CHAPITRE XVII

Noël au village; Conques, les Jeux de Sainte-Foy; le Trésor;

les cheveux de Marie et de Madeleine; les Mystères.--Messe de

minuit.--Plus de réveillon.

[Illustration]

La première fois que j’allai à Conques, je brusquai ma visite, me

jurant d’y revenir à la Noël.

Par cet après-midi d’été pesant, devant le portail que le dicton

populaire consacre comme une des sept merveilles du Midi:

_Pourtal dé Counquos,

Clouquié dé Roudez,

Compono dé Mendé,

Gleizo d’Alby_...

(Portail de Conques, clocher de Rodez, cloche de Mende, église

d’Alby...) devant ce portail renommé justement, il me prit un regret

de n’avoir pas mieux choisi mon jour pour visiter, pour me trouver

là à quelque fête du culte; j’avais appris, sans y porter assez

d’attention, qu’à certaines dates, le dimanche des Rameaux, le

vendredi saint, le lundi de Pâques, le jeudi de Pâques, le dimanche

de Quasimodo, comme je le relisais à présent sur un petit prospectus

distribué à l’auberge, on jouait ici _le Mystère de la Passion_, à

l’instar des représentations d’Oberammergau; aussi, à l’imagination

du spectacle des offices, pompes et processions dans ce décor, à

quoi j’aurais pu assister en calculant mon excursion, je n’étais pas

sans mauvaise humeur: et personne contre qui la tourner! le bourg

désert, tout le monde aux travaux du dehors...; à contre-cœur, je

me laissais guider à travers l’édifice, le cloître, le trésor, le

musée, par un sacristain, resté là avec quelques moines seulement,

toute la communauté expulsée par les décrets, un carliste réfugié,

ce sacristain, qui entrelaçait son histoire propre à celle de sainte

Foy, dans un français mêlé de patois et battu d’espagnol, rendu plus

difficile encore par la musique qui éclata soudain: une répétition

des pères, charmant la solitude à souffler dans les pistons et les

trombones.

L’église de Sainte-Foy est un modèle de l’école romane auvergnate,

datant du XIe siècle; les pièces merveilleuses de son trésor, sauvées

de la Révolution par les habitants qui se les partagèrent pour les

cacher, et les rendirent toutes, forment les annales probantes de

la vogue de l’abbaye, en d’autres temps; je les vis mal, avec ce

projet de les revoir plus tard; je m’attachais aux détails du site,

aux replis duquel Conques se dissimule comme une noix dans sa coque

mi-ouverte; l’abbaye bénédictine était là des plus secrètes, des plus

inaccessibles, refuge prédestiné à qui voulait s’enterrer vif dans le

renoncement, la méditation et la piété.

Il paraît que ces rochers du Dourdou, aux eaux rougeâtres, de la

_vallis lapidosa_, avaient été habités par des cénobites, plusieurs

fois anéantis, plusieurs fois remplacés, avant que l’abbaye fût créée

par Dadon, un guerrier qui s’était fait ermite, dont les successeurs

s’emparèrent des reliques de sainte Foy pour les transporter à

Conques...

Sainte Foy était morte martyre à Agen.

L’un des moines s’y rendit, «demanda à être admis parmi les religieux

qui possédaient le corps de sainte Foy et gagna si bien leur confiance

qu’on finit par lui en confier la garde. Ce n’est qu’au bout de dix ans

qu’il avait obtenu ce résultat. Enfin, un beau jour, il parvint à se

trouver seul, brisa le tombeau, enleva les reliques et les emporta à

Conques».

Alors commencèrent les _Jeux de sainte Foy_, comme on appela ses

miracles innombrables: les prisonniers bénéficiaient surtout de ses

faveurs; comme, délivrés, ils n’avaient plus que faire de leurs

chaînes, ils les offraient à leur libératrice: les grilles du

sanctuaire ne proviendraient pas d’autres fers...

Dans le tympan du portail, au-dessous de sainte Foy couronnée par

des anges, l’église de Conques est représentée avec des carcans

commémoratifs en ex-voto, parmi les scènes du Jugement dernier; ce

bas-relief, où figurent une centaine de personnages, le Christ, les

apôtres, des anges, les damnés, les élus, les martyrs, les saintes

femmes, les péchés et les vices, dans un pêle-mêle d’art et de naïveté,

avec de l’habileté et des gaucheries, le tout d’une exécution verveuse

souvent, avec l’avantage sur tant d’autres compositions de ce motif

de la même époque, d’être fort bien conservé, ce bas-relief suffit à

provoquer la venue des archéologues...

[Illustration: Les montagnes de l’Aveyron, près de Conques.]

Et le trésor!

Quel éblouissement!

A mesure que le portier carliste, tout en me narrant son exode en

France, ses courses périlleuses aux défilés des Pyrénées, s’interrompt

pour me désigner le reliquaire de Pépin, la statue d’or de sainte

Foy, l’A de Charlemagne (qui aurait envoyé à Conques le premier des

reliquaires en forme de lettres de l’alphabet, dont il donna les

vingt-deux suivantes à d’autres abbayes), et des gémellions, et

des bassins, et des châsses, et des croix, et des reliures, et des

chasubles, c’est comme un conte oriental, dans une grotte de fabuleuses

pierreries et de métaux précieux, de l’or jaune, de l’or rouge, des

cabochons, des perles, des cornalines, des émaux, des onyx, des agates,

des saphirs, des améthystes, d’une orfèvrerie tantôt barbare, tantôt

délicate, toujours somptueuse!

On sort de là comme d’une caverne de féerie et de rêve.

[Illustration: Le retour du marché.]

Mais tout cela n’est que de pauvre matière, si éclatante qu’elle

soit, et de quelque sorte que le labeur, la patience et le talent des

hommes l’aient façonnée: la collégiale de Sainte-Foy de Conques ne

se targue-t-elle pas de posséder des reliques de la Circoncision de

N.-S. J.-C., le mouchoir de saint Pierre, le bras de saint Médard,

de la chair grillée de saint Laurent, etc., etc., mais surtout des

cheveux de la bienheureuse Marie Mère de Dieu, et des cheveux de sainte

Marie-Madeleine, des cheveux pâles dans des éprouvettes de verre, des

cheveux dont je n’ai guère distingué la couleur, sur les tablettes

d’une armoire, des cheveux de Marie et de Madeleine, de ces cheveux

sous lesquels le petit gars de Bethléem aurait vagi, tété, fait ses

dents, des purs cheveux de la Vierge--et les cheveux parfumés de la

Madeleine, de ces cheveux amoureux et repentis, répandus aux pieds du

Seigneur--les uns et les autres, ceux qui ne s’étaient défaits qu’aux

petites mains de l’enfant jouant avec sa mère, et ceux qui s’étaient

dénoués à toutes les suaves caresses du désir et de la passion,

les uns et les autres, là, dans ces tubes de verre, comme des fils

hygrométriques, figurant de primitifs baromètres...

Mais le portier m’entraîne rapidement, comme s’il avait toutes les

troupes d’Espagne à ses trousses, et, d’ailleurs, ne lui ai-je pas dit

que j’étais pressé, vers le musée, où s’alignent des chapiteaux et

des abaques, des sarcophages mérovingiens, des cuves baptismales, des

mortiers, un moule à hosties, des statues, un calvaire...

Mais quoi! après les cheveux de Marie et de Madeleine, je passe... et

je regarde à peine les tapisseries...

D’ailleurs, puisque je reviendrai...

Et je pars, avec l’intention, oui, de remonter à Conques pour une de

ces cérémonies: «Vous verrez, me dit le portier, nous faisons ça en

grand...»

[Illustration: ROUTE DE LA TRUYÈRE.--Une bergère.]

Je pars, longeant les gorges du Lot, par un chemin de halage qui ménage

la place stricte d’une voiture entre le roc et l’abîme, vers Entraygues

et la Truyère, Entraygues où les maisons ont des tonnelles de vigne,

Entraygues où mûrit le vin du Fel... Entraygues où, quand se cueillait

du vin sans eau, allait en chercher le Cantal qui n’en cueille pas...

Je partis projetant de revenir... et je revins... des années après, non

pour une représentation de la Passion, hélas! mais pour une nuit de

Noël...

Le souvenir de Conques me hantait à ce point, qu’un soir de décembre je

sautai dans le train, de façon à me trouver pour le réveillon là-bas...

et puis, je voulais traverser par l’hiver et les neiges toute la région

d’Aurillac jusqu’à l’Aveyron...

Que ce fut long et que c’était froid!

A chaque instant, la route disparaissait dans les combes, les

fondrières...

Mais comme, au départ, les Cantal gelés se profilaient et s’étiraient,

mastodontes de marbre, en fresques, sublimes au bord du ciel, avant

d’atteindre au cam de la Feuillade, une auberge isolée où ne s’arrêtent

que le courrier d’Entraygues, des fardiers, des chasseurs...

Noël, ici, se préparait tout de même, par le sacrifice, naturellement,

d’un cochon...

[Illustration: A Conques.]

Des senteurs de roussi--d’avoir flambé la bête--de sang tiède, qui

emplissait des terrines, de boyaux où ce sang allait se tasser en

boudin, de chair fraîche, ne se taisaient, si j’ose dire, que pour

laisser parler l’oignon!

Mais, le boudin n’était que latent, les saucisses futures, etc., et,

devant ce carnage appétissant, il fallut nous contenter des provisions

médiocres du garde-manger, et devant tout ce porc frais, du lard rance

de ses prédécesseurs, de l’immolation de l’autre année... Et en route,

par la plaine glacée, tout le territoire de Montsalvy en champ de

neige, Calvinet, Cassaniouze émergeant à peine, puis des maisons çà

et là comme égarées, avec les pattes des sangliers tués clouées aux

portes...

Et puis la vallée de Saint-Projet, et puis Conques, à la nuit, cinq

heures... Et le divin enfant ne doit naître qu’à onze heures ou

minuit... Une tasse d’herbes sous l’étiquette fallacieuse de thé ne

me mène que jusqu’à cinq heures et demie, délai dans lequel j’ai

pu connaître amplement tout le personnel administratif de Conques,

gendarmerie, contributions, enregistrement, qui défilent à l’auberge,

stupéfaits de l’équipage et du voyageur venu jusque-là, et qui ne

vend rien, ne place rien, ne peut être pris même pour un visiteur de

l’église, à ce moment!...

Évidemment, je ne comblerai pas ce soir les lacunes de mon premier

passage; cependant, conduit et éclairé par un garçon d’écurie jusqu’à

la sacristie, je puis obtenir d’un bedeau, ahuri d’un touriste à cette

époque et à cette heure, qu’il _me fasse feu_ et me promène à travers

l’église, encore qu’il maugrée d’être dérangé dans les préparatifs de

la solennité...

Voici de nouveau la fantastique caverne du trésor, l’extraordinaire

statue d’or de sainte Foy et les coffres, et les châsses et

les monstrances, avec leurs filigranes, leurs intailles, leurs

incrustations et imbrications, toute la joaillerie et les ornements les

plus admirables qui sortent de la nuit au passer du falot, semblent se

précipiter à ces rayons imprévus, s’illuminent, un éclair, et retombent

à l’obscurité de cave des armoires où ils gisent tout le long de

l’année...

Et les cheveux de Marie, et les cheveux de Madeleine, voilà bien des

siècles, peut-être, qu’ils n’ont point été de la sorte sous la main

et le regard d’un passant, d’un mécréant, qui, cependant, au bout de

la lueur de cette lanterne, tâchait à démêler leur nuance, croyant se

rappeler vaguement que ceux de la Vierge étaient bruns, et roux ceux

de la Pécheresse...

Et, comme jadis, plus que les gemmes dont chacune valait une fortune;

dont les unes contenaient toutes les lumières indéfinies de l’eau, et

les autres toutes les myriades d’eaux, indiscernables, incessantes,

de la lumière! comme jadis, plus que les cailloux merveilleux où

fleurissent tous les feux, et se fanent toutes les cendres de la

couleur, plus que les cailloux enchantés où vit l’âme, où palpite le

mystère captif des choses, plus que tous les artifices ardents, toute

la magie de ces inertes fragments de terre orgueilleuse, les quelques

fils de chevelure cachetés dans ces flacons retenaient ma songerie,--ô

force des légendes apprises tout jeune, et reçues des siècles, comme si

c’eût été vrai, tout cela,--et comme si ces cheveux eussent été de ceux

baisés, aimés et pardonnés de Jésus!...

[Illustration: A la messe de Noël.]

Mais le bedeau se hâte, en retard pour ses arrangements, et il faut

aller _clocher_, sonner...; il consent, encore, à la galope, à me

montrer des costumes, des accessoires de ce _Mystère de la Passion_,

drame sacré en quatre actes, qui, depuis quelques saisons, attire les

spectateurs en nombre et d’assez loin... Mais, suspendus, rangés,

entassés, ces costumes et ces engins de papier, de calicot, de

clinquant, ne donnent que l’aspect de coulisses profanes, lamentables,

où les fausses pourpres et les faux ors ne sont plus que du chiffon

terne, des brillants éteints; je rentre à l’auberge, je ne verrai

l’église qu’au coup de minuit, avec son peuple et son office...

Dans la salle de l’auberge, autour d’un faible lumignon, un groupe fait

_à la manille_...

Et, durant toute la soirée, trois heures encore avant la messe,

ce ne sera que _manille de ceci_, _manille de cela_, et _manille

et manillon_!... Mon voiturier, qui dîne à la table voisine de la

mienne, se décide à m’en _proposer une_...--une partie,--si je veux

bien lui faire l’honneur... Mais c’est à peine si, dans un jeu de

cartes, je distingue les figures du reste du jeu... _Je ne sais pas y

faire._ Cependant, à l’écarté, peut-être... Et j’offre le café et le

pousse-café à mon homme, qui bat les cartes, me conte qu’il a fallu

qu’il eût plaisir à me conduire pour quitter sa femme, mariés depuis

trois jours, etc., etc. Et, machinalement, j’allonge des dix, des

huit, des as, des valets, pas un atout, et mon partenaire, d’un poing

qui ébranle et fait sauter la table, les verres, assène son jeu sur

le tapis, avec des: _je casse_ et _recasse_... (je coupe et recoupe)

bruyants à étourdir nos manilleurs.

[Illustration: Une fileuse aveyronnaise.]

Malgré la conversation, échauffée par les _aliqueurs_, de mon

conducteur, cela languit effroyablement, et, après je ne sais combien

de parties, de huit heures à dix heures, les cartons nous tombent des

mains; seuls, les _manilleurs_ persistent, infatigables, l’entraînement

sans doute...

Enfin, après combien de temps somnolent dans mon recoin, les oreilles

abasourdies de tant de _manille de trèfle_, _manillon de carreau_, de

_je casse et recasse_,--_cassé le carreau_, _cassé le cœur_, _cassé le

pique_,--j’entends les cloches.

Je sors, par la nuit fourmillante d’étoiles au-dessus des étendues de

neige, je me dirige vers l’église.

Alors, oui, cela vaut la peine d’avoir roulé tout le jour en voiture,

d’avoir subi cette terrible soirée d’auberge...

De toutes les pentes, de tous les sentiers, de toutes les dressières,

il descend, monte, zigzague, des files de gens, de femmes dans

leurs mantes, d’hommes dans leurs limousines, avec des lanternes,

des torches; cela fait des points de lumière, comme des grains d’un

chapelet de feu éparpillés, qu’une main invisible reprend, rassemble,

qui viennent s’enfiler à la suite, par les ruelles qui mènent à

l’église...

Là, contre un pilier, dans ce vaste vaisseau de ténèbres, où fument

des lampes à pétrole, comme luminaire, où flottent des banderoles de

fête, où une fanfare prélude, accordant des cuivres rauques, je regarde

les fidèles, dans un fracas de sabots et de chaises, souffler leurs

lanternes, s’installer...

Un suisse, à casque blanc, costume de franc-tireur, déambule, frappant

le sol de sa hallebarde...

Des vieilles tisonnent leurs chaufferettes...

Le plus grand nombre se bousculent à s’agenouiller devant le Jésus

sur la paille, qui rappelle les Jésus d’épicerie posés sur quelques

chalumeaux, les crèches des boutiques que les gamins de Paris

retrouvent, au réveil, contre leurs souliers...

[Illustration: A Conques.]

Cela me ramène, vous ne voudriez pas qu’il en fût autrement, aux noëls

de mon enfance, si loin, que tant d’autres ont suivis, banalement

vides, la nuit gâchée aux mangeailles traditionnelles, dans le brouhaha

où j’étais plus seul, souvent, avec tous, que je ne suis ici, étranger,

dans cette nef du Rouergue... Et, dans cet isolement, certes, je jouis

plus vivement de la fête où je devais être ce soir, où se tourne tout

mon cœur, que je n’aurais fait, y assistant, dans l’éparpillement de la

pensée et des paroles...

Après la messe, tout ce monde repart; le chapelet de lanternes s’égrène

par le pays...

Je rentre à l’auberge, où je croyais à de la joie, des chansons, de la

ripaille...

Rien que les _manilleurs_, qui n’ont point cessé, imperturbables, tout

à leur affaire...

«Mais il n’y a plus de réveillon, me confie le patron, trop de misère

aujourd’hui... Ah! oui, il s’en mangeait de la saucisse et du boudin...

Mais à présent avec le phylloxera...»

J’obtiens une tasse de thé, une infusion--de je ne sais toujours

pas quelles tristes herbes,--et je gagne ma chambre glacée, où je

couche tout vêtu, où je ne m’endors pas, suivant longtemps du regard

les falots, les grains de feux des paroissiens, comme des grêlons

qui roulent, dégringolent du bourg par les ruelles tortueuses,

s’éteignent...

Bientôt, il ne reste plus d’éveillés à Conques que les joueurs

de manille, et, après leur départ dont je suis averti par le

verrouillement des portes derrière eux--que moi!...

[Illustration: Grand’mère.]

[Illustration: LES MONTS D’AUBRAC.--Nasbinals.]

L'Auvergne · 第 31 / 53 题