CHAPITRE XVI

Femmes d’Auvergne; Madeleine de Saint-Nectaire; Mlle de

Fontanges.--La jeune fille, la mère, l’aïeule.--Le mariage.--Le

chanter et le danser: la bourrée.--La musette.--Marguerite de Valois:

vingt ans d’Auvergne.--Châteaux de Carlat, d’Ybois et d’Usson.

[Illustration]

Les femmes n’apparaissent guère dans l’histoire de l’Auvergne. Nulle

dame «vraiment» illustre» n’est descendue des hautes citadelles où, à

travers la tourmente féodale, les guerres anglaises et religieuses, les

routiers, la Révolution, le qui-vive de tant de siècles, tant de vies

se sont dérobées, muettes, derrière les remparts et les grilles, dans

l’alarme et la prière.

Seules, Madeleine de Saint-Nectaire, Mlle de Fontanges...

Madeleine de Saint-Nectaire, jeune veuve huguenote, en qui ses

coreligionnaires virent l’_héroïne du siècle_. Cette «nouvelle

Clorinde», amazone habile à manier la lance, dompter les chevaux,

ardente aux combats, assurait la victoire dans nombre de rencontres,

par sa valeur personnelle, et l’exaltation des siens devant tant de

vaillance! Madeleine de Saint-Nectaire qui croisa le fer avec le

lieutenant du roi, Montal, et le tua: «Ventre-saint-gris, si je n’étais

pas roi je voudrais être Madeleine de Saint-Nectaire»! se serait écrié

Henri IV.

[Illustration: A Salers.]

Mlle de Fontanges, aimée de Louis XIV, et trahie, morte à vingt ans,

laissant son nom mélancolique à une coiffure...

Nulle figure distincte non plus ne se lève du peuple.

Pourtant, si la femme d’Auvergne ne s’est pas immortalisée par de

glorieux faits individuels, elle se perpétue, s’éternise en masse, fort

honorablement. On ne vante d’elle ni beauté, ni charme, ni séduction,

ni grâce. Il ne traîne nulle senteur capiteuse de passion dans le

vent coupant des cimes; l’air n’est point chargé d’amour; les femmes

d’Auvergne ne fournissent point aux romanciers et aux poètes des cas de

subtilités psychologiques, jeunes filles perverses, épouses troubles,

veuves compliquées, âmes-labyrinthes!

Ce à quoi rêvent les jeunes filles ici,--et rêvent-elles!--c’est de se

marier, tout banalement; encore, les parents s’en occupent-ils le plus

généralement; quand l’épouseur est d’accord avec les vieux, la fille ne

résiste guère; les fiançailles sont des _accordailles_, et le mot est

bien plus juste; car le sentiment est rarement seul de la partie dans

l’hymen auvergnat; la femme n’est point prise que pour sa peau blanche

et ses yeux bleus, mais plus encore pour le _bien_ qu’elle a _à lui

venir_ et ses qualités de travail: une fois mariée, il faudra s’atteler

à l’ouvrage, comme l’homme; la chanson est là pour avertir les trop

pressées:

Maridado yeou fouguesso,

Maridado a moun plotsi;

N’en passario la matinado

Al coustat de moun ami.

(Mariée, que je sois,--Mariée à mon goût,--Je passerai la matinée,--Aux

côtés de mon ami...)

souhaite la jouvencelle, mais:

Gardo toun boun ten,

Pichioto,

Gardo toun boun ten

Quond l’as...

(Garde ton bon temps,--Petite,--Garde ton bon temps,--Quand tu l’as...)

lui conseille la raison.

Car, la vie est grave, à la montagne. La noce dispersée, cela pourrait

bien en être fini de rire, de chanter, de danser...

[Illustration: Femmes de La Tour-d’Auvergne.]

Longtemps avant que la chose devienne officielle, on sait à des lieues

à la ronde qu’un tel va voir une telle; rien ne peut être celé, en

ces hameaux où tous se connaissent; ce sont les claires semaines où

les galants, à la sortie de la messe, offrent les pleins mouchoirs de

poires ou de châtaignes, ou quelque brillant ruban. Rien n’est décidé

encore. Si la fille est jolie et, _s’il y a de quoi_, les galants ne

manquent pas, et elle réfléchit:

De qu’eimaria mai,

Lou ruban ou la dantello,

De qu’eimaria mai,

Lou ruban, lou galan?

Yeou eimario tan

Lou galan coumo la dantello;

Yeou eimario tan

Lou ruban coumo lou galan!

(Quoi aimeriez-vous mieux,--Le ruban ou la dentelle?--De quoi

aimeriez-vous mieux,--Le ruban ou le galant?--Moi, j’aimerais

autant--Le galant que la dentelle;--Moi, j’aimerais autant--Le ruban

que le galant),

[Illustration: MAURIAC.--Vue générale.]

tergiverse la rusée...

Mais le galant est au bout du ruban, et, acceptant celui-ci, la

donzelle trouve l’autre au bout; il se fait si aimable, d’ailleurs,

écoutez:

Per los cans d’en Douno,

L’yo de giontos flours,

De flugos, de rougio,

De toutos coulours.

E si yeou l’i onabe

N’en culirio bé,

O lo miono amio

N’en pourtario bé.

(Par les champs d’en Donne,--Il y a de jolies fleurs,--Des bleues, des

rouges,--De toutes couleurs.--Et si moi j’y allais,--J’en cueillerais

bien,--A la mienne amie,--J’en rapporterais bien.)

Malgré cela, lui n’est pas fixé davantage:

Yeou j’aime tout,

Lou bit amai lei drollo;

Yeou j’aime tout

Lei drollo amai lou bit,

Mai per caousi,

N’eimario mai lei drollo,

Mai per caousi,

Preferiario lou bit.

(Moi, j’aime tout,--Le vin et puis les filles;--Moi, j’aime tout,--Les

filles et puis le vin.--Mais, pour choisir,--J’aimerais mieux les

filles,--Mais, pour choisir,--J’aimerais mieux le vin.)

[Illustration: GORGES DE LA MARONNE. Notre-Dame-du-Rachat.]

Enfin, l’une se résout à préférer le galant et les rubans; l’autre, la

fille et le vin...!

Et la conclusion s’impose. D’autant plus que, quelquefois, ici comme

ailleurs, il n’est que temps:

Yeou te cerquere

Bouissou per bouissou,

A la fi te troubere

Ombe un gionte gorçou.

Yeou te cercabe,

Bergno per bergno,

A la fi te troubere

Ombe un Aubergno.

(Moi, je te cherchais,--Buisson par buisson,--A la fin te trouvai--Avec

un joli garçon!--Moi, je te cherchais,--Vergne par vergne,--A la fin te

trouvai--Avec un Auvergnat.)

chante une autre _bourrée_... «Mais, presque toujours, celui qui a fait

commettre la faute la répare par un mariage... Partout on a des mœurs.

Dans les campagnes, spécialement, les mariages sont chastes. Ces femmes

(celles des émigrants), privées de leurs maris pendant des années

entières, n’en sont pas moins pudiques; c’est le témoignage unique que

j’ai entendu leur rendre. Les maris eux-mêmes, tant qu’ils vivent dans

leurs ménages, manquent rarement à la fidélité conjugale...» dit un

voyageur désintéressé...

[Illustration: Église de Bredons.]

Mais revenons au mariage; la future n’écoute plus la sempiternelle

remontrance:

Se sabias, droullotto,

Jiamai bous moridorias,

Restorias souleto,

Gordorias la libertat...

Toumbe, se coupé lo combo,

Se lebé, se coupé lou pé.

(Si vous saviez, fillette,--Jamais ne vous marieriez,--Resteriez

seulette,--Garderiez la liberté...--Tomba, se cassa la jambe;--Se leva,

se cassa le pied...)

Elle n’écoute plus...

Et le gars a cessé de tergiverser:

Lo bouole, lo Marianno,

Lo bouole, mai l’aourai.

L’onorai yeou querre,

Lo menorai,

Malgré soun paire,

L’espousarai.

(Je la veux, la Marianne,--Je la veux et je l’aurai.--Je l’irai, moi,

chercher,--Je l’amènerai;--Malgré son père--L’épouserai...)

[Illustration: COMBRAILLE.--Étang de Tix.]

Certes, ce ne sera pas la richesse, surtout si l’on fait un peu contre

le gré des parents:

Yeou n’ai cin sos.

Ma mio n’o que quatro.

Cossi foren

Quon nous moridoren?

N’en croumporen.

Un toupi, n’escudelo.

Un cuilleirou,

Mongioren toutes dous.

(Moi, j’ai cinq sous,--Ma mie n’en a que quatre!--Comment

ferons-nous,--Quand nous nous marierons?--Nous achèterons--Un pot, une

écuelle,--Une cuillère--Et mangerons tous les deux.)

Et voilà le mariage.

[Illustration: L’église de Sauxillanges.]

Les familles, c’est-à-dire tout le pays, arrivant à la noce, l’église,

le repas de tout un jour, avec son lendemain, où sont engloutis des

porcs, des veaux, des moutons, de profondes futailles,--des bourrées,

des chants, après chaque plat. Ce n’est au long des routes que gens

en charrettes, cavaliers avec femmes et enfants en croupe, joueurs de

musettes aux instruments enrubannés, jeunes gens tirant des coups de

fusil en signe de joie, couples aux vestes et aux corsages agrémentés

de flots de _faveurs_, les vieilles ayant conservé, quelques-unes, _le

boborel_ et le serre-malice et le chapeau anciens, la jeunesse prenant

les nouvelles modes!

Pendant le repas, les chants, les danses, quelqu’un s’empare, en se

coulant sous la table, du soulier de la mariée; et il faut, pour le

ravoir, donner la pièce aux gars, qui la dépenseront à l’auberge:

sans quoi, gare aux charivaris nocturnes pour le coucher des époux,

qui, tout de même, seront réveillés tôt par les mauvais plaisants, et

devront avaler devant eux le bouillon traditionnel...

La nuit n’aura point été, dans les environs, sans quelque accident,

ivrognes affalés par-ci par-là; sans quelques _batostes_: les fêtes,

dans la chaleur du vin, sont fréquemment suivies de ces batailles à

coups de bâton, à coups de pierre, où l’on règle les différends, les

querelles de village à village, surtout: c’est la vendetta ordinaire;

ceux d’ici ont fait quelque chose à ceux de là; chaque occasion, où les

têtes se troublent, sera le prélude d’une batterie sauvage...

Mais tout cela dissipé, on a remis de l’ordre dans la grange où se

tenait le festin, le bal; il ne faut pas s’attarder au plaisir:

Lou canta ni lou dansa

Porton pas lou po a l’ormari;

Lou canta ni lou dansa

Porton pas lou po a mantja.

(Le chanter ni le danser--Ne portent pas le pain à l’armoire,--Le

chanter ni le danser--Ne portent pas le pain à manger...)

C’est de pain qu’il est besoin, et désormais la femme est au travail

comme l’homme. Il faudra de bien grands événements pour qu’elle sorte

de l’_oustau_ et dépasse le _couder_; une grosse part de besogne lui

incombe: toute la bergerie, la basse-cour à soigner, la soupe à toute

la maisonnée, cuire les _bourriols_, qui remplacent le pain souvent,

et emplir le _forrat_ à _lo font_,--le seau à la fontaine... ce à quoi

un homme ne s’abaisserait jamais; enfin, les enfants à élever, qui se

succèdent, trois, six, huit, dix, douze, quinze; n’empêche qu’aux foins

et à la moisson les femmes doivent prêter la main encore, un orage, une

grêle ont si vite fait de dévaster... Et filer et tricoter... et _lou

couârrou_ n’est pas toujours content,--car l’homme est le _maître_, et

la femme, même aujourd’hui, ne s’assoit guère à table, sert debout, et

mange comme elle peut--_lou couârrou_ est exigeant et tracassier, pour

peu qu’il revienne de la ville un peu _couflot_, un peu _pete_, un peu

_rete_:

[Illustration: MURAT.

Le quartier de la boucherie.]

Tan que t’eimabo,

Te proumetio prou,

Pichioto,

Tan que t’eimabo

Te proumetio prou.

Aro que te tene,

Jiogue del bastou,

Pichioto,

Aro que te tene,

Jiogue del bastou.

(Tant que je t’aimais,--Je te promettais assez,--Petite,--Tant que je

t’aimais,--Je te promettais assez.--Maintenant que je te tiens,--Je

joue du bâton,--Petite,--Maintenant que je te tiens,--Je joue du

bâton...)

Hâtons-nous de dire que cela est excessif, il n’en va point de la

sorte; ce n’est pas du bâton que la femme a à souffrir, mais de la

rigueur de sa vie, exempte de trêve et de repos; toujours des enfants,

et la tâche de toutes les heures, jusqu’à l’extrême vieillesse, pour

devenir ces doyennes «aux faces usées comme la pierre des torrents»,

acagnardées l’hiver, dans l’âtre, l’été, rabusant devant la porte, sur

le banc de pierre ou les marches du balcon, leur quenouille plantée

dans le boborel, ou l’aiguille à tricoter à l’oreille...

Elles s’accommodent de cette destinée; celles qui suivent leur mari en

émigration, recluses dans leurs boutiques, ont cette même existence

que si elles étaient demeurées au village, en geôle derrière leurs

comptoirs; au milieu d’une grande ville, comme au plus profond de leurs

vallées,--n’en connaissant que ce qui passe de ciel au-dessus de leurs

têtes...

[Illustration: A Ambert.]

Il y a, dans les quartiers auvergnats de Paris, vers la Roquette, la

Bastille, des femmes qui, venues à Paris avant les chemins de fer,

n’ont jamais pris un train et un tramway; à la montagne, où beaucoup,

après vingt ou trente ans de Paris, vont finir leurs jours, il est

nombre de _ces Parisiens_ qui limitèrent Paris à leur arrondissement,

ignorent de la capitale tout, théâtres, monuments, promenades; ils ont

vendu du charbon pendant vingt, trente fois trois cent soixante-cinq

ou six jours sans arrêt, et de leurs gains n’ont jamais distrait un

centime pour des plaisirs; s’ils festoient, c’est entre eux; s’ils

chantent et dansent, c’est chez eux ou à la musette...

Dans certaines rues, chaque arrière-boutique de marchand de vin est une

salle de bal, dont la clientèle, à peu près exclusivement auvergnate,

se compose d’habitués qui se réunissent, comme en famille, à la

veillée, pour parler patois, boire un saladier de vin chaud et virer

des bourrées. Le décor est des plus sommaires, quelques tables et

des bancs. Le musicien, le cabrettaïre, est juché dans une logette,

à laquelle il accède par une échelle mobile qu’on retire dès qu’il

est installé. Les danseurs sont en place aussitôt que la cabrette se

gonfle. Aux premières notes, ils partent, courent, glissent, martèlent

le plancher à grands coups de talons, poussent par intervalles des cris

aigus, you you, en faisant claquer leurs doigts, et suant à grosses

gouttes, dans la pièce surchauffée, ne s’arrêtant qu’à la tournée du

patron de la maison ou d’un associé du musicien,--à la moitié de la

danse,--qui passent en recueillir le prix, deux sous, quatre sous... Et

puis ils repartent et ne feraient pas grâce d’une mesure. Rien n’existe

plus pour eux, dans le vertige où ils glissent, sautent, tournent; ah!

ils sont loin de Paris et de tout, pourvu que la cabrette chante et

qu’ils dansent et ils ne craignent pas _d’amasser chaud_...

La cabrette, les bourrées et le patois, c’est, avec la jambe de porc,

le bourriol et la fourme, toute la haute Auvergne.

[Illustration: L’escalier de la Chaise-Dieu.]

La cabrette! C’est le rêve du pâtre qui trompe les longues heures de

solitude et de silence en taillant des sifflets et des flûtes dans

l’écorce des arbustes, de s’acheter un jour la cabrette recouverte de

velours rouge. La cabrette, elle constitue presque le foyer auvergnat,

comme les lares, les pénates des anciens. Dans son outre de peau,

dorment les vieux airs du pays, une voix mystérieuse et lointaine,

l’âme de la montagne. Est-ce que, comme au culte des divinités

domestiques des païens on offrait des gâteaux, du miel, du lait, il

ne faut pas des libations aussi, à la cabrette, du vin qu’on verse en

sa panse ronde pour l’empêcher de se dessécher, la maintenir souple

et tendre, du vin, sans quoi elle se fâcherait, la gorge rauque et

muette! La cabrette, confidente de ses aspirations, de ses imaginations

confuses, le pâtre, le bouvier l’emporte, lorsque l’idée lui vient,

à lui aussi, comme à tant de ses aînés, d’aller chercher fortune à

travers le monde. Il n’a garde d’oublier de la mettre dans sa malle au

couvercle velu, lorsqu’il dévale du buron vers les villes. Et au milieu

des plus acharnés labeurs, malgré la hâte et l’âpreté d’entasser

les écus dont la musique aussi est si douce à son oreille, il ne se

passera pas de gonfler la cabrette et de lui faire redire sa chanson

chevrotante...

La bourrée est une danse et un chant: elle se danse sur des paroles, à

la muette aussi, sur un air seulement. Ce sont des airs de bourrée que

joue la cabrette, et souvent le cabrettaïre chante les paroles en même

temps. Cela n’a le plus ordinairement qu’un couplet, que le chanteur

répète, s’ingéniant à trouver des variantes finales, de sorte que ces

couplets ne sont pas sans analogie avec le rondel, ou bien le chanteur

dit, à la suite les unes des autres, des bourrées différentes. Les

bourrées chantées ne sont qu’une sorte de refrains essayés sur les airs

de la cabrette, par les cabrettaïres; bien souvent, ce ne sont que des

paroles balbutiées, des phrases sans suite, quelques mots plaqués sur

ces notes, allusions à quelque événement local, ironiques reparties des

madrés paysans, embryons de satire, ébauches d’idylle...

C’est sur les paroles de quelques-unes que j’ai citées, que s’accordent

les galants et les amoureuses, paroles de bon sens et de forte

franchise, auxquelles il n’y a point à se leurrer:

Lou canta ni lou dansa

Porton pas lou po a l’ormari,

et cependant ils chantent, dansent éperdûment, et bravement se marient,

celui qui n’a que cinq sous et celle qui n’en a que quatre, et même

celles et ceux qui ne les ont point, ces neuf sous,--montagnards prêts

à toutes les épreuves, des _availlants_, à qui la vie _ne porte pas

peine_...

Quant à la danse, sous le nom de bourrée, elle varie beaucoup. «Les

danses sont vives et animées, dit M. de Laforce; leurs figures,

essentiellement naïves, ne sont évidemment autre chose qu’une

manifestation du caractère dont chaque sexe a été doté par la nature;

l’homme s’y montre puissant et la femme rusée, l’un frappe rudement

du pied, claque des mains et semble vouloir intimider: il est fort;

l’autre ne cesse de fuir son danseur s’il s’approche, de le poursuivre

s’il s’éloigne, de l’agacer de toutes manières: elle est coquette.»

De même, M. Durif: «Il serait difficile de donner une idée de la

bourrée autrement qu’en disant que les deux danseurs se cherchent et

s’évitent, s’agacent et se boudent, s’appellent et se fuient. Cependant

le rôle de chacun est bien différent, et c’est en cela qu’apparaît la

physionomie de cette danse primitive qui peint l’attrait des sexes.

L’homme hardi danse le bâton suspendu au bras, d’un air fier, frappant

des pieds et des mains et par intervalles jetant un cri: la femme,

tout à la fois audacieuse et timide, appelle son cavalier et s’éloigne

aussitôt, le désire et l’évite, revient quand il s’en va, fuit quand il

s’approche, et déploie constamment, en tournant autour de lui, une ruse

calculée et un tendre artifice...»

[Illustration: Le Mont-Dore et la région des Lacs.]

«Il y a, écrivait Mme de Sévigné, des femmes fort jolies. Elles

dansaient, hier, des bourrées du pays qui sont en vérité les plus

jolies du monde. Il y a beaucoup de mouvement et l’on se _dégogne_

extrêmement. Mais si on avait à Versailles de ces sortes de danses, en

mascarade, on en serait ravi par la nouveauté, car cela passe encore

les bohémiennes... Tout mon déplaisir, c’est que vous ne voyiez point

danser les bourrées d’Auvergne, c’est la plus surprenante chose du

monde; des paysans, des paysannes, une oreille aussi juste que vous,

une légèreté, une disposition; enfin, j’en suis folle...»

[Illustration: La Santoire, près de Condat-en-Féniers.]

Ce pourchas amoureux, ces simulacres d’attaque et de défense, de

poursuite et de fuite, le désir de l’homme et l’émoi de la vierge, sont

la mimique, les gestes, le rythme de la bourrée, la plus communément

dansée.

Une bourrée d’un caractère violent, telle que je l’ai vue sur

l’Aubrac, offre une toute autre signification, une bourrée guerrière,

telle, j’imagine, que devaient la «tourner» les Celtes des époques

héroïques, après les combats, en buvant l’hydromel dans les crânes des

ennemis! Non, il ne s’agit plus ici de poursuite galante, de mimiques

gracieuses, mais des transports, d’une joie de vainqueurs, trépignant

l’ennemi à terre... Les _montagniers_, les _Cantalès_ tournaient au

rythme de la bourrée chantée, la main passant et repassant devant les

yeux, leur bâton suspendu au poignet,--un drillier rougi dans la chaux

vive,--et poussaient des cris gutturaux, et faisaient claquer leurs

doigts et, du pied en cadence, frappaient de grands coups, comme s’ils

les assénaient sur le prisonnier qu’ils semblaient enfermer dans le

cercle de leur ronde forcenée...

Ceux-ci, tout en nage (en ague), retournaient à leurs saladiers;

d’autres les remplaçaient, et la bourrée tournait, tournait, bien

avant, dans la nuit fantastique, tantôt éclairée, tantôt dans l’ombre,

sous les quelques lampes suspendues, et je ne me lassais pas du

spectacle de ces Cantalès, dansant, au chant d’un des leurs, avec ces

gestes féroces et ces cris barbares, et toujours entre eux, comme

dédaigneux de la femme, sans un regard aux servantes qui apportaient

le vin chaud, des filles charnues et fermes, fumantes comme des bêtes,

dans cette salle comble de montagniers, où passaient des bouffées de

terroir, où s’épaississait une vapeur d’étable...

Mais je n’ai pas vu la _goignade_, ni de danse licencieuse s’en

rapprochant. «La goignade, dit Fléchier, ajoute sur ce fond de gaieté

de la bourrée une broderie d’impudence; et l’on peut dire que c’est

la danse du monde la plus dissolue. Elle se soutient par des pas qui

paraissent fort déréglés, qui ne laissent pas d’être mesurés et justes,

et par des figures qui sont très hardies et qui font une agitation

universelle de tout le corps. Vous voyez partir la dame et le cavalier

avec un mouvement de tête qui accompagne celui des pieds et qui est

suivi de celui des épaules et de toutes les autres parties du corps

qui se démontent d’une manière très indécente. Ils tournent sur un

pied fort agilement, ils s’approchent, se rencontrent, se joignent

l’un l’autre si immodestement que je ne doute point que ce soit une

imitation des Bacchantes, dont on parle tant dans les livres anciens.

M. l’évêque d’Alette excommunie, dans son diocèse, ceux qui dansent de

cette façon. L’usage en est pourtant si commun en Auvergne, qu’on le

sçoit dès qu’on sçoit marcher, et l’on peut dire qu’ils naissent avec

la science infuse de leurs bourrées. Il est vrai que les dames s’étant,

depuis quelques années, retranchées dans le soin de leur domestique et

dans la dévotion, il n’en reste que deux ou trois qui, pour soutenir

l’honneur de leur pays et pour n’être pas blâmées de laisser perdre

leurs bonnes coutumes, pratiquent encore ces anciennes leçons. Elles

ont pourtant quelque brin de retenue devant les étrangers; mais

lorsqu’elles sont ou masquées ou avec du monde de connaissance, il

les fait beau voir perdre toute sorte de honte et se moquer de la

bienséance et de l’honnêteté.»

Serait-ce cette goignade que Marguerite de Valois a fait danser à la

cour, Marguerite de Valois qui, en vingt ans d’Auvergne, de Carlat à

Usson, avait eu le temps d’en voir des bourrées, des montagnardes, des

goignades?...

Usson, réputée _la plus forte place du royaume_, donnée par Charles IX

à Marguerite.

Ainsi entre dans l’histoire d’Auvergne «cette femme si fameuse par son

esprit et sa beauté, par son mariage et son divorce, ses ouvrages et

ses malheurs, ses galanteries enfin et sa dévotion. A ces traits, qui

ne reconnaît Marguerite de France, duchesse de Valois, fille de Henri

II, la première épouse de notre Henri IV, et par lui reine de Navarre?»

Seuls les souvenirs des aventures de Marguerite de Valois en Auvergne

distraient un peu de la visite ardue et monotone aux forteresses où

nous ne rencontrons jamais que les Anglais, les Huguenots...

[Illustration: CARLAT.]

Pour Mirefleurs, Carlat, Ybois, Usson, nous n’entrerons plus à l’assaut

derrière quelque hasardeux capitaine; enrôlons-nous dans la suite de

Marguerite, de qui Brantôme disait que «pour parler de la beauté de

cette rare princesse, je vois que toutes celles qui sont, qui seront

et jamais ont esté, près de la sienne sont laides et ne sont point

beautéz, et diroit-on que la mère nature, ouvrière très parfaite, mit

tous ses plus rares et subtils esprits à la façonner».

Et Marguerite de Valois est bien une femme d’Auvergne, par sa mémoire

restée en tant de lieux, où tout d’un coup, sur les froides landes de

lave et de genêts, flotte un arome de volupté. Mariée par politique à

Henri de Navarre qu’elle détestait, Charles IX disait qu’en donnant sa

sœur, sa grosse Margot au roi de Navarre, «il l’avait donnée à tous

les Huguenots du royaume». Ils ne lui suffirent pas, d’après son autre

frère, Henri III: «Les cadets de Gascogne n’ont pu soûler la reine de

Navarre; elle est allée trouver les muletiers et les chaudronniers

d’Auvergne.»

Auvergnate par alliance, donc.

Mais son exil, sa relégation ne furent guère volontaires. Détestée de

ses frères, Charles IX et Henri III, détestant son mari le Béarnais,

sa vie est en marge de la cour. Réfugiée à Agen, elle s’en fait bannir;

c’est alors qu’elle se dirige sur Carlat, encore tout rempli d’elle,

Carlat que rien ne semblait destiné à être le décor d’une cour d’amour,

sur ce rocher de sept cents mètres de tour, qu’il dominait de quarante

mètres de hauteur, isolé, à pic de tous côtés, avec une seule entrée,

un escalier étroit taillé dans le basalte, un mur extérieur flanqué de

tours et de bastions, une seconde enceinte crénelée, une ligne de forts

couronnant le plateau... Du XVe siècle au XVIe, son sort est agité,

comme devait l’être celui d’une place guerrière de cette importance;

ne dénombrons point ses prises et reprises par ceux-ci ou par ceux-là.

Parmi ses maîtres précédant Marguerite, la vicomté de Carlat compta

Jacques d’Armagnac, toujours en armes contre Louis XI, plusieurs fois

pardonné, enfin sur une trahison dernière, assiégé, contraint de se

rendre, condamné à avoir la tête tranchée. Carlat, réuni à la couronne

sous François Ier, fut du domaine de plusieurs reines, enfin de

Marguerite de Valois.

Il paraît qu’en s’installant à Carlat, Marguerite commence par «donner

une certaine liberté aux auberges qui auparavant n’en avaient presque

pas; ainsi dans le Carladès, il leur était défendu de recevoir des

hommes mariés». Une ordonnance pareille aujourd’hui, et je crois bien

que le célibat ferait de nombreux adeptes dans la contrée!

La solitude devait être pesante à Marguerite, encore qu’elle eût les

ressources de l’étude, le goût des arts, le don des vers.

Aussi, un jeune page, d’Aubiac, bénéficia-t-il des faveurs royales: «Je

la voudrais pour un instant, à peine d’être pendu après», soupirait-il.

Ce qui advint.

Errant sur le plateau qu’occupait le château rasé, parmi l’herbe

où paît quelque mouton, ou dans l’angle où quelque paysan est à

_charruter_, ce n’est point l’emplacement des bâtiments militaires que

l’on cherche, mais l’oratoire, le boudoir, l’appartement de la reine,

où pénétraient pâtres et voituriers de Vic et de Raulhac, alors même

que Marguerite instruisait d’Aubiac, faisait son secrétaire de cet

enfant, lui élevait l’intelligence et l’ornait, pour l’aimer ensuite

jusqu’à pousser sur sa mort une plainte qui a traversé le temps...

Cet épisode romanesque assure l’histoire de la forteresse mieux que

tous ses sièges; le sombre Carlat est tout fleuri de ce tendre souvenir.

Dix-huit mois après, Marguerite est chassée: «La vérité est telle que

le sieur de Lignac, pour quelque mescontentement et jalousie qu’il

a eus de la royne de Navarre, qu’elle ne se saisît du chasteau, l’a

chassée... Il a retenu quelques bagues en payement, comme il doist,

de dix mille livres qu’il a despendues pour elle qui, après avoir

bien contesté en son esprit, se résolut de s’en aller à Millefleur

(Mirefleur), et se meit en chemin à pied aveq Aubiac et une femme,

puis, sur le chemin fut mise sur ung cheval de bast, et après dans une

charrette à beufs» qui la conduisit à Ybois, où il n’y a ni vivres ni

munitions, rien que «des noix, quelque lard et des fèves», Ybois, bien

déchu, en comparaison de celui que montrent ces vers:

Je suis Ybois, très forte place,

Où il y croist de bon froment,

Car la terre est bonne et grace.

J’ay de bons vins et largement

Poiz et febves pareillement,

Et tant de fruictz et nourritures

Que de l’argent semblablement,

Forces prez et bonnes pastures.

[Illustration: La montée d’Usson.]

C’est là que le marquis de Canillac, sur les ordres du roi, la prend

pour la conduire à Usson, geôlier amoureux de sa prisonnière avant

d’arriver au château où il doit la garder. Marguerite songea aussitôt

à tirer parti de cette faiblesse; à force de subterfuges, elle put

conserver d’Aubiac encore un temps, mais le marquis de Canillac, jaloux

et brutal, ne se laissa pas berner: il fit empoigner d’Aubiac; on le

jugea sous quelque prétexte à Aigueperse, où il fut étranglé; il serait

mort en baisant un manchon qui avait appartenu à la reine. Ainsi mourut

«l’un de ses amants qu’elle ennoblissait avec six aunes d’étoffe... Un

valet d’écurie qu’elle avait pris pour ne chômer point, comme le mieux

peigné de ses domestiques, cet Aubiac, que d’Aubigné nous dépeint comme

un chétif rousseau et plus tavelé qu’une truie, ayant le nez teint

en écarlate, et que pour son malheur le marquis de Canillac trouva

vilainement caché, sans barbe ni sans poil, l’ayant sa maîtresse ainsi

déguisé avec ses ciseaux pour le sauver».

[Illustration: Usson vu de la route de Nonette.]

Sans doute, Marguerite ne jugeait point comme d’Aubigné ce chétif

rousseau, sur le trépas prématuré de qui elle composa ces vers:

Rigoureux souvenir d’une joye passée

Qui logez les ennuis du cœur en la pensée,

Vous sçavez que le ciel, me privant de plaisir,

M’a privée de désir.

[Illustration: Le torrent de l’Ance dans la Margeride.]

Si quelque curieux, informé de ma plainte,

S’étonne de me voir si vivement atteinte,

Répondez seulement pour prouver qu’il a tort,

Le bel Athis est mort.

Athis de qui la perte attriste mes années,

Athis, digne des vœux de tant d’âmes bien nées,

Que j’avais élevé pour montrer aux humains

Une œuvre de mes mains.

Quand le temps, mais pourtant cette crainte soit vaine,

Permettrait qu’un oubly fist adoucir ma peine,

Je persiste aux serments diverses fois conclus.

Si je cesse d’aimer, qu’on cesse de prétendre,

Je ne veux désormais être prise, ne prendre,

Et consens que le ciel puisse esteindre mes feux,

Car rien n’est digne d’eux.

Cet amant de mon cœur, qu’une éternelle absence

Éloigne de mes yeux, non de ma souvenance,

A tiré quant à soy, sans espoir de retour,

Ce que j’avais d’amour...

Mais si le marquis de Canillac ne paraît point avoir eu de doutes sur

le rôle de d’Aubiac auprès de la reine, il ne s’en laissa pas moins

abuser ensuite: «Le marquis de Canillac, dit d’Aubigné, préférant à la

foy qu’il devait à son maître un chétif plaisir, se laissa piper aux

artifices de sa prisonnière, oubliant son devoir et quittant tout ce

qu’il pourrait prétendre pour se rendre amoureux de cette amoureuse.»

Et Brantôme, lui, de s’exclamer: «Vouloir tenir prisonnière, sujette

et captive en sa prison, celle qui, de ses yeux et de son beau visage,

peut assujétir en ces liens et chaînes, tout le reste du monde comme

un forçat!» Voici, d’après d’Aubigné, comment Marguerite se débarrassa

de son surveillant: «L’histoire est plaisante, des ruses et artifices

desquels cette reine s’avisa pour éloigner de ce chasteau ledit marquis

de Canillac qui l’importunait fort, c’est qu’elle lui faisait croire

qu’elle l’aimait, qu’elle lui vouloit faire du bien; enfin, elle lui

donnait sa maison de Paris, l’hôtel de Navarre, et une terre de deux

mille livres de rente, située en son duché de Valois, proche Senlis;

elle lui fit expédier une donation en bonne forme de ces deux pièces,

et fut envoyée à M. Hennequin, président en la cour du Parlement,

et un des chefs de son conseil, et en même temps fit expédier une

contre-lettre audit sieur, lui mandant qu’il n’en fît rien... Il y a

plus: elle feignit d’aimer grandement sa femme, et elle se fit apporter

un jour ses bagues, elle voulut qu’elle s’en parât quelque temps dans

le chasteau même. Et le tour du jeu fut qu’aussitôt que son mari eut le

dos tourné pour aller à Paris, elle la dépouilla de ses beaux joyaux,

se moqua d’elle et la renvoya... avec tous ses gardes, et se rendit

dame et maîtresse de la place...» à la grande risée même d’Henri IV et

de la Cour.

[Illustration: A Ambert.]

Divers auteurs peuvent aider à imaginer ce qu’était Usson, entamé sous

Henri IV, achevé d’abattre par Richelieu: «Usson, dit Scaliger, est

une ville située en une plaine où il y a un roc et trois villes l’une

sur l’autre, en forme d’un bonnet du pape; tout à l’entour de la roche

et au haut, il y a le chasteau avec une petite vilète à l’entour.» Un

autre texte explique: «C’était une place extrêmement forte, fondée

avec le château de Nonette par le bon duc de Berry, oncle du roy

Charles VII. Il y a en ce château cinq murailles. La première n’a

aucune tour; mais quand on a passé celle-là, on voyait en haut, en

l’air, le château bien flanqué de grosses tours, hors de toute atteinte

pour l’escalade; fondé sur un rocher de pierre dure fait en forme de

pyramide, qui commande à cette première muraille. Au-dessus de ce

premier, il y en a un autre qui le commande, comme lui bien flanqué de

tous côtés. Il commande si bien que, quand on a pris le premier on n’a

rien, et, après ce second, il y en a un troisième, grand et spacieux,

où sont les quartiers du commandant et des soldats, dans lequel il y a

une fontaine ou citerne inépuisable pour le service des hommes et des

chevaux qui sont dedans, ainsi que dans le donjon qui domine le tout.

Il y a encore un petit donjon au milieu du grand, de forme carrée et

très fort par lui-même, où l’on tenait une corne pour sonner l’alarme

et la retraite quand l’ennemi était en campagne. Ce château est

imprenable. C’est pourquoi il y a un petit écrit sur une porte avec ces

paroles: _Garde le traître et la dent!_ voulant faire entendre par là

qu’il ne peut être pris que par trahison ou famine.»

Là, près de vingt ans Marguerite de Valois eut cette existence

mêlée d’amour, de religion, d’art, sa vie scandaleuse de boudoir

et d’oratoire, qui lui a valu les plus ardents détracteurs, des

panégyristes aussi.

[Illustration: Un mendiant.]

D’abord, elle ne tarda point à se consoler de la fin d’Aubiac, avec

Chanvalon, Duras, Saint-Vincent, Pominy, fils d’un chaudronnier, et

«ce petit chicon de valet de Provence», Julien Date, qui devient

Saint-Julien. Usson est appelé par certains: «une autre île de Caprée»,

tandis que, selon le Père Hilarion de Coste: «Usson estoit un Thabor

pour la dévotion, un Liban pour la solitude, un Olympe pour les

exercices, et un Parnasse pour les muses».

Ces louanges ne sont rien auprès de celles que valent à Marguerite,

plus que sa dévotion pusillanime d’Italienne et de Médicis, ses

fondations de chapelles et ses nombreux bienfaits: «Ceste très noble

âme royale s’est retirée dans le château élyséen d’_Husson_, avant

qu’entrer en la gloire des cieux, s’est voulu avoisiner d’yceux,

commençant d’y prendre sa volée... Rocher d’_Husson_, l’honneur et

la merveille de l’Auvergne, rocher sur lequel la clarté esclaire

perpétuellement, d’où le jour ne se retire jamais, les rayons de la

face royale y luisant toujours, et de ce lieu en hors illuminant toute

la région! Bel astre de l’Europe, qui résidez et ne bougez d’_Husson_!

_Husson_, royale demeure de la race dernière des Valois! Sainte

et religieuse habitation! sacré temple de Dieu! hermitage saint!

monastère dévot! où Sa Majesté s’étudie du tout à la méditation, rocher

témoin de la volontaire solitude, très louable et religieuse de ceste

princesse où il semble, par la douceur de la musique et par le chant

harmonieux de plus belle voix de France, que le paradis en terre ne

puisse être ailleurs.»

En favorisant le parti de la Ligue en Auvergne, elle se créait aussi

des titres à la reconnaissance des catholiques.

[Illustration: USSON.]

Cependant, celle qui eût dû porter la couronne de France, sous

l’apparente splendeur d’Usson, n’y était guère tranquille, redoutant

tout de son frère, d’abord, avec des terreurs telles qu’à table jamais

elle ne mangeait d’aucun mets, qu’elle n’en eût fait faire l’essai aux

femmes qui la servaient.

Puis ce fut vite la détresse, l’humiliation de solliciter: «Bien que

cette place ne craigne que le ciel, que rien que le soleil n’y puisse

entrer par force et que sa triple enceinte méprise les efforts des

assaillants, comme un roc élevé les flots et les vagues, la nécessité

toutefois y entra, et l’obligea, pour en éviter les outrages, d’engager

ses pierreries à Venise, fondre sa vaisselle d’argent, et n’avoir rien

de libre que l’air, espérant peu, craignant tout: car tout était en

désordre autour d’elle.»

Ces difficultés ne s’aplanissent qu’à la rupture de son mariage, à

quoi elle s’était opposée, Gabrielle d’Estrées vivante, de crainte que

le roi ne l’épousât; celle-ci morte, Marguerite ayant consenti à la

dissolution, Henri IV lui paya ses dettes et augmenta sa pension, enfin

l’autorisa à retourner à Paris...

Avec elle, l’Auvergne, éblouie de beauté pendant vingt ans, perd la

seule femme qui ait fait parler d’elle dans la montagne,--je veux dire

assez pour que nous ayons à le relater,--et ce ne fut pas en bien: mais

ce n’est peut-être pas à l’Auvergne de trop blâmer, puisque, durant

ces vingt années, ce fut sur ses montagnards que s’abaissèrent et se

fixèrent les yeux d’une reine... les plus beaux yeux et la plus belle

reine du monde,

Et qui, plus qu’une autre femme,

Porta, gravé dans son âme,

Le commandement divin

De l’amour pour le prochain.

[Illustration: USSON.--Autour de l’église.]

[Illustration: CONQUES.]

L'Auvergne · 第 30 / 53 题