(1806.)
Sénatus-consulte du 30 mars.--Fondation de royaumes et de duchés.--La
reine Hortense.
Sur la proposition de M. Portalis, ministre des cultes, l'empereur
rendit un décret qui plaçait sa fête au jour de l'Assomption, le 15
août, époque anniversaire de la conclusion du Concordat. On prescrivit
aussi une fête pour tous les premiers dimanches de décembre, en mémoire
d'Austerlitz.
Le 30 mars, il y eut une séance au Sénat fort importante, et qui donna
lieu à des réflexions de tout genre. L'empereur envoyait aux sénateurs
la communication d'une longue suite de décrets dont le retentissement
devait se faire sentir d'un bout de l'Europe à l'autre. Il n'est par
hors de propos d'en rendre compte avec quelque détail, et de donner un
extrait du discours de l'archichancelier Cambacérès, qui prouvera encore
avec quelle obséquieuse adresse on savait envelopper de paroles
spécieuses les déterminations subites d'un maître qui tenait l'esprit,
comme tout le reste, dans un éternel mouvement.
«Messieurs, dit Cambacérès, au moment où la France, unie d'intention
avec nous, assurait son bonheur et sa gloire, en jurant d'obéir à notre
auguste souverain, votre sagesse a pressenti la nécessité de coordonner
dans toutes ses parties le système du gouvernement héréditaire, et de
l'affermir par des institutions analogues à sa nature.
»Vos voeux sont en partie remplis; ils le seront encore par les
différents actes que Sa Majesté l'empereur et roi me prescrit de vous
apporter. Ainsi vous recevrez avec reconnaissance ces nouveaux
témoignages de sa confiance pour le Sénat et de son amour pour les
peuples, et vous vous empresserez, conformément aux intentions de Sa
Majesté, de les faire transcrire sur vos registres.
»Le premier de ces actes est un statut contenant les dispositions qui
règlent tout ce qui concerne l'état civil de la maison impériale, et
détermine les devoirs des princes et princesses qui la composent, envers
l'empereur.
»Le second est un décret qui réunit les provinces vénitiennes au royaume
d'Italie.
»Le troisième confère le trône de Naples au prince Joseph.»
En cet endroit se trouve un éloge assez étendu des vertus de ce nouveau
roi, et de la mesure qui lui conserve le titre de grand dignitaire de
l'Empire.
»Le quatrième contient la cession des duchés de Clèves et de Berg au
prince Murat. (De même son éloge.)
»Le cinquième donne la principauté de Guastalla à la princesse Borghèse
et à son époux. (Louanges en leur honneur.)
»Le sixième transfère au maréchal Berthier la principauté de
Neuchatel[7]. (Il est loué ainsi que les autres.) Cette preuve touchante
de la bienveillance de l'empereur pour son compagnon d'armes, pour son
coopérateur aussi intrépide qu'éclairé, ne peut manquer d'exciter la
sensibilité de tous les bons coeurs, comme elle est un motif de joie
pour tous les bons esprits.
[Note 7: Voici de quelle façon, familière et
désobligeante à la fois, l'empereur annonçait au maréchal
Berthier les nouvelles faveurs dont il le comblait: «La
Malmaison, 1er avril 1806. Je vous envoie _le Moniteur_; vous
verrez ce que j'ai fait pour vous. Je n'y mets qu'une
condition, c'est que vous vous mariiez, et c'est une
condition que je mets à mon amitié. Votre passion a duré trop
longtemps; elle est devenue ridicule; et j'ai droit d'espérer
que celui que j'ai nommé _mon compagnon d'armes_, que la
postérité mettra partout à côté de moi, ne restera pas plus
longtemps abandonné à une faiblesse sans exemple. Je veux
donc que vous vous mariiez; sans cela, je ne vous verrai
plus. Vous avez cinquante ans, mais vous êtes d'une race où
l'on vit quatre-vingts, et ces trente années sont celles où
les douceurs du mariage vous sont le plus nécessaires.» (P.
R.)]
»Le septième érige dans les États de Parme et de Plaisance trois grands
titres dont l'éclat sera soutenu par des affectations considérables, qui
ont été faites dans ces contrées, d'après l'ordre de Sa Majesté.
»Par l'effet de réserves semblables, contenues dans les décrets relatifs
aux États de Venise, au royaume de Naples et à la principauté de
Lucques, Sa Majesté a créé des récompenses dignes d'elle pour plusieurs
de ses sujets qui ont rendu de grands services à la guerre, ou qui,
dans des fonctions éminentes, ont concouru d'une manière distinguée au
bien de l'État. Ces titres deviennent la propriété de ceux qui les
auront reçus, et seront transmis de mâle en mâle à l'aîné de leurs
descendants légitimes. Cette grande conception, qui donne à l'Europe la
preuve du prix que Sa Majesté attache aux exploits des braves et à la
fidélité de ceux qu'elle a employés dans les grandes affaires, offre
aussi des avantages politiques. L'éclat habituel qui environne les
hommes éminents en dignité leur donne sur le peuple une autorité de
conseil et d'exemple, que le monarque quelquefois substitue
avantageusement à l'autorité des fonctions publiques. Ces mêmes hommes
sont, en même temps, les intercesseurs du peuple auprès du trône.»
Il faut convenir qu'on avait fait bien du chemin, depuis l'époque,
encore toute récente, où l'on datait les actes du gouvernement de l'an
XIV de la république.
«C'est donc sur ces bases que l'empereur veut asseoir le grand système
politique dont la divine Providence lui a inspiré la pensée, et par là,
elle ajoute sans cesse à ces sentiments, d'amour et d'admiration qui
vous sont communs avec tous les Français.»
Après ce discours, on donna lecture des différents décrets; en voici les
articles les plus importants:
Par celui qui réglait l'état civil de la maison impériale, les princes
et princesses ne pouvaient se marier sans le consentement de l'empereur.
Les enfants nés d'un mariage fait malgré lui, n'auraient aucun droit aux
avantages attachés par les usages de certains pays aux mariages dits de
la main gauche.
Le divorce était interdit à la famille impériale; la séparation de
corps, autorisée par l'empereur, était permise.
Les tuteurs des enfants étaient nommés par lui.
Les membres de la famille ne pouvaient adopter sans sa permission.
L'archichancelier de l'Empire remplissait vis-à-vis de la famille
impériale toutes les fonctions attribuées par les lois aux officiers de
l'état civil.
Il devait y avoir un secrétaire de l'état de la maison impériale,
choisi dans le ministère ou le conseil d'État[8].
[Note 8: Ce fut le conseiller d'État Régnault de
Saint-Jean d'Angely.]
Le cérémonial des mariages et des naissances était réglé.
L'archichancelier devait recevoir le testament de l'empereur qu'il
dicterait au secrétaire de l'état de la famille impériale, en présence
de deux témoins. Ce testament serait déposé au Sénat.
L'empereur réglait tout ce qui concernait l'éducation des princes et
princesses de sa maison, nommant et révoquant ceux qui en seraient
chargés. Tous les princes nés dans l'ordre de l'hérédité devaient être
élevés ensemble dans un palais, éloigné au plus de vingt lieues de la
résidence de l'empereur.
L'éducation commençant à sept ans et finissant à seize, les enfants de
ceux qui se sont distingués par leurs services pouvaient être admis par
l'empereur à partager les avantages de cette éducation.
Si un prince, dans l'ordre de l'hérédité, montait sur un trône étranger,
il serait tenu, dès que ses enfants mâles auraient atteint l'âge de
sept ans de les envoyer à la susdite maison.
Les princes et princesses ne pouvaient sortir de France, ni s'éloigner
d'un rayon de trente lieues, sans la permission de l'empereur.
Si un membre de la maison impériale venait à se livrer à des
déportements et à oublier sa dignité et ses devoirs, l'empereur pouvait
lui infliger, pour une année au plus, les arrêts, l'éloignement de sa
personne, l'exil. Il pouvait éloigner de sa famille les personnes qui
lui paraissaient suspectes. Il pourrait, dans des cas graves, prononcer
la peine de deux ans de réclusion dans une prison d'État, en présence du
conseil de famille, présidé par lui, et de l'archichancelier; le
secrétaire de l'état de la maison impériale tenant la plume.
Les grands dignitaires et les ducs étaient assujettis aux dispositions
de ces derniers articles.
Après ce premier décret, venaient ceux qui suivent:
«Nous avons érigé et érigeons en duchés, grands fiefs de notre empire,
les provinces ci-après désignées:
La Dalmatie. Trévise.
L'Istrie. Feltre.
Le Frioul. Bassano.
Cadore. Vicence.
Bellune. Padoue.
Conegliano. Rovigo.
«Nous nous réservons de donner l'investiture des dits fiefs, pour être
transmis héréditairement aux descendants mâles. En cas d'extinction, les
dits fiefs seront réversibles à notre couronne impériale.
«Nous entendons que le quinzième du revenu que notre royaume d'Italie
retire ou retirera desdites provinces, sera attaché aux dits fiefs, pour
être possédé par ceux que nous en aurons investis; nous réservant pour
la même destination la disposition de trente millions de domaines
nationaux situés dans les dites provinces.
«Des inscriptions sur le mont Napoléon[9] seront créées jusqu'à la
concurrence de douze cent mille francs de rentes annuelles en faveur des
généraux, officiers et soldats qui ont rendu des services à la patrie et
à notre couronne, à condition expresse de ne pouvoir aliéner lesdites
rentes, avant dix ans, sans notre autorisation.
[Note 9: Le mont Napoléon était une création de rentes
sur le royaume d'Italie.]
«Jusqu'à ce que le royaume d'Italie ait une armée, nous lui en accordons
une française qui sera entretenue par notre trésor impérial. À cet
effet, notre trésor royal d'Italie versera chaque mois dans notre trésor
impérial la somme de deux millions cinq cent mille francs, pendant le
temps que notre armée séjournera en Italie, ce qui aura lieu pendant six
ans. L'héritier présomptif d'Italie sera appelé le prince de Venise.
«La tranquillité de l'Europe voulant que nous assurions le sort des
peuples de Naples et de Sicile, tombés en notre pouvoir par le droit de
conquête, et faisant partie du grand empire, nous déclarons roi de
Naples et de Sicile, notre frère Joseph Napoléon, grand électeur de
France. Cette couronne sera héréditaire dans sa descendance masculine; à
son défaut, nous y appelons nos enfants mâles et légitimes, et à défaut
de nos enfants, ceux de notre frère Louis-Napoléon[10]; nous réservant,
si notre frère Joseph venait à mourir sans enfants mâles, le droit de
désigner, pour succéder à ladite couronne, un prince de notre maison, ou
même d'y appeler un enfant adoptif, selon que nous le jugerons
convenable pour l'intérêt de nos peuples et du grand système que la
divine Providence nous a destiné à fonder.
[Note 10: Bonaparte avait fait prendre le nom de Napoléon
à tous ses frères.]
»Six grands fiefs sont institués dans ledit royaume avec le titre de
duché et les mêmes prérogatives que les autres, pour être à perpétuité à
notre nomination et à celle de nos successeurs.
»Nous nous réservons sur le royaume de Naples un million de rente pour
être distribué aux généraux, officiers et soldats de notre armée, aux
mêmes conditions que celles affectées au mont Napoléon.
»Le roi de Naples sera, à perpétuité, grand dignitaire de l'Empire, nous
réservant le droit de créer la dignité de prince vice-grand électeur.
»Nous entendons que la couronne de Naples que nous plaçons sur la tête
du prince Joseph et de ses descendants, ne porte atteinte en aucune
manière à leurs droits de succession au trône de France[11]. Mais il
est également dans notre volonté que les couronnes de France, d'Italie,
de Naples et de Sicile ne puissent jamais être réunies sur la même tête.
»Les duchés de Clèves et de Berg sont donnés à notre beau-frère le
prince Joachim, et à sa descendance mâle. À son défaut, ils passeront à
notre frère Joseph, et, s'il n'a point d'enfants mâles, à notre frère
Louis, ne pouvant jamais être réunis à la couronne de France. Le duc de
Clèves et de Berg ne cessera point d'être grand amiral, et nous pourrons
créer un vice-grand amiral.»
Enfin la principauté de Guastalla fut donnée à la princesse Borghèse, le
prince portant le titre de prince de Guastalla; et, s'ils n'avaient
point d'enfants, l'empereur en pouvait disposer comme il lui plairait.
Les mêmes conditions furent affectées à la principauté de Neuchatel[12].
[Note 11: Joseph Bonaparte avait tenu à l'insertion
positive de ce dernier article.]
[Note 12: Oudinot en prit possession à la tête de ses
grenadiers, et commença par y confisquer toutes les
marchandises anglaises.]
La principauté de Lucques fut augmentée de quelques pays détachés du
royaume d'Italie, et payait pour cela une redevance de 200 000 francs de
rente[13], destinés encore aux récompenses accordées aux militaires.
[Note 13: Toutes ces rentes ou redevances faisaient
partie, avec les contributions levées pendant la guerre, de
ce qu'on appelait le domaine extraordinaire.]
Une partie des biens nationaux situés dans les duchés de Parme et de
Plaisance, fut réservée pour la même destination.
J'ai cru pouvoir rapporter presque entièrement le texte de ces
différents décrets, qui me paraît digne de remarque. Cet acte contribua
à donner encore une idée de la prépondérance que Bonaparte voulait que
l'empire français conservât sur les parties de l'Europe que ses
victoires lui soumettaient peu à peu, et aussi de celle qu'il se
réservait personnellement. On peut conclure de ces nouvelles
déterminations, que l'inquiétude qu'elles durent exciter en Europe ne
permit pas de croire que la paix dût être de longue durée. Enfin, on
peut encore, après cette lecture, s'expliquer pourquoi l'Italie, qui a
montré tant d'empressement à saisir l'indépendance que semblait lui
faire espérer l'unité de gouvernement qu'on lui offrait, se vit bientôt
déçue de son espérance par cet état secondaire dans lequel la tenait le
lien qui la soumettait à l'empereur. Quelque soin que prît le prince
Eugène, quelque douce et équitable que fût son administration, les
Italiens ne tardèrent point à s'apercevoir que la conquête les avait
rangés sous un maître qui usait pour lui seul des ressources
qu'offraient leurs belles contrées. Ils entretenaient chez eux, et à
leurs frais, une armée étrangère. On retirait le plus clair de leurs
revenus pour enrichir des Français. Dans tout ce qu'on exigeait d'eux,
on avait bien moins égard à leurs intérêts qu'à l'avantage du grand
empire, avantage qui bientôt fut concentré dans le succès des projets
ambitieux d'un seul homme qui, sans réserve, arracha à l'Italie tous les
sacrifices qu'il n'eût pas tout à fait osé imposer à la France. Souvent
le vice-roi réclama quelque adoucissement pour les Italiens, mais
rarement il fut écouté. Cependant ils surent, pendant un temps, démêler
le caractère particulier du prince Eugène, et le séparer des mesures
rigoureuses qu'il était forcé d'exécuter; ils lui surent gré de ce qu'il
tentait, et de ce qu'il souhaitait de faire, jusqu'à ce qu'à la fin, les
ordres comme les besoins de Bonaparte devenant de plus en plus
impérieux, ce peuple trop opprimé n'eut plus la force de demeurer
équitable, et enveloppa tous les Français, le prince Eugène en tête,
dans l'animadversion qu'il vouait à l'empereur.
J'ai entendu le vice-roi lui-même, qui a fidèlement servi Bonaparte,
sans avoir d'illusion sur son compte, dire à sa mère devant moi que
l'empereur, jaloux de l'affection qu'il avait su s'acquérir, lui avait,
exprès, imposé des mesures inutiles et oppressives, pour aliéner cette
bonne disposition des Italiens, qu'il redoutait.
La vice-reine contribua aussi à gagner d'abord les coeurs à son époux.
Belle, très bonne, pieuse et bienfaisante, elle plaisait à tout ce qui
l'approchait. Elle imposait à Bonaparte par un air fort digne et assez
froid. Il n'aimait pas à l'entendre louer. Elle a passé bien peu de
temps à Paris.
Un assez grand nombre d'articles de ces décrets sont plus tard demeurés
sans exécution. D'autres circonstances ont amené d'autres volontés; des
passions nouvelles ont enfanté des fantaisies; des défiances subites ont
changé quelques déterminations. Le gouvernement de Bonaparte sur bien
des points ressemblait à ce palais du Corps législatif où se tient
aujourd'hui la Chambre des députés: Sans rien déranger de l'ancien
bâtiment, on s'est contenté, pour le rendre plus imposant, d'y adosser
une façade qui, en effet, vue du côté de l'eau, a quelque grandeur;
mais, en tournant alentour, on ne trouve plus derrière rien qui se
rapporte au plan de ce seul côté. De même, en système politique,
législatif, ou d'administration, bien souvent Bonaparte n'a élevé que
des façades.
À la suite de toutes ces communications, le Sénat ne manqua point de
voter des remerciements à l'empereur, et des députations furent envoyées
à la nouvelle reine de Naples qui les reçut avec sa simplicité
accoutumée, et aux deux princesses. Murat était déjà parti pour prendre
possession de son duché. Les journaux ne manquèrent pas de nous dire
qu'il y avait été reçu avec acclamations. De même, les journaux
rendaient un compte pareil de la joie des Napolitains; mais les lettres
particulières mandaient qu'on était obligé de continuer la guerre, et
que la Calabre offrirait une longue résistance. Joseph a toujours eu de
la douceur dans le caractère et nulle part il ne s'est fait haïr
personnellement; mais il manque d'habileté, et partout on l'a toujours
vu au-dessous de la situation dans laquelle on le plaçait. À la vérité,
le métier des rois créés par Bonaparte a toujours été assez difficile.
Après avoir réglé ces grands intérêts, l'empereur passa à des
occupations d'un genre plus gai. Le 7 avril, on fit aux Tuileries les
fiançailles du jeune ménage dont j'ai parlé dans le chapitre précédent.
Cette cérémonie eut lieu le soir dans la galerie de Diane; la cour était
nombreuse et brillante; la nouvelle mariée, vêtue d'une robe brodée
d'argent et garnie de roses. Ses témoins furent: MM. de Talleyrand, de
Champagny et de Ségur; ceux du prince: le prince héréditaire de Bavière,
le grand chambellan de l'électeur de Bade, et le baron de Dalberg,
ministre plénipotentiaire de Bade[14].
[Note 14: Il est neveu du prince primat archichancelier
de l'empire germanique.]
Le lendemain soir, on fit le mariage en grande cérémonie; les Tuileries
furent illuminées. On tira un feu d'artifice sur la place Louis XV,
appelée alors place de la Concorde.
La cour semblait avoir, malgré son luxe ordinaire, réservé pour ce jour
une pompe toute particulière. L'impératrice, vêtue d'une robe
entièrement brodée de plusieurs ors, avait sur sa tête, outre sa
couronne impériale, pour un million de perles; la princesse Borghèse,
tous les diamants de la maison Borghèse joints aux siens, qui étaient
sans prix. Madame Murat était parée de mille rubis; madame Louis, toute
couverte de turquoises enrichies de diamants; la nouvelle reine de
Naples bien maigre, bien chétive, mais presque courbée sous le poids de
pierres précieuses. Je me souviens que, pour ma part, et je n'avais pas
coutume de me montrer une des plus brillantes de la cour, je portais un
habit de cour que j'avais fait faire pour cette cérémonie[15]. Il était
de crêpe rose, tout pailleté d'argent et garni entièrement d'une
guirlande de jasmins. J'avais couronné ma tête de jasmins mêlés avec des
épis de diamants. Mon écrin se montait à la valeur de quarante à
cinquante mille francs, et se trouvait fort au-dessous de ceux d'une
grande partie de nos dames[16].
[Note 15: Il m'avait coûté soixante louis.]
[Note 16: Madame Duroc a eu pour plus de cent mille écus
de diamants, mesdames Maret et Savary, pour cinquante et
peut-être davantage, la maréchale Ney, cent mille francs,
etc.]
La princesse Stéphanie avait reçu de son époux, et plus encore de
l'empereur, des présents magnifiques. Elle portait sur sa tête un
bandeau de diamants, surmonté de fleurs d'oranger. Son habit était de
tulle blanc, étoilé d'argent, et garni aussi de fleurs d'oranger. Elle
fut à l'autel de fort bonne grâce, y fit ses révérences de manière à
charmer l'empereur et tout le monde. Son père, mêlé à la foule des
sénateurs, laissait échapper des larmes. Il me parut, tout le temps que
dura cette cérémonie, dans une bien étrange position; ses émotions
devaient être assez compliquées. On lui conféra l'ordre de Bade.
Ce fut le cardinal légat, Caprara, qui fit le mariage. Après la
cérémonie, on remonta de la chapelle dans les grands appartements, comme
on en était descendu; c'est-à-dire les princes et princesses ouvrant la
marche, l'impératrice suivie de toutes ses dames, le prince de Bade
marchant à ses côtés, et l'empereur donnant la main à la mariée. Il
portait son costume de grande cérémonie; j'ai déjà dit qu'il lui allait
bien. Rien ne manquait à la pompe de cette marche qu'un peu plus de
lenteur. Bonaparte voulait toujours marcher vite, ce qui nous pressait
un peu plus qu'il n'eût fallu.
Des pages portaient les manteaux des princesses, des reines et de
l'impératrice. Quant à nous, il nous fallait toujours renoncer à
déployer les nôtres, ce qui aurait fort embelli notre costume. Nous
étions obligées de les porter sur un bras, parce que leur extrême
longueur eût beaucoup trop retardé la marche précipitée de l'empereur.
C'était un usage trop habituel et qui manquait de dignité dans les
cérémonies, que d'entendre les chambellans qui le précédaient, en
marchant sur nos talons, répéter à demi-voix et sans interruption ces
paroles: «Allons, allons, mesdames, avancez donc.» La comtesse d'Arberg,
qui avait été à la cour de l'archiduchesse des Pays-Bas, et qui était
accoutumée à l'étiquette allemande, prenait toujours ce brusque
avertissement avec un chagrin qui nous faisait rire, nous qui nous y
étions accoutumées. Elle disait assez plaisamment qu'on devrait nous
appeler _les postillons_ du palais, et qu'il eût mieux valu nous revêtir
d'une jupe courte que de ce long manteau devenu inutile. Une autre
personne que cette coutume impatientait beaucoup, c'était M. de
Talleyrand, qui devait, en qualité de grand chambellan, précéder
toujours l'empereur, et qui, vu la faiblesse de ses jambes, avait peine
à marcher, même lentement; les aides de camp s'amusaient assez de son
embarras.
Quant à l'impératrice, c'était un des articles sur lesquels elle ne
cédait point à la volonté de son époux. Comme elle marchait de fort
bonne grâce, et qu'elle ne voulait perdre aucun de ses avantages, rien
ne pouvait la hâter, et c'était derrière elle que commençait la presse.
Je me rappelle qu'au moment de partir pour la chapelle, l'empereur, très
peu habitué à donner la main à une femme, éprouva un petit embarras, ne
sachant si c'était la droite ou la gauche qu'il devait offrir à la jeune
princesse; ce fut elle qui fut obligée de se déterminer.
On tint ce jour-là grand cercle dans les appartements; il y eut un
concert et un ballet suivis d'un souper, le tout tel que je l'ai déjà
décrit. La reine de Naples ayant dû passer après l'impératrice,
Bonaparte mit sa fille adoptive à sa droite, avant sa mère. Madame Murat
eut encore ce soir-là le très grand chagrin de ne passer aux portes
qu'après la jeune princesse de Bade.
Le lendemain, la cour partit pour la Malmaison, et, peu de jours après,
se fixa à Saint-Cloud, où se passa tout ce que j'ai raconté plus haut.
On revint à Paris le 20, pour assister à une fête magnifique, donnée en
réjouissance du mariage.
L'empereur, voulant faire voir sa cour à la ville de Paris, permit qu'on
invitât un nombre considérable de femmes et d'hommes pris dans toutes
les classes. Les appartements étaient remplis d'une foule énorme[17]. On
fit deux quadrilles; l'un, conduit par madame Louis Bonaparte, exécuta
des pas de danse dans la salle des Maréchaux; je faisais partie de
celui-là. Seize dames vêtues de blanc, couronnées de fleurs de couleurs
différentes, quatre par quatre, les robes garnies en fleurs, et des épis
en diamants sur la tête, dansèrent avec seize hommes, portant l'habit,
fermé par devant, en satin blanc, et des écharpes assorties aux couleurs
des fleurs de leur dame. Quand nous eûmes fini notre ballet, l'empereur
et sa famille passèrent dans la galerie de Diane, où madame Murat
conduisait un autre quadrille de femmes et d'hommes vêtus à l'espagnole,
avec des toques et des plumes. Ensuite, on permit à tout le monde de
danser; la cour et la ville se mêlèrent. On distribua un nombre infini
de glaces et de rafraîchissements. L'empereur repartit pour Saint-Cloud,
après être demeuré une heure, et avoir parlé à beaucoup de monde;
c'est-à-dire demandé à chacun, ou chacune, son nom. On dansa, après son
départ, jusqu'au lendemain matin.
[Note 17: Il y avait à ce bal deux mille cinq cents
personnes. Le souper fut servi dans la salle du conseil
d'État.]
Peut-être me suis-je trop arrêtée sur ces détails, mais il me semble
qu'ils me reposent des graves récits que j'ai à faire, dont ma plume
féminine est quelquefois un peu fatiguée.
Tout en faisant et défaisant des rois, selon l'expression de M. de
Fontanes[18], en mariant sa fille adoptive et se livrant aux
distractions dont j'ai parlé, l'empereur, très assidu au conseil d'État,
y pressait le travail et envoyait journellement au Corps législatif un
nombre infini de lois. Le conseiller d'État Treilhard y porta le code de
procédure terminé cette année; on détermina nombre de règlements
relatifs au commerce, et la session se termina par un budget qui laissa
une grande idée de la situation florissante de nos finances. On ne
demandait pas un sol de plus à la nation, on montrait une quantité de
travaux faits et à faire, une armée formidable bien entendue, et
seulement une dette fixe de quarante-huit millions; des pensions pour
trente-cinq, et cela opposé à huit cents millions de revenu.
[Note 18: Discours du président du Corps législatif de
cette année.]
Cependant, tout augmentait le ressentiment de l'empereur contre le
gouvernement anglais. Le ministère qui, en changeant d'individus,
n'avait point changé d'intentions à notre égard, déclara la guerre au
roi de Prusse, pour le punir de la neutralité qu'il avait gardée pendant
la dernière guerre, et de la possession du Hanovre qu'il venait de
prendre.
Un long article de politique européenne fut, tout à coup, inséré dans
_le Moniteur_. L'auteur de cet article cherchait à démontrer que
l'Angleterre, par cette rupture, hâterait le système qui devait tendre à
lui fermer les ports du Nord, tandis que ceux du Midi lui étaient déjà
interdits, et qu'elle allait resserrer les liens de la France avec le
continent. De là, on s'étendait sur la situation de la Hollande. Le
grand pensionnaire Schimmelpenninck, disait-on, est devenu aveugle. Que
vont faire les Hollandais? On sait que l'empereur n'avait donné aucune
attache directe aux derniers changements faits à l'organisation de ce
pays, et qu'il dit, à cette occasion, «que la prospérité et la liberté
des nations ne pouvaient être garanties que par deux systèmes de
gouvernement, celui d'une monarchie constitutionnelle, ou la république
constituée selon la théorie de la liberté. En Hollande, le grand
pensionnaire a une forte influence sur le choix des représentants du
Corps législatif, c'est un vice fondamental dans la constitution.
Cependant il n'appartient pas à toutes les nations de pouvoir, sans
danger, laisser au public le choix de ses représentants, et, lorsqu'on
peut craindre les effets de l'assemblée du peuple en comices, alors on a
recours aux principes d'une bonne et sage monarchie. C'est peut-être ce
qui arrivera aux Hollandais. C'est à eux à connaître leur situation, et
à choisir entre les deux systèmes celui qui est le plus propre à asseoir
sur de solides bases la prospérité et la liberté publiques.» Ces paroles
annonçaient assez ce qu'on préparait pour la Hollande. Ensuite, on nous
exposait les avantages que l'occupation des duchés de Clèves et de Berg
par un Français procurerait à la France, nos relations avec la Hollande,
devenant par là plus commodes, et tous les pays qui se trouvent sur la
rive droite du Rhin, étant occupés par quelque allié de la famille
impériale.
Le prince de Neuchatel allait fermer le commerce de la Suisse aux
Anglais[19].
[Note 19: La ville de Bâle, effrayée des menaces du
gouvernement français, rompit tout commerce avec les Anglais.
La reine d'Étrurie, mal assurée dans ses États, en fit
autant.]
L'empereur d'Autriche était représenté comme occupé à panser ses plaies,
et déterminé à une longue paix. Les Russes, agités encore par la
politique anglaise, avaient eu un nouveau démêlé dans la Dalmatie, ne
voulant point abandonner le pays situé près des bouches du Cattaro
qu'ils occupaient; mais la présence de la grande armée, dont on avait
suspendu le retour, les contraignait de remplir enfin les conditions du
dernier traité.
Le pape éloignait de Rome tous les intrigants suspects, Anglais, Russes
et Sardes, dont la présence inquiétait le gouvernement français.
Le royaume de Naples était presque entièrement soumis; la Sicile,
défendue par un petit nombre d'Anglais seulement; la France, intimement
liée avec la Porte; le gouvernement turc, moins vendu et moins ignorant
qu'on ne le croyait, reconnaissait que la présence des Français en
Dalmatie pouvait lui être très utile, en préservant la Turquie des
entreprises des Russes; enfin notre armée se trouvait plus considérable
que jamais, et devait pouvoir résister aux tentatives d'une quatrième
coalition, dont, après tout, l'Europe n'était point tentée.
Ce tableau de notre situation, à l'égard de l'Europe, ne pouvait guère
rassurer que ceux qui prenaient au pied de la lettre les paroles si bien
arrangées qui sortaient ainsi du cabinet d'en haut. Il était assez
facile de démêler, pour qui conservait quelque défiance, que les peuples
n'étaient pas aussi soumis que nous voulions le faire croire; que nous
commencions à exiger d'eux le sacrifice de leurs intérêts à notre
politique; que l'Angleterre, aigrie par son mauvais succès, n'en était
que plus acharnée à nous susciter de nouveaux ennemis; que le roi de
Prusse nous vendait son alliance, et que la Russie nous menaçait encore.
On ne se fiait plus aux intentions pacifiques que l'empereur étalait
partout dans ses discours. Mais il y avait dans ses plans quelque chose
de si imposant, son habileté militaire était si bien constatée, il
donnait une telle grandeur à la France, que, dupe de sa propre gloire,
celle-ci n'osait tenter de ne pas s'en montrer complice, et, forcée de
se soumettre, elle consentait encore à se laisser séduire. D'ailleurs,
la prospérité intérieure semblait encore accrue, aucun impôt n'était
augmenté; tout paraissait concourir à nous étourdir, et chacun, agité
par le mouvement que Bonaparte avait si bien su donner à tous, ne
pouvait trouver le temps ni la volonté d'avoir une pensée suivie. «Le
luxe et la gloire, disait l'empereur, n'ont jamais manqué d'enivrer les
Français.»
Peu après, on nous annonça qu'un grand conseil avait été tenu à la Haye
par les représentants du peuple batave, et qu'il y avait été traité des
affaires de la plus haute importance; et on commença à laisser courir le
bruit de la fondation d'une nouvelle monarchie hollandaise.
Pendant ce temps, les journaux anglais étaient pleins de réflexions sur
les progrès que faisait en Europe le pouvoir impérial. «Si Bonaparte, y
disait-on, accomplit son système d'empire fédératif, la France deviendra
l'arbitre de presque tout le continent.» Il adoptait avec joie cette
prédiction, et tendait incessamment à la réaliser.
M. de Talleyrand, alors dans un grand crédit, se servait de son
importance en Europe pour gagner avec soin les ministres étrangers. Il
demandait et obtenait des souverains précisément les ambassadeurs qu'il
savait pouvoir soumettre à son influence. Il obtint, par exemple, de la
Prusse, le marquis de Lucchesini[20] qui s'attacha depuis, aux dépens
de son maître, aux intérêts de la France. C'était un homme d'esprit et
passablement intrigant. Né à Lucques, le goût des voyages l'ayant
conduit dans sa jeunesse à Berlin, il y fut accueilli par le grand
Frédéric, qui, goûtant sa conversation et ses principes philosophiques,
le garda près de lui, l'attacha à sa cour, et commença sa fortune.
Chargé, depuis, des affaires de Prusse, il devint un personnage
important, il eut le bonheur et l'adresse de conserver un long crédit.
Il épousa une Prussienne. L'un et l'autre étant venus en France, se
dévouèrent à M. de Talleyrand, qui les employa à ses fins. Le roi de
Prusse ne s'aperçut que bien tard que son ambassadeur entrait dans les
complots qui se faisaient contre lui, et ne le disgracia que quelques
années après. Alors le marquis se retira en Italie, et, placé près de la
souveraine de Lucques devenue grande-duchesse de Toscane, il trouva là
encore un champ ouvert à son ambition, par le crédit qu'il prit sur
elle. Les événements de 1814 ont entraîné sa chute, à la suite de celle
de sa maîtresse. La marquise de Lucchesini, avec assez de penchant à la
coquetterie, s'est montrée à Paris l'une des plus obséquieuses compagnes
de madame de Talleyrand.
[Note 20: On pourrait croire, d'après ce passage, que
Lucchesini ne fut ministre à Paris que depuis cette époque.
Il l'était déjà du temps de la paix d'Amiens. Mais il n'avait
pas toujours soutenu les intérêts de la France, et, quoique
en relation personnelle avec M. de Talleyrand, il appartenait
plutôt au parti anglais, comme cela est dit un peu plus loin,
chap. XXI, et il excitait par ses rapports l'inquiétude
hostile de la Prusse contre nous. (P. R.)]
Le 5 juin, l'empereur reçut un ambassadeur extraordinaire de la Porte
qui venait lui apporter des paroles de félicitations et d'amitié du
sultan. Ce message fut accompagné de présents magnifiques, de diamants,
d'un collier de perles de la valeur de quatre-vingt mille francs, de
parfums, d'un nombre infini de châles, et de chevaux arabes,
caparaçonnés de harnais enrichis de pierres précieuses. L'empereur donna
à sa femme le collier; les diamants furent distribués entre les dames du
palais, ainsi que les châles. On en donna aux femmes des ministres, à
celles des maréchaux, à quelques autres encore. L'impératrice se réserva
les plus beaux, et il en resta encore assez pour être employés plus tard
à l'ameublement d'un boudoir de Compiègne, que l'impératrice Joséphine
fit arranger avec un soin particulier, et qui n'a servi qu'à
l'impératrice Marie-Louise.
Le même jour, les envoyés de la Hollande vinrent déclarer qu'après une
mûre délibération, on avait reconnu à la Haye qu'une monarchie
constitutionnelle était le seul gouvernement qui pût convenir désormais,
parce qu'une telle monarchie se trouvait en harmonie avec les principes
répandus en Europe, et que, pour la consolider, ils demandaient que
Louis-Napoléon, frère de l'empereur, fût appelé à la fonder.
Bonaparte répondit qu'en effet cette monarchie serait utile au système
général de l'Europe, qu'en détruisant ses propres inquiétudes, elle lui
permettrait de livrer aux Hollandais des places importantes que,
jusque-là, il avait cru devoir garder; et, se tournant vers son frère,
il lui recommanda les peuples qu'il lui confiait. Cette scène fut fort
bien jouée. Louis répondit convenablement. L'audience finie, comme au
temps de Louis XIV, lors de l'acceptation de la succession d'Espagne, on
ouvrit les battants des portes, et on annonça à la cour assemblée le
nouveau roi de Hollande.
Aussitôt, l'archichancelier porta au Sénat, selon la coutume, le nouveau
message impérial avec le discours d'usage.
L'empereur garantissait à son frère l'intégrité de ses États; sa
descendance devait lui succéder, mais la couronne de France et celle de
Hollande ne pouvaient jamais être réunies sur la même tête. En cas de
minorité, la régence appartenait à la reine, et, à son défaut,
l'empereur des Français, en sa qualité de chef perpétuel de la famille
impériale, devait nommer le régent, qu'il choisirait parmi les princes
de la famille royale ou parmi les nationaux.
Le roi de Hollande demeurait connétable de l'Empire. Un vice-connétable
serait créé, s'il plaisait à l'empereur.
Ce message annonçait encore au Sénat que Son Altesse Sérénissime
l'archichancelier de l'empire germanique avait demandé au pape que le
cardinal Fesch fût désigné comme son coadjuteur et successeur; que Sa
Sainteté avait donné avis de cette demande à l'empereur, qui
l'approuvait.
«Enfin, les duchés de Bénévent et de Ponte-Corvo, étant un sujet de
litige entre les cours de Naples et de Rome, pour terminer ces
difficultés, nous réservant d'indemniser ces cours, nous les érigeons,
disait le décret, en duchés et fiefs immédiats de l'Empire, et nous les
donnons à notre grand chambellan Talleyrand, et à notre cousin le
maréchal Bernadotte, pour les récompenser des services qu'ils ont
rendus à la patrie. Ils en porteront le titre, prêteront serment en nos
mains de nous servir comme fidèles et loyaux sujets, et, si leur
descendance vient à manquer, nous nous réservons le droit de disposer de
ces principautés.» Bonaparte n'avait pas grand penchant pour le maréchal
Bernadotte; il est à croire qu'il se crut obligé de l'élever, parce
qu'il avait épousé la soeur de la femme de son frère Joseph, et qu'il
lui parut convenable que la soeur d'une reine fût, au moins, princesse.
Il est, je crois, superflu de dire que le Sénat approuva ces nouvelles
déterminations.
Le lendemain de cette cérémonie, qui mettait dans la famille de
Bonaparte un nouveau roi, nous étions à déjeuner avec l'impératrice,
lorsque son époux, entrant tout à coup d'un air fort joyeux, et tenant
le petit Napoléon par la main, s'adressa à nous toutes de cette manière:
«Mesdames, voici un petit garçon qui vient vous répéter une fable de la
Fontaine que je lui ai fait apprendre ce matin, et vous allez voir comme
il la dit bien.» En effet, l'enfant commença à débiter la fable des
_Grenouilles qui demandent un roi_, et l'empereur riait aux éclats à
chacune des applications qu'il y découvrait. Il s'était placé derrière
le fauteuil de madame Louis, assise à table en face de sa mère, et il
lui tirait les oreilles en répétant souvent: «Qu'est-ce que vous dites
de cela, Hortense?» On ne répondait pas grand'chose. Je souriais, tout
en achevant mon déjeuner, et l'empereur, tout à fait de bonne humeur, me
dit, en riant toujours: «Je vois que madame de Rémusat trouve que je
donne à Napoléon une bonne éducation.»
Cet avènement de Louis fit découvrir à son frère le déplorable état de
son intérieur conjugal. Madame Louis ne se vit pas monter au trône sans
verser beaucoup de larmes. Les inconvénients du climat qu'elle allait
chercher, et qui devaient encore altérer sa misérable santé, la peur que
lui inspirait le tête-à-tête de son sévère époux, l'éloignement qu'il
lui témoignait de plus en plus et qui n'ôtait rien à sa jalousie, en la
privant de toute excuse, tout cela la détermina à s'ouvrir tout à fait à
l'empereur. Elle lui confia ses chagrins, pour le préparer aux peines
qui, sans doute, l'attendaient. Elle lui demanda protection pour
l'avenir, et lui fit promettre de ne jamais la juger sans l'entendre.
Elle alla jusqu'à lui dire que, pénétrée d'avance des persécutions
qu'elle allait encore éprouver dans l'isolement où elle serait, son
parti était pris, lorsqu'elle croirait avoir assez souffert, de se
retirer du monde et de vivre dans un couvent, en abdiquant une couronne
dont elle prévoyait toutes les épines.
L'empereur lui demanda du courage et de la patience; il lui promit de la
soutenir; il l'engagea à le prévenir, avant de tenter le moindre éclat.
Je puis attester que j'ai vu cette malheureuse femme se préparer à
monter sur le trône comme une victime qui se dévoue à un sacrifice de
plus.