L’Aubrac.--D’Aumont à Nasbinals.--Le rhabilleur Pierrounet.--Les
gasparous; Jérémie; les Cantalès.
[Illustration]
Prenez la voiture de Constant, et vous ne regretterez pas la promenade.
Le trajet est long, d’Aumont à Nasbinals, à Aubrac, la route monotone,
mais d’une monotonie immense, exaltée jusqu’à la puissance et à la
grandeur, par ces landes grises, vertes, rousses, interminables, ces
pinèdes chétives, ces étendues de pierraille ou de mornes flaques,
où la route terrible se traîne avec l’air de n’aller nulle part,
comme une craquelure, un fendillement du sol éclaté sous le ciel
torride, et qui menace de se perdre à travers un désert de landes
mamelonnées de bruyères, de genêts, de fougères brûlés par la force
de la canicule; d’heure en heure, une douzaine de toits groupés, des
femmes, des enfants en haillons, sur leur seuil misérable où sèchent,
pour le feu de l’hiver, des mottes d’herbes et des bouses; et de
nouveau, des cantons vides, semés çà et là de blocs erratiques, couchés
comme des dolmens, debout comme des menhirs, des cubes, des pyramides
formidables, arrêtés le long des pentes, précipités dans les creux,
comme expulsés de la terre ou chus du ciel, ou comme abandonnés,
matériaux en trop, qui n’ont pu servir lors de la construction du monde!
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| CONSTANT |
| COURRIER DE NASBINALS |
| Demeurant Hôtel Castanier, à AUMONT. |
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| VOITURES A VOLONTÉ |
| Conduit chez PIERROUNET, rabilleur |
| NASBINALS |
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| PRIX MODÉRÉS |
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Paysages dépareillés, dont le caractère hybride ne s’atténue un peu
que vers Nasbinals,--le bourg important de la région,--grâce à des
prairies, des bois, de l’eau, cette rivière, le Bès, qui ne sait trop
non plus--comme la route--d’où il vient ni s’il va quelque part!
Perspectives éplorées, farouches aspects qui recommencent de se
développer dès que la route a dépassé les bois et les cultures pour
gravir jusqu’au faîte du plateau, et courir à travers les pacages,
qui s’étalent jusqu’à l’horizon indéfiniment, comme une mer morte,
un immobile océan de gazon d’où, seuls, dans l’immense cercle désert
qu’embrasse le regard, les burons émergent,--comme des dos de rochers
marqués de balises,--signalés qu’ils sont d’une branche dépouillée,
rien qu’un plumet de feuilles au bout, que les buronniers, les
montagniers, les Cantalès, comme on les appelle ici, plantent contre la
cabane, à la Saint-Jean.
Mais arrêtons-nous à Nasbinals, allons rendre visite à Pierrounet,
rhabilleur: rhabilleur, rebouteur, c’est tout un...
Vous n’avez pas fait la route sans dépasser quelque charrette, un
malade couché sur des sacs, de la paille, sans rencontrer quelque
paysan au bras en écharpe; peut-être même avez-vous accompli le voyage
à côté d’une vieille pâtissante, ou d’un enfant dont on ne pouvait
apaiser les pleurs; tous allaient chez Pierrounet,--avec qui il y a
toujours de l’espoir, même quand le médecin a abandonné le malade...
Pierrounet! Avec lui, toujours de la ressource, et n’allez pas douter
de son infaillibilité dans ce pays de dolmens, de grottes de fées, de
clapas de magiciens!
[Illustration: Pierrounet.]
Les montagnards d’aujourd’hui ont en Pierrounet la confiance invétérée
de leurs ancêtres aux divinités païennes, aux eaux du lac Saint-Andéol
où, à des fêtes, ils jetaient les linges des malades, des objets, des
monnaies.
Pierrounet!
Pas un prêtre, pas un médecin de la région n’oserait contester son
pouvoir. Il guérit où la science renonce, où la prière est demeurée
inutile. On vous racontera qu’il a confondu les plus malins de
Montpellier: devant la faculté assemblée, il aurait tordu les pattes
d’une brebis en tire-bouchons, et les aurait redressées ensuite de
quelques attouchements, et la brebis se serait mise à cabrioler et
Pierrounet aurait défié tous les professeurs présents: «Faites-en
autant»! se serait-il écrié. Aussi sa renommée se propage au loin, vers
la souffrance et la douleur.
Il n’y a pas que Constant, d’Aumont, qui lui amène du monde. Il vient
du monde de toutes les parties du département et de toutes les parties
du monde...; il en vient tant que le courrier de Nasbinals, à cause de
Pierrounet, soumissionne le transport des dépêches à trois cents francs
par an, au lieu de trois mille francs, devis fixé par l’administration.
Pierrounet est le grand guérisseur de l’Auvergne: il ne se luxe pas
un poignet, il ne se fracture pas une jambe, il ne se démet pas un
membre, que tout de suite l’on ne songe à gagner Nasbinals, où
Pierrounet _petasse_ (raccommode) les gens, jour et nuit...
Ainsi célèbre, opérant au vu et au su de tous, Pierrounet est loin du
rebouteur habituel, obscur, que possède chaque village; Pierrounet
pratique au clair soleil, sur les routes; car ce Pierrounet, que le
voiturier interpelle à un tas de cailloux, c’est le Pierrounet fameux:
il est cantonnier: ce n’est qu’après sa journée, ou aux heures des
repas (encore les prend-il souvent dans le fossé, contre le talus d’un
champ) qu’il reçoit chez lui: le reste du temps, il faut le rejoindre
sur les chemins...
[Illustration: D’Aumont à Nasbinals.]
A l’auberge, un va-et-vient nombreux de tous les jours est dû à la
réputation de Pierrounet; les médecins vous expliquent que ce n’est
pas autre chose que du massage, une certaine habileté, de la dextérité
acquise en soignant les bêtes; ils accordent qu’il peut se rendre
maître d’une foulure, d’une entorse, que là se limite son savoir.
Ses clients, au contraire, lui confèrent des dons universels; pas de
maladies dont ils ne soient assurés qu’il doive triompher.
Pierrounet: le voici, le soir où je passe ici, dans son petit jardin;
il est vêtu bourgeoisement d’une veste de rase noire; son visage
allongé et doux s’encadre de barbe taillée à la mode du pays; il garde
demi-clos des yeux d’un bleu vague, l’air un peu d’un tranquille
bedeau, dont les cinquante ans se seraient écoulés à servir le curé et
à sonner les cloches. Il marmonne des réponses, plus qu’il ne parle...
Pendant que nous sommes là, arrivent en croupe un grand gars, une
vieille femme. Pierrounet semble bien intimidé de la présence des
étrangers; nous le laissons à ses malades...
Pendant que ceux-ci s’en remettent à Pierrounet de les soulager,
d’autres, en foule, gravissent quelques kilomètres encore jusqu’à
Aubrac... par une route de plus en plus sinistre, bordée maintenant
d’aiguilles, de termes de granit, érigés pour signaux aux mois de
neige... maintenant qu’a disparu la Domerie, le monastère dont les
douze moines-chevaliers escortaient les voyageurs à travers la
montagne...
[Illustration: Route d’Aubrac l’été.]
C’est la contrée des pacages où transhument quatre-vingt mille
bêtes, dont trente à quarante mille vaches, qui s’établissent par
troupeaux de cinquante, cent, deux cents bêtes dans leurs «montagnes»
respectives--on désigne par «montagne» _un bien_;--de petites vaches
au mufle noir, aux poils frisés entre les cornes fines; solitude que
peuplent, l’été, ces vacheries espacées, silence où carillonnent les
sonnailles du bétail--solitude et silence que les _gasparous_ seuls
dérangent, et le tambour de Jérémie, aussi... en attendant la création
prochaine d’un Sanatorium projeté.
Les _gasparous_,--ainsi dénomme-t-on les centaines de pensionnaires des
trois ou quatre hôtels qui composent, avec l’église et les ruines de la
Domerie, toute la station d’Aubrac,--les _gasparous_ sont les malades
en cure d’air et de petit-lait; malades qui se portent assez bien pour
la plupart, des «Parisiens» originaires de l’Auvergne, de la Lozère,
du Cantal, de Rodez, de Saint-Chély, de Saint-Urcize, de Laguiole,
qui prennent des vacances, du repos: il n’est pas trois _gasparous_
expédiés ici par la Faculté; c’est d’eux-mêmes qu’ils s’imposent le
traitement, avec une foi absolue; au moindre malaise, un _tour au
pays_ est le remède que s’ordonne le montagnard.
D’ailleurs, ils n’attendent pas d’être «à l’article de la mort» pour
y recourir. Dès qu’ils se sentent «quelque chose qui ne va pas», ils
songent au pays; et comme les enfants qui ne confient qu’à leur mère le
soin de dorloter leurs chagrins, eux, tout de suite, tournent les yeux
vers la montagne, ne comptent que sur elle, n’espèrent qu’en elle: le
petit-lait--_lo gaspo_,--à Aubrac, le raisin à Entraygues, les eaux à
la Chaldette, à Sainte-Marie, à Vic, à Cransac, à Chaudesaigues, voilà
d’où ils espèrent la santé; et il faut que cela réussisse, pour qu’ils
consentent à la dépense de temps et d’argent...
[Illustration: Route d’Aubrac l’hiver.]
Aubrac, au fort de la saison, reçoit donc nombre de _gasparous_, des
buveurs sérieux, convaincus, qui suivent le régime exactement: matin
et soir, ils montent vers les burons, où se boit la _gaspo_, non plus
les ordinaires burons, toujours sordides, mais de confortables burons
aménagés en buvettes; chacun fait remplir son écuelle et revient
s’asseoir dans l’herbe, où, par groupes, lentement, à petites gorgées,
se vident les grands bols. L’heure de la _gaspo_ et l’heure du repas
voient le _gasparou_ ponctuel, au buron ou à l’hôtel. L’après-midi,
la foule cherche le frais dans les bois de Gandillac, où les hommes
se coupent des bâtons, «le drillier», le traditionnel drillier, une
racine d’alizier au manche à double bec qu’ils portent tous en guise de
canne, l’écorce pelée, et dont, tout le jour, ils chassent les pierres,
tranchent les hautes tiges, se fouettent les jambes, en espérant la
_gaspo_ du soir...
Des «sociétés» s’installent sous le couvert, un litre à portée de la
main, et un jeu de cartes.
Il ne reste là-haut que les amateurs de quilles, et, sous le porche
d’une grange, refuge de la colonie en cas de pluie,--des femmes qui
tricotent, en cheveux, à l’aise, une camisole lâche, une jupe et un
tablier. Les hommes ont quitté la veste ou la blouse, déboutonné
leurs cols, ouvert leurs gilets de lustrine, desserré la ceinture des
cottes bleues ou des pantalons de velours, les pieds dans de vastes
pantoufles de tapisserie, aux couleurs éclatantes, qui représentent
des têtes de chiens, des damiers, des as de trèfle ou de carreau, des
dominos, cent sujets variés...
[Illustration: AUBRAC.]
Mais la principale distraction est fournie par Jérémie--que l’on
entend bien avant de le voir. Jérémie! Le casino d’Aubrac à lui tout
seul! Jérémie, le tambour, un brave nain à tête longue, si petit que
la fleur qu’il mâchonne, d’une bouche lui traversant toute la face,
tombe presque sur sa caisse, et que la caisse traîne sur ses sabots;
Jérémie, battant du tambour de l’aube à la nuit, à toutes réclamations
des dames, à chaque petit verre des messieurs, et puis pour le plaisir
aussi, bien sûr; Jérémie, qui ne marche qu’avec une caisse,--il en
a une collection, offertes par souscription,--une caisse brillante
et sonore, toute neuve; Jérémie, dont la tête n’apparaît jamais
qu’encadrée dans le triangle vertigineux de ses baguettes!
Le petit-lait, l’air natal, du lard, des saucisses, des viandes
farcies, des crêpes de blé noir, de la fourme et des cabecous, les
aubades, les plans et les rataplans de Jérémie, les cartes et les
quilles, cela suffit en semaine aux habitués d’Aubrac.
Le dimanche, la bourrée--la bourrée violente des Cantalès, des
buronniers descendus dans les auberges vider des saladiers de vin chaud.
Les _gasparous_, aux jambes dégénérées, qui essayaient de se mêler
aux montagniers, se retirent vite, font cercle, regardent virer,
dans une formidable cadence, les grands et forts, blonds et blancs
Cantalès--«les plus Celtes des Celtes»--dont quelques-uns ont posé des
litres en équilibre sur leur tête et continuent, graves et rythmiques,
de tourner et tourner, au grand émerveillement des spectateurs...
[Illustration: A Nasbinals.]
[Illustration:
AU PUY.
Les bords de la Borne.
L’église Saint-Michel sur le rocher d’Aiguilhe.]