécution, se sentant évanouir
lui disait: «Donnez-moi du repos, je ne vous échapperai point; demain,
nous reprendrons l'entretien.» En parlant ainsi, elle perdait
connaissance de nouveau[56].
[Note 56: C'est la reine même qui m'a fait ce récit.]
Dès que la nouvelle de cette mort fut arrivée à Paris, on dépêcha un
courrier à l'empereur; madame Murat partit sur-le-champ pour la Haye,
et, peu de jours après, l'impératrice se rendit à Bruxelles, où Louis
amena lui-même sa femme et son jeune fils, pour les remettre aux mains
de leur mère. Il montra encore une douleur amère, et une grande
occupation de la reine Hortense, dont la tête était encore presque
égarée. Il fut décidé qu'après un repos de quelques jours à la Malmaison
on l'enverrait passer plusieurs mois dans les Pyrénées, où son royal
époux irait plus tard la rejoindre. Après une journée de séjour au
château de Laeken, près de Bruxelles, le roi retourna en Hollande, et
l'impératrice, sa fille, son second fils qu'il fallut bien alors appeler
Napoléon, et la grande duchesse de Berg, qui n'était guère propre à
consoler deux personnes qu'elle haïssait tant revinrent à Paris. M. de
Rémusat, qui avait accompagné l'impératrice dans ce triste voyage, me
raconta, au retour, les soins de Louis pour sa femme, et me dit qu'il
avait cru s'apercevoir que madame Murat les voyait avec déplaisance.
Madame Louis Bonaparte demeura très renfermée, et toujours abattue, à la
Malmaison, pendant quinze jours. Vers la fin de mai, elle partit pour
les eaux de Cauterets. Elle se montrait insensible à tout, ne versant
pas une larme, ne dormant point, ne prononçant aucune parole, serrant la
main quand on lui parlait, et, chaque jour, à l'heure où son fils était
mort, tombant dans une crise violente. Je n'ai jamais vu une douleur
qui fît plus de mal à regarder. Elle était pâle, sans mouvement, le
regard fixe; on pleurait en l'approchant, alors elle vous adressait ce
peu de mots: «Pourquoi pleurez-vous? Il est mort, je le sais bien; mais
je vous assure que je ne souffre pas, je ne sens rien du tout[57].»
[Note 57: Cette peinture de la douleur de la reine
Hortense n'a rien d'exagéré, car voici ce que mon grand-père
écrivait à sa femme, de Bruxelles, où il avait accompagné
l'impératrice, le 16 mai 1807: «Le roi et la reine sont
arrivés hier au soir. L'entrevue avec l'impératrice n'a été
douloureuse que pour elle, et comment ne l'aurait-elle pas
été? Figurez-vous, mon amie, que la reine, dont la santé est
d'ailleurs assez bonne, est absolument dans l'état où l'on
nous représente _Nina_ sur le théâtre. Elle n'a qu'une idée,
celle de la perte qu'elle a faite; elle ne parle que d'une
chose, c'est de _lui_. Pas une larme, mais un calme froid,
des yeux presque fixes, un silence presque absolu sur tout,
et ne parlant que pour déchirer ceux qui l'entendent.
Voit-elle quelqu'un qu'elle a vu autrefois avec son fils,
elle le regarde avec un air de honte et d'intérêt, et, d'une
voix très basse: «Vous le savez, dit-elle, il est mort.» En
arrivant auprès de sa mère, elle lui dit: «Il n'y a pas
longtemps qu'il était ici avec moi; je le tenais là sur mes
genoux.» M'apercevant quelques moments après, elle me fait
signe de m'avancer: «Vous vous rappelez Mayence? Il jouait la
comédie avec nous.» Elle entend dix heures sonner, elle se
retourne vers une de ses dames: «Tu sais, dit-elle, c'est à
dix heures qu'il est mort.» Voilà comme elle rompt le
silence, presque continuel, qu'elle garde. Avec cela, elle
est bonne, sensée, pleine de raison; elle connaît
parfaitement son état, elle en parle même. Elle est heureuse,
dit-elle, «d'être tombée dans l'insensibilité: elle aurait
trop souffert autrement». On lui demande si elle a été émue
en revoyant sa mère. «Non, dit-elle; mais je suis bien aise
de l'avoir vue.» On lui dit combien elle est affectée de son
peu d'émotion en la revoyant: «Oh! mon Dieu, dit-elle,
qu'elle ne s'en fâche pas: je suis comme cela.» Sur tout ce
qu'on lui demande, autre que l'objet de sa peine: «Ça m'est
égal, dit elle, comme vous voudrez.» Elle croit qu'elle a
besoin d'être seule à sa douleur, elle ne veut cependant pas
voir les lieux qui lui rappellent son fils.» Je laisse aux
habiles le soin de rechercher s'il n'y avait pas quelque
affectation dans la douleur ainsi exprimée par l'ancienne
élève de madame Campan. Il est difficile pourtant de n'en
être pas touché. (P. R.)]
Dans ce voyage, une violente tempête la tira de cette torpeur, par une
commotion très forte. Il avait fait de l'orage précisément le jour de la
mort de son fils. Lorsque, cette autre fois, le tonnerre éclata, elle
l'écouta attentivement; ses éclats redoublant, elle eut une violente
attaque de nerfs qui fut suivie d'un déluge de pleurs; et, de cet
instant, elle reprit toutes ses facultés de souffrir et de sentir, et se
livra à une douleur profonde qui, depuis, ne s'est jamais entièrement
apaisée. Quoique je ne puisse continuer à rapporter ce qui la concerne
qu'en empiétant sur le temps, je terminerai pourtant tout de suite ce
récit. Arrivée dans les montagnes avec une petite cour très resserrée,
elle s'efforça de se fuir elle-même, en épuisant ses forces par des
marches continuelles. Presque toujours dans un état d'exaltation, elle
parcourait les vallées des Pyrénées, gravissait les rochers, tentait
les ascensions les plus difficiles, et ne semblait, m'a-t-on dit,
occupée qu'à échapper à elle-même. Le hasard lui fit rencontrer à
Cauterets M. Decazes, jeune alors, fort inconnu, et, comme la reine,
sous le poids d'un regret douloureux. Il avait perdu sa jeune femme[58],
il était malade et accablé. Ces deux personnes se rencontrèrent et
s'entendirent dans leurs larmes. Il est très vraisemblable que madame
Louis, trop malheureuse pour observer des convenances qu'elle eût dû
respecter, dans le rang où elle était placée, refusant son approche aux
indifférents, fut plus accessible à un homme affligé comme elle. M.
Decazes était jeune, d'une assez belle figure; l'oisiveté de la vie des
eaux et les discours inconsidérés de la médisance attachèrent quelque
importance à cette relation. La reine était trop hors d'un état
ordinaire pour s'apercevoir de quoi que ce soit. Elle n'avait autour
d'elle que des jeunes personnes dévouées, inquiètes de sa santé, et
soigneuses de lui procurer le plus léger soulagement. Cependant des
lettres furent écrites à Paris, et on y prononça quelques paroles
légères sur la reine et M. Decazes.
[Note 58: Fille de M. Muraire, président de la cour de
cassation.]
Le roi Louis, à la fin de l'été, alla rejoindre sa femme dans le midi de
la France. Il paraît que la vue de cette pauvre mère et du seul fils qui
lui restait lui causèrent de l'attendrissement. L'entrevue fut
affectueuse de part et d'autre. Les époux, qui, depuis longtemps,
avaient cessé d'avoir entre eux aucun rapprochement, vécurent alors dans
une complète intimité qui a produit la naissance de leur troisième
fils[59]. Il est vraisemblable que, si Louis fût retourné sur-le-champ à
la Haye, ce raccommodement aurait eu de longues suites; mais il revint
avec sa femme à Paris, et son union blessa et inquiéta vivement madame
Murat. Au moment de ce retour, j'ai souvent entendu dire à l'impératrice
que sa fille était profondément touchée du chagrin de son mari, qu'elle
répétait que, souffrant, attristé, il avait formé un nouveau lien avec
elle, et qu'elle sentait qu'elle pouvait lui pardonner le passé. Mais
madame Murat, du moins l'impératrice le croyait ainsi et sur des
rapports assez certains, jeta de nouvelles inquiétudes dans l'esprit de
son frère. Elle lui raconta, sans paraître les croire, les discours
tenus sur les rencontres de la reine avec M. Decazes; elle poussa même
son récit jusqu'à lui apprendre qu'on en concluait des soupçons sur les
causes de sa nouvelle grossesse. Il n'en fallait pas tant pour ramener
la jalouse défiance de Louis[60]. Je ne pourrais plus dire aujourd'hui
s'il avait vu M. Decazes dans les Pyrénées, ou si seulement sa femme
avait parlé de lui; car, comme elle ne mettait aucune importance à cette
rencontre, elle racontait souvent, devant témoins, combien elle avait
été touchée de cette conformité de douleur, et disait que, malgré sa
propre peine, l'état de cet époux désolé lui avait fait pitié.
[Note 59: L'empereur Napoléon III, né le 20 avril 1808.
(P. R.)]
[Note 60: M. Decazes fut placé par Louis Bonaparte
lui-même auprès de madame Bonaparte la mère, dans un petit
poste assez secondaire. On ne le voyait jamais à la cour, ni
dans le grand monde. Qui lui eût dit alors que, quelques
années après, il serait pair de France et favori de Louis
XVIII?]
Dans le même temps, l'impératrice, effrayée de l'état de maigreur de sa
fille, craignant pour elle la fatigue d'un nouveau voyage et le climat
de la Hollande, pressait souvent l'empereur, alors de retour, d'obtenir
de son frère qu'il laissât sa femme accoucher à Paris. L'empereur
l'obtint en effet, en l'ordonnant. Louis, mécontent, aigri, malheureux
sans doute aussi de se voir forcé de retourner seul dans les tristes
brouillards de son royaume, harcelé par son inquiétude naturelle, reprit
ses soupçons et sa mauvaise humeur, dont il accabla sa femme de nouveau.
Celle-ci eut d'abord assez de peine à les comprendre; mais, quand elle
se vit en butte à de nouveaux outrages, quand elle comprit que l'on
n'avait pas respecté son malheur, et qu'on l'avait crue capable d'une
intrigue galante au moment où elle savait qu'elle n'avait aspiré qu'à
mourir, elle tomba dans un complet découragement. Indifférente au
présent, à l'avenir, à tous liens, à l'estime comme à la haine, elle
voua à son mari un mépris que peut-être elle laissa trop voir, et elle
ne pensa plus qu'à s'efforcer de multiplier les occasions de vivre
séparée de lui. Tout ce que je raconte se passa dans l'automne de 1807;
quand j'aurai gagné ce temps, je pourrai revenir encore sur quelques
détails relatifs à cette malheureuse femme.
L'impératrice versa beaucoup de larmes sur la mort de son petit-fils.
Outre la tendresse très vive qu'elle portait à cet enfant, qui annonçait
un aimable caractère, elle voyait sa position ébranlée par cette mort.
Les enfants de Louis lui paraissaient devoir réparer auprès de
l'empereur le tort de sa stérilité, et ce terrible divorce qui était si
souvent l'objet de son inquiétude, lui semblait devenir moins douteux
après une pareille perte. Elle me confia ses émotions secrètes dans ce
temps, et j'eus beaucoup de peine à rendre un peu de calme à ses
esprits.
On se rappelle encore aujourd'hui l'impression que fit le beau discours
de M. de Fontanes, qui sut si bien enchâsser ce malheur dans une des
plus nobles et des plus remarquables descriptions des prospérités de
Bonaparte[61]. Celui-ci avait ordonné que les drapeaux conquis dans
cette campagne, et l'épée du grand Frédéric, fussent portés en grande
pompe aux Invalides. Un _Te Deum_ devait être chanté, un discours
prononcé en présence des grands dignitaires, des ministres, du Sénat et
des invalides eux-mêmes. La cérémonie, qui eut lieu le 17 mai 1807, fut
imposante, et le discours de M. de Fontanes est un monument qui
perpétuera pour nous le souvenir de ces nobles dépouilles, reprises,
depuis, par leur premier possesseur. On admira comment l'orateur avait
agrandi encore son héros en dédaignant d'insulter au vaincu, combien ses
éloges portaient sur ce qui est vraiment héroïque. On ajoutait que ces
louanges pourraient, à la rigueur, passer pour des conseils, et la
soumission et la crainte étaient telles alors, que M. de Fontanes parut
avoir déployé du courage.
[Note 61: Ce discours et le trait qui le termine sont
rapportés dans la première partie de cet ouvrage. Je n'ai pas
cru devoir éviter cette répétition, car les nouveaux détails
donnés ici sont intéressants. Je joins à ces détails, et pour
faire mieux connaître encore l'intérieur du ménage du roi et
de la reine de Hollande, la lettre suivante, écrite au roi
par son frère et datée de Finckestein, le 4 avril 1807, un
mois Vous êtes trop, vous, dans votre intérieur, et pas assez
dans votre administration. Je ne vous dirais pas tout cela
sans l'intérêt que je vous porte. Rendez heureuse la mère de
vos enfants; vous n'avez qu'un moyen: c'est de lui témoigner
beaucoup d'estime et de confiance. Malheureusement, vous avez
une femme trop vertueuse; si vous aviez une femme coquette,
elle vous mènerait par le bout du nez. Mais vous avez une
femme fière, que la seule idée que vous puissiez avoir
mauvaise opinion d'elle révolte et afflige. Il vous aurait
fallu une femme comme j'en connais à Paris. Elle vous aurait
joué sous jambe, et vous aurait tenu à ses genoux. Ce n'est
pas ma faute, je l'ai souvent dit à votre femme.» Dans cette
lettre, si remplie de ces traits de sagacité et de vulgarité
que Napoléon portait dans l'appréciation des choses
ordinaires de la vie, on remarquera l'identité de son
jugement avec celui de l'auteur de ces Mémoires, sur la cause
et le caractère des discordes conjugales qui les occupent. Le
roi Louis est trop raide, trop austère, trop jaloux, sa femme
n'a que les goûts naturels de la jeunesse et de
l'imagination. Son mari la méconnaît, l'humilie, l'attriste
et l'offense. Survient la mort du jeune prince, à peu près
avant la mort de l'enfant: «Vos querelles avec la reine
percent dans le public. Ayez donc, dans votre intérieur, ce
caractère paternel et efféminé que vous montrez dans le
gouvernement, et ayez dans les affaires ce rigorisme que vous
montrez dans votre ménage. Vous traitez une jeune femme comme
on mènerait un régiment... Vous avez la meilleure femme, et
la plus vertueuse, et vous la rendez malheureuse. Laissez-la
danser tant qu'elle veut, c'est de son âge. J'ai une femme
qui a quarante ans; du champ de bataille, je lui écris
d'aller au bal. Et vous voulez qu'une femme de vingt ans qui
voit passer sa vie, qui en a toutes les illusions, vive dans
un cloître, soit comme une nourrice toujours à laver son
enfant! et ce malheur, également ressenti des deux parts,
rapproche les époux par une douleur commune. Cette douleur se
prolonge, et devient, pendant un temps, la pensée dominante
de la reine et même de sa mère. Dans ses lettres, Napoléon se
montre affligé, et bientôt ennuyé de leur constante
tristesse. Il y a un mélange curieux d'une bonté affectueuse
et d'une impérieuse personnalité dans la manière dont il les
console, ou leur ordonne de se consoler. J'ai cité
quelques-unes de ces lettres. En voici une autre, écrite de
Friedland, le 16 juin 1807: «Ma fille, j'ai reçu votre lettre
datée d'Orléans. Vos peines me touchent, mais je voudrais
vous savoir plus de courage. Vivre, c'est souffrir, et
l'honnête homme combat toujours pour rester maître de lui. Je
n'aime pas à vous voir injuste pour le petit Napoléon-Louis,
et envers tous vos amis. Votre mère et moi avions l'espoir
d'être plus que nous ne sommes dans votre coeur. J'ai
remporté une grande victoire le 14 juin. Je me porte bien et
je vous aime beaucoup.» On voit combien ces jugements de
l'empereur et de la dame du palais de Joséphine sont
contradictoires avec l'opinion qui a prévalu sur la reine
Hortense, et qui ne semble pas reposer uniquement sur des
suppositions. (P. R.)]
Dans la péroraison de ce discours, il représenta le héros entouré de la
pompe de ses victoires, et la dédaignant pour pleurer un enfant.
Mais le héros ne pleura point. Il reçut d'abord une impression pénible
de cette mort, dont il chercha à se débarrasser le plus tôt qu'il put.
M. de Talleyrand m'a conté, depuis, que le lendemain du jour où il avait
appris cette nouvelle, l'empereur causait d'un air fort dégagé, et qu'au
moment où il allait donner audience aux grands de la cour de Varsovie
qui venaient le complimenter sur cette perte, lui (M. de Talleyrand) fut
obligé de l'avertir de prendre un maintien triste, en se permettant de
lui reprocher sa trop grande insouciance, à quoi l'empereur répondit:
«Qu'il n'avait pas le temps de s'amuser à sentir et à regretter, comme
les autres hommes.»