La vie de la montagne.--Massiac; sainte Madeleine et saint
Victor.--Murat; Bredons; route de Salers.--Les burons.--Salers,
Mauriac, Riom-ès-Montagnes.--Allanche, Marcenat, Condat, Champs,
Bort.--La Tour d’Auvergne; foire aux cheveux.--Champagnac-les-Mines;
lendemain de grève; la montagne qui brûle.
[Illustration]
Çà et là, par les monts du Luguet, les monts Cézallier, l’Artense,
le Combraille, voilà de l’Auvergne à parcourir, dans la vie de la
montagne, du buron, dans les nuages, jusqu’au puits de la mine... avec
les montagniers et les troupeaux sur les cimes, les charbonniers dans
les forêts, les mineurs dans le sous-sol de la terre...
A Massiac, brusquement, la vigne meurt en face des sapins qui naissent;
la vigne ne reparaît qu’au delà d’Aurillac, à Maurs, assis dans les
châtaigniers...
[Illustration: Église de Bredons.]
A Massiac, se dressait le château de «ce grand diable d’Espinchal» qui
survécut à sa condamnation à mort par les Grands Jours,--gracié par
Louis XIV, pour avoir heureusement négocié le mariage du grand Dauphin
avec la princesse de Bavière: ce Gaspard, dont les méfaits et crimes
tiennent douze pages d’énumération, devint comte, en outre, et reçut
encore le portrait du roi, enrichi de diamants: réconcilié avec sa
femme, il s’éteignit dans la paix du Seigneur, un prêtre à son chevet!
A Massiac, sur les deux parties de la _Chauds_ que divise l’Alagnon,
l’une, dans l’ébriété des vignes, l’autre, dans le navrement des
sapins, portent chacune sa chapelle: «Les deux parties de la Chauds
ont reçu leur nom de deux dévots personnages qui s’y étaient retirés:
saint Victor avait un ermitage sur l’une, sainte Madeleine sur l’autre,
et, actuellement encore, chacun d’eux y a une chapelle bâtie en son
honneur. De leur dévote retraite, les deux anachorètes pouvaient se
voir, mais la rivière les empêchait de communiquer ensemble. Cependant,
Madeleine désirait beaucoup consulter Victor sur les choses divines;
enfin, elle l’obtint du ciel, et y parvint par un miracle, suivant la
tradition. Un jour, la sainte s’avance sur le bord de sa montagne, son
chapelet à la main, et, après avoir appelé Victor, le lui jette en
l’air. A l’instant même, le chapelet s’étend miraculeusement; il se
prolonge d’une montagne à l’autre, dans toute sa longueur, et forme
un pont qui les joint toutes deux par le sommet. Alors l’anachorète
et sa sainte voisine s’approchent pour faire leur pieux colloque.
Enfin, toutes les fois que Madeleine voulait demander à Victor quelque
conseil, elle employait le même moyen. Mais, pour éviter toute occasion
de scandale et de chute, elle ne se permettait point d’aller jusque
chez lui, ni ne l’autorisait à venir chez elle: tous deux s’arrêtaient
à mi-chemin sur le pont; et, pendant leur entretien, ils restaient
ainsi exposés aux regards et, par conséquent, à l’admiration des gens
du voisinage.»
Dans le canton de Massiac, à Védrines, une légende dit «qu’il y a
mille ans, tous les habitants du village périrent, après avoir mangé
d’une anguille monstrueuse, fécondée par un serpent». La bête du
Gévaudan n’a commis que bien peu de ravages auprès de cette monstrueuse
anguille,--qui devait bien mesurer la distance de Massiac à Murat.
Sur le trajet, les ruines d’Aurouze, de Merdogne.
[Illustration: MURAT.--Vue prise du rocher de Bonnevie.]
On se fatiguerait peut-être de séjourner à Murat: on ne se lasserait
pas d’y arriver. Le rocher de Bonnevie, en piédestal de cent quarante
mètres à la statue de la Vierge, avec ses prismes basaltiques,
domine la gare, la vallée, qui porte sur la pente adverse l’église
romane de Bredons,--un chef-d’œuvre d’art et de nature, d’un art
bien humble,--qui ne saurait être citée à côté des basiliques dont
se glorifie l’école auvergnate, mais peut-être la plus auvergnate de
toutes, plus qu’auvergnate, cantalienne; de dessin modeste, de lignes
simples, tout en harmonie avec les monts, la terre, le ciel, tenant
de la ferme, de la grange et du buron, touchante comme une habitation
de pâtres et de vachers, et pourtant une église, un monument, un
édifice, une demeure pour Dieu; à l’aspect de Bredons, on ne peut
penser que cela pourrait être autrement: cela est à l’endroit qu’il
faut, des dimensions, de la longueur, de la largeur, de la hauteur,
de l’épaisseur qu’il faut; il semble que l’église de Bredons ne
pourrait pas ne pas être là, qu’elle a dû y être toujours, y avoir
poussé plutôt qu’y avoir été bâtie, si bien adaptée, mêlée au terrain
et à la lumière d’ici, qu’il ne sera plus possible à ceux qui la
connaîtront de la situer ailleurs, qu’elle ne pourra s’isoler aux
regards du souvenir, de la butte où elle fut aperçue couleur du temps
et du pays, couleur des moutons qui paissent autour, du berger qui
les garde, couleur de montagne et d’Auvergne,--couleur de Murat dont
la ville vieille s’étage en face. Heureuse petite ville, à l’abri des
orages, dit-on, avec, pour paratonnerre, ce faisceau gigantesque des
aiguilles basaltiques de Bonnevie! Murat, des maisons renfrognées,
comme des petites vieilles qui, sous quelques modes d’aujourd’hui, ont
conservé des choses d’autrefois; c’est, pour ces anciennes de pierre,
leurs fenêtres surbaissées à meneaux, quelque rinceau de feuillage,
une date sculptée au-dessus de la porte, des boutiques de couteliers,
ou de sabotiers en retrait sous des bouts de galeries. Murat, d’une
saleté proverbiale, jadis, s’est assainie en détruisant le quartier
des boucheries: une placette aux maisons flanquées de tours, percées
d’étroites et rébarbatives ouvertures solidement grillagées de fer,
les étals extérieurs, les lambeaux de viande aux crocs des murs, les
marchands et marchandes souillés de sang, des flaques figées sur le
pavé, un ruisseau rouge longeant les façades, l’odeur écœurante et
fade, des vols pressés de grosses mouches, par un fort soleil d’été...
[Illustration: A Murat.]
Là, on était boucher de père en fils. Il faut espérer que les fils
ont perdu les traditions des pères, accusés partout de trafiquer
des chèvres malades, des vaches gâtées. Pour toute la contrée, _lou
Muratel_, l’homme de Murat, était le marchand de «carne». Des couplets
patois font allusion à cela:
A Murat quan bous coubidou,
Bous metten sur un platou
Un paü de cabra pouirida,
Disen qua quo de boun moutou.
Si bous fatchias de lou chiëre,
Bous responden tout coulère:
Naütres n’en mantzens tout l’an
A Murat dessous Bredan.
(A Murat, quand on vous invite,--On met sur un petit plat--Un peu de
chèvre pourrie,--Disant que c’est du bon mouton.--Si vous vous fâchez
de leur chère,--Ils répondent tout furieux:--Nous en mangeons toute
l’année--A Murat, dessous Bredons.)
Des environs de Murat est ce comte d’Auteroche, qui s’écriait à
Fontenoy: «Après vous, Messieurs», ou «Messieurs les Anglais, tirez les
premiers», et devant Maëstricht, qu’un capitaine disait _imprenable_:
«Ce mot-là, Monsieur, n’est pas français.»
On ne se lasserait point d’arriver à Murat, ai-je écrit, devant Bredons
et Bonnevie...; on ne se lasserait pas d’y arriver,--pour en repartir,
ajouterai-je! C’est que Murat commande la route de Salers, à travers
les montagnes, quarante à cinquante kilomètres par Dienne, aux pentes
du Limon et au col du puy Mary,--où l’on ne manque point de remonter
(un quart d’heure d’ascension) pour jouir de la vue de ces vallées, de
ces eaux, de ces pâturages, de tant de sommets, de tout l’horizon; une
route suspendue parmi les dolentes solitudes des forêts, des herbages,
des crêtes, des rivières à leur source hésitante...
[Illustration: A Salers.]
Forêt du Falgoux; océan de sapins et de hêtres, baignant de vagues de
feuillage des promontoires de 1,500 ou 1,600 mètres, Roche-Taillade,
Roc des Ombres, Roc du Merle... Après la forêt et les rocs, des
kilomètres de forêt, la vallée de Saint-Paul, la Maronne, tout en bas,
et la route va à travers les pacages, où se disséminent les burons
jusque vers les cimes.
Chantez les burons, mais ne les habitez pas, conseillait
Chateaubriand...
Le buron, le mazut,--le chalet de l’Auvergne,--c’est le réduit du
vacher et de ses aides, le _boutillier_--son second--et le pâtre; une
cabane basse, avec un toit de tuiles ou de mottes de gazon touchant
terre, ombragée d’un tilleul, de quelques arbres; deux ou trois
compartiments où ils couchent et font le fromage, caillant le lait,
pétrissant la tome, la pressant et, la fourme prête, la rangeant dans
la pièce à cet usage. Autour du mazut, le _bedelat_ pour les veaux; la
_loge_ pour les cochons. Plus loin, le parc mobile, à claires-voies,
déplacé chaque jour, pour les vaches...
[Illustration: SALERS.--Le beffroi.]
Vie pâtissante que celle du buronnier, de ce roi de la montagne,
dans ces durs étés, où le froid, le vent ou l’orage ne manquent
pas. Soigner le bétail, traire, et fabriquer la fourme prennent les
journées de l’aurore à la nuit; ces blocs de quarante kilogrammes, qui
correspondent à sept ou huit cents litres de lait, ont été pétris par
les mains et les genoux; des pierres, une barre de bois servent de
pressoir; tous autres engins ont échoué, paraît-il, et le fromage n’est
bon qu’à l’antique méthode...
Du pain noir, trop sec ou moisi, du lait,--pas trop,--il faut le garder
pour produire beaucoup de fourmes,--du petit lait, de l’eau sont
l’aliment des buronniers...
Ces cabanes et ces gens, que de loin et d’en bas, on poétise... leur
isolement aux pires altitudes ne les abstrait guère de l’humanité de
la plaine ou de plus bas encore. C’est le regard baissé sur leurs
vaisseaux de bois, qu’ils manipulent le fromage, presque aussi
prisonniers et à l’étroit, en plein ciel, que le mineur abattant le
charbon dans sa galerie, ou le pêcheur sur sa barque! Mais, celui-ci,
rentré au port est libre. Le mineur, remonté de son trou, est libre...
Les buronniers, pendant ces quatre ou cinq mois d’estivage, avec
les deux traites des vaches, et la préparation du lait ensuite, ne
bénéficient point de pareils répits; ils travaillent obstinément, sans
guère de repos que, le soir, où, dans le tintement des clochettes des
bêtes, ces taciturnes et ces solitaires entonnent la _Grande_, leur
ranz des vaches, un air sans parole,--à quoi bon puisque personne ne
les entendrait,--lo lo lo lo lo lo léro,--une fruste tyrolienne...
quelques notes lentes, mais cela si expressif, qui roule d’une montagne
à l’autre, lo lo lo lo léro lo... Pénible métier, auquel, de plus en
plus, beaucoup préfèrent les risques de l’émigration...
Salers, à l’extrémité de cette route qui, de Murat, y conduit, à
travers un tel décor d’immense nature, Salers, sur l’avancée de son
escarpement au-dessus des vallons de l’Aspre, de la Maronne, de
Malrieu, se montre redoutable comme la plus forte forteresse...
[Illustration: Le Vaulmier.]
Avec ce renom de la race qu’elle élève, on pouvait imaginer quelque
ville cossue et grasse, et débonnaire. C’est une cité de guerre qui se
profile, dévisageant, de ses mille mètres d’altitude, les grands de la
montagne, le puy Chavaroche, le puy Violent, vers le puy Mary,--une des
cités féodales auvergnates les plus complètes, les mieux conservées...
Plusieurs enceintes de murailles, une porte dans les flancs de laquelle
pouvait tenir une garnison, et des petites rues, bordées de vieilles
maisons aux ouvertures cintrées, grillagées de fer, aux tourelles
en encorbellement; tout cela d’il y a des siècles, sans que rien
d’aujourd’hui choque l’imagination, emportée dans le passé, qui devient
contemporaine de ces pierres suggestives; puis une petite place avec
les plus remarquables de ces maisons forteresses du XVe siècle, aux
façades hostiles, à étroites ouvertures, barrées, hérissées de fer,
flanquées de leurs tourelles; partout des enfoncements, des voûtes, et
tout cela terrible, menaçant, aux ténèbres tombées où rougeoient seuls
quelques lumignons, dans le silence où l’on s’attend à entendre tout à
l’heure l’éclat des trompettes, le tumulte des chevaux et des hommes
d’armes.
[Illustration: Le cirque du Falgoux.]
Il y a retenti jadis; et si Salers s’est vêtu d’une telle armure de
pierre, inutile à l’élève des bœufs et à la fabrication de la fourme,
c’est bien sans doute qu’une seule ceinture de gazon ne l’eût pas
suffisamment protégée, il y a quelques siècles; elle aussi, fut prise
et pillée par les calvinistes, encore qu’elle s’intitulât «ville
pucelle».
[Illustration: Vallée de Fontanges.]
A Salers était né Pierre Lizet, premier président du Parlement de
Paris, implacable aux huguenots,--qui s’en apercevaient à ses arrêts!
Au demeurant, intègre, charitable, se dépouillant; à la fin de sa vie,
«il ne possédait pas plus de terre qu’il n’en avait sous la plante de
ses pieds».
De la terrasse de Salers, quelle nostalgie de cette route par où l’on
est venu, trop vite, découvrant ou devinant les vallées, les villages,
au-dessus desquels on a voyagé, où il aurait fallu s’arrêter, ou
bien où il faudrait aller, le Vaulmier, avec ses torrents se jetant
dans le Mars, Fontanges-sur-l’Aspre, la Bastide, les ruisseaux de
Chavaspres et de Chavaroche, et tant de _pissorels_, de cascades de la
forêt du Falgoux, des Bois-Noirs,--ravagés de la foudre,--où tous les
vétérans sont décapités à une certaine hauteur,--ce qui les a arrêtés,
seulement, semble-t-il, de croître sans fin...
Une fête célèbre, à Salers, était autrefois celle de la Nativité de
la Vierge: «Ce jour-là, il y avait dans la ville un roi et une reine,
dont la fonction était de présider à la fête, d’occuper à l’église
la place d’honneur et de marcher les premiers à la procession. Cette
royauté n’était point élective, elle se vendait à l’enchère au profit
de l’église, et la vanité de l’obtenir était telle qu’on a vu des
bourgeois extravagants vendre pour cela jusqu’à leur héritage. C’était
ensuite à qui ferait les plus folles dépenses pour signaler sa royauté:
un de ces rois d’un jour s’étant avisé de faire couler du vin par
les fontaines publiques, cette magnificence si propre à réussir dans
un pays où boire avec excès est un plaisir populaire, fut tellement
applaudie qu’elle passa en usage. Dès lors, pour honorer la Vierge, on
enivra gratis tous ceux qui se présentaient; mais les Auvergnats ivres
sont naturellement querelleurs; ils s’assommaient à coups de bâton et
il n’y avait pas de bonne fête où l’on ne comptât quelques morts et
une quinzaine de blessés. L’autorité s’en mêla. Elle crut arrêter ces
batailles en supprimant ces fontaines de vin. Les paysans allèrent au
cabaret et se battirent comme auparavant: on fit en partie fermer les
cabarets, et on mit à l’amende ceux chez lesquels il naîtrait quelques
rixes; mais depuis lors, l’éclat de la fête s’évanouit, et le nombre
des pèlerins dévots diminua sensiblement.»
Après Salers, vers Anglards, c’est l’Artense, «section de la haute
Auvergne, comprise entre le bassin de la Rue au midi, le pic du Sancy
au nord, la chaîne du Cézallier à l’orient, et la Dordogne à l’ouest;
plateau nu et froid, aux limites vagues, aux découpures profondes, mais
sans profil sur l’horizon et par conséquent imperceptibles à quelque
distance de leurs berges».
[Illustration: Plateau de l’Artense, vu de la route de la
Tour-d’Auvergne.]
Anglards-de-Salers s’est distingué assez originalement en 1635 par son
refus de payer l’impôt. Un jour, les habitants d’Anglards refusèrent
de verser leur argent sur le dolmen dont se décore la place publique,
et qui servait de table à cet effet. «Les habitants de ce village,
généralement grands et forts, ont reçu le sobriquet de carabins
(_carabiniers_), pour avoir pris une part active à l’insurrection de
1635, appelée la _Guerre des sabots_. Voici dans quelles circonstances
elle éclata: Isaac Dufour, citoyen de Murat, homme fiscal et peu aimé,
avait pris l’adjudication de l’impôt établi sur les animaux à pieds
fourchus. Cet impôt, déjà impopulaire, reçut un surcroît de défaveur
par la manière dont le fermier nouveau le prélevait. Les paysans,
irrités, se réunirent et s’armèrent. On envoya des troupes contre eux,
et à la troisième rencontre, cinq cents insurgés restèrent sur le
carreau. L’échauffourée finie, la justice fit relâcher les prisonniers,
moins un nommé Vaissières, qui fut pendu...»
[Illustration: MAURIAC.
Notre-Dame-des-Miracles.]
A Mauriac, Notre-Dame-des-Miracles, classée parmi les édifices romans
dignes d’attention, porte dans son tympan des sculptures qui ont
été estropiées à la Révolution. Une Vierge Noire est adorée dans le
sanctuaire de cette église, patronnée par sainte Théodechilde, fille
de Clovis; Mauriac s’agrémente de larges rues, d’un cours où la
mémoire de Monthyon, qui fut intendant d’Auvergne, se perpétue par des
vers de Marmontel sur un obélisque; une lanterne des morts subsiste
du xiiie siècle à l’entrée du cimetière. Mauriac posséda l’une des
trois premières écoles des jésuites avec Billom et Paris. A Mauriac,
naquit Chappe d’Auteroche, astronome, oncle de Chappe, l’inventeur du
télégraphe.
Jusqu’à ces dernières années, Mauriac, sans chemin de fer, était fort
animé, un mouvement de voitures, de diligences, très diminué depuis que
la voie d’Aurillac à Bort dessert la ville; les fouets et les grelots
se sont tus au coup de sifflet de la vapeur... C’est le train qui amène
la foule aux marchés et à la Saint-Mary...
[Illustration: A Mauriac.]
De Mauriac vers Riom-ès-Montagne, le pays paraît tout plantureux avec
les champs, les vergers, les cultures, après la traversée de hauts
plateaux, de forêts, de rocs, de Murat à Salers.
Comme Mauriac, Riom est un marché important, aux foires très suivies.
Riom, plus élevé, avec ses sucs--comme on y appelle les plombs et
puys--est moins avenant.
[Illustration: Ruines d’Apchon.]
On y raconte comment un homme s’enrichit jadis aux Rôtisses, où l’on
a trouvé «des antiquités». Un cultivateur aperçut trois couleuvres
qui buvaient à la fontaine Saint-Georges, ayant déposé chacune sur
le gazon, pour ne pas le laisser choir dans l’eau, l’anneau d’or que
portent les serpents à qui est confiée la garde de quelque trésor. Il
trompe leur surveillance, les épie, creuse à l’endroit où elles se sont
réfugiées, y découvre une marmite pleine d’or...
Non loin de Riom, le château d’Apchon... ses ruines au ciel...
On ne se lasserait pas d’arriver à Murat, pour en repartir, ai-je
écrit, à cause des routes qu’il offre...; d’abord nous nous
sommes engagés sur celle de Salers; maintenant allons à Ségur et
Saint-Saturnin, par les pâturages bordés de basalte, l’étendue plantée
de dykes, par le lac des Sauvages où une chapelle du XIVe siècle
s’érige sur un rang d’orgues à près de douze cents mètres d’altitude;
de Murat, une autre fois, dirigeons-nous, à l’opposé, vers Allanche,
Marcenat, Condat, Champs, etc.
Par des pentes caillouteuses, des plateaux rugueux, des fentes de
vallées verdoyantes avec des ruisseaux tapageurs, on gagne Allanche...
Allanche? «ou _d’Albantia_, à cause du blanc manteau de neige dont
l’hiver couvre ses épaules pendant cinq mois de l’année, ou--d’après
Piganiol--d’un os de la hanche de saint Jean-Baptiste qu’on y révère
pieusement». Un pré était réservé dans la commune où, après les feux
de joie du vingt-quatre juin, les habitants arrachaient les herbes de
la Saint-Jean, remède infaillible en une foule de cas.
[Illustration: ALLANCHE.--Entrée du village.]
D’Allanche à Marcenat, «la route glisse sur un matelas de gazon»,
contre les monts Cézallier, qui relient les Cantal aux monts Dore.
Marcenat fournit à l’émigration nombre de gagne-petit et de _leveurs_,
marchands de toile des plus suspects qui exploitent également les
industriels et les acheteurs. Aux temps du colportage, qui disparaît
peu à peu, ces leveurs se chargeaient de marchandises à vendre dont ils
se seraient fait scrupule de rendre rien aux fournisseurs. Agissant de
la sorte avec ceux-ci, on devine qu’ils ne se gênaient guère non plus
pour duper le client naïf; ils composent ou composaient une bande noire
redoutable, qui vaut à Marcenat les suspicions les plus injurieuses.
L’été, les leveurs y reviennent en villégiature, stupéfiant le paysan
par leurs costumes de messieurs, leurs cigares, leurs chaînes de
montre et de l’argent plein les poches: aussi les auberges sont-elles
achalandées.
[Illustration: Le clocher de Marcenat.]
A mesure que l’on s’éloigne de Marcenat le pays se fait doux et
riant et la montagne foisonne de forêts, les ravins se comblent de
végétation, et, dans son bassin fortuné, Condat se cache, agréable
retraite; entre Marcenat et Condat s’était établi le monastère de
Féniers.
[Illustration: Condat-en-Feniers.]
De Condat l’on pénètre dans la forêt d’Algère, d’où l’on ne sort que
vers Champs, après des heures dans les arbres, les cascades, à n’ouïr
que la cognée du bûcheron, à ne rencontrer que quelque scierie,
quelque hutte de sabotiers...
[Illustration: AUX LIMITES DE LA CORRÈZE.--Bort.]
Bort... aux limites de la Corrèze, du Puy-de-Dôme, du Cantal, sur la
Dordogne, Bort aux orgues auprès desquelles toutes les autres ne sont
que des petites flûtes, des sifflets d’enfant: un jeu de tuyaux de
près de cent mètres de hauteur, avec cinq mètres de diamètre; au bas,
Marmontel vint au monde; sa statue orne une place de la ville; elle
lui était bien due; Marmontel a joliment décrit sa ville natale: «Bort
est effrayant au premier aspect pour le voyageur qui, de loin, du haut
de la montagne, le voit au fond d’un précipice, menacé d’être submergé
par les torrents que forment les orages, ou écrasé par une chaîne de
rochers volcaniques, les uns plantés comme des tours sur la hauteur
qui domine la ville, et les autres déjà pendants et à demi déracinés;
mais Bort devient un séjour riant lorsque l’œil rassuré se promène dans
le vallon. Au-dessus de la ville, une île verdoyante, que la rivière
embrasse et qu’animent le mouvement et le bruit d’un moulin, est un
bocage peuplé d’oiseaux; sur les deux bords de la rivière, des vergers,
des prairies et des champs cultivés par un peuple laborieux forment
des tableaux variés. Au-dessous de la ville, le vallon se déploie d’un
côté en un vaste pré que des sources d’eau vive arrosent, de l’autre
en des champs couronnés par une enceinte de collines dont la douce
pente contraste avec les roches opposées. Plus loin, cette enceinte est
rompue par un torrent qui, des montagnes, roule et bondit à travers des
forêts, des rochers et des précipices, et vient tomber dans la Dordogne
par une des plus belles cataractes de l’Europe (le saut de la Saule,
de la Rhue). C’est près de là qu’est située cette petite métairie de
Saint-Thomas où je lisais Virgile à l’ombre des arbres fleuris qui
entouraient nos ruches d’abeilles; c’est de l’autre côté de la ville,
au-dessus du moulin et sur la pente de la côte, qu’est cet enclos où
les beaux jours de fête mon père me menait cueillir des raisins de la
vigne que lui-même il avait plantée, ou des cerises, des prunes et des
pommes des arbres qu’il avait greffés... Notre petit jardin produisait
presque assez de légumes pour les besoins de la maison; l’enclos nous
donnait des fruits, et nos coings, nos pommes, nos poires, confits au
miel de nos abeilles, étaient, durant l’hiver, pour les enfants et pour
les bonnes vieilles, les déjeuners les plus exquis. Le troupeau de
la bergerie de Saint-Thomas habillait de sa laine tantôt les femmes
et tantôt les enfants, nos tantes la filaient; elles filaient aussi
le chanvre du champ, qui nous donnait du linge; et les soirées où, à
la lueur d’une lampe qu’alimentait l’huile de nos noyers, la jeunesse
du voisinage venait teiller avec nous le beau chanvre, formaient un
tableau ravissant. La récolte des grains de la petite métairie assurait
notre subsistance; la cire et le miel de nos abeilles, que l’une de nos
tantes cultivait avec soin, étaient un revenu qui coûtait peu de frais;
l’huile, exprimée de nos noix encore fraîches, avait une saveur, une
odeur que nous préférions au goût et au parfum de celle de l’olivier.
Nos galettes de sarrasin, humectées, toutes brûlantes, de ce beau
beurre du Mont-Dore, étaient pour nous le plus friand régal. Je ne sais
pas quel mets nous eût semblé meilleur que nos raves et nos châtaignes,
et en hiver, lorsque ces belles raves grillaient, le soir, à l’entour
du foyer, ou que nous entendions bouillonner l’eau du vase où cuisaient
les châtaignes si savoureuses et si douces, le cœur nous palpitait de
joie. Je me souviens aussi du parfum qu’exhalait un beau coing rôti
sous la cendre et du plaisir qu’avait notre grand’mère à le partager
entre nous. La plus sobre des femmes nous rendait tous gourmands.»
[Illustration: Ydes.]
De Bort, bien des trajets sont attrayants: vers Saignes et Ydes, sur
la Sumène, qui fut le siège d’une commanderie, et où l’on déterre des
tumulus, des poteries et des médailles; une église du xiie siècle
est charmante, avec son zodiaque et ses bas-reliefs du portail et
du porche, et ses modillons des corniches; enfin, Ydes possède des
sources minérales vantées, dont l’exploitation s’étend un peu plus
chaque année; vers La Tour-d’Auvergne, qui appartint aux ancêtres de
Turenne, où se tient une foire aux cheveux; là, pour quelques francs
ou pour une futilité, un foulard bizarre, quelques mètres de méchante
étoffe, les femmes livrent leur chevelure aux ciseaux du goujat...
De Bort, vers La Tour, par La Nobre, un territoire de petits lacs
louches, de ravins cauteleux, un territoire refrogné de pacages
hérissés d’aiguilles et de blocs volcaniques, de bois sinistres, des
étendues oppressées, même en la bonne saison, de l’horreur et du froid
des tempêtes d’hiver, des ouragans de neige...
[Illustration: La Tour-d’Auvergne.]
De l’autre côté de Bort, vers Mauriac, Champagnac, Bassignac, Jaleyrac,
le bassin houiller...
C’était en décembre, le dernier jour de l’année, au lendemain d’une
grève; quelque chose de mauvais et de blessé traînait dans l’air,
angoisse de la lutte, amertume de la défaite, honte de la misère battue
une fois encore; dans le village, délayé en noir par les pluies, un
silence, une prostration farouches; hommes, femmes, enfants passaient,
spectres lugubres, l’attitude lasse et dure...
Une année qui se fermait, une autre qui s’ouvrait--pareille.
Personne dans les auberges, rien que nous que l’on interrogeait déjà,
les gens inquiets et soupçonneux de ces étrangers dans la mine...
Le vigneron de Conques ne réveillonnait pas, sous le philloxéra!
Le mineur de Champagnac, après les semaines de chômage, le crédit barré
aux cantines, comment faisait-il la Saint-Sylvestre, dans les taudis
sans pain ni chandelle!
Montagne, ô marâtre, dont tant de milliers de fils avaient dû émigrer
depuis l’automne, déjà!--et qui ne pouvais nourrir ceux qui restent...
Et d’autres années sont plus terribles encore, où «l’on est obligé
de découvrir les écuries et les chaumières pour donner à manger aux
animaux le chaume qui les couvrait...»
O mon pays, c’est ainsi qu’aux flammes de tes mines incendiées, de tes
montagnes qui brûlent, comme vers Rodez, depuis un siècle, en écobues
colossales, c’est ainsi que trop souvent tu m’apparais, avec tes
enfants aux faces de désolation et de famine...
[Illustration: A Salers.]
[Illustration: Grande place de Volvic.]