(1806.)
Mon voyage à Cauterets.--Le roi de Hollande.--Tranquillité factice de la
France.--M. de Metternich.--Nouveau catéchisme.--Confédération
germanique.--La Pologne.--Mort de M. Fox.--La guerre est
déclarée.--Départ de l'empereur.--M. Pasquier et M. Molé.--Séance du
Sénat.--Premières hostilités.--La cour.--Réception du cardinal Maury.
Au mois de juin de cette année, je partis pour les eaux de Cauterets, et
je demeurai absente trois mois. Ma santé était alors dans un état
déplorable. J'avais besoin de la soigner et de me reposer du monde de la
cour, et d'une foule d'émotions journalières qui me fatiguaient et l'âme
et le corps. Ma famille, c'est-à-dire mon mari, ma mère et mes enfants,
s'établirent à Auteuil, d'où M. de Rémusat pouvait facilement et
fréquemment paraître à Saint-Cloud, et leur été y fut doux et paisible.
Notre cour était alors solitaire; les deux souverains hollandais étaient
partis, la famille Bonaparte s'établissait au dehors; la belle saison
donnait de la liberté à beaucoup de monde. L'empereur, préoccupé des
orages qui grossissaient en Europe, se livrait à un travail suivi; sa
femme employait son loisir à embellir sa terre de la Malmaison.
_Le Moniteur_ n'offrait guère que le récit des entrées triomphales dans
leurs États des princes créés par Bonaparte. À Naples, à Berg, à Bade,
en Hollande, l'enthousiasme, disait-on, était extrême, et partout on
voyait les peuples charmés des présents qu'on leur avait faits. Souvent
on nous donnait le discours des nouveaux princes ou rois, et tous
adressaient à leurs sujets des éloges pompeux du grand homme dont ils
étaient les mandataires. Il est certain que Louis Bonaparte réussit,
d'abord, auprès des Hollandais. Sa femme partagea son succès, et elle se
montra tellement douce et affable, que bientôt, je l'ai su par des
Français qui les accompagnèrent, son bizarre époux fut jaloux des
sentiments qu'on lui témoignait. L'une des prétentions habituelles du
caractère de Louis était que toutes choses autour de lui ressortissent
de lui seul. De même que son frère, il craignait jusqu'à la moindre
indépendance. Après avoir exigé que la nouvelle reine tînt une cour
brillante, tout à coup il changea ce qu'il avait d'abord prescrit, et il
la réduisit, peu à peu, à une vie très solitaire qui la sépara des
peuples sur lesquels elle aussi était appelée à régner. Si j'en crois
les récits qui m'ont été faits par des personnes qui n'avaient aucune
raison pour les inventer, il reprit, par suite du faux calcul de sa
jalouse défiance, l'usage d'un espionnage inquiet dont la reine fut sans
cesse le triste objet. Cette jeune femme, toujours malade et
profondément mélancolique, s'aperçut que son époux ne voulait point
qu'elle partageât avec lui les sentiments qu'il désirait inspirer aux
Hollandais. Devenue, par ses chagrins continuels, indifférente à tout
succès, elle s'isolait au fond de son palais, où elle vivait à peu près
prisonnière, se livrant aux arts qu'elle aimait, et jouissant avec
passion de la tendresse extrême qu'elle avait pour son fils aîné. Cet
enfant, fort avancé pour son âge, aimait beaucoup sa mère, et son père
s'en montrait fort jaloux. Tantôt celui-ci s'efforçait d'obtenir la
préférence par des complaisances poussées à l'excès, tantôt il
l'effrayait par des scènes violentes, et l'enfant préférait de beaucoup
celle près de qui il trouvait du repos et une sorte d'égalité
d'habitudes qui ne l'effarouchaient point. Des complaisants gagés, sorte
d'hommes qu'on voit naître partout dans les cours, furent chargés de
surveiller la reine, et de rendre compte de ce qui se passait autour
d'elle. Les lettres qu'elle écrivait furent ouvertes, dans la crainte
qu'elle n'écrivît quelque chose sur ce qui se passait dans les États de
son mari. Elle m'a assuré qu'elle avait, plus d'une fois, trouvé son
secrétaire ouvert, ses papiers dérangés, et qu'elle aurait pu
surprendre, si elle l'avait voulu, les agents de la défiance du roi
exécutant les recherches qu'il avait ordonnées. Bientôt on s'aperçut
que, dans cette cour, on se compromettrait en paraissant compter la
reine pour quelque chose, et elle fut aussitôt délaissée. Un malheureux
qui se serait adressé à elle pour obtenir une grâce, fût devenu suspect;
un ministre qui l'eût entretenue de la moindre affaire, eût déplu. Le
climat brumeux de la Hollande augmentait ses maux; elle tomba dans un
dépérissement visible pour tous, et dont le roi ne voulut pas d'abord
s'apercevoir. Elle me disait, une fois, que la vie qu'elle menait alors
lui était si pénible, lui apparaissait si dénuée d'espérances, que
souvent, lorsqu'elle habitait l'une de ses maisons de campagne qui
n'était point éloignée de la mer, et qu'elle considérait devant elle cet
Océan sur lequel les bâtiments anglais régnaient en maîtres, et venaient
bloquer les ports, elle souhaitait ardemment que quelque hasard en
amenât un sur la rive, et qu'on tentât une descente partielle dans
laquelle elle aurait été enlevée prisonnière. Enfin les médecins
déclarèrent qu'elle avait besoin des eaux d'Aix-la-Chapelle, et le roi,
assez malade aussi, se détermina à aller les prendre avec elle.
Dès cette époque, la Hollande commençait à souffrir beaucoup du système
prohibitif auquel l'empereur soumettait tout ce qui dépendait de son
empire. Louis Bonaparte, on lui doit cette justice, prit assez
promptement les intérêts des peuples qui lui avaient été confiés, et
résista, tant qu'il put, aux mesures tyranniques que la politique
impériale lui imposait. L'empereur lui en fit des reproches qu'il reçut
avec fermeté, et il lutta de manière à s'attacher les Hollandais. C'est
une justice qu'ils lui ont rendue.
La Suisse fut soumise aussi à l'obligation de rompre tout commerce avec
l'Angleterre, et la saisie des marchandises anglaises commença à
s'exécuter partout avec rigueur. Ces mesures fortifiaient à Londres le
parti qui voulait que, à quelque prix que ce fût, on tentât de susciter
à la France de nouvelles guerres en Europe. Mais M. Fox, qui était alors
premier ministre, semblait pencher vers la paix, et ne point rejeter
toute tentative de négociations. Pendant cet été, il tomba malade de la
maladie dont il est mort, et sa prépondérance s'affaiblit. Les Russes se
disputaient encore le terrain avec nos troupes dans quelques parties de
la Dalmatie. La grande armée ne rentrait point en France, les fêtes
qu'on annonçait se retardaient toujours. Le roi de Prusse semblait
enclin à demeurer en repos, mais sa belle et jeune épouse, le prince
Louis de Prusse, une partie de la cour, s'efforçaient de lui inspirer le
désir de la guerre; on lui montrait pour l'avenir la délivrance de la
Pologne, l'agrandissement de la Saxe, le danger de la confédération du
Rhin qui se formait; et, il faut en convenir, la conduite de l'empereur
justifiait toutes les inquiétudes européennes. La politique anglaise
reprenait peu à peu son influence sur l'empereur de Russie. M. de
Woronzoff avait été envoyé à Londres, et il entra tellement dans les
séductions qu'on employa à son égard, que, tout à coup, le continent fut
ébranlé de nouveau. L'empereur de Russie avait envoyé M. d'Oubril à
Paris pour y traiter de la paix avec nous. Un traité de paix fut en
effet signé entre lui et M. de Talleyrand, le 20 juillet; mais on va
voir tout à l'heure que ce traité ne fut point ratifié à Pétersbourg.
À peu près dans ce temps, le général Junot fut nommé gouverneur de
Paris.
Le calme le plus profond régnait en France. De moment en moment, les
volontés de l'empereur trouvaient moins d'opposition. Une administration
pareille, ferme, sévère, et assez équitable, du moins en ce point
qu'elle était égale pour tous, régularisait l'exercice du pouvoir et
aussi la manière de le supporter. La conscription s'exécutait avec
rigueur, mais le peuple n'en murmurait encore que faiblement; les
Français n'avaient pas épuisé la gloire comme ils l'ont fait depuis, et,
d'ailleurs, les avancements brillants de l'état militaire séduisaient la
jeunesse qui, partout, se déclarait pour Bonaparte. Dans les familles
nobles même, qui se faisaient un devoir, ou un état, de l'opposition,
les enfants commençaient à faiblir devant les opinions de leurs pères,
qui peut-être n'étaient point fâchés, en secret, de revenir un peu sur
leurs pas, sous prétexte de condescendance paternelle. D'ailleurs, on ne
négligeait aucune occasion de signaler la conduite qui devait indiquer
que la nation était ramenée à l'ordre naturel. La fête du 15 août étant
devenue celle de saint Napoléon, le ministre de l'intérieur écrivit une
circulaire à tous les préfets, pour les engager à ne rien épargner dans
la célébration de la fête, de ce qui consacrerait, en même temps, et le
souvenir impérial et l'époque du rétablissement de la religion. «Nulle
fête, disait cette lettre, ne peut inspirer un sentiment plus profond
que celle dans laquelle un grand peuple, dans l'orgueil de sa victoire,
dans la conscience de son bonheur, célèbre le jour où naquit le
souverain à qui il doit sa félicité et sa gloire.»
Il faut le dire sans cesse, et ne point l'oublier pour l'expérience des
nations à venir, et des hommes appelés par leur rang, ou leur
supériorité, à régner, les uns et les autres, c'est-à-dire les peuples
et les rois, ont un grand tort, quand ils se laissent tromper sous les
apparences d'un repos donné et accepté, après les grands orages des
révolutions. Si ce repos n'a pas fondé un ordre de choses tel que les
besoins nationaux l'indiquaient, alors, nul doute que ce repos ne soit
qu'un répit imposé par des circonstances plus ou moins impérieuses,
répit dont un homme habile s'emparera facilement, mais dont il ne tirera
un utile parti que s'il cherche à régulariser avec prudence la marche,
jusqu'alors inconsidérée, de ceux qui se confient à lui. Loin de là,
Bonaparte, fort et volontaire, ouvrit une grande parenthèse à la
révolution française. Il a toujours eu le sentiment que cette parenthèse
se fermerait à sa mort, qu'il regardait comme le seul terme possible de
sa fortune. Il se saisit des Français, quand ils s'étaient égarés sur
toutes les routes, et lorsqu'ils se décourageaient de l'espoir d'arriver
au but auquel ils ne laissaient pas d'aspirer encore; leur énergie,
devenue un peu vague, parce qu'elle n'osait plus aborder franchement
aucune entreprise, se transforma seulement, alors, en ardeur militaire,
et c'est la plus dangereuse sans doute, puisque c'est la plus opposée à
l'esprit du citoyen. Bonaparte en profita longtemps pour lui, mais il ne
prévit pas que, pour soutenir le poids difficile d'une nation devenue
craintive, pour un temps, de ses propres mouvements, mais portant au
dedans d'elle le besoin d'une grande restauration, il fallait toujours
que la victoire marchât à la suite de la guerre, et que les revers
produiraient dans les esprits une nature de réflexions toutes
dangereuses pour lui.
Il fut bien aussi, je le crois, entraîné par les circonstances qui
naquirent des événements journaliers. Mais son parti était pris
d'enchaîner, à quelque prix que ce fût, la liberté naissante, et il y
employa toute son habileté. On a beaucoup dit, sous l'Empire et depuis
sa chute, qu'il avait possédé mieux que qui que ce fût la science du
pouvoir. Sans doute, si on la concentre seulement dans la connaissance
des moyens de se faire obéir; mais, si le mot _science_ renferme dans sa
définition la connaissance claire et certaine d'une chose fondée sur des
principes évidents par eux-mêmes ou par des démonstrations[21], alors il
est certain que Bonaparte ne faisait point entrer dans son système de
gouvernement cette portion de principes qui tend à manifester l'estime
du souverain à l'égard de ses sujets. Il ne reconnaissait nullement
cette concession nécessaire: que tout homme qui veut maîtriser longtemps
les autres hommes doit leur donner d'avance de certains droits, de peur
que, fatigués un jour de leur inactivité morale, ils ne tentent de les
revendiquer. Il ne savait point exciter les passions généreuses,
comprendre ou réveiller la vertu, enfin s'exhausser d'autant plus qu'il
eût grandi l'espèce humaine.
[Note 21: Définition prise dans l'_Encyclopédie_.]
Homme étrange en tout, il s'estimait très supérieur au reste du monde,
et pourtant il craignait toutes les supériorités. Qui, parmi ceux qui
l'ont approché, ne lui a pas entendu dire qu'il préférait les gens
médiocres? qui n'a pas vu que, lorsqu'il employait un homme doué d'une
distinction quelconque, il fallait, pour qu'il lui accordât sa
confiance, qu'il eût d'abord cherché son côté faible dont il se hâtait,
assez ordinairement, de divulguer le secret? Ne l'a-t-on pas vu attentif
à flétrir, et souvent par un tort tout de son invention, ceux qu'il
appelait près de lui? Disons-le franchement, Bonaparte, au monde, aux
peuples, aux individus, a vendu tous ses dons. Son marché, plutôt imposé
qu'offert, parvint à éblouir les parties vaniteuses de la nature
humaine, et, par là, égara longtemps des esprits qui ont aujourd'hui
peine encore à se réduire aux bornes du possible et de la raison. Une
pareille politique peut servir à l'achat de toutes les servitudes; mais,
de toute nécessité, il faut qu'elle soit appuyée sur un succès
constant.
D'après cela, faudrait-il conclure que les Français sont coupables sans
rémission de s'être laissé séduire par un tel maître? la postérité les
condamnera-t-elle pour leur imprudente confiance? Je ne le crains pas.
Bonaparte, qui se servait indifféremment du bien comme du mal, quand
l'un ou l'autre pouvaient lui être utiles, avait trop de supériorité
dans l'esprit pour ne pas concevoir qu'on ne fonde rien au milieu du
trouble. Aussi commença-t-il par rétablir l'ordre, et ce fut là ce qui
nous attacha tous à lui, nous autres pauvres passagers, froissés par
tant d'orages! Ce qu'il ne créa que pour l'exploiter à son profit, nous
l'acceptâmes avec reconnaissance; nous regardâmes comme le premier de
ses bienfaits, comme une garantie de ses autres dons, ce repos social
qu'il rétablit, et qui devint le terrain sur lequel il allait élever son
despotisme; nous crûmes que l'homme qui restaurait la morale, la
religion, les civilisations de toute espèce, qui favorisait les arts, la
littérature, qui voulait ordonner la société, avait dans l'âme quelque
chose de cette noble inspiration qui conçoit la vraie grandeur, et
peut-être, après tout, que notre erreur, déplorable sans doute parce
qu'elle l'a si longtemps aidé, dénonce encore plus la générosité de nos
sentiments que notre imprudence. Au travers des faiblesses qui égarent
l'humanité, c'est pourtant une idée consolante de voir que ceux qui
veulent la séduire commencent par feindre d'abord les intentions
régulières et ordonnées de la vertu.
Jusqu'au moment de la déclaration de guerre de la Prusse, il ne se passa
nul événement bien remarquable. Dans le courant de cet été, on vit
arriver à Paris M. de Metternich, ambassadeur d'Autriche, qui a joué un
assez grand rôle en Europe, qui a pris part à des événements si
importants, qui a fait enfin une si immense fortune, sans pourtant que
ses talents s'élèvent, dit-on, au-dessus de l'intrigue d'une politique
secondaire. À cette époque, il était jeune, d'une figure agréable. Il
obtint des succès auprès des femmes. Un peu plus tard, il parut
s'attacher à madame Murat, et il lui a conservé un sentiment qui a
soutenu longtemps son époux sur le trône de Naples, et qui peut-être la
protège encore dans la retraite qu'elle s'est choisie[22].
[Note 22: En ce moment, en 1819, elle vit dans les États
de l'empereur d'Autriche. (Elle est morte à Florence, le 18
mai 1839.) (P. R.)]
Dans le mois d'août, on promulgua le décret qui déterminait le nouveau
catéchisme de l'Église gallicane. On l'appela _le Catéchisme de
Bossuet_, et on y inséra, avec la doctrine prise en effet dans les
ouvrages de l'évêque de Meaux, quelques phrases remarquables sur les
devoirs des Français relativement à l'empereur:
_Page_ 55. «Demande:--Quels sont les devoirs des chrétiens à l'égard des
princes qui les gouvernent, et quels sont, en particulier, nos devoirs
envers Napoléon Ier, notre empereur?
»Réponse:--Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent, et nous
devons en particulier à Napoléon Ier, notre empereur, l'amour, le
respect, l'obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs
ordonnés pour la conservation et la défense de l'empire et de son trône.
Honorer et servir son empereur est donc honorer et servir Dieu même.
»D.--N'y a-t-il pas des motifs particuliers qui doivent plus fortement
nous attacher à Napoléon Ier, notre empereur?
»R.--Oui; car il est celui que Dieu a suscité, dans les circonstances
difficiles, pour rétablir le culte public de la religion sainte de nos
pères, et pour en être le protecteur. Il a ramené et conservé l'ordre
public par sa sagesse profonde et active; il défend l'État par son bras
puissant, il est devenu l'oint du Seigneur par la consécration qu'il a
reçue du souverain pontife, chef de l'Église universelle.
»D.--Que doit-on penser de ceux qui manqueraient à leurs devoirs envers
notre empereur?
»R.--Selon l'apôtre saint Paul, ils résisteraient à l'ordre de Dieu
même, et se rendraient dignes de la damnation éternelle[23].»
[Note 23: «Fallait-il donc croire, dit madame de Staël,
que Bonaparte disposerait de l'enfer dans l'autre monde,
parce qu'il en donnait l'idée dans celui-ci?» Il y a bien
quelque exagération dans cette réflexion, mais celle qui suit
me paraît d'une extrême justesse: «Les nations n'ont de piété
sincère que dans les pays où l'on peut aimer Dieu et la
religion chrétienne de toute son âme, sans perdre, et surtout
sans obtenir aucun avantage terrestre, par la manifestation
de ce sentiment.»]
Tant que dura le ministère de M. Fox, Bonaparte, soit qu'il eût quelques
données particulières, soit qu'il vît que la politique de ce chef de
l'opposition marchait dans un sens opposé à celle de son prédécesseur,
se flatta de parvenir à conclure un traité de paix avec l'Angleterre.
Outre les avantages qu'il y trouvait apparemment, sa vanité était
toujours singulièrement blessée de ce que le gouvernement anglais ne
reconnaissait pas sa royauté. Le titre de général que lui donnaient les
journaux anglais le choquait toujours. Malgré sa supériorité, il avait
bien quelques-unes des faiblesses des parvenus.
Quand Fox tomba malade, _le Moniteur_ annonça qu'il était à craindre que
la gravité de sa maladie ne rejetât la politique anglaise dans la
complication ordinaire.
Cependant, on vit, tout à coup, éclore le système de la confédération du
Rhin. Dans le grand plan féodal de l'empereur, ce système était bien
entendu; il augmentait le nombre des feudataires de l'empire français;
il propageait la révolution européenne. Mais, s'il est vrai que les
vieilles institutions du continent soient arrivées au point où leur
décrépitude donne des signes irrécusables de la nécessité de leur chute,
il est aussi vrai de dire que le temps est arrivé où elles ne peuvent
plus choir au profit du despotisme. Bonaparte n'a pas cessé de vouloir
faire la contre-révolution des idées écloses depuis trente ans,
seulement dans son intérêt. Une pareille entreprise n'est heureusement
pas dans les forces humaines et, du moins, nous lui devons que son
impuissance à cet égard a jugé cette importante question.
Les grands duchés d'Allemagne furent donc séparés de l'empire
germanique, et l'empereur de France en fut déclaré le protecteur. Les
parties contractantes, c'est-à-dire l'Empire et les États confédérés,
devaient s'armer tous en cas de déclaration de guerre faite à l'une ou à
l'autre. Le contingent de la confédération fut porté à 63 000 hommes; la
France en devait fournir 200 000. L'électeur archichancelier de l'empire
germanique devenait prince-primat de la confédération, et, à sa mort,
l'empereur devait nommer son successeur. L'empereur renouvelait, en
outre, la déclaration par laquelle il s'engageait à ne point porter les
limites de la France au delà du Rhin; mais, en même temps, il déclarait
qu'il n'épargnerait rien pour parvenir à l'affranchissement des mers.
Cette déclaration parut dans _le Moniteur_ de cette année, le 25
juillet.
M. de Talleyrand eut en grande partie l'honneur de la formation de cette
confédération. Il jouissait alors d'un crédit éclatant, il semblait
appelé à rédiger en système ordonné les projets étendus de l'ambition de
l'empereur. En même temps, il ne négligeait pas l'accroissement de
fortune qu'il devait en retirer. Les princes d'Allemagne payèrent, comme
il le fallait, les avantages partiels qu'ils obtinrent dans cet
arrangement; et le nom de M. de Talleyrand, toujours uni à des
négociations si considérables, acquit de plus en plus en Europe de
grandeur et de renommée.
Une des idées favorites de M. de Talleyrand, et qui a paru toujours
saine et raisonnable, c'est que la politique française devait tendre à
tirer la Pologne du joug étranger, et à en faire une barrière à la
Russie, comme un contrepoids à l'Autriche. Il y poussait toujours, de
tout le pouvoir de ses conseils. Je l'ai souvent entendu dire que toute
la question du repos de l'Europe était en Pologne; il paraît bien que
l'empereur le pensait comme lui, mais qu'il n'a pas mis assez de suite
dans ce qui pouvait amener la réussite de ce projet, et que des
circonstances accidentelles aussi l'ont gêné. Il se plaignait souvent du
caractère passionné, mais léger des Polonais: «On ne pouvait, disait-il,
les diriger par aucun système.» Ils eussent demandé une préoccupation
particulière, et Bonaparte ne pouvait penser à eux qu'en passant.
D'ailleurs, l'empereur Alexandre avait trop d'intérêt à gêner cette
partie de la politique française, pour demeurer spectateur paisible de
ce qu'elle essayerait, et il arriva qu'on n'agit qu'à demi en Pologne,
et qu'on perdit tout le parti qu'on aurait pu tirer de là. Toutefois,
après quelques affaires partielles entre les Russes et nous,
relativement à l'abandon des bouches du Cattaro, les deux empereurs
paraissaient s'être entendus, et M. d'Oubril avait été envoyé de
Pétersbourg à Paris pour y signer un traité de paix. Notre armée,
toujours annoncée, ne rentrait point cependant, soit que Bonaparte
s'aperçût déjà de la difficulté de garder en France un si grand nombre
de soldats qui eussent fatigué les citoyens, soit qu'il prévît que
l'Europe grondait encore, et que la paix ne serait pas de longue durée.
On préparait sur la place des Invalides une sorte de _bazar_ où devaient
être exposés les produits de l'industrie française; mais on ne parlait
plus des fêtes promises à la grande armée. Cette exposition eut lieu en
effet, et occupa utilement l'intérêt national.
Au commencement de septembre, Jérôme Bonaparte arriva à Paris. Toutes
les tentatives qui avaient été faites sur les colonies n'avaient point
réussi, et l'empereur se détournait pour jamais de toute entreprise
maritime. Il songea alors à marier son jeune frère à quelque princesse
d'Europe, ayant exigé de lui que son premier mariage fût regardé comme
non avenu.
En créant la confédération du Rhin, Bonaparte avait déclaré qu'il
laissait la liberté aux villes anséatiques. Quand il s'agissait de
liberté, il était assez naturel qu'on crût que l'empereur n'en faisait
jamais qu'un don provisoire, et les déterminations prises à cet égard
achevèrent d'agiter la politique prussienne. La reine et la noblesse
excitaient le roi de Prusse à la guerre; aussi avons-nous vu, dans les
bulletins de la campagne qui s'ouvrit peu après, cette princesse devenue
l'objet des injures, souvent les plus grossières, comparée d'abord à
Armide, qui, la torche à la main, cherchait à nous susciter des ennemis.
En contraste avec cette comparaison un peu poétique, on trouvait,
quelques lignes plus bas, cette phrase d'un style tout différent, et
entièrement bourgeoise: «Quel dommage! car on dit que le roi de Prusse
est un parfait honnête homme[24].» Bonaparte a dit souvent qu'il n'y
avait qu'un pas du sublime au ridicule: cela est vrai dans les actions
comme dans les paroles, quand on néglige l'art véritable; il faut
convenir qu'il le dédaignait un peu trop.
[Note 24: Cette idée, même cette expression, se trouvent
souvent dans les lettres de l'empereur durant cette campagne.
Ainsi il écrivait à sa femme, le 13 octobre: «Je suis
aujourd'hui à Gera, ma bonne amie; mes affaires vont fort
bien, et tout comme je pouvais l'espérer. Avec l'aide de
Dieu, en peu de jours cela aura pris un caractère bien
terrible, je crois, pour le pauvre roi de Prusse, que je
plains personnellement, parce qu'il est bon. La reine est à
Erfurt avec le roi. Si elle veut voir une bataille, elle
aura ce cruel plaisir. Je me porte à merveille; j'ai déjà
engraissé depuis mon départ; cependant je fais, de ma
personne, vingt et vingt-cinq lieues par jour, à cheval, en
voiture, de toutes les manières. Je me couche à huit heures,
et je suis levé à minuit; je songe quelquefois que tu n'es
pas encore couchée. Tout à toi.» (P. R.)]
M. Fox mourait en septembre; la partie du ministère anglais qui poussait
à la guerre reprenait de la puissance; le ministère russe était changé;
un mouvement national agitait la noblesse prussienne; le peuple
commençait à y répondre, l'orage se formait, et il creva par le refus
que le czar fit, tout à coup, de ratifier le traité signé à Paris par
son plénipotentiaire Oubril. Dès ce moment, la guerre fut décidée. Aucun
message officiel ne l'annonça, mais on en parla tout haut.
Au commencement de ce mois, j'étais revenue des eaux de Cauterets, et je
jouissais délicieusement de me retrouver au milieu de ma famille, quand
M. de Rémusat reçut, tout à coup, l'ordre de partir pour Mayence, où
l'empereur devait se rendre quelques jours après. Je fus profondément
affligée de cette nouvelle séparation. N'ayant aucun des honneurs qui
compensent, pour quelques femmes, les souffrances attachées à une union
avec un militaire, j'avais peine à me soumettre à des absences ainsi
renouvelées sans cesse. Je me souviens qu'après le départ de M. de
Rémusat, l'empereur me demanda pourquoi j'avais l'air si triste, et,
quand je lui répondis que c'était parce que mon mari m'avait quittée, il
se moqua de moi: «Sire, lui dis-je encore, j'ignore tout à fait les
jouissances héroïques, et j'avais mis, pour mon compte, ma part de
gloire en bonheur.» Il se prit à rire, en disant: «Du bonheur? Ah! oui,
il est bien question de bonheur dans ce siècle-ci!»
Avant le départ pour Mayence, je revis M. de Talleyrand. Il me témoigna
beaucoup d'amitié. Il m'assura que rien n'était si utile à notre avenir
que de voir M. de Rémusat nommé de tous les voyages; mais, comme il vit
que j'avais des larmes dans les yeux en l'écoutant, il me parla toujours
sérieusement, et je lui sus gré de ne point plaisanter sur une peine,
grave pour moi seule, et qui devait paraître légère, au fait, à tout le
monde, en comparaison de celle de tant de femmes qui voyaient leurs
maris et leurs fils courir à de nouveaux dangers. Il y a dans le
caractère de M. de Talleyrand, je dirais plutôt dans son goût, un tact
très fin qui le dirige toujours de manière à ne parler à chacun que le
langage qui convient; c'est un des grands charmes de sa personne.
Enfin, l'empereur partit tout à coup, le 25 septembre, et sans qu'aucun
message au Sénat annonçât les motifs de son absence[25]. L'impératrice,
qui le quittait toujours malgré elle, n'avait d'abord pas pu obtenir de
l'accompagner, et seulement elle comptait le rejoindre un peu plus tard;
mais elle le pressa tellement, le dernier jour qu'il demeura à
Saint-Cloud, que, vers minuit, il céda à ses instances, et la fit monter
dans sa voiture près de lui, une seule femme de chambre l'accompagnant.
La maison impériale ne la rejoignit que quelques jours après. Il n'était
plus question, pour moi, de songer à être de toutes ces courses, ma
santé ne me le permettait plus, et je crois pouvoir dire que
l'impératrice, accoutumée à la petite jouissance de vanité que lui avait
procurée l'entrée à sa cour des dames qui valaient mieux que moi,
ramenée à ses anciennes amitiés, me regrettait un peu. Quant à
l'empereur, il ne me comptait plus pour grand'chose, et en cela il avait
raison. Une femme n'était rien dans sa cour; une femme malade, moins que
rien.
[Note 25: Ces départs, ces longues absences de l'empereur
étaient fréquents, à un degré qu'on ne se représente pas
aujourd'hui. Jamais souverain n'a moins habité sa capitale.
Il existe un livre curieux intitulé: _Itinéraire général de
Napoléon, chronologie du Consulat et de l'Empire, indiquant
jour par jour, pendant toute sa vie, le lieu où était
Napoléon, ce qu'il y a fait et les événements les plus
remarquables qui se rattachent à son histoire, etc., par
A.-M. Perrot. Paris, Bistor_, 1845. De ce livre, d'une
exactitude très suffisante, surtout dans la période de
grandeur impériale, on peut conclure que, depuis son
avènement au trône jusqu'à l'abdication de 1814, Napoléon n'a
passé que 955 jours à Paris, c'est-à-dire moins de trois ans,
sur dix années de règne. Il a voyagé, sinon hors de France,
du moins loin de Paris et des palais de Saint-Cloud, de la
Malmaison, de Compiègne, de Rambouillet ou de Fontainebleau,
plus de 1600 jours, c'est-à-dire plus de quatre années, et
plusieurs fois son absence a duré six mois de suite. (P. R).]
Madame Bonaparte m'a souvent conté que son mari avait commencé cette
campagne de Prusse avec une sorte de répugnance. Le luxe et l'aisance
qui l'environnaient faisaient effet sur lui. Les âpretés de la vie des
camps effarouchaient son imagination. D'ailleurs, il n'était pas sans
inquiétude: la réputation des troupes prussiennes était grande; on
parlait beaucoup de l'excellence de cette cavalerie; la nôtre
n'inspirait pas encore de confiance, et les militaires s'attendaient à
une forte résistance. Le succès inouï, et si prompt, de la bataille
d'Iéna est un de ces miracles qui dérangent toutes les probabilités
humaines. Ce succès a confondu l'Europe entière, et constaté la fortune
de Bonaparte autant que son habileté, ainsi que la valeur française.
Son séjour à Mayence ne fut pas de longue durée. Les Prussiens étaient
entrés en Saxe, il était urgent de les joindre. Ce fut à l'ouverture de
cette campagne que l'empereur créa deux compagnies de gendarmes
d'ordonnance, dont le vicomte de Montmorency commanda l'une. C'était un
appel à la noblesse, afin qu'elle prît part à la gloire, et qu'elle
cédât à l'appât d'une apparence de privilège. En effet, quelques
gentilshommes s'engagèrent dans ce corps.
Tandis que les grands événements se préparaient, il fut décidé que
l'impératrice demeurerait à Mayence, avec la partie de sa cour qui
l'avait accompagnée. M. de Rémusat restait auprès d'elle, ayant la
surintendance de toute sa maison, et M. de Talleyrand devait aussi
demeurer à Mayence, jusqu'à nouvel ordre.
Au moment de quitter cette ville, l'empereur donna à mon mari le
spectacle d'une scène dont celui-ci fut dans l'instant très frappé. M.
de Talleyrand se trouvait dans le cabinet de l'empereur, M. de Rémusat y
recevait les derniers ordres; c'était le soir, et les voitures étaient
attelées; l'empereur dit à mon mari d'aller chercher sa femme; celui-ci
la ramena un moment après. Elle pleurait beaucoup. L'empereur, touché de
ses larmes, la pressa longtemps dans ses bras, paraissant avoir peine à
s'en séparer. Il éprouvait une émotion assez vive, M. de Talleyrand
semblait aussi fort préoccupé. L'empereur, tenant sa femme serrée contre
lui, s'approcha de M. de Talleyrand, lui tendant la main, il les entoura
tous deux dans ses bras, et, s'adressant à M. de Rémusat: «Il est
pourtant bien pénible, lui dit-il, de quitter les deux personnes qu'on
aime le mieux.» Et, en répétant ces paroles, l'espèce d'attendrissement
nerveux qu'il éprouvait augmenta tellement, que les larmes le gagnèrent,
et, presque aussitôt, il eut quelques convulsions qui devinrent assez
fortes pour lui causer un vomissement. Il fallut l'asseoir, lui faire
prendre de l'eau de fleur d'oranger; il répandait des larmes. Cet état
dura un quart d'heure. Après, il parvint à se rendre maître de lui, et,
se relevant tout à coup, il serra la main de M. de Talleyrand; il
embrassa sa femme une dernière fois, et dit à M. de Rémusat: «Les
voitures sont là, n'est-ce pas? avertissez ces messieurs, et marchons.»
Quand, au retour, mon mari me conta cette scène, il me causa une sorte
de joie. La découverte de la puissance que les sentiments naturels
pouvaient exercer quelquefois sur Bonaparte me paraissait toujours comme
une victoire à laquelle chacun de nous devait prendre sa part d'intérêt.
Il quitta Mayence le 2 octobre, à neuf heures du soir.
Rien n'avait encore été annoncé au Sénat, mais tout le monde s'attendait
à une guerre violente. Cette guerre était nationale de la part des
Prussiens, et en effet, en la déclarant, le roi avait cédé au voeu
ardent de toute sa noblesse et d'une partie de son peuple. D'ailleurs,
les bruits qui s'étaient répandus sur la fondation d'un royaume de
Pologne inquiétaient les souverains. Il s'agissait de faire une ligue du
Nord formée de tous les États que la confédération du Rhin
n'embrasserait pas. La jeune reine exerçait de l'empire sur son époux;
elle avait une grande confiance au prince Louis de Prusse, qui désirait
vivement cette occasion de se distinguer. Ce prince était brave,
aimable, plein de goût pour les arts; il communiquait son ardeur à
toute la jeune noblesse. L'armée prussienne, forte et belle, inspirait
une extrême confiance à cette nouvelle coalition; sa cavalerie passait
pour la meilleure de l'Europe. Quand on voit avec quelle facilité tout
cela fut dispersé, il faut croire que les chefs de l'armée furent très
inhabiles, et que le vieux prince de Brunswick, une seconde fois,
dirigea mal les généreux courages qui furent confiés à ses ordres.
À l'ouverture de cette campagne, il fut facile de s'apercevoir que déjà,
en France, on éprouvait quelque fatigue de voir la guerre remettre si
souvent en question les destinées générales et particulières. Le
mécontentement se devinait à l'expression triste des physionomies, et on
pouvait conclure que l'empereur aurait besoin de faire des miracles pour
échauffer un intérêt qui se refroidissait un peu. En vain, les journaux
étaient pleins d'articles qui peignaient la joie des conscrits en
s'enrôlant dans tous les départements; personne n'était dupe de cette
joie, et même ne croyait devoir feindre d'y croire. Paris retomba dans
cette morne tristesse où la guerre met toujours les capitales, tant
qu'elle dure. On admira, par cette exposition dont j'ai parlé, les
progrès de notre industrie, mais ce n'est pas avec de la curiosité seule
qu'on excite les sentiments nationaux, et, quand les citoyens sont
étrangers absolument à la marche de leur gouvernement, ils ne regardent
que comme un spectacle les progrès que ses actes font faire à leur
civilisation. En France, nous commencions à sentir quelque chose de
mystérieux dans la conduite de Bonaparte à notre égard; nous apercevions
que ce n'était pas pour nous qu'il agissait, et que les apparences d'une
prospérité, plus brillante que solide, étaient, en effet, ce qu'il
voulait de nous, afin qu'elles l'entourassent d'un nouvel éclat. Je me
souviens d'avoir écrit à mon mari pendant cette campagne: «La situation
des choses, la disposition des esprits sont bien changées; les miracles
militaires de cette année ne font pas la moitié tant d'effet que ceux de
l'autre. Je ne retrouve plus ici l'enthousiasme qu'a excité la bataille
d'Austerlitz[26].» L'empereur lui-même s'en aperçut; car, lorsque, après
le traité de Tilsit, il fut de retour à Paris, il disait: «La gloire
militaire s'use vite pour les peuples modernes. Cinquante batailles ne
produisent guère plus d'effet que cinq ou six. Je suis et serai toujours
pour les Français bien plutôt l'homme de Marengo, que celui d'Iéna et de
Friedland.»
[Note 26: Les lettres de ma grand'mère témoignent, en
effet, du grand changement qui s'était fait dans l'opinion,
au sujet des succès militaires de l'empereur. La publication
de ces lettres aura, je pense, un intérêt véritable, même en
dehors des révélations politiques. Je réserve pour un avenir
prochain cette publication; mais je pourrais appuyer, par des
citations nombreuses, ce qui est dit ici, et dans les
chapitres précédents, malgré la réserve qu'imposaient les
indiscrétions de la poste. Voici, par exemple, ce qu'elle
écrivait à son mari pendant cette campagne de Prusse, deux
mois après la bataille d'Iéna, et avant celle d'Eylau, le 12
décembre 1806: «Nous devons être bien prudents en
correspondance, et, si j'ose dire, je trouve que vous vous
laissez aller un peu dans la vôtre, et qu'il y a quelquefois
certaines phrases philosophiques qui peuvent se prendre en
mauvaise part. C'est un chagrin de plus de ne pouvoir même
s'épancher en liberté à cette distance; mais il faut se
résigner à tous les sacrifices, et espérer que celui-ci nous
donnera une longue paix. La paix! On ne l'espère guère ici.
Il y a un découragement, et un mécontentement général. On
souffre et on se plaint hautement. Cette campagne ne produit
pas le quart de l'effet qu'a produit l'autre. Nulle
admiration, pas même d'étonnement, parce qu'on est blasé sur
les miracles. Les bulletins sont tous reçus sans
applaudissements aux théâtres; enfin l'impression générale
est bien pénible. Je dirais même qu'elle est tout à fait
injuste, car, enfin, il y a des cas où les événements
entraînent, même les hommes les plus forts, plus loin qu'ils
ne voudraient, et mon esprit se refuse à croire qu'une tête
supérieure ne veuille trouver de gloire que dans la guerre.
Ajoutez à cela la conscription, et ce nouvel arrête sur le
commerce. La malveillance fait argent de tout, et juge sans
raison; on ne veut voir que de la colère dans ces mesures. Je
suis loin d'oser les juger, mais je sens qu'en dépit de tout
ce que j'entends, j'ai besoin d'admirer, et de me fier à la
puissance qui traîne après elle la destinée de tout ce qui
m'est cher.» Cette lettre, on le voit, n'avait pas été
confiée à la poste, mais était apportée par un ami. Mais,
même en correspondant par la voie régulière, on se laissait
aller à montrer ses émotions, ses défiances, presque
l'horreur qu'inspirait un tel régime. La crainte, parfois,
reprenait cependant, et, dans une des lettres qui précédaient
celle-ci, ma grand'mère s'excusait de ne pouvoir envoyer à
son mari, comme trop imprudente, une lettre de son fils
Charles, âgé de neuf ans. Le jeune écolier, en effet, citait
ce vers de Phèdre: _Humiles laborant ubi potentes dissident_,
et se permettait cette phrase: «Je n'aime pas Philippe, parce
qu'il a trop d'ambition.» (P. R.)]
Les projets de l'empereur sur l'Europe s'agrandissant toujours, il lui
importait de plus en plus de centraliser son administration, afin que
les rayons de sa volonté, partis d'un même point, pussent être portés
rapidement là où il voulait qu'ils se dirigeassent. À peu près certain
de la soumission du Sénat, amoindrissant chaque jour l'importance du
Corps législatif, décidé sans doute intérieurement à saisir la première
occasion de se débarrasser du Tribunat, il confiait un pouvoir plus
étendu à son conseil d'État composé d'hommes forts par l'esprit, et sur
le caractère desquels il exerçait une influence directe. Par un nouveau
décret de cette époque, il créa une commission des pétitions au conseil
d'État, composée de conseillers, de maîtres des requêtes et
d'auditeurs, qui se réunissaient trois fois la semaine, et dont le
travail devait lui être porté. MM. Molé et Pasquier, tous deux maîtres
des requêtes, furent nommés membres de cette commission. Tous deux
étaient entrés dans les affaires en même temps, tous deux, quoique d'un
âge fort différent[27], avec de beaux noms de magistrature, des
relations de société pareilles, un zèle égal et une ambition semblable,
se faisaient peu à peu connaître dans ce nouveau gouvernement.
Cependant, l'empereur montrait déjà plus de goût pour M. Molé. Il
exerçait de l'empire sur sa jeunesse, qui, toute grave qu'elle était, ne
pouvait cependant échapper à l'enthousiasme. Il se flattait de façonner
ses idées à son gré, et il y parvint assez bien, tandis qu'il profitait
des dispositions parlementaires qu'il retrouvait dans l'esprit de M.
Pasquier. «J'exploite l'un, disait-il quelquefois, et je crée l'autre.»
Je cite ce mot pour prouver encore combien son goût le portait à
appliquer l'analyse à sa conduite envers tout le monde.
[Note 27: M. Molé avait alors vingt-six ans, M. Pasquier
à peu près quarante ans.]
On vit à Paris, dans l'automne de cette année, des courses de chevaux,
décrétées par l'empereur lui-même, lorsqu'il n'était encore que consul.
En vérité, la France était devenue un grand parterre assemblé, devant
lequel on donnait des représentations de tout genre, à cette condition
seulement que les mains ne se lèveraient que pour applaudir.
Enfin, le 4 octobre, le Sénat fut convoqué. L'archichancelier, comme par
le passé, comme il était réglé pour l'avenir, vint annoncer la guerre
par un discours insignifiant et pompeux. Il lut ensuite une lettre de
l'empereur, datée de son quartier général, qui déclarait le roi de
Prusse l'agresseur, qui déplorait l'influence du génie du mal venant
sans cesse troubler le repos de la France, et qui annonçait que
l'envahissement de la Saxe l'avait forcé de marcher rapidement en avant.
Cette lettre était accompagnée du rapport officiel du ministre des
affaires étrangères, qui ne pouvait trouver aucune cause raisonnable à
la guerre, qui s'étonnait si la liberté accordée aux villes anséatiques
avait inquiété le gouvernement prussien, et qui citait une note de M. de
Knobelsdorff, nouveau chargé d'affaires de Prusse. Il se répandit que,
quelque temps auparavant, M. de Lucchesini, dévoué, disait-on, à
l'Angleterre, avait effrayé la cour par des rapports _peu fondés_ sur
les projets de monarchie universelle du gouvernement français.
L'empereur, instruit de ces démarches, avait demandé le rappel de M. de
Lucchesini. M. de Knobelsdorff le remplaçait, mais ce changement ne
produisit rien; les deux cabinets se brouillèrent de plus en plus;
l'empereur partit; le ministre prussien reçut une dernière note de son
souverain, qui demandait l'évacuation prompte de toute l'Allemagne par
les troupes françaises, et qui exigeait que la ratification de cette
demande fût envoyée au quartier général du roi de Prusse, le 8 octobre.
M. de Knobelsdorff dépêcha cette note à M. de Talleyrand, encore à
Mayence, qui l'envoya à l'empereur déjà à Bamberg.
Dans le premier bulletin qui rend compte de l'ouverture de cette
campagne, voici ce qui est raconté à cette occasion: «Le 7, l'empereur a
reçu un courrier de Mayence porteur de la note de M. de Knobelsdorff, et
d'une lettre du roi de Prusse de vingt pages qui n'était qu'un mauvais
pamphlet, dans le genre de ceux que le cabinet anglais fait faire par
ses écrivains à 500 livres sterling par an. L'empereur n'en acheva
point la lecture, et dit aux personnes qui l'entouraient: «Je plains
mon frère le roi de Prusse: il n'entend pas le français, il n'a sûrement
pas lu cette rhapsodie.» Puis il dit au maréchal Berthier: «Maréchal, on
nous donne un rendez-vous d'honneur pour le 8, jamais un Français n'y a
manqué. Mais, comme on dit qu'il y a une belle reine qui veut être
témoin des combats, soyons courtois, et marchons, sans nous coucher,
vers la Saxe.»
Les hostilités commencèrent, en effet, le 8 octobre 1806.
La proclamation de l'empereur à ses soldats portait, comme toutes les
autres, l'empreinte de cette manière qui n'appartient réellement à aucun
siècle, et qui lui est particulière:
«Marchons donc, disait-il, puisque la modération n'a pu les faire sortir
de cette étonnante ivresse. Que l'armée prussienne éprouve le même sort
qu'elle subit il y a quatorze ans. Qu'ils apprennent que, s'il est
facile d'acquérir un accroissement de domaines et de puissance, avec
l'amitié du grand peuple, son inimitié, qu'on ne peut provoquer que par
l'abandon de tout esprit de sagesse et de raison, est plus terrible que
les tempêtes de l'Océan.»
Au même moment, le roi de Hollande, Louis Bonaparte, revint à la Haye
pour assembler les états, et leur demander une loi qui ordonnât le
payement par anticipation d'une année de l'impôt territorial. Après
avoir obtenu cette loi, il alla porter son quartier général sur les
frontières de son royaume. Ainsi les Hollandais, à qui on avait annoncé
une belle suite de prospérités, pour récompense du sacrifice de leur
liberté, se voyaient frappés, dès la première année, de la crainte de la
guerre, d'un doublement d'impôts, et du blocus continental, qui
neutralisait leur commerce.
Madame Louis Bonaparte vint joindre sa mère à Mayence, et parut respirer
en se retrouvant au milieu des siens. La jeune princesse de Bade y vint
aussi; elle était encore à cette époque dans une assez grande froideur
avec son époux. L'impératrice eut la visite du prince primat, et de
quelques souverains de la Confédération. La vie qu'elle menait à Mayence
était donc assez brillante par les personnages marquants que sa présence
y attirait. Elle eût préféré à tout de suivre partout l'empereur,
qu'elle aimait à surveiller; mais, quand elle lui écrivait pour le
joindre, il lui répondait: «Je ne puis t'appeler près de moi; je suis
l'esclave de la nature des choses et de la force des circonstances;
attendons ce qu'elles décideront.»[28]
[Note 28: Cette lettre ne se trouve point dans la
Correspondance générale de Napoléon Ier publiée sous le
second empire. Mais les lettres qui y sont insérées, pour
cette époque, ressemblent fort à celle-ci, pour la forme et
le fond. C'était, d'ailleurs, le sujet ordinaire des lettres
de l'empereur à Joséphine, pendant toutes ses campagnes.
Voici, par exemple, ce qu'il lui écrivait de Varsovie
quelques mois plus tard, le 23 janvier 1807. «Je reçois ta
lettre du 15 janvier. Il est impossible que je permette à des
femmes un voyage comme celui-ci: mauvais chemins, chemins peu
sûrs et fangeux. Retourne à Paris, sois-y gaie, contente;
peut-être y serai-je aussi, bientôt. J'ai ri de ce que tu me
dis que tu as pris un mari pour être avec lui; je pensais,
dans mon ignorance, que la femme était faite pour le mari, le
mari pour la patrie, la famille et la gloire. Pardon de mon
ignorance; l'on apprend toujours avec nos belles dames.
Adieu, mon amie; crois qu'il m'en coûte de ne pas te faire
venir. Dis-toi: «C'est une preuve combien je lui suis
précieuse.» (P. R.)]
L'impératrice, agitée par les dangers qu'allait de nouveau courir son
époux, ne trouvait pas autour d'elle des personnes qui répondissent
affectueusement à ses inquiétudes. Elle avait emmené des dames qui
appartenaient par leurs noms à des souvenirs qu'elles croyaient avoir le
droit de conserver dans la nouvelle cour; et elles se permettaient des
discours un peu opposés à la guerre qu'on entreprenait, et surtout elles
gardaient un intérêt assez naturel pour cette belle reine, qui devint
bientôt l'objet d'injures publiées dans chaque bulletin. La mort du
prince Louis de Prusse, que quelques-unes des dames du palais, émigrées
autrefois, avaient connu, les affligea, et il se forma autour de notre
souveraine une petite opposition dédaigneuse, à la tête de laquelle
madame de la Rochefoucauld se mit volontiers. M. de Rémusat, chargé de
la surveillance de cette petite cour, recevait les plaintes de
l'impératrice, qui, vivant toujours assez oisivement, était accessible
au bruit désagréable de tant de paroles inutiles qu'elle aurait dû
dédaigner. Il l'engageait à s'en peu soucier, et aussi à n'en faire
aucune confidence à l'empereur, qui eût attaché à tout cela une
importance peu nécessaire. Mais madame Bonaparte, blessée, écrivait tout
à son mari, et, plus tard, M. de Talleyrand, présent à ces orages, qui
pouvaient si facilement se dissiper, en voulut amuser l'empereur, qui ne
pensa nullement à prendre la chose gaiement. Je me suis arrêtée sur ce
sujet pour pouvoir dire plus tard ce qui nous en advint, à nous
personnellement.
Toutefois cette vie tracassière et vide, quoique active, d'une cour
ennuyait profondément mon mari. Il s'amusait à apprendre l'allemand
«pour, m'écrivait-il, mettre au moins dans sa journée une occupation qui
pesât quelque chose.» Il trouvait aussi, de plus en plus, du charme dans
la société de M. de Talleyrand, qui le recherchait, lui témoignait
confiance et réellement amitié. Toutes les fois qu'on prête à M. de
Talleyrand la moindre apparence d'un sentiment, on est obligé
d'accompagner son assertion de quelque mot affirmatif qui annonce qu'on
a prévu le doute qu'elle inspirerait, et les jugements du monde sont
sévères à son égard, ou tout au moins trop absolus. Je l'ai vu capable
d'affection, et j'ose dire que, s'il avait sur ce point tout à fait
trompé mon âme, je ne me serais point attachée de si bonne foi à lui.
Pendant ce temps, moi, je vivais très paisiblement à Paris, auprès de ma
mère, de ma soeur et de mes enfants, recevant une société distinguée,
accueillant un bon nombre de gens de lettres, que l'autorité de mon mari
sur les spectacles attirait chez moi. Il n'y avait que la princesse
Caroline, duchesse de Berg, qui demandait qu'on lui rendît quelques
devoirs. Elle habitait l'Élysée, et y tenait un assez grand état; on lui
faisait des visites, ainsi qu'à l'archichancelier Cambacérès; on
passait de temps à autre chez les ministres, et, le reste du temps, on
vivait en paix. Les nouvelles étaient reçues sans enthousiasme, mais non
sans intérêt, parce que les familles tenaient toutes, plus ou moins, à
quelques militaires.
La certitude que la haute police planait sans cesse sur tous les salons
s'opposait à toute réflexion; on se concentrait donc dans une
préoccupation secrète, qui tenait chacun assez isolé, et qui convenait à
l'empereur.
Il arriva pourtant, pendant cette campagne, un petit incident qui amusa
Paris durant quelques semaines. Le 23 octobre, le cardinal Maury fut
choisi par la classe de l'Institut à laquelle on a rendu le nom
d'Académie française, pour succéder à M. Target. Quand il fut question
de le recevoir, on s'avisa tout à coup de demander si on lui donnerait,
en lui parlant, le titre de _monseigneur_; il se trouva une grande
opposition. Avant la Révolution, la même discussion s'était élevée déjà
une fois. D'Alembert et l'Académie du temps avaient réclamé sur les
droits de l'égalité dans le sanctuaire des lettres; et cette Académie,
en 1806, devenue le côté droit, opinait pour accorder le _monseigneur_,
contre l'opinion de l'autre côté, à la tête duquel on voyait Régnault
de Saint-Jean-d'Angély, son beau-frère Arnault, Chénier, etc. Le débat
devint si vif, le cardinal déclara avec tant d'aigreur qu'il ne se
présenterait point, si on ne lui rendait pas ce qui lui était dû; la
difficulté de prendre librement une décision quelconque était si grande,
qu'on se détermina à en référer à l'empereur lui-même, et cette
vaniteuse discussion lui fut portée sur les champs de bataille.
Cependant, quand le cardinal rencontrait quelques membres de l'Institut
qui lui étaient opposés, il les attaquait par des paroles violentes. Une
fois, se trouvant à dîner chez madame Murat, il s'établit une querelle
assez amusante entre lui et M. Régnault; j'en fus témoin; et, dès que
les premières paroles furent dites, le cardinal engagea M. Régnault à
passer dans un autre salon; M. Régnault y consentit, à condition que
quelques personnes le suivissent. Le cardinal, piqué, commença à
s'échauffer beaucoup: «Vous ne vous rappelez donc pas, disait-il, qu'à
l'Assemblée constituante, monsieur, je vous ai appelé _petit
garçon_.--Ce n'est pas une raison, répondait l'autre, pour que nous vous
donnions aujourd'hui une marque de respect.--Si je me nommais
Montmorency, reprenait le cardinal, je me moquerais de vous; mais mon
talent seul me porte à l'Académie, et, si je vous cédais sur le
_monseigneur_, le lendemain vous me traiteriez de camarade.» M. Régnault
rappelait qu'une seule fois l'Académie française avait cédé à l'usage du
_monseigneur_, et que ce fut à l'égard du cardinal Dubois, qui fut reçu
par Fontenelle: «Mais, ajoutait-il, les temps sont bien changés.»
J'avoue qu'en regardant le cardinal Maury, j'osais penser, un peu, que
les hommes ne l'étaient pas beaucoup. Enfin ce débat devint assez vif;
on le manda à l'empereur, qui fit donner l'ordre aux académiciens
d'accorder le _monseigneur_ au cardinal. Aussitôt, tout le monde se
soumit, et l'on n'en parla plus.