(1806-1807.)
Mort du prince Louis de Prusse.--Bataille d'Iéna.--La reine de Prusse et
l'empereur Alexandre.--L'empereur et la Révolution.--Vie de la cour à
Mayence.--Vie de Paris.--Le maréchal Brune.--Prise de Lubeck.--La
princesse de Hatzfeld.--Les auditeurs au conseil d'État.--Souffrances de
l'armée.--Le roi de Saxe.--Bataille d'Eylau.
L'empereur avait quitté Bamberg, et se hâtait de voler au secours du roi
de Saxe. Nos armées, réunies toujours avec cette étonnante promptitude
qui déjouait toutes les combinaisons étrangères, marchaient au-devant de
l'ennemi. Les premières affaires eurent lieu à Saalfeld, entre le
maréchal Lannes et l'avant-garde du prince de Hohenlohe commandée par le
prince Louis de Prusse. Ce dernier, brave jusqu'à l'imprudence, se
battit en soldat; s'étant pris corps à corps avec un simple maréchal des
logis, et refusant de se rendre, il tomba sur le champ de bataille,
percé de coups. Sa mort ébranla la confiance des Prussiens, et anima
celle de nos guerriers. «Si les derniers instants de sa vie, dit le
bulletin impérial, ont été ceux d'un mauvais citoyen, sa mort est
glorieuse et digne de regrets. Il est mort comme doit désirer de mourir
tout bon soldat[29].»
[Note 29: Il paraît certain qu'il ne fut tué que pour
avoir voulu sauver la vie à un de ses amis. Ceux qui l'ont
approché disent qu'il n'avait qu'un défaut: c'était d'être
jaloux de toute espèce de succès. Cette faiblesse est assez
commune dans les princes; le mérite qui leur est utile a
besoin souvent de se faire pardonner. Le prince Louis était
neveu du roi de Prusse.]
Je ne sais si ce prince a passé en Prusse pour avoir préféré sa propre
gloire à l'intérêt de son pays, en excitant cette guerre. Peut-être
était-il imprudent de la commencer alors, et sans doute il eût fallu le
faire lors du soulèvement de la coalition de l'année précédente;
pourtant le sentiment du prince Louis était encore, alors, partagé par
une grande portion de sa nation.
Durant quelques jours, les bulletins rendirent compte de plusieurs
affaires partielles qui n'étaient que le prélude de la grande bataille
du 14 octobre. On y représentait la cour de Prusse dans un grand
trouble, et on y donnait, en passant, un conseil tout despotique aux
princes qui se jettent dans l'hésitation, en consultant la multitude sur
les grands intérêts politiques, trop au-dessus de sa portée. Comme si
les nations, au point où elles sont arrivées aujourd'hui, pouvaient
consentir longtemps à confier à leurs chefs l'argent levé sur elles et
les hommes pris dans leurs rangs, sans s'informer des causes de l'emploi
qu'on fait et de l'un et des autres! Oui, sans doute, Bonaparte a arrêté
d'une main de fer les progrès, révolutionnaires par leurs formes,
libéraux et utiles dans les principes, que cette époque devait
nécessairement faire faire aux hommes de toutes classes. Mais c'est
peut-être parce qu'il a un moment élevé cette digue inattendue,
qu'aujourd'hui les peuples paraissent montrer une disposition un peu
trop précipitée à reconquérir tous leurs droits.
Le 14 octobre, les deux armées se joignirent et cette grande bataille,
en peu d'heures, détermina le sort du roi de Prusse. Cette cavalerie si
redoutable ne tint pas contre notre infanterie. La confusion des ordres
en mit dans les manoeuvres; un grand nombre de Prussiens furent tués ou
pris[30]; des généraux demeurèrent sur le champ de bataille; le prince
de Brunswick fut blessé gravement, le roi obligé de fuir, enfin la
déroute complète. Nos bulletins furent remplis des éloges du maréchal
Davout, qui, en effet, contribua fort au succès de la journée, ce que
l'empereur ne craignit pas d'avouer. Il n'était pas dans sa coutume de
rendre toujours également justice à tous ses généraux. Lorsqu'à son
retour l'impératrice l'interrogea sur les louanges qu'il avait fait
imprimer relativement au maréchal Davout, dans cette occasion: «Eh! lui
répondit-il en riant, je puis tant que je voudrai lui donner sans danger
de la gloire, il ne sera jamais assez fort pour la porter.»
[Note 30: Voici de quelle façon l'empereur rendait compte
à l'impératrice de la bataille d'Iéna, sur le champ de
bataille même, le 15 octobre 1806: «Mon amie, j'ai fait de
belles manoeuvres contre les Prussiens. J'ai remporté hier
une grande victoire. Ils étaient cent cinquante mille hommes;
j'ai fait vingt mille prisonniers, pris cent pièces de canon,
et des drapeaux. J'étais en présence et près du roi de
Prusse; j'ai manqué de le prendre, ainsi que la reine. Je
bivouaque depuis deux jours. Je me porte à merveille. Adieu,
mon amie; porte-toi bien et aime-moi. Si Hortense est à
Mayence, donne-lui un baiser, ainsi qu'à Napoléon et au
petit.» (P. R.)]
Il arriva, le soir de cette bataille, une aventure assez piquante à M.
Eugène de Montesquiou[31]. Il était officier d'ordonnance; l'empereur
l'envoya au roi de Prusse avec une lettre dont je parlerai plus bas. On
le garda au quartier général prussien toute la journée; on n'y doutait
point de la défaite des Français, on voulait l'en rendre témoin. Il fut,
en effet, spectateur inactif mais agité de l'événement. Les généraux, et
particulièrement Blücher[32], affectaient de donner des ordres
inquiétants devant lui. Vers le soir, ce jeune homme, entraîné par les
fuyards, chercha à rejoindre notre armée. Dans sa course, il rencontra
deux Français qui se joignirent à lui; à eux trois, ils vinrent à bout
de s'emparer de dix-huit Prussiens débandés qu'ils ramenèrent en
triomphe à l'empereur; cette petite prise l'amusa beaucoup.
[Note 31: Fils aîné de celui qui a été chambellan. Il fut
tué, depuis, en Espagne.]
[Note 32: Que nous avons vu, depuis, entrer deux fois
dans Paris, à la tête de son armée.]
La bataille d'Iéna fut suivie d'une de ces marches rapides que Bonaparte
savait si bien imposer à son armée, dès qu'elle avait vaincu. Personne
n'a jamais su mieux que lui profiter de la victoire; il étourdissait
l'ennemi, en ne lui laissant pas le temps de respirer.
La ville d'Erfurt capitula le 16; le roi de Saxe fut un peu admonesté
d'avoir cédé au roi de Prusse, en lui ouvrant ses États, et en prenant
part au commencement de cette guerre, mais on lui renvoya ses
prisonniers. Le général Clarke fut gouverneur d'Erfurt.
Tous les bulletins de cette époque ont un caractère plus remarquable que
les autres. Bonaparte était irrité d'avoir été trompé par l'empereur
Alexandre; il avait cru pouvoir compter sur l'éternelle neutralité de la
Prusse; il se blessait de l'influence anglaise sur le continent; sa
mauvaise humeur perçait à chacune des phrases qu'il dictait. Il
attaquait tour à tour le gouvernement anglais, la noblesse prussienne
qu'il voulait dénoncer au peuple, la jeune reine[33], les femmes, etc.
De grandes et belles expressions, souvent poétiques, venaient, sans
transition, se perdre dans une suite d'injures grossières et communes.
Il satisfaisait ses petites passions, mais il se dégradait dans ses
opinions particulières, et surtout il choquait le bon goût parisien.
Nous commencions à nous accoutumer aux miracles militaires, et la
critique _s'accrochait_, pour ainsi dire, à la forme dans laquelle ils
nous étaient transmis. Après tout, cette attention que donnent les
peuples aux paroles des rois n'est pas si puérile qu'on le pense. Les
paroles des souverains dévoilent souvent leur caractère encore plus que
leurs actions, et, pour des sujets, le caractère du prince a la première
de toutes les importances.
[Note 33: Bulletin du 17 octobre:
«La reine est une femme d'une jolie figure, mais de peu
d'esprit, etc.»
Et plus tard:
«On dit dans Berlin: «La reine était si bonne, si douce!
Mais, depuis cette fatale entrevue avec le bel empereur,
comme elle est changée!»]
Le roi de Prusse, poussé l'épée dans les reins, demanda un armistice qui
lui fut refusé, et cependant la ville de Leipzig fut prise. Les Français
traversèrent le champ de bataille de Rosbach, et la colonne qui
rappelait notre défaite fut enlevée et envoyée à Paris.
Le 22 octobre, M. de Lucchesini vint à notre quartier général. Il
apporta une lettre du roi de Prusse, que le secret ordonné dans les
affaires diplomatiques, disait _le Moniteur_[34], ne permet point de
publier. «Mais, ajoutait le journal, la réponse de l'empereur a été
trouvée si belle, qu'il en a couru quelques copies, et nous allons
donner celle qui est tombée dans nos mains.»
[Note 34: _Moniteur_ du 30. En mettant de côté les
circonstances, plus ou moins impérieuses, qui motivèrent la
détermination du roi de Prusse à rompre la paix, la lettre de
Bonaparte est remarquable.]
Toutes les déterminations de l'empereur, depuis les plus grandes
jusqu'aux plus petites, semblaient toujours appuyées sur cette raison de
la fable de la Fontaine: _Parce que je m'appelle Lion_.
«Les Prussiens s'étonnent de l'activité de la poursuite; ces messieurs
étaient sans doute accoutumés aux manoeuvres de la guerre de Sept ans.»
Et, lorsqu'ils voulaient demander trois jours, pour enterrer leurs
morts: «Songez aux vivants, a répondu l'empereur, et laissez-nous le
soin d'enterrer les morts, il n'y a pas besoin de trêve pour cela[35].»
[Note 35: À cette époque M. Daru, intendant de la maison
de l'empereur, fut nommé intendant de l'armée. La Prusse
conserve aujourd'hui encore le souvenir de la manière sévère
dont il leva partout les contributions. Il a laissé dans ce
pays une réputation terrible, et, pourtant, qui l'aura connu,
dira que c'est un homme dont les opinions ne sont point
violentes, aimant les lettres, et qui s'est fait des amis.
Mais, alors, la soumission paraissait le premier des devoirs.
L'empereur la voulait dans le fond et dans la forme. Les
qualités ou les vices des maîtres développent les unes ou les
autres chez leurs sujets.]
Le 24 octobre, l'empereur arriva à Potsdam. On pense bien qu'il visita
Sans-Souci, et que les souvenirs du grand Frédéric durent se retrouver
dans les bulletins. _Le bel empereur_ et _la jolie reine_ y reçurent
encore de nouveaux affronts, ce qui nous annonça que la guerre avec la
Russie suivrait celle avec la Prusse, et nous consterna à Paris. Les
nouvelles étaient lues publiquement sur le théâtre, mais n'excitaient
plus guère que quelques applaudissements gagnés. «La guerre, toujours la
guerre, voilà donc où nous sommes réduits!» et cette parole, prononcée
avec plus ou moins d'amertume, attristait les personnes attachées à
l'empereur, et qui pourtant n'y pouvaient répondre.
Ce même jour, 25 octobre, la citadelle de Spandau se rendit.
On joignit à tous ces récits la lettre d'un prétendu soldat, écrite
d'une ville du duché de Brunswick. On y louait avec enthousiasme la
valeur française, on la représentait comme une suite du système
militaire qui dirigeait nos armées: «Il n'est pas moins vrai, disait-on,
qu'un soldat qui peut se dire: «Il n'est pas impossible que je devienne
maréchal d'Empire, prince ou duc, ainsi que tout autre,» doit être
encouragé par cette pensée. À Rosbach, c'était tout différent. Alors
étaient à la tête de l'armée française des gens de qualité qui ne
devaient leur rang qu'à la naissance et à la protection d'une Pompadour,
et qui commandaient à des soi-disant soldats, sur la trace desquels,
après leur défaite, on ne trouva que des bourses à cheveux et des sacs à
poudre.»
Enfin, quand l'empereur fut entré dans Berlin, le 27 octobre, _au milieu
des plus nombreuses acclamations_, il soulagea son mécontentement contre
ceux des grands seigneurs prussiens qui se présentèrent à lui. «Mon
frère, le roi de Prusse, dit-il, a cessé d'être roi, le jour où il n'a
pas fait pendre le prince Louis, lorsqu'il a été assez osé pour aller
casser les fenêtres de ses ministres[36].» Il adressa ces dures paroles
au comte de Nesch: «Je rendrai cette noblesse de cour si petite, qu'elle
sera obligée de mendier son pain.»
[Note 36: Le jeune prince s'était permis cette action de
garnison contre M. d'Haugwitz, qui revenait de France et
opinait pour la paix.]
En proférant et publiant ces paroles violentes, l'empereur, non
seulement satisfaisait sa colère contre les instigateurs de cette
guerre, mais encore il croyait remplir ainsi les engagements qu'il
avait été forcé de prendre avec notre révolution. Quoiqu'il fût un
contre-révolutionnaire déterminé, il lui fallait bien, de temps en
temps, rendre quelque hommage aux idées qui, par une fatale déviation,
avaient produit son avènement. Un désir égaré de l'égalité, un noble
besoin de la liberté, furent les causes de nos discordes civiles, il le
savait; mais, dévoré de la soif de commander, et évitant de nous
encourager à cette liberté qui, si on vient à bout de la fonder, sera la
plus honorable conquête de l'époque où nous vivons, dans le marché qu'il
lui fallait conclure avec son temps, il se bornait à préconiser
l'égalité. Premièrement, il sentait qu'il ne l'atteindrait plus.
D'ailleurs, le désir immodéré du nivellement, excité par l'exaltation
des parties les moins généreuses de notre nature, s'irrite à la vue
d'une supériorité quelconque. Par cela même qu'il trouble notre raison,
ce désir nous met dans un état dont un homme fort peut facilement
profiter pour nous subjuguer. Tandis que l'amour de la liberté, au
contraire, est un sentiment exempt de toute personnalité, qui tend vers
la civilisation la plus parfaite. Il est donc prouvé qu'un souverain
généreux devrait aujourd'hui cultiver ce beau penchant des peuples;
mais il est reconnu que Bonaparte ne voulait grandir que son pouvoir.
Pour y réussir, tantôt, oubliant son origine, il parlait et agissait
comme un roi par la grâce de Dieu, et, pour ainsi dire, toutes ses
paroles devenaient féodales; tantôt il se livrait à un certain
jacobinisme, sachant bien qu'il y a despotisme partout où il y a
exagération de système, et, alors, il insultait les rois légitimes, il
flétrissait les souvenirs, il dénonçait la noblesse aux plébéiens de
tout pays. Jamais il ne s'est avisé de constater nulle part les vrais
droits des nations; et cette aristocratie modeste des lumières et d'une
noble civilisation lui déplaisait bien plus, au fond, que celle des
titres et des privilèges qu'il exploitait à son gré.
Le 29 octobre, M. de Talleyrand quitta Mayence, pour se rendre auprès de
l'empereur, qui le mandait. M. de Rémusat le vit partir avec un extrême
regret. Il trouvait de grands plaisirs dans sa conversation. L'oisiveté
un peu solennelle de cette vie de cour les rendait alors nécessaires
l'un à l'autre. M. de Talleyrand, ayant aperçu la sûreté du commerce de
mon mari et l'étendue de ses lumières, quittait avec lui ses habitudes
silencieuses, et lui livrait quelques-unes de ses opinions sur les
événements, et sur leur maître commun. Aristocrate par goût, par
système, par état, M. de Talleyrand ne trouvait point mauvais que
Bonaparte contraignît la Révolution dans ce qu'il regardait comme ses
exagérations; mais il eût souhaité que son caractère moins farouche, sa
volonté moins passionnée, ne l'écartassent point de la route où il le
dirigeait souvent, par des conseils mesurés et habiles. Particulièrement
éclairé sur les situations politiques européennes, plus versé dans ce
qu'on appelle le _droit des gens_ que dans le _vrai droit des nations_,
il s'expliquait avec une grande justesse sur la marche diplomatique
qu'il eût désiré qu'on suivît. Dès lors, il s'effrayait de l'importance
que la Russie pouvait prendre en Europe, il opinait sans cesse pour
qu'on fondât une puissance indépendante, entre nous et les Russes, et il
favorisait pour cela les désirs animés, quoique vagues, des Polonais.
«C'est le royaume de Pologne, disait-il toujours, qu'il faut créer.
Voilà le boulevard de notre indépendance; mais il ne faut pas le faire à
demi.» Plein de ce système, il partit pour rejoindre l'empereur, bien
déterminé à lui conseiller de mettre à profit sa brillante fortune.
Après son départ, M. de Rémusat me manda qu'il retombait dans un
profond ennui. La cour de Mayence vivait ordonnée et monotone.
L'impératrice y était, comme ailleurs, comme partout, douce, rangée,
oisive, et craignant d'agir, parce qu'elle redoutait, de loin comme de
près, de déplaire à son époux. Sa fille, heureuse d'échapper à son
triste intérieur, remplissait ses journées de je ne sais quelles
distractions un peu trop enfantines pour sa position et son rang[37].
Elle jouissait beaucoup, ainsi que sa mère, des heureuses dispositions
de son jeune fils, alors plein de vie, de beauté, et fort développé pour
son âge. Les princes d'Allemagne venaient faire leur cour à Mayence. On
donnait de grands repas, on se promenait, on se parait avec soin, on
souhaitait des nouvelles. La cour désirait revenir à Paris;
l'impératrice demandait à aller à Berlin, et tout demeurait, là comme
ailleurs, suspendu à la volonté d'un seul homme.
[Note 37: Il est difficile de ne pas remarquer que la
reine Hortense et sa cour s'amusaient un peu comme des
pensionnaires. C'était une suite de la camaraderie de la
maison de madame Campan. Louis Bonaparte, ou Napoléon III,
semblait avoir hérité quelque chose de cela. Il avait, même
fort loin de la jeunesse, un goût pour les jeux innocents,
les colin-maillard, les farces de société, qui semble un peu
étrange. C'est, dit-on, la seule chose qui le déridât,
l'amusât, et lui donnât une sorte d'amabilité qu'il n'avait
point dans les relations du monde et de la politique, où il
portait une froideur extrême. (P. R.)]
À Paris, la vie était morne mais paisible. L'absence de l'empereur
semblait toujours apporter un peu de soulagement. On n'y parlait pas
davantage, mais on paraissait mieux respirer, et cette _allégeance_ se
remarquait surtout dans ceux qui tenaient de plus près à son
gouvernement. Mais, comme je l'ai déjà dit, l'impression des victoires
s'usait de plus en plus, et des yeux exercés auraient dès lors deviné
que ce n'étaient plus les succès de ce genre qui devaient exciter chez
les peuples un enthousiasme durable.
L'armée du prince Eugène avançait aussi en Albanie, et le maréchal
Marmont tenait tête aux Russes, qui s'ébranlaient de ce côté. Une
nouvelle proclamation de l'empereur à ses soldats fut publiée. Cette
proclamation annonçait la rupture avec la Russie et l'intention de
marcher en avant, promettait de nouveaux triomphes, et déclarait tout
_l'amour_ que Bonaparte portait à son armée. Le maréchal Brune[38],
commandant l'armée de réserve demeurée à Boulogne, fit à cette occasion
ce singulier ordre du jour qu'on imprima dans _le Moniteur_ où tout
s'imprimait, par ordre:
«Soldats, vous lirez quinze jours de suite dans vos chambrées la
proclamation sublime de Sa Majesté l'empereur et roi à la grande armée.
Vous l'apprendrez par coeur. Chacun de vous, attendri, répandra les
larmes du courage, et sera pénétré de cet enthousiasme irrésistible
qu'inspire l'héroïsme.» À Paris, personne ne fut attendri, et cette
prolongation de la guerre nous consterna.
[Note 38: Le même qui fut égorgé à Avignon, en 1815.]
Cependant, l'empereur demeurait à Berlin, dont il avait fait son
quartier général. Il annonçait dans ses bulletins que la grande et belle
armée prussienne avait disparu, comme un brouillard d'automne, et il
faisait achever par ses lieutenants la conquête de tous les États
prussiens. On frappait en même temps une contribution de 150 millions;
toutes les villes se rendaient peu à peu: Küstrin, Stettin, un peu plus
tard Magdebourg. Lubeck, qui voulut résister, avait été prise d'assaut
et horriblement pillée; on s'y battit dans toutes les rues, et je me
souviens que le prince Borghèse, qui prit part à cet assaut, nous
raconta le détail des cruautés que les soldats exercèrent dans cette
malheureuse ville. «Le spectacle dont j'ai été témoin, nous disait-il,
m'a donné une idée de l'état d'enivrement sanglant dans lequel la
résistance d'abord, et la victoire après, peuvent mettre le soldat.» Et
il ajoutait: «Dans un tel moment, tous les officiers sont soldats.
Moi-même, j'étais hors de moi, j'éprouvais, comme tout le monde, une
sorte d'ardeur égarée d'exercer ma force sur les individus et sur les
choses. J'aurais honte aujourd'hui de me rappeler des horreurs absurdes.
Au travers d'un pareil danger, quand il faut se faire jour avec le
sabre, au milieu des flammes qui dévorent tout sous vos yeux, lorsque le
bruit du canon, ou d'une continuelle mousqueterie, se mêle aux cris
d'une multitude qui se presse, se cherche, ou se fuit, dans l'espace
rétréci d'une rue, alors la tête se perd tout à fait. Il n'existe
peut-être pas d'atrocité, il n'existe pas de folie dont on ne soit
capable. On détruit sans profit pour personne, mais on cède à je ne sais
quelle fièvre qui excite toutes les facultés les plus désordonnées.»
Après la prise de Lubeck, le maréchal Bernadotte y demeura quelque
temps, en qualité de gouverneur, et ce fut à cette époque qu'il jeta les
fondements de son élévation future. Il montra une extrême équité et un
grand soin, pour adoucir les plaies que la guerre avait faites autour
de lui; il maintint son armée dans une exacte discipline; il séduisit,
il consola par la douceur de ses manières, et il laissa dans cette
contrée une profonde admiration, et un véritable attachement pour lui.
Tandis que l'empereur séjournait à Berlin, le prince de Hatzfeld, qui y
était demeuré, et qui, disent les bulletins, s'en reconnaissait
gouverneur, avait une correspondance secrète avec le roi de Prusse, dans
laquelle il rendait compte des mouvements de notre armée. Une de ses
lettres fut saisie, et l'empereur ordonna qu'on l'arrêtât, et qu'on le
fît passer devant une commission militaire. Sa femme, grosse et au
désespoir, essaya de parvenir jusqu'à l'empereur, et, ayant obtenu une
audience, se jeta à ses pieds. Il lui montra la lettre du prince; et,
cette infortunée se livrant à l'excès de sa douleur, l'empereur, ému, la
fit relever, et lui dit: «Vous avez dans les mains la pièce authentique
sur laquelle votre mari peut être condamné. Suivez mon conseil, profitez
de ce moment pour la brûler, et alors je serai sans moyen de le faire
juger.» La princesse ne se le fit pas dire deux fois, et jeta le papier
au milieu du feu, en arrosant de larmes les mains de l'empereur. Cette
anecdote fit plus d'impression à Paris que les victoires[39].
[Note 39: Voici comment l'empereur raconte cette scène à
l'impératrice: «J'ai reçu ta lettre où tu me parais fâchée du
mal que je dis des femmes. Il est vrai que je hais les femmes
intrigantes, au delà de tout. Je suis accoutumé à des femmes
bonnes, douces, conciliantes; ce sont celles que j'aime. Si
elles m'ont gâté, ce n'est pas ma faute, mais la tienne. Au
reste, tu verras que j'ai été fort bon pour une, qui a été
sensible et bonne, madame de Hatzfeld. Lorsque je lui ai
montré la lettre de son mari, elle me dit en sanglotant, avec
une profonde sensibilité, et naïvement: «Ah! c'est bien là
son écriture!» Lorsqu'elle lisait, son accent allait à l'âme.
Elle me fit peine, je lui dis: «Eh bien, madame, jetez cette
lettre au feu, je ne serai plus assez puissant pour faire
punir votre mari.» Elle brûla la lettre, et me parut bien
heureuse. Son mari est, depuis, fort tranquille. Deux heures
plus tard, il était perdu. Tu vois donc que j'aime les femmes
bonnes, naïves et douces; mais c'est que celles-là seules te
ressemblent.--Berlin, 6 novembre 1806, neuf heures du soir.»
Tous ces récits s'accordent. On disait toutefois, dans le
temps même, que l'empereur, après avoir eu des projets de
rigueur, s'était aperçu que la lettre incriminée avait une
date antérieure au moment où, selon le droit de la guerre,
elle aurait pu être considérée comme un acte d'espionnage, et
qu'alors toute la scène aurait été arrangée pour l'effet
dramatique. D'autres ont dit que c'est madame de Hatzfeld
elle-même qui, en jetant les yeux sur la lettre, aurait
montré à l'empereur cette date, et qu'aussitôt il se serait
écrié: «Oh! alors brûlez tout cela.» (P. R.)]
Notre Sénat envoya une députation à Berlin, pour porter ses
félicitations sur une si belle campagne. L'empereur chargea les envoyés
de rapporter à Paris l'épée du grand Frédéric, le cordon de l'Aigle noir
qu'il avait porté, et plusieurs drapeaux, «parmi lesquels, disait _le
Moniteur_, il y en a plusieurs brodés des mains de la belle reine,
beauté aussi funeste aux peuples de Prusse que le fut Hélène aux
Troyens».
Nos généraux, chaque jour, envahissaient quelques pays de plus. Le roi
de Hollande avait avancé jusque dans le Hanovre, qu'on reprenait de
nouveau, lorsqu'on apprit qu'il était tout à coup retourné dans ses
États, soit qu'il n'aimât point à ne faire la guerre que comme un des
lieutenants de son frère, soit que Bonaparte aimât mieux que ses
conquêtes fussent faites par ses propres généraux. Le maréchal Mortier
soumit la ville de Hambourg, le 19 novembre, et le séquestre fut mis
sévèrement sur l'énorme quantité de marchandises anglaises qui s'y
trouvèrent. On fit partir de Paris un assez bon nombre de jeunes
auditeurs au conseil d'État, tels que MM. d'Houdetot, de Tournon[40], et
autres, qui furent créés intendants de Berlin, de Bayreuth, et d'autres
villes. À l'aide de ces jeunes et actifs proconsuls, les États conquis
se trouvaient, sur-le-champ, administrés au profit du vainqueur, et la
victoire était suivie immédiatement d'une organisation qui la mettait
sur-le-champ à profit. L'empereur s'attachait la jeunesse, prise dans
toutes les classes, en lui offrant des occasions d'agir, de se produire
et d'exercer une autorité absolue. Aussi disait-il souvent: «Il n'y a
point de conquête que je ne puisse entreprendre; car, à l'aide de mes
soldats et de mes auditeurs, je prendrai et je régirai le monde.» On
peut jeter un regard sur les habitudes et les idées despotiques que ces
jeunes gens devaient rapporter dans leur propre pays, et comprendre de
quel danger ces habitudes ont été ensuite, quand on leur a confié
l'administration de quelque province française, que la plupart d'entre
eux ont eu peine à ne pas régir à la façon des pays conquis. Enfin,
cette jeunesse, appelée de bonne heure à de si importantes missions,
inoccupée aujourd'hui, déchue de ses espérances par le resserrement de
notre territoire, ronge avec impatience le frein de son oisiveté, et
n'est pas un des moindres embarras que l'état de la France cause à son
gouvernement présent.
[Note 40: M. d'Houdetot a été plus tard pair de France
sous la Restauration, et M. de Tournon préfet de la Gironde.
(P. R.)]
La conquête de la Prusse s'acheva, et nos troupes entrèrent en Pologne.
La saison était avancée; on n'avait point encore joint les Russes, mais
on savait qu'ils approchaient. Tout annonçait une campagne difficile.
Le froid n'était point rigoureux, mais la marche de nos soldats se
trouvait embarrassée par les boues d'un pays marécageux, dans lesquelles
hommes, canons, équipages, s'engloutissaient. Les détails de ce que
l'armée eut à souffrir sont terribles à entendre. Souvent, on voyait des
bataillons s'enfoncer dans les marais, y demeurer plongés jusqu'au
milieu du corps, sans qu'il fût possible de les arracher à la mort lente
qui les y attendait. L'empereur, déterminé à profiter de ses victoires,
sentit cependant le besoin de faire prendre quelque repos à ses troupes,
et il accepta avec empressement l'offre que lui fit le roi de Prusse
d'une suspension d'armes qui nous tiendrait sur l'une des rives de la
Vistule, tandis que les Prussiens demeuraient sur l'autre. Mais il est à
croire que les conditions qu'il mit à cet armistice furent trop sévères,
ou peut-être que la politique prussienne ne le proposa que pour gagner
du temps et opérer une jonction avec les Russes; car on traîna la
négociation en longueur, et l'empereur, instruit des mouvements du
général russe Benningsen, partit tout à coup de Berlin, le 25 novembre,
après avoir annoncé à son armée de nouveaux dangers et de nouveaux
succès, par cette belle phrase qui terminait sa proclamation: «Qui
donnerait aux Russes le droit de renverser de si justes desseins? Eux et
nous, ne sommes-nous pas les soldats d'Austerlitz[41]?»
[Note 41: _Moniteur_ du 12 décembre 1806. (P. R.)]
En même temps parut le fameux décret, daté de Berlin, précédé d'un long
considérant, composé d'une vingtaine de griefs, qui proclamait les
Îles-Britanniques en état de blocus. Ce décret n'était qu'une
représaille des formes habituelles à l'Angleterre, qui, lorsqu'elle
entre en état de guerre, déclare aussi ce même blocus universel, et, en
vertu du droit qu'il lui donne, permet à ses vaisseaux la prise de tous
les bâtiments qu'ils rencontrent, sur quelque mer que ce soit. Le décret
de Berlin partageait l'empire du monde en deux, opposant la puissance
continentale à la puissance maritime. Tout Anglais, trouvé, soit en
France, soit dans les États occupés par nous ou sous notre influence,
devenait prisonnier de guerre, et cette dure loi devait être notifiée à
tous nos souverains alliés. Dès lors, il fut notoire que la lutte qui
s'ouvrait entre le pouvoir despotique dans toutes ses extensions et, il
faut le dire, dans toutes ses habiletés, et la force d'une constitution
telle que celle qui régit et anime la nation anglaise, ne finirait que
par la destruction complète de l'un des deux assaillants. Le despotisme
a succombé, et, malgré ce qu'il nous en a coûté, il faut en rendre grâce
à la Providence, pour le salut des peuples et l'instruction de la
postérité.
Le 28 novembre, Murat fit son entrée à Varsovie; les Français y furent
reçus avec enthousiasme par ceux des Polonais qui espéraient que leur
liberté serait le fruit de nos conquêtes. On lisait dans le bulletin qui
annonçait cette entrée: «Le trône de Pologne se rétablira-t-il? Dieu
seul, qui tient dans ses mains les combinaisons des événements, est
l'arbitre de ce grand problème politique.» Dès cette époque, la famille
de Bonaparte commença à convoiter le trône de Pologne. Son frère Jérôme
avait quelque espérance de l'obtenir. Murat, qui avait montré en toute
occasion, dans cette campagne, sa brillante valeur, envoyé le premier à
Varsovie, s'y présentant dans le costume toujours un peu théâtral qu'il
préférait, et dont la toque couverte de plumes, les bottines de couleur,
et les étoffes élégantes qui le drapaient, avaient quelque ressemblance
avec l'habit des nobles Polonais, Murat, dis-je, entrevoyait des
chances pour que ce grand pays fût un jour confié à sa domination. Sa
femme, à Paris, en reçut quelques compliments qui peut-être ébranlèrent
les déterminations de l'empereur, lequel n'aimait point qu'on le
devançât en rien. J'ai vu l'impératrice espérer aussi la royauté
polonaise pour son fils. Plus tard, quand l'empereur eut un fils naturel
dont j'ignore aujourd'hui la destinée, ce fut vers cet enfant que les
Polonais tournèrent les yeux. De plus habiles que moi dans les secrets
de la diplomatie européenne diront pourquoi Bonaparte n'a fait
qu'ébaucher ses plans en Pologne, malgré son penchant personnel, et
malgré l'influence de M. de Talleyrand. Peut-être, seulement, que les
événements se pressèrent et se choquèrent avec trop de précipitation,
pour qu'on pût mettre à cette entreprise tous les soins et les efforts
qu'elle méritait.
Depuis la campagne de Prusse, et après le traité de Tilsit, l'empereur
s'est souvent repenti de n'avoir point poussé ses innovations
européennes jusqu'au changement de toutes les dynasties. «On ne gagne
rien, disait-il, à faire des mécontents auxquels on laisse encore
quelque puissance. Les demi-mesures n'ont jamais de suites utiles, et
les vieux rouages servent mal les machines nouvelles. Il fallait que je
rendisse tous les rois complices de ma grandeur, mais, pour qu'ils
ressortissent tous de moi, il eût été nécessaire qu'ils n'eussent point
à m'opposer celle de leurs antécédents, avantage dont je me serais peu
embarrassé, et qui ne valait point à mes yeux l'honneur de fonder une
race nouvelle, mais qui pourtant a quelque empire sur les hommes. Ma
bonté pour quelques souverains, ma faiblesse à l'égard des peuples qui
auraient souffert, je ne sais quelle crainte de soulever un entier
bouleversement m'ont retenu, et c'est un grand tort que je payerai cher,
peut-être.»
Quand l'empereur parlait ainsi, il avait soin de s'appuyer sur la
nécessité de renouveler toutes choses, nécessité imposée par la force de
la Révolution. Mais, comme je l'ai déjà dit, au fond de sa pensée, il se
croyait quitte envers elle, en changeant les frontières des États et les
maîtres qui les régissaient. Un roi bourgeois, pris dans sa famille ou
dans les rangs de son armée, lui paraissait devoir satisfaire, par son
élévation subite, toutes les classes bourgeoises des sociétés modernes,
et, pourvu que le despotisme que ce nouveau souverain exerçait tournât
au profit de ses propres projets, il ne lui en demandait nullement
raison. Il faut convenir, cependant, que, si ce que Bonaparte nommait
_l'esprit du siècle_ avait conduit les nations seulement à être
gouvernées par des hommes que des hasards heureux auraient tirés de leur
obscurité, ce n'était pas la peine de faire tant de fracas. Despote pour
despote, celui qui peut s'appuyer sur les souvenirs de la grandeur de
ses ancêtres blesse moins assurément l'orgueil humain, lorsqu'il exerce
sa volonté en vertu de vieux droits consacrés par une gloire ancienne,
ou même seulement dont la source se perd dans la nuit des temps.
Quoi qu'il en soit, à la fin de cette guerre, la Pologne ne retrouva sa
liberté que dans la partie dont la Prusse s'était emparée. Les traités
avec l'empereur de Russie, le besoin momentané du repos, la crainte
d'exciter le mécontentement de l'Autriche en touchant à ses possessions,
contraignirent les plans de Bonaparte. Peut-être l'exécution n'en était
guère possible, mais, n'étant tentés qu'à demi, ils portaient sûrement
avec eux la cause de leur destruction.
On a beaucoup discuté les avantages et les inconvénients du système
continental à l'égard des Anglais. Je ne serais pas assez forte pour
bien rapporter les objections que ce système souleva, comme les
approbations que lui donnèrent des esprits qui paraissaient assez
désintéressés. Encore moins oserais-je conclure au premier aperçu. Outre
qu'un tel système imposait aux alliés de la France des conditions trop
opposées à leur intérêt pour qu'ils s'y soumissent longtemps, comme,
tout en favorisant et excitant l'industrie continentale, dont les
avantages ne se font sentir que lentement, ce système gênait les
jouissances et quelques-unes des nécessités journalières, il ne se fit
sentir que comme un acte de despotisme. De plus, il fit passer dans
l'esprit de tout Anglais l'aversion que Bonaparte inspirait au
gouvernement britannique, parce que s'attaquer au commerce, c'est se
prendre aux sources vitales de toutes les existences anglaises. Il fit
donc la guerre contre nous absolument nationale chez nos ennemis, et en
effet, de cette époque, les tentatives personnelles des Anglais
devinrent très actives.
Cependant, j'ai entendu dire à des personnes éclairées que les suites de
cette rigueur arriveraient à porter un coup fatal à la constitution
d'Angleterre, et que c'était en cela surtout qu'il y avait avantage à
la pousser. Le gouvernement anglais, obligé d'agir avec une promptitude
égale à celle de son adversaire, empiétait peu à peu sur les droits
nationaux, sans que les communes s'y opposassent, parce qu'elles étaient
convaincues de la nécessité de la résistance. Le Parlement, moins jaloux
de ses libertés, n'osait soulever aucune opposition; peu à peu les
Anglais devenaient militaires; la dette publique s'augmentait pour
fournir aux coalitions et à l'armée nationale; le pouvoir exécutif
s'accoutumait à ces empiétements tolérés d'abord, et qu'il eût ensuite
voulu conserver comme une conquête permise. Ainsi la situation, forcée
et tendue, dans laquelle l'empereur mettait tous les gouvernements,
altérait la constitution britannique, dont peut-être, si le système
continental eût pu tenir longtemps, les Anglais n'auraient pu
reconquérir les avantages que par des prétentions violentes ou des
mouvements séditieux. C'était ce dont l'empereur se flattait
secrètement; il s'efforçait de fomenter la révolte en Irlande; appui sur
le continent de tous les pouvoirs absolus, il aidait et protégeait tant
qu'il pouvait l'opposition anglaise, et les journaux qu'il payait à
Londres ne cessaient d'animer les communes à la liberté.
J'ai vu plus tard M. de Talleyrand, épouvanté de cette lutte, me dire
avec plus de chaleur qu'il n'a coutume d'en montrer dans la rédaction de
son opinion: «Tremblez! insensés que vous êtes, des succès de l'empereur
sur les Anglais! Car, si la constitution anglaise est détruite,
mettez-vous bien dans la tête que la civilisation du monde sera ébranlée
jusque dans ses fondements.»
L'empereur, avant de quitter Berlin, eut soin d'en faire partir quelques
décrets, datés de cette ville, qui prouvaient qu'il avait, au milieu des
camps, la force et le temps de penser à autre chose qu'à des combats.
Tels furent quelques nominations de préfets, un décret sur
l'organisation des bureaux maritimes, et un autre qui destinait
l'emplacement de la Magdeleine, sur le boulevard, à un monument élevé à
la gloire des armées françaises. Les plans de ce monument furent mis au
concours par une circulaire du ministre de l'intérieur, imprimée
partout. Il y eut aussi des promotions nombreuses dans l'armée, et une
grande distribution de croix.
Le 25 novembre, l'empereur partit pour Posen. La difficulté des routes
lui fit abandonner ses voitures pour arriver dans un chariot du pays; le
grand maréchal du palais versa dans sa calèche, et se démit la
clavicule. M. de Talleyrand éprouva le même accident, sans blessure, et,
vu la difficulté de sa marche, il passa vingt-quatre heures sur une
route, dans sa voiture renversée, jusqu'à ce qu'on eût trouvé d'autres
moyens de le transporter. Il avait occasion, à cette époque, de répondre
à une lettre que je lui avais écrite: «Je vous réponds, me mandait-il,
du milieu des boues de la Pologne. Peut-être, l'année prochaine, vous
écrirai-je des sables de je ne sais quel pays. Je me recommande à vos
prières.» L'empereur n'était que trop porté par lui-même à dédaigner ces
obstacles, auxquels il sacrifiait une partie de son armée. D'ailleurs,
dans cette occasion, il fallait marcher. Les Russes avançaient toujours,
et il ne voulait point les attendre en Prusse.
Le 2 décembre, le Sénat fut convoqué à Paris; l'archichancelier porta
une lettre de l'empereur qui rendait compte de ses victoires, qui en
promettait de nouvelles, et qui demandait un sénatus-consulte ordonnant,
sur-le-champ, la levée des conscrits de 1807. Cette levée devait se
faire, dans un temps ordinaire, au mois de septembre seulement. Une
commission fut nommée pour la forme. Cette commission examina la demande
dans une seule matinée, et, le surlendemain, c'est-à-dire le 4, le
sénatus-consulte fut rendu.
Ce fut aussi à peu près dans ce temps, que nous eûmes la solution de la
dispute élevée par l'Académie contre le cardinal Maury. La volonté de
l'empereur trancha la question; un assez long article anonyme parut dans
_le Moniteur_. Ces paroles le terminaient: «L'Académie n'aura sans doute
aucun penchant à priver d'un droit acquis par l'usage un homme dont le
talent éminent a le plus marqué dans nos dissensions civiles, et dont
l'adoption était un pas de plus vers la concorde, et vers cet entier
oubli des événements passés, seul moyen d'assurer la durée de la
tranquillité qui nous a été rendue. Voilà un long article pour une chose
en apparence fort peu importante; cependant l'éclat qu'on a voulu faire
donne matière à de sérieuses réflexions. On voit à quelles fluctuations
on serait exposé de nouveau, dans quelle incertitude on pourrait être
replongé, si heureusement le sort de l'État n'était confié à un pilote
dont le bras est ferme, dont la direction est fixe, et qui ne connaît
qu'un seul but: le bonheur de la patrie[42].»
[Note 42: Il me paraît que la grave question élevée entre
le cardinal Maury et l'Institut a été décidée définitivement
contre la prétention du premier. Du moins, bien des années
plus tard, M. de Salvandy a dit _monsieur_ à l'évêque
d'Orléans, en le recevant à l'Académie. Il a dû se décider
par certains précédents, et la chose ne fit pas question. (P.
R.)]
Tandis que Bonaparte obligeait ses soldats à supporter, en continuant
cette guerre, les terribles fatigues de tous les fléaux réunis contre
eux, il ne laissait échapper aucune occasion de prouver que rien ne
pouvait interrompre l'intérêt qu'il portait du milieu des camps à la
marche non interrompue des habitudes civilisées. Un ordre du jour, daté
de la grande armée, fut publié, conçu en ces termes: «De par l'empereur:
L'université de Iéna, les professeurs, docteurs et étudiants, ses
possessions, revenus et autres attributions quelconques, sont mis sous
la sauvegarde spéciale des commandants des troupes françaises et
alliées. Le cours des études sera continué. Les étudiants sont autorisés
en conséquence à revenir à Iéna, que l'intention de l'empereur est de
ménager autant qu'il sera possible.»
Le roi de Saxe, subjugué par la puissance du vainqueur, rompit son
alliance avec la Prusse et fit un traité avec l'empereur. Ce prince,
pendant un long règne, avait joui longtemps des douceurs de la paix et
de l'ordre. Adoré de ses sujets, occupé de leur bonheur, il fallut la
violence du terrible ouragan qui porta partout la fortune de Bonaparte,
pour qu'il vît, tout à coup, les horreurs de la guerre désoler les
paisibles campagnes de ses États. Trop faible pour résister au choc, il
se soumit et chercha à les sauver, en acceptant les conditions du
vainqueur. Mais sa fidélité dans les traités ne put pas le préserver,
parce que, dans la suite, la Saxe fut forcément le théâtre sur lequel
les souverains puissants qui l'entouraient se disputèrent plus d'une
victoire.
Cependant, on s'attristait de plus en plus à Paris. Les bulletins ne
contenaient que des récits vagues de combats sanglants et de peu de
résultats. Il était facile de deviner, par quelques mots sur la rigueur
de la saison et l'âpreté du pays où se faisait la guerre, quels
obstacles nos soldats avaient à surmonter, et quelles étaient leurs
souffrances. Les lettres particulières, quoique avec une réserve qui
seule pouvait leur permettre de parvenir à leur destination, portaient
toutes un caractère d'inquiétude et de tristesse. On s'efforçait de
transformer en victoires les moindres marches de notre armée, mais
l'empereur recueillait des difficultés même de ses premiers succès. Le
décisif des affaires qui avaient ouvert cette campagne rendait les
Parisiens difficiles sur ce qui se passait alors. On s'efforçait
pourtant d'exciter un enthousiasme permanent. Les bulletins se lisaient
avec solennité sur les théâtres; on tirait le canon des Invalides, dès
qu'il arrivait une nouvelle de l'armée; des poètes gagés faisaient à la
hâte des odes, des chants de victoire, des intermèdes représentés avec
pompe à l'Opéra[43], et le lendemain, des articles commandés rendaient
compte de la vivacité des applaudissements[44].
L'impératrice agitée, oisive, ennuyée du séjour de Mayence, écrivait
sans cesse pour obtenir la permission d'aller à Berlin. L'empereur fut
au moment de céder à ses instances, et j'éprouvai un vif chagrin quand
M. de Rémusat me manda que, vraisemblablement, il allait s'éloigner
encore. Mais l'arrivée des Russes, et l'obligation de se montrer en
Pologne, obligèrent Bonaparte à changer de pensée. D'ailleurs, on lui
écrivait que Paris était morne, et que les marchands s'y plaignaient du
tort que leur faisait l'inquiétude générale. Alors il donna l'ordre à sa
femme de retourner aux Tuileries, de déployer la pompe accoutumée de la
cour, et nous reçûmes, tous et toutes, la consigne de nous amuser avec
éclat[45].
[Note 43: L'empereur reproche souvent cette hâte à ceux
qui étaient chargés de célébrer sa gloire sur les théâtres de
Paris. Ainsi, il écrit de Berlin à Cambacérès, le 21 novembre
1806: «Si l'armée tâche d'honorer la nation autant qu'elle le
peut, il faut avouer que les gens de lettres font tout pour
la déshonorer. J'ai lu hier les mauvais vers qui ont été
chantés à l'Opéra. En vérité, c'est tout à fait une dérision.
Comment souffrez-vous qu'on chante des impromptus à l'Opéra?
Cela n'est bon qu'au Vaudeville. Témoignez-en mon
mécontentement à M. de Luçay. M. de Luçay et le ministre de
l'intérieur pouvaient bien s'occuper de faire faire quelque
chose de passable; mais, pour cela, il faut ne vouloir le
jouer que trois mois après qu'on l'a demandé. On se plaint
que nous n'ayons pas de littérature; c'est la faute du
ministre de l'intérieur. Il est ridicule de commander une
églogue à un poète, comme on commande une robe de
mousseline.» Il voulait apparemment qu'on prévît la victoire
d'Iéna ou celle d'Eylau trois mois à l'avance. M. de Luçay,
chambellan, était chargé des théâtres en l'absence du
surintendant, premier chambellan, retenu à Mayence, comme on
l'a vu plus haut. (P. R.)]
[Note 44: Citation du _Moniteur_: «On a lu hier à l'Opéra
ces paroles: «L'empereur jouit de la meilleure santé.» Il est
impossible de se faire une idée de l'enthousiasme qu'elles
ont excité.»]
[Note 45: C'est dans ces occasions que M. de Talleyrand
disait: «Mesdames, l'empereur ne badine pas, il veut qu'on
s'amuse.» (P. R.)]
Pendant ce temps, il se détermina, après quelques affaires partielles, à
prendre des quartiers d'hiver; mais les Russes, plus accoutumés aux
sévérités de la saison et du pays, ne le lui permirent pas, et, après
avoir mesuré leurs forces dans quelques combats sanglants, dont nous
payâmes cher le succès, les deux armées se joignirent près du village de
Preussich-Eylau qui a donné son nom à cette sanglante bataille. Les
cheveux se dressent sur la tête, au récit de cette terrible journée. Le
froid était vif, la neige tombait en abondance, l'opposition des
éléments ne fit qu'augmenter de part et d'autre le féroce courage des
soldats. On se battit douze heures, sans qu'aucun des deux côtés pût
s'attribuer la victoire. Les pertes furent immenses. Vers le soir, les
Russes firent leur retraite en bon ordre, laissant sur le champ de
bataille un nombre considérable de leurs blessés. Les deux souverains,
russe et français, ordonnèrent des _Te Deum_. Le fait est que cette
horrible boucherie n'eut aucun résultat, et l'empereur a dit, depuis,
que, si l'armée russe l'avait attaqué encore dès le lendemain, il est
très vraisemblable qu'il eût été battu. Mais ce lui fut un motif
d'autant plus fort de faire sonner très haut la bataille. Il écrivit aux
évêques, fit part au Sénat de son prétendu succès, démentit dans tous
ses journaux les journaux étrangers, et cacha, tant qu'il put, les
récits des pertes que nous avions faites. On a raconté qu'il visita
lui-même le champ de bataille, et que cet épouvantable spectacle lui fit
une grande impression. Ce qui porte à le croire, c'est que le bulletin
qui rend compte de l'affaire est fait avec une extrême simplicité, et
n'a aucune ressemblance avec les autres, où il avait coutume de se
placer lui-même dans une attitude un peu théâtrale. À son retour, il fit
faire par le peintre Gros un très beau tableau qui le représente au
milieu des morts et des mourants, levant les yeux au ciel, comme pour y
chercher de la résignation au spectacle douloureux dont il est témoin.
L'expression que l'artiste a donnée à son visage est parfaitement belle;
je l'ai souvent considérée avec émotion, souhaitant intérieurement avec
toute la force d'une âme qui voulait encore s'attacher à lui, qu'elle
eût été, en effet, celle qu'on avait remarquée dans ses traits à cette
occasion[46].
[Note 46: On lit cette phrase dans un des bulletins de
cette époque: «Ce spectacle est fait pour inspirer aux
princes l'amour de la paix et l'horreur de la guerre.»]
M. Denon, directeur du Musée, et l'un des plus obséquieux serviteurs de
l'empereur, le suivait toujours dans ses campagnes pour choisir dans
chaque ville conquise les choses rares qui pouvaient contribuer à
augmenter les trésors de cette grande et belle collection. Il exécutait
sa commission avec une exactitude qui tenait, disait-on, de la rapacité,
et on l'accusa de ne point s'oublier dans l'enlèvement des dépouilles.
Les soldats de notre armée ne le connaissaient que sous le nom de
l'_huissier priseur_. Après la bataille d'Eylau, se trouvant à Varsovie,
il reçut l'ordre de faire faire un monument de cette journée. Plus elle
avait été douteuse, plus l'empereur tenait à la constater comme une
victoire. Denon écrivit à Paris un récit poétique de la visite que
l'empereur avait rendue aux blessés. Bien des gens ont prétendu que ce
tableau ne représentait qu'un mensonge à peu près pareil à la visite des
pestiférés de Jaffa. Mais pourquoi croire que Bonaparte fût toujours
incapable d'éprouver un sentiment humain? Le sujet était livré au
concours des premiers peintres; un grand nombre composèrent des dessins;
celui de Gros réunit tous les suffrages, et le choix tomba sur lui.
La bataille d'Eylau se donna le 10 février 1807.