CHAPITRE XXIV.

(1807.)

Le duc de Danzig.--Police de Fouché.--Bataille de Friedland.--M. de

Lameth.--Traité de Tilsit.--Retour de l'empereur.--M. de

Talleyrand.--Les ministres.--Les évêques.

Cependant, les rigueurs de l'hiver disparaissaient peu à peu en Pologne,

et tout annonçait le renouvellement des hostilités. Le bulletin du 16

mai nous apprenait l'arrivée de l'empereur de Russie à son armée, et les

paroles mesurées qu'on employait à l'égard des souverains, et l'épithète

de _braves_ accordée aux soldats russes, faisaient penser qu'on se

préparait à rencontrer une vigoureuse résistance. Le maréchal Lefebvre

était chargé du siège de Danzig[62]; quelques affaires d'avant-postes

avaient eu lieu; enfin, le 24 mai, la ville de Danzig se rendit.

L'empereur s'y transporta aussitôt, et, pour récompenser le maréchal, il

le fit duc de Danzig, en ajoutant à ce titre une dotation considérable.

Ce fut la première création de ce genre. Il en développa les avantages,

comme il lui plut, dans une lettre qu'il écrivit au Sénat à cette

occasion, et il s'appliqua à les appuyer sur des motifs qui ne devaient

point effaroucher les amateurs de l'égalité, dont il soignait toujours

les préventions. Je l'ai souvent entendu parler des motifs qui le

portèrent à créer ce qu'il appelait une caste intermédiaire entre lui et

la vaste démocratie de la France. Il s'appuyait, d'abord, sur le besoin

de récompenser les grands services, d'une manière qui ne fût point

onéreuse à l'État, sur la nécessité de satisfaire les vanités

françaises[63], et, enfin, de s'entourer à la façon des autres

souverains de l'Europe. «La liberté, disait-il, est le besoin d'une

classe peu nombreuse, et privilégiée, par la nature, de facultés plus

élevées que le commun des hommes. Elle peut donc être contrainte

impunément. L'égalité, au contraire, plaît à la multitude. Je ne la

blesse point en donnant des titres qui sont accordés à tels ou tels,

sans égard pour la question, usée aujourd'hui, de la naissance. Je fais

de la monarchie, en créant une hérédité, mais je reste dans la

Révolution, parce que ma noblesse n'est point exclusive. Mes titres sont

une sorte de couronne civique; on peut les mériter par les oeuvres.

D'ailleurs, les hommes sont habiles quand ils donnent à ceux qu'ils

gouvernent le même mouvement qu'ils ont eux-mêmes. Or tout mon mouvement

à moi est ascendant, il en faut un pareil qui agite de même la nation.»

[Note 62: L'orthographe de ces noms de villes ou de

provinces allemandes devenus des titres français est

difficile à déterminer. L'auteur, comme les femmes, et même

les hommes de son temps, n'en prend nul souci, et écrit

tantôt d'une façon, tantôt d'une autre. Les historiens de

l'Empire ne présentent nulle concordance, et la plupart n'ont

point de système régulièrement suivi. Aujourd'hui, l'on met

quelque pédanterie à laisser aux noms un caractère local.

Aussi j'écris en allemand, _Danzig_, et non _Dantzick_ comme

on le fait souvent. (P. R.)]

[Note 63: «On me dira, disait l'empereur, que tout cela

fera une noblesse de cour; mais cette noblesse de cour aura

conquis son rang avec son épée.--Oh! dit ma grand'mère, avec

son épée? Avec son sabre.» L'empereur se mit à rire. (P. R.)]

Une fois, après avoir développé tout ce système devant moi, à sa femme,

il s'arrêta tout à coup. Il se promenait, selon sa coutume, dans

l'appartement. «Ce n'est pas, dit-il, que je ne voie que tous ces

nobles, ces ducs surtout que je fais, et à qui j'accorde de si énormes

dotations, vont devenir un peu indépendants de moi. Décorés et riches,

ils tenteront de m'échapper, et prendront vraisemblablement ce qu'ils

appelleront _l'esprit de leur état_.» Et, sur cette réflexion, il

continua sa promenade, en gardant quelques minutes de silence; puis, se

retournant vers nous un peu brusquement: «Oh! reprit-il, en souriant

d'un sourire dont je ne saurais comment décrire l'expression, ils ne

courront pas si vite que je ne sache bien les rattraper.»

Quoique les services militaires décorassent au fond, d'une manière

imposante, les parchemins dont l'empereur scellait le don sur le champ

de bataille, cependant l'humeur moqueuse des Parisiens, que la gloire

même ne fait pas reculer, s'empara d'abord de la dignité du nouveau duc.

Il avait quelque chose de commun et de soldatesque qui y prêtait un peu;

et sa femme, vieille et excessivement bourgeoise, fut l'objet d'un grand

nombre de railleries. Elle s'exprimait plaisamment sur la préférence

qu'elle donnait à la partie pécuniaire des dons de l'empereur, et

lorsqu'elle faisait cet aveu, au milieu du salon de Saint-Cloud, et que

la naïveté de ses discours faisait rire quelques-unes d'entre nous,

alors, rouge de colère, elle ne manquait pas de dire à l'impératrice:

«Madame, je vous prie de faire taire toutes vos péronnelles.» On

conçoit qu'une pareille incartade ne diminuait pas notre gaieté[64].

[Note 64: Les mots spirituels, ou tout au moins comiques,

de la maréchale Lefebvre ont eu quelque popularité. Celui-ci

était en réalité plus singulier, et plus expressif. Il

s'agissait, paraît-il, d'un domestique qu'elle avait fait

mettre tout nu devant elle, pour s'assurer qu'il n'emportait

rien. Il est impossible d'écrire le mot par lequel elle

demandait, avant de faire son récit, le départ des dames de

la cour. Son mari, le maréchal duc de Danzig, avait aussi ses

mots que l'on citait, et dont quelques-uns ont une beauté

soldatesque. Il se plaignait à mon grand-père d'un fils qui

se conduisait mal: «Vois-tu, disait-il, j'ai peur qu'il ne

meure pas bien.» Un jour, ennuyé du ton d'envie désobligeante

avec lequel un de ses compagnons d'enfance, le revoyant dans

ses grandeurs, lui parlait de sa richesse, de ses titres et

de son luxe, il lui dit: «Eh bien, tiens, je te cède tout

cela, et pour rien, mais au prix coûtant. Nous allons

descendre dans mon jardin; je tirerai sur toi soixante coups

de fusil, et après cela, si je ne t'ai pas tué, tout est à

toi.» (P. R.)]

L'empereur eût bien voulu arrêter le cours de ces plaisanteries, mais

elles échappaient à sa puissance, et, comme on savait qu'il y était

sensible, on recherchait ce moyen commode et facile de se venger de

l'oppression. Les bons mots, les calembours couraient la ville; on les

mandait à l'armée; l'empereur irrité tançait le ministre de la police

sur son peu de surveillance; celui-ci, affectant une certaine libéralité

dédaigneuse, répondait qu'il fallait laisser aux oisifs ce

dédommagement. Cependant, quand il avait appris qu'un propos railleur ou

malveillant avait été tenu dans un salon de Paris, le ministre en

mandait tout à coup le maître ou la maîtresse, pour les avertir de mieux

surveiller leur société, et il les renvoyait avec une inquiétude vague

sur la sûreté du commerce de ceux qui la composaient. Plus tard,

l'empereur trouva le moyen de raccommoder l'ancienne noblesse avec les

décorations de la nouvelle: il l'appela au partage; et, comme c'était

reconnaître son privilège que de lui en donner un nouveau, quelque mince

qu'il fût, elle ne dédaigna pas cette concession qui devenait un acte

renouvelé de ce qu'elle avait été autrefois.

Cependant, l'armée se trouvait organisée de nouveau très fortement. Tous

nos alliés y concouraient. On vit des Espagnols traverser la France pour

aller combattre les Russes sur la Vistule; aucun souverain n'osait

résister aux ordres qu'il recevait. Le Bulletin du 12 juin annonça la

reprise des hostilités. On y rendait compte des tentatives faites pour

la paix. M. de Talleyrand y poussait beaucoup, peut-être l'empereur

lui-même n'était pas loin de la désirer. Mais le gouvernement anglais

s'y refusait; le jeune czar se flattait de faire oublier Austerlitz; la

Prusse, fatiguée de nous, redemandait son souverain; Bonaparte,

vainqueur, dictait des conditions sévères; la guerre se ralluma.

Quelques affaires partielles tournèrent à notre avantage; nous rentrâmes

dans notre activité accoutumée. Les deux armées se rencontrèrent à

Friedland, et nous remportâmes une nouvelle et grande victoire, qui fut

longtemps disputée. Malgré le succès, l'empereur put conclure que,

lorsqu'il aurait affaire désormais aux Russes, il lui faudrait

s'attendre à une lutte violente, et que c'était entre lui et Alexandre

que se traiteraient les destinées du continent.

À la journée de Friedland, un nombre considérable de nos officiers

généraux furent blessés. La conduite de mon beau-frère M. de Nansouty

fut digne d'éloges. Pour favoriser le mouvement de l'armée, il soutint

avec sa division de grosse cavalerie le feu de l'ennemi, pendant

plusieurs heures, maintenant par la force de son exemple tous les hommes

dans une inaction très pénible, puisqu'on peut dire qu'elle était aussi

sanglante que le combat. Le prince Borghèse fut envoyé du champ de

bataille à Saint-Cloud, pour annoncer ce succès à l'impératrice. Il

donna, en même temps, l'espoir que ce succès serait suivi d'une paix

prochaine, et ce bruit, qui se répandit, ne fut pas un faible ornement

à la victoire.

La bataille de Friedland fut suivie d'une marche rapide de notre armée.

L'empereur gagna le village de Tilsit, sur les bords du Niémen. Le

fleuve séparait les deux armées. Un armistice fut proposé par le général

russe, et accepté par nous; les négociations commencèrent. Sur ces

entrefaites, j'étais partie pour les eaux d'Aix-la-Chapelle, où je

menais une paisible vie, et où j'attendais, comme toute l'Europe, la fin

de cette terrible guerre. J'y trouvai pour préfet M. Alexandre de

Lameth, qui, après avoir tant marqué dans les commencements de la

Révolution, avait émigré, était rentré en France, ayant passé de longues

années dans un cachot autrichien, en même temps que M. de la Fayette.

Employé par l'empereur, il était arrivé à être préfet de ce que nous

appelions le département de la Roër, qu'il administrait fort bien.

L'éducation que j'avais reçue, les opinions de ma mère et de sa société

m'inspiraient de grandes préventions contre les opinions qui secondèrent

en 1789 les dispositions révolutionnaires. Je ne voyais dans M. de

Lameth qu'un factieux ingrat à l'égard de la cour, qui avait adopté le

rôle de membre de l'opposition pour se donner un éclat qui flattait son

ambition. Ce qui me faisait encore pencher vers cette idée, c'est que je

le trouvais grand admirateur de Bonaparte, qui assurément ne gouvernait

point la France dans un système qui fût une émanation de l'Assemblée

constituante. Mais il se pourrait que, ainsi que la majorité des

Français, nos troubles l'eussent un peu dégoûté d'une liberté achetée si

cher, et qu'il eût aussi adopté de coeur un despotisme qui recréait

l'ordre.

Quoi qu'il en soit, cette connaissance que je fis me donna l'occasion

d'entendre développer quelques-unes des opinions sur les droits des

citoyens, la balance du pouvoir, les libertés utiles, qui me frappèrent.

M. de Lameth défendait les intentions de l'Assemblée constituante, et je

n'avais nulle raison de lui disputer ce point assez oiseux de la

discussion, à l'époque où nous nous trouvions tous deux. Il justifiait

ensuite la conduite des députés de 1789, et, quoique je ne fusse point

de force à lui répondre en détail, je sentais confusément qu'il avait

tort, et que l'Assemblée constituante n'avait pas rempli sa mission avec

assez d'impartialité et de conscience. Mais je me sentais frappée de

l'utilité pour une nation d'appuyer son gouvernement sur des

institutions moins passagères, et, à cet, égard, les paroles que

j'entendais proférer avec assez de chaleur, jointes au sentiment pénible

que me faisaient éprouver nos interminables guerres, jetaient dans mon

esprit la semence de quelques idées saines et généreuses que les

événements ont depuis entièrement développées[65]. Au reste, quoi qu'on

pensât alors, la raison, ou son instinct, était forcée de céder devant

l'éclatante fortune qui élevait en ce moment Bonaparte à l'apogée de sa

gloire. On ne pouvait plus le juger avec les mesures ordinaires; la

fortune le secondait si continuellement, qu'en la poussant à ses plus

éclatants comme à ses plus déplorables excès, il semblait obéir à sa

destinée.

[Note 65: Il paraît probable, et cela est indiqué ici,

que les conversations de M. de Lameth ont contribué à

l'éducation politique et libérale de l'auteur de ces

mémoires. On trouvera peut-être piquant de rapprocher

l'influence que ces causeries ont exercée sur son esprit, des

préjugés qu'elle avait, et de ses impressions un peu sévères,

lors de leur première rencontre. Il ne faut pas oublier que

ma grand'mère n'avait pas encore vingt-sept ans lorsqu'elle

voyait M. de Lameth à Aix-la-Chapelle, et qu'elle avait

quitté l'intérieur doux, simple et attristé de sa mère pour

la cour du premier consul, à peine âgée de vingt-deux ans. Il

n'est pas étonnant que son jugement ait mis quelques années à

se former, et qu'elle n'ait pas, du premier coup, atteint la

vérité constitutionnelle. Le travail qui se fait peu à peu

dans cet esprit distingué est précisément un des charmes de

ses lettres et de ses mémoires. Voici donc ce qu'elle

écrivait d'Aix-la-Chapelle à son mari, le 4 juillet 1807: «Le

préfet est fort aimable; mais ce n'est plus à présent cet

homme élégant et recherché que vous m'annoncez. Il n'a plus

l'air jeune, il est couperosé, il ne parle que de son

département, il s'en occupe sans cesse, il ne sait pas un mot

de ce qui se passe hors d'Aix-la-Chapelle, il n'ouvre pas un

livre, et ne fait que sa place. Il paraît aimé ici, son état

de maison est fort simple.» Quelques jours plus tard, le 17

juillet, elle écrivait: «J'aimerais assez le préfet, qui a

une politesse noble et de bon goût; mais il est trop froid et

trop préfet, il ne parle que de son département et paraît

n'avoir plus que son administration dans la tête. Il est

assez mal avec madame G----. On dit ici qu'elle lui a fait

beaucoup d'avances, mais que, pour ne pas déplaire aux bonnes

Allemandes, que les manières un peu libres de ladite dame

choquaient, il a résisté à tout. On ajoute qu'elle ne lui a

pas pardonné. Vous voyez que ce n'est pas là le Lameth

d'autrefois. Il l'est encore dans certaines opinions

constituantes qu'il se plaît à mettre en avant. Mais ce qui

est remarquable, c'est qu'il ramène toujours la conversation

sur les scènes passées, et qu'il aime à rappeler ses liaisons

avec l'ancienne cour, et la faveur qu'on lui témoignait.

Quand il parle ainsi, on le regarde et on ne trouve rien à

répondre; au reste, il n'a pas l'air de savoir mauvais gré du

silence. Enfin, je trouve donc le préfet plus aimable; il

vient quelquefois me faire des petites visites du matin. Au

bout de quelques moments, il trouve le moyen de mettre la

conversation sur les commencements de la Révolution, sur

l'Assemblée constituante, sur ses idées de régénération, sur

ses espérances de réforme. Il arrange tout cela de son mieux,

il fait des contes que j'ai l'air d'adopter, et qu'au fond je

ne repousse pas entièrement, parce que je trouve en moi une

disposition, naturelle dans ce siècle-ci, à excuser une bonne

partie des erreurs politiques. Hier, je lui ai fait raconter

les circonstances de sa captivité, et, après avoir pensé que

le roi de Prusse avait eu assez raison d'arrêter ce _trio_,

cependant j'ai trouvé qu'on avait été bien dur. Je crois que

je les ai presque plaints, mais surtout cette pauvre madame

de Lameth, la mère, qui partageait la prison de son fils dans

les derniers temps, et qui avait six cents marches à monter

pour arriver au donjon. Il conte bien ce qu'il a souffert.

J'ai été surtout frappée d'une obligation de danser tous les

jours qu'il s'était imposée pour faire de l'exercice. Pendant

trente-neuf mois, à la même heure, il sautait en chantant une

contredanse, et il m'a avoué qu'il s'était souvent surpris à

répandre des larmes au milieu de ce triste rigodon. C'est à

la fin d'une pareille contredanse qu'une fois il s'est

déterminé à se couper la gorge avec un rasoir, et qu'il en a

été empêché par un domestique qui l'a surpris.» (P. R.)]

Cependant, les grandes circonstances politiques donnaient lieu, à

Aix-la-Chapelle comme à Paris, comme partout, à des bruits de toute

espèce: On fondait le royaume de Pologne; on le donnait à Jérôme

Bonaparte, que l'on mariait à une fille de l'empereur d'Autriche; on

allait même jusqu'à renouveler les bruits du divorce de notre empereur.

Les esprits, animés par le gigantesque des événements, les dépassaient

encore, et se montaient de plus en plus à ce besoin de l'extraordinaire

dont l'empereur savait si bien profiter pour les entraîner. Et comment,

en effet, ne point s'attendre à toutes choses, en apprenant ce qui se

passait? Madame d'Houdetot, qui vivait encore alors, disait, en parlant

de Bonaparte: «Il rapetisse l'histoire, et il agrandit

l'imagination[66].»

[Note 66: À cette époque, M. de Chateaubriand revint du

voyage qu'il avait entrepris dans la Terre-Sainte pour y

recueillir les observations qui devaient servir à l'ouvrage

des _Martyrs_, qu'il méditait.]

Après la bataille de Friedland, l'empereur écrivit aux évêques une

lettre qui est belle. Elle renferme entre autres, cette phrase: «Cette

victoire a signalé l'anniversaire de la bataille de Marengo, de ce jour

où, tout couvert encore de la poussière du champ de bataille, notre

première pensée, notre premier soin furent pour le rétablissement de

l'ordre et de la paix dans l'Église de France[67].»

[Note 67: C'était une question souvent discutée,

autrefois, que celle des opinions de l'empereur sur la

religion, l'immortalité de l'âme, l'existence de Dieu. Tout

le monde aime à savoir ce que pensent ces grands génies sur

ces problèmes qu'ils ne résolvent pas beaucoup plus aisément

que nous. Il m'est arrivé plus d'une fois de demander à mon

père si nos parents, ou quelques autres interlocuteurs

habituels de Napoléon, avaient pu lui dire à ce sujet quelque

chose de précis. Il en était aussi réduit aux conjectures. Sa

mère, interrogée par lui, ne se souvenait pas d'avoir entendu

l'empereur en parler sérieusement, ou d'une manière

significative. Il n'attaquait pas les dogmes et n'en riait

point. Il n'aimait pas les philosophes incrédules; mais son

aversion pour leurs théories sociales suffirait pour

expliquer sa sévérité à leur égard. Il parlait cependant des

prêtres avec peu de respect. Par allusion à certains

antécédents du cardinal Fesch, il disait que ce qu'il savait

de son oncle le disposait à ne faire nul cas de la sincérité

et du zèle des prêtres, puisqu'il le voyait aussi attaché

qu'eux à la cause de l'Église. Jamais, quoiqu'il parlât assez

souvent de l'importance politique de la religion, du soin

qu'il en fallait prendre, il n'exprimait rien de positif sur

la vérité ou la beauté de telle pu telle croyance. Il n'avait

nulle sympathie pour la piété, nulle entente de ce qu'elle

est dans certaines âmes.

Il paraissait ne l'avoir jamais rencontrée, et ne l'admettre

que comme préjugé populaire. Il avait une incrédulité de

fait, mais non raisonnée et sympathique. La religion, même

abstraite, paraissait lui être étrangère. Le nom de la

_Providence_, celui de _Dieu_ même étaient des mots qu'il

n'employait guère; mais cela venait plutôt des habitudes de

son temps que d'un parti pris. Comme tant d'hommes de la fin

du XVIIIe siècle, il n'avait jamais réfléchi au fond de la

religion. Plus qu'un autre, il devait regarder le temps

qu'elle prend comme du temps perdu, excepté quand il lui

accordait quelques moments d'attention pour gagner des

populations musulmanes, ou satisfaire des populations belges

ou vendéennes. Mon père ajoutait que sa mère croyait que la

religion était une chose à laquelle il ne pensait _à la

lettre_ pas du tout, sans avoir une résolution formée contre

la foi chrétienne. Il avait aussi quelque disposition à

accepter le merveilleux, les pressentiments, même certaines

communications mystérieuses entre les êtres; mais c'était

plutôt l'effort d'une imagination vague qu'une aptitude

particulière à la foi dans un symbole déterminé. (P. R.)]

Le _Te Deum_ fut chanté dans Paris et la ville fut illuminée.

Le 25 juin, les deux empereurs s'étant embarqués sur les deux rives du

Niémen, en présence d'une partie de leur armée, abordèrent en même temps

au pavillon qu'on avait élevé sur un radeau au milieu du fleuve. Ils

s'embrassèrent en se joignant, et demeurèrent deux heures ensemble.

L'empereur Napoléon était accompagné de son grand maréchal Duroc et de

son grand écuyer Caulaincourt; le czar, de son frère Constantin et de

deux grands personnages de sa cour. Dans cette entrevue, la paix fut

irrévocablement fixée. Bonaparte consentit à rendre au roi de Prusse une

partie de ses États, quoique son penchant intime le portât à changer

complètement la forme des pays conquis, parce que cette transformation

entière favorisait davantage sa politique, dont la base était une

domination universelle. Cependant, il fut obligé, en traitant, de

sacrifier quelques portions de ses projets. Le czar pouvait encore être

un ennemi redoutable; Napoléon savait que la France se fatiguait de la

guerre, et qu'elle redemandait sa présence. Une plus longue campagne eût

entraîné l'armée vers des entreprises dont on ne pouvait pas prévoir

l'issue. Il fallut donc ajourner une partie du grand plan, et faire

halte encore une fois. Les Polonais, qui avaient compté sur une

libération absolue, virent seulement la portion de la Pologne qui avait

appartenu à la Prusse devenir duché de Varsovie, duché qui fut donné au

roi de Saxe comme en dépôt. Danzig devint une ville libre, et le roi de

Prusse s'engagea à fermer ses ports aux Anglais. L'empereur de Russie

offrit sa médiation pour tenter la paix avec l'Angleterre. Bonaparte se

flatta que l'importance du médiateur terminerait le différend. Sa

vanité mettait un grand prix à ce que sa royauté fût reconnue par nos

voisins insulaires[68]. Il a dit souvent, depuis, qu'il avait senti à

Tilsit que la question de l'empire continental se jugerait un jour entre

le czar et lui, et que la magnanimité qu'Alexandre avait montrée[69],

l'admiration que ce jeune prince lui témoignait, l'enthousiasme réel

dont il était pénétré en sa présence, l'avaient comme subjugué et porté

à désirer, plutôt qu'une rupture éternelle, une alliance solide qui

pourrait, après tout, amener entre deux grands souverains le partage du

continent. Le 26, le roi de Prusse vint aussi sur le radeau, et, après

la conférence, les trois souverains se rendirent à Tilsit, où ils

logèrent tant que durèrent les négociations, se visitant tous les jours,

se donnant à dîner, passant des revues et paraissant dans la plus grande

intelligence. Bonaparte déploya tout ce qu'il avait de ressources dans

l'esprit; il s'observa beaucoup, il flatta le jeune empereur et le

séduisit complètement. M. de Talleyrand acheva encore cette conquête par

l'habileté toujours pleine de grâce avec laquelle il arrivait à soutenir

et à colorer la politique de son maître. Alexandre lui témoigna une

grande amitié, et prit une extrême confiance en lui. La reine de Prusse

vint à Tilsit; Bonaparte s'efforça par beaucoup de galanteries de

réparer la dureté de ses bulletins[70]. Elle ne pouvait se plaindre, non

plus que le roi son époux. Tous deux, dépossédés, se voyaient forcés de

recevoir avec reconnaissance ce qu'on leur rendait de leurs États. Ces

illustres vaincus renfermèrent leur peine secrète, et l'empereur crut

les avoir acquis en les rétablissant sur un trône morcelé dont il

pouvait les repousser tout à fait. Au reste, dans son traité, il

conservait toujours des moyens de surveillance, en laissant des

garnisons françaises dans les États de quelques princes secondaires,

tels que ceux de Saxe, de Cobourg, d'Oldenbourg et de

Mecklembourg-Schwerin. Une partie de son armée demeurait encore sur les

côtes du Nord, parce qu'il paraissait que le roi de Suède ne voulait

point entrer dans le traité, et enfin, cette guerre fit éclore un

royaume composé de la Westphalie et d'une portion des États prussiens.

Jérôme Bonaparte fut décoré de cette nouvelle royauté, et le projet de

son mariage avec la princesse Catherine de Wurtemberg fut arrêté. Les

deux ministres des affaires étrangères, M. de Talleyrand et le prince

Kourakin, signèrent ce traité, le 9 juillet 1807. L'empereur se rendit

ensuite chez l'empereur de Russie, portant la décoration de l'ordre

russe de Saint-André. Il demanda à voir le soldat russe qui s'était le

mieux conduit pendant la campagne, et lui donna de sa main la croix d'or

de la légion. Les deux souverains s'embrassèrent de nouveau, et se

séparèrent, après s'être promis une éternelle amitié. Des cordons furent

distribués respectivement dans les deux cours. La séparation de

Bonaparte et du roi de Prusse se fit aussi avec pompe, et le continent

se trouva encore une fois pacifié.

[Note 68: Quand l'empereur apprit, un peu plus tard, que

le gouvernement anglais refusait la paix, il s'écria: «Eh

bien, la guerre recommencera, et elle sera à mort pour l'un

des deux États.»]

[Note 69: Le czar avait alors trente ans, une très belle

figure et une bonne grâce infinie.]

[Note 70: L'empereur écrivait à l'impératrice: «Tilsit, 8

juillet 1807. La reine de Prusse a été réellement charmante;

elle est pleine de coquetterie pour moi; mais n'en sois point

jalouse; je suis une toile cirée sur laquelle tout cela ne

fait que glisser. Il m'en coûterait trop cher pour faire le

galant.» (P. R.)]

Des événements si éclatants imposèrent fortement à la disposition

blâmante qui existait toujours sourdement à Paris.

Il était impossible de ne pas admirer une telle gloire; mais il est

certain qu'on s'y associait beaucoup moins que par le passé. On

s'apercevait qu'elle tenait un peu pour nous de la nature d'un joug

brillant, et, comme on commençait à connaître Bonaparte et à se défier

de lui, on craignait les suites de l'enivrement que sa puissance pouvait

exciter en lui. Enfin, la prépondérance militaire excitait aussi

l'inquiétude; les vanités de l'épée, prévues d'avance, blessaient

l'orgueil individuel. Une secrète tristesse se mêlait à l'admiration.

Cette tristesse se faisait remarquer surtout parmi ceux que leurs places

ou leur rang allaient remettre en contact avec Napoléon. On se demandait

si le despotisme violent de ses manières ne paraîtrait pas plus que de

coutume dans toutes ses actions journalières; on se voyait rapetissé

devant lui, et on prévoyait qu'il le ferait sentir durement. Chacun

faisait avec anxiété son examen de conscience, recherchant sur quelle

partie de sa propre conduite ce maître sévère pourrait, à son retour,

exprimer son mécontentement. Épouse, famille, grands dignitaires,

ministres, la cour tout entière, tous enfin, éprouvaient plus ou moins

cette angoisse, et l'impératrice, qui le connaissait mieux qu'une autre,

exprimait tout naïvement son inquiétude, en disant: «L'empereur est si

heureux, qu'il va sûrement beaucoup gronder.» La magnanimité des rois

consiste à élever les âmes autour d'eux, en reversant une partie de leur

grandeur morale sur ceux qui les environnent; mais Bonaparte,

naturellement jaloux, s'isolait toujours, et redoutait tout partage. Ses

dons furent énormes après cette campagne; mais on s'apercevait qu'il

payait les services pour ne plus en entendre parler, et la solde de ses

récompenses paraissait un compte tellement terminé, qu'il réveilla des

prétentions sans exciter de reconnaissance.

Pendant les entrevues de Tilsit, il ne se passa rien à Paris que la

translation du corps du jeune Napoléon, qu'on avait déposé à Saint-Leu,

dans la vallée de Montmorency, chez le prince Louis, et qui fut porté à

Notre-Dame en cérémonie. L'archichancelier le reçut dans l'église, et en

remit le dépôt au cardinal-archevêque de Belloy pour le conserver

jusqu'au moment où la fin des réparations de Saint-Denis permettrait de

l'y transporter. On s'occupait alors de reconstruire les caveaux qui

avaient contenu les cendres de nos rois. On avait recueilli leurs restes

épars que les outrages du règne de la Terreur n'avaient point épargnés,

et l'empereur avait ordonné la construction d'autels expiatoires pour

réparer ce sacrilège fait à tant d'illustres morts. Cette idée, belle et

monarchique, lui fit beaucoup d'honneur, et fut célébrée avec raison par

quelques-uns des poètes de notre époque.

Quand l'empereur revint en France, sa femme vivait à Saint-Cloud dans

toutes les précautions d'une prudence minutieuse. Sa mère demeurait

assez paisiblement à Paris, avec son frère le cardinal Fesch. Madame

Murat habitait toujours l'Élysée, et conduisait finement une foule de

petites intrigues. La princesse Borghèse menait le seul train de vie qui

lui plût, et qu'elle entendît. Louis et sa femme étaient ensemble dans

les Pyrénées; ils avaient laissé leur enfant près de l'impératrice.

Joseph Bonaparte régnait avec douceur et faiblesse à Naples, disputant

la Calabre aux révoltés qui la troublaient, et ses ports aux Anglais.

Lucien habitait Rome, se livrant aux arts et au repos. Jérôme rapportait

une couronne; Murat, un désir violent d'en obtenir une, et un grand

fonds d'animosité contre M. de Talleyrand, qu'il croyait son ennemi. Il

s'était fort rapproché du secrétaire d'État Maret, jaloux en secret du

ministre des affaires étrangères, et il approuvait beaucoup l'intimité

de sa femme avec Fouché. Tous quatre savaient bien qu'au fond de l'âme

l'empereur concevait souvent le projet d'un divorce et d'une illustre

alliance. Ils cherchaient les moyens de détruire un reste d'attachement

qui conservait encore madame Bonaparte sur le trône, afin de plaire à

l'empereur en l'ayant aidé dans l'exécution de cette idée, de repousser

les Beauharnais, et d'empêcher que M. de Talleyrand n'acquît de nouveaux

droits à la confiance de son maître, en le dirigeant seul dans toute

cette affaire.

M. de Talleyrand, depuis quelques années, travaillait à s'acquérir une

réputation européenne, au fond très méritée. Sans doute il avait, plus

d'une fois, abordé la pensée du divorce; mais il voulait, avant tout,

que ce divorce conduisît l'empereur à une grande alliance, et, de plus,

il voulait en avoir été le négociateur. Aussi, tant qu'il ne se crut pas

sûr de parvenir à ses fins, il sut contenir les tentations de l'empereur

à cet égard, en lui représentant que la chose importante était, en

pareil cas, de bien choisir le moment. Quand il fut de retour de cette

campagne, l'empereur parut avoir en lui plus de confiance que jamais. M.

de Talleyrand lui avait été fort utile en Pologne, et dans chacun de

ses traités. Pour le récompenser, il le fit vice-grand électeur. Cette

dignité de l'Empire donnait à M. de Talleyrand le droit de remplacer le

prince Joseph partout où celle de grand électeur l'appelait; mais, en

même temps, M. de Talleyrand fut obligé de renoncer au ministère des

relations extérieures, qui se trouvait au dessous de son nouveau rang.

Il n'en demeura pas moins dans la confiance de Napoléon pour toutes les

affaires étrangères, qu'il traitait avec lui de préférence au vrai

ministre. Quelques personnes, très avisées, voulurent, depuis, avoir

prévu que M. de Talleyrand échangeait, à cette époque, un poste sûr

contre une situation brillante et plus précaire. Bonaparte lui-même a

bien laissé échapper, quelquefois, qu'il n'était pas revenu de Tilsit

sans quelque peu d'humeur de la prépondérance de son ministre en Europe,

et qu'il s'était choqué plus d'une fois de l'opinion généralement

établie que ce ministre lui fût nécessaire. En le changeant de poste, et

ne s'en servant que par forme de consultation, il en tirait, en effet,

tout le parti qu'il voulait, se réservant de l'écarter ou de ne pas

suivre sa direction à l'instant où elle cesserait de lui convenir. Je

me rappelle à cette occasion une anecdote assez piquante. M. de

Champagny, homme d'esprit dans un cercle très circonscrit, passa du

ministère de l'intérieur à celui des affaires étrangères. M. de

Talleyrand, en lui présentant les employés qui allaient être sous ses

ordres, lui dit: «Monsieur, voici bien des gens recommandables, dont

vous serez content. Vous les trouverez fidèles, habiles, exacts, mais,

grâce à mes soins, nullement zélés.» À ces mots, M. de Champagny fit un

mouvement de surprise. «Oui, monsieur, continua M. de Talleyrand, en

affectant le plus grand sérieux. Hors quelques petits expéditionnaires,

qui font, je pense, leurs enveloppes avec un peu de précipitation, tous

ici ont le plus grand calme, et se sont déshabitués de l'empressement.

Quand vous aurez eu à traiter un peu de temps des intérêts de l'Europe

avec l'empereur, vous verrez combien il est important de ne se point

hâter de sceller et d'expédier trop vite ses volontés.» M. de Talleyrand

amusa l'empereur du récit de cette histoire, et de l'air déjoué et ébahi

qu'il avait remarqué dans son successeur[71]. Il n'est peut-être pas

hors de propos de donner un aperçu des appointements que M. de

Talleyrand cumulait alors:

Mémoires de madame de Rémusat (3/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat · 第 11 / 35 题