La Planèze.--Le menhir de Saint-Menais.--Le solitaire de
Cussac.--Alleuze; Aymerigot-Marchès.--Les peurs; la chasse
volante.--Sainte-Marie; le pont de Tréboul.--Chaudesaigues; le viaduc
de Garabit.--La bête du Gévaudan.
[Illustration]
Cependant autour de ce roi momifié, que représenterait Saint-Flour,
au milieu de la petite Égypte qu’est la Planèze, la vie se poursuit,
difficile, mais de la vie...
Difficile, car l’expression de petite Égypte, voire celle de petite
Limagne, voire celle de grenier de la Haute-Auvergne sont bien
ambitieuses, pour cette plaine d’une maigre fertilité, la Planèze,
basse et haute, dix-huit kilomètres sur des sommets nivelés en plateau
de basalte. Elle donne des grains; et des chevaux, des mulets, des
moutons s’y élèvent. Mais les récoltes sont aléatoires, avec le
climat hasardeux, si aventureuse, la vie, sur celle Planèze, que le
_Planézard_ émigre, comme les autres montagnards...
Mélancolique traversée aux grisailles de l’automne, parmi ces labours
et toujours ces labours, sans arbres, un désert avec des croix aux
carrefours des routes, des dolmens, des menhirs; çà et là, de temps
à autre, quelque berger, le feutre sur les yeux, enveloppé dans sa
limousine, assis sur un brancard de sa cabane roulante, son _lobrit_
contre lui; de temps à autre quelque hameau affaissé dans un repli
de terrain,--le seul Tanavelle pointant, visible de partout, dressé
sur une butte, avec l’église émergeant comme un phare de cette mer
aux vagues de sillons monotones, à perte de regard, jusqu’au large du
ciel...
[Illustration: Château de Sailhant.]
Aux haltes du voiturier, aux groupes d’habitations que signalent les
rares bouquets d’arbres de cette pauvre Beauce suspendue aux cimes
cantaliennes, que n’anime plus la diligence de Murat à Saint-Flour,
depuis le chemin de fer de Neussargues on peut vérifier les
descriptions usuelles de ces masures-étables où les Planézards, faute
de combustible, cohabitent avec le bétail, couchés l’hiver les trois
quarts du temps, pour lutter contre le froid, n’ayant à brûler que de
la tourbe de Valuéjols, d’Ussel, de Tanavelle, le peu de bois qu’ils
tirent du Lioran, ou des bosquets de l’Alagnon...
Pourtant nous trouverons à glaner quelques pages, au hasard du souvenir
et des lectures, sur ces terres avares de la Planèze, et le pays
rayonnant de Saint-Flour...
A Andelat se voyaient les ruines du château de Sailhant qui fut occupé
par les Anglais, au XIVe siècle,--à quatre kilomètres de Saint-Flour!
Il appartint à Anne Dubourg, chancelier de France; son fils, chef
huguenot, y fut brûlé dans un four,--et, naguère, il était, avec sa
cascade, la propriété de Mary Raynaud, député invalidé du Cantal,
financier en fuite, qui l’avait reconstruit, dans le même temps qu’il
faisait poser l’électricité à Pierrefort, où elle n’a jamais pu
s’acclimater, où elle n’existe que par des poteaux et des fils... Ainsi
Pierrefort apparaît comme un bêta d’oiseau pris aux lacs... Après
l’emplacement du château, et l’église typique, moitié temple, moitié
citadelle, pouvant être défendue, reliée aux fortifications, montrant
encore des meurtrières, cela compose à peu près, avec la ferme modèle
de La Chassagne, toutes les curiosités de ce chef-lieu de canton, que
j’admire fort tout de même: c’est le mien!
[Illustration: A PIERREFORT.]
Près de Coltines, le dolmen de Bardon sert d’abri aux pâtres, tandis
qu’à Talizat, un menhir, surmonté d’un saint Menais, fut, au XVe
siècle, l’objet d’une dévotion empressée.
On dit que les couleuvres aiment le lait, au point de téter les vaches,
qui s’y prêtent et s’y habituent, très aises d’être soulagées de la
sorte. Ici, une petite couleuvre aurait pénétré jusque dans l’estomac
d’un pâtre endormi, qui avait bu du lait. Il était en proie à d’atroces
convulsions; sa mère le porte au menhir de Saint-Menais: après des
prières, l’enfant rendit un reptile que l’on tua et suspendit à la
pierre; depuis, il n’y a plus eu de serpents à Talizat.
A Coren, une _font-salado_, des eaux minérales exploitées des Romains:
dans les fouilles, on a recueilli des monnaies d’empereurs et
d’impératrices, d’Auguste à Marc-Aurèle, des bracelets gaulois, une
statuette en hêtre, des noix et noisettes d’il y a dix-huit siècles,
des débris de poteries, sans doute, des offrandes à la divinité de
la source; des offrandes en reconnaissance comme aujourd’hui, à la
fontaine de Salins, les parents des enfants guéris de la teigne, en
neuf jours, déposent des pièces de monnaie... A Coren, se battirent en
duel Gaspard, marquis d’Espinchal, et le comte Sailhant du Rochain, que
sa femme avait avisé de l’obsession du marquis envers elle. Le comte
et les deux témoins de d’Espinchal furent tués, dans cette multiple
rencontre...
[Illustration: LES TERNES
Route de Pierrefort.]
Près de Valuéjols, Lescure, le pèlerinage de Notre-Dame de Visitation,
qui se révéla à Jean Paillé, au Peuch de Besse; le berger visionné
fut traité de simple, d’abord. Cependant au bout de sept années de
misère telle «que l’on changeait un char de foin pour une tourte de
pain», après grêles et gelées les habitants assistaient à ce prodige,
la cessation des orages, aux prières de Jean Paillé. On consent à
bâtir une chapelle, mais au bourg, non à cette lande des quatre vents,
là-haut. La vierge, comme celle de Besse, se refuse à descendre.
«Quelques hommes de Lescure, froissés de n’avoir pu garder la vierge
au milieu de leur village, se prêtaient de mauvaise grâce à la
construction de la nouvelle chapelle. L’un deux, entre autres, nommé
Bellet-Redon, répondit au berger qui le pressait de concourir comme
tout le monde à ce saint travail: «Va, va, nos vaches ne s’y écorneront
pas.» Et, le lendemain, il trouvait les quatre cornes de ses vaches
dans la crèche. De là, les cornes de vache jadis appendues comme des
trophées aux colonnes du retable.
A Cussac, Amantins était venu de Clermont, pour se mortifier. Le
solitaire avait près de lui sa fille. Pour augmenter sa mortification,
il résolut de s’en séparer: «Tu ne viendras qu’une fois l’an,--au
printemps, quand les marguerites seront venues.»--Hélène partit, pria
toute la nuit; c’était après Noël; la neige couvrait la terre... Au
réveil, la maison d’Hélène était entourée de fleurs: tout le village la
suivit, et les fleurs fendaient la glace, s’épanouissaient sous les
pieds d’Hélène. Amantins reçut sa fille avec de gros transports--et ne
la renvoya pas.
A Villedieu, une admirable église inachevée; aux Ternes, encore
d’Espinchal, qui jeta, dans les oubliettes du château, un page amoureux
de la marquise, le condamnant à mourir de faim, pendant que sa famille
recevait de lui, de mois en mois, d’Italie, des lettres que le marquis
lui avait fait écrire...
[Illustration: La coulée de lave de Tagenac.]
A Sériers, à Lavastrie, des pierres druidiques. A Neuvéglise, les
ruines du manoir de Rochegonde, où Aimerigot-Marchès, la terreur de
la Planèze et du Carladès fut prisonnier, Aimerigot-Marchès, une
figure d’audace et d’aventure dont Froissart a si vivement tracé le
portrait,--avec nombre d’inexactitudes historiques. Descendant des
Marchès, de la Manche et du Limousin, fils d’un Aiméric-Marchès, qui
servait le parti français, Aimerigot, vers 1371, présenté par un
oncle, son tuteur, au prince anglais, guerroya dans les troupes de
Lancastre, occupa Carlat, sous Pierre de Galard. Plus tard, il est
lui-même à la tête d’une petite bande, et ne tarde pas à se faire
battre, et emprisonner à l’Artige. Sa liberté recouvrée, il se hâte à
d’autres expéditions. Dès lors, il est partout, à Chastel-sur-Murat,
aux châteaux de Fortuniers, de Chavanon. Le voici _capitaine des
Fortuniers_, sous les murs de Saint-Flour, traitant pour un pâtis. Il
vend Fortuniers, pour courir ailleurs, dévaste la terre de Mercœur,
s’empare de la place, par ruse, «s’étant avancé benoîtement, sans
troupes, pour parler au portier, lui prit la main par la fenêtre et
lui laissa le choix de perdre la vie ou de donner les clefs.» Mercœur,
château de la dauphine d’Auvergne, qui dut le racheter!... car, c’est
l’une des caractéristiques d’Aimerigot, qu’il fut «plus spéculateur que
conquérant». Il avait là tous bénéfices. La chose vendue, il venait
la reprendre,--en effet, il ne tarda pas à piller derechef les terres
du dauphin,--tandis qu’il eût été dans l’impossibilité d’assurer ses
prises. Il se faisait de bonnes rentes de ces rachats, des rentes
payées exactement, crainte de récidive; en sus, «le comte dauphin le
festoyait à sa table.» Sa réputation devint telle qu’il n’est plus une
prise importante, un coup d’audace qu’on ne lui attribue.
A son compte, Froissart met les déprédations de la garnison anglaise
d’Alleuze qui, durant sept ans, ravagea de Nevers à Montpellier.
Il est à Châteauneuf de Saint-Nectaire, il est dans l’arrondissement
de Mauriac. On ne compte plus les forteresses sous ses ordres. Il les
évacue, pour entrer à la solde du comte d’Armagnac, se dirige sur
l’Espagne, ne tarde pas à se repentir...
[Illustration: VUE GÉNÉRALE DE LA PLANÈZE.]
Écoutez les plaintes que Froissart lui met à la bouche, au sujet
d’Alleuze, bien pathétiques, encore que ce soit par erreur: «Trop
étoit Aimerigot Marcel courroucé, et bien le montra, de ce que le fort
d’Aloyse-de-lez-Saint-Flour avoit rendu ni vendu pour argent et s’en
véoit trop abaissé de seigneurie et moins craint; car le temps qu’il
l’avoit tenu à l’encontre de toute la puissance du pays, il étoit
douté plus que nul autre, et honoré des compagnons et gens d’armes de
son côté, et tenoit et avoit tenu toujours au châtel d’Aloyse grand
état, bel, bon et bien pourvu; car ses pactis lui valoient plus de
vingt mille florins par an. Si étoit tout triste et pensif quand il
regardoit en soi comme il se déduiroit, car son trésor, il ne vouloit
point diminuer; et si avoit appris tous les jours nouveaux pillages et
nouvelles roberies dont il avoit aux parties fait la plus grand’partie
du butin, et il véoit à présent que ce profit lui étoit clos. Si
disoit et imaginoit ainsi en soi, que trop tôt il s’étoit repenti de
faire bien, et que de piller et rober en la manière que devant il
faisoit et avoit fait, tout considéré, c’étoit bonne vie. A la fois
il s’en devisoit aux compagnons qui lui avoient aidé à mener celle
ruse, et disoit:--Il n’est temps, ébattement ni gloire en ce monde
que de gens d’armes, de guerroyer par la manière que nous avons fait!
Comment étions-nous réjouis, quand nous chevauchions à l’aventure et
nous pouvions trouver sur les champs un riche abbé, un riche prieur,
marchand, ou une route de mulles de Montpellier, de Narbonne, de
Limoux, de Fougans, de Béziers, de Toulouse et de Carcassonne, chargés
de drap de Bruxelles ou de Moûtiers-Villiers, ou de pelleterie venant
de la foire au Lendit, ou d’épiceries venant de Bruges, ou de draps
de soie de Damas ou d’Alexandrie? Tout étoit nôtre ou rançonné, à
notre volonté. Tous les jours, nous avions novel argent. Les vilains
d’Auvergne et de Limousin nous pourvéoient, et nous amenoient en
notre châtel les blés, la farine, le pain tout cuit, l’avoine pour
les chevaux et la litière, les bons vins, les bœufs, les brebis et
les moutons tous gras, la poulaille et la volaille. Nous étions
gouvernés et étoffés comme rois; et quand nous chevauchions tout le
pays trembloit devant nous. Tout étoit nôtre allant et retournant.
Comment prîmes-nous Carlac, moi et le bourg de Companel? Et Caluset,
moi et Perrot le Bernois? Comment échelâmes-nous, vous et moi, sans
autre aide, le fort châtel de Merquer, qui est du comte Dauphin! je
ne le tins que cinq jours, et si en reçus, sur une table, cinq mille
francs. Et encore quittai-je mille pour l’amour des enfants du comte
Dauphin! Par ma foi, cette vie étoit bonne et belle, et me tiens pour
trop déçu de ce que j’ai rendu ni vendu Aloïse, car il faisoit à tenir
contre tout le monde; et si étoit au jour que je le rendis, pourvu pour
vivre et tenir, sans être rafraîchi d’autres pourvéances, sept ans. Je
me tiens de ce comte d’Armagnac trop vilainement déçu. Olim Barbe et
Perrot le Bernois le me disoient bien que je m’en repentirois. Certes,
de ce que j’ai fait, je me repens trop grandement.»
[Illustration: ALLEUZE.--La vieille église sous la neige.]
Si Aimerigot ne prononça pas ce beau discours sur Alleuze qu’il ne
posséda point, toujours est-il qu’il était urgent de se loger «pour se
recueillir», comme il dit à sa troupe. Ayant échoué devant Nonette, il
se rabat sur la Roche-de-Vendais. Le recueillement fut bref. Le château
fortifié pour tenir contre les assauts, «les aventureux» sont renforcés
de tous les pillards de la région, et l’on recommence «à courir sur
ce pays, et à prendre prisonniers, et à rançonner, et à pourvoir
le fort de chairs, de farine, de cires, de vins, de sel, de fer,
d’acier, et de toutes choses qui leur pouvoient servir...» Voisins
inquiétants pour la Tour, Merquer, Oudable, Chillac, Blère, et qui «se
faisaient renommer et connoître en moult de lieux». Aussi, résolut-on
de réduire Aimerigot. Le vicomte de Meaux et ses gens, envoyé du roi,
des chevaliers et écuyers d’Auvergne, quatre cents lances et des
arbalétriers genevois, assiégent la Roche-de-Vendais, et s’en emparent.
Mais Aimerigot, s’étant évadé, mettait sa femme en sûreté et cachait
ses trésors dans le lit de la Sumène. La fortune tournait. Aimerigot
convoite Carlat, le château de Merle qu’il «échelle» sans succès. Il se
souvient d’un cousin, Jean de Tournemire, va l’implorer. Celui-ci le
livre à Charles VI pour de l’argent et une charge d’écuyer d’écurie.
C’est bien fini. Aimerigot est conduit à la Bastille... «Ainsi paye
fortune les gens, conclut Froissart. Quand elle les a élevés et mis
tout haut sur la roue, elle les renverse tout bas jus en la boue... On
lui trancha la tête, et puis fut écartelé, et chacun des quartiers mis
et levé sur une estache aux quatre souveraines portes de Paris... A
celle fin Aimerigot Marcel vint. De lui, de sa femme et de son avoir,
je ne sais plus avant.»
[Illustration: ALLEUZE.--Les ruines du château.]
Aimerigot-Marchès, Alleuze! Une épouvante traîne encore dans les ombres
de cette silhouette déjetée, des quelques pierres, fragments de tours
et de logis encore droits du château au sommet d’une butte, cernée de
la boucle de deux rivières, surgissement de repaire cauteleux, enfoncé
et au guet.
[Illustration: La Roche-Vendeix, vue de la route de la Bourboule.]
Sur un autre point, un village encore porte un nom abhorré, Brezons,
vers le Plomb du Cantal; pourtant, Charles de Brezons, lui, n’était
pas un hors la loi, un condottiere à la solde de quiconque; «homme
fatal, catholique sans entrailles, célébrité de sang» qui, par les
Guise, en 1560, devint gouverneur du haut pays. Les protestants,
dès sa nomination, fuient de toutes parts. Tout lui est prétexte à
égorgements. Une pierre, tombée d’une fenêtre, à Aurillac, l’effleure:
on tue les huit personnes de la maison, sans savoir si la pierre avait
été lancée, ou si sa chute était due au hasard. C’étaient des massacres
d’inoffensifs calvinistes, réunis en famille pour prier dans les
granges. C’étaient pillages, vols et viols, toutes les cruautés contre
les réformés. Sanglantes annales pour ce petit Brezons au clocher
branlant, au calvaire où je me suis tant écorché les genoux, à grimper
par le rocher, où je resterais de longues pages, si je m’écoutais, à
redire les miens, à pleurer sur les morts, à m’attendrir sur l’oustau
et l’hort...
Pourtant, je ne puis omettre le château de la Bouël, que ne dépasse
jamais l’agasse, les pies ayant été excommuniées à la suite d’une foule
de vols; et le château du Grand-Roc, qui recèle un énorme trésor.
Et la _casso boulento_, la chasse volante, le grand veneur qui traverse
à de certains minuits la vallée, vêtu de flammes, poussant de son fouet
de feu, à travers l’espace sa meute rouge et ses piqueurs flamboyants!
Et _las fados de Fareiro_, les fées de Farère, sous une grotte
merveilleuse, en pendentifs de basalte!
Et le _drac_, diablotin malfaisant, «qui tourmente le sommeil des
bergers, leur tire la couverture, cache leurs vêtements, ou va les
mouiller dans le ruisseau voisin... C’est encore lui qui détache
dans l’ombre les chevaux de l’écurie, et galope sur eux au clair de
la lune.» Cependant, avec quelques prévenances, on peut gagner le
_drac_--en lui disposant une jatte de lait dans un coin, en laissant la
porte entre-bâillée pour qu’il puisse venir, l’hiver, se réchauffer à
l’âtre...
Et les _peurs_, les _peurs_...
Oh! rien que de me rappeler, je n’oserais tourner la tête, mettre les
pieds dans le jardin, par ce soir où j’écris, et au moindre craquement
des planchers, c’est un frisson...
Les peurs! Des peurs, à chaque croix des chemins, des peurs autour de
chaque moulin!
[Illustration: Brezons.]
Oh! l’histoire de la borne, que déplace un paysan, clandestinement,
empiétant sur le champ voisin, dont le maître est mort, et qui entend
une voix lui crier: _Planto la borno, planto la dritto_, plante la
borne, plante-la juste, une voix qui ne cesse que lorsque la pierre
est remise en place.
Et le mort, enterré à un endroit où il ne veut pas, par de mauvais
héritiers,--qui trouvent sa pierre défaite, tous les matins, jusqu’à ce
qu’il soit inhumé aux lieux voulus!
Mais je n’ai point en mémoire que ces contes de la veillée effrayants,
pendant que dehors la chouette ulule...
Tout cela s’évanouissait avec le jour, à chercher des nids, à barboter
dans la rivière, monter aux cerisiers, aux noyers, à se barbouiller de
prunelles, suivant la saison.
Et les chèvres, ces chèvres noires, diaboliques, que nous apprivoisions
avec du sel.
Et la grosse jument, qu’à deux ou trois en croupe, l’on menait au pré,
d’où on la ramenait.
Et le four, avec sa gueule rouge, le four d’où sortaient les tourtes
sentant le _cramé_, les _pompes_ cuites pour nous, dont nous étions si
friands.
Et la place de l’église, le dimanche, les _castagnares_, à la sortie de
la messe, avec leurs paniers de fruits et de châtaignes.
Et les terribles orages, la grêle,--toutes les cloches de la vallée
sonnées pour écarter la foudre et les grêlons!
Et le loup, le loup que les hommes qui l’avaient tué portaient dans les
maisons, récoltant des œufs et du lard, pour leur récompense, le loup
du _Petit chaperon rouge_, que nous pouvions voir et toucher, «un loup
pour de vrai», impunément!
Mais passons!
Voici Cézens, avec son clocher à peigne, où Pierrouti sert la messe,
braconne un lièvre, et chante la bourrée comme pas un.
Donnons une ligne à Oradour, d’où sortait un Jacques d’Oradour,
maître d’hôtel de Marguerite de Valois, qui assista au supplice de
la Môle, pour rapporter à la reine de Navarre la tête coupée, qu’ils
ensevelirent ensemble.
Et gagnons Sainte-Marie, où la source du Rouvelet attire quelques
buveurs, près des gorges de la Truyère, entre des falaises de rocs
blancs et verts, les plus étranges. Sur la rivière, le pont de Tréboul,
un chef-d’œuvre de pont, simple et charmant! Mais comment expliquer le
prestige d’une ligne, l’harmonie de ces quelques traits de pierre; et,
pour la Truyère, qui vient de Garabit, du viaduc unique, après toutes
les merveilles et les hardiesses du fer, peut-elle s’attarder à ce pont
d’un charme bien démodé, sans doute, depuis quelque cent ans...
Plus loin, c’est Chaudesaigues, où l’on se rend de Saint-Flour, en
voiture par une route à travers l’abîme, la côte de Lanneau.
A Chaudesaigues, ce ne sont plus tant des buveurs que des baigneurs,
quoique l’eau soit potable et digestive comme le thé; elle sourd à
80°. Aussi, les rhumatisants envahissent-ils l’établissement, sur le
Remontalou, aux mois d’été. Mais on peut descendre à Chaudesaigues,
sans que ce soit pour les étuves, Chaudesaigues, toute fumante dans
cette cuve profonde que cerclent les montagnes, où l’on imagine qu’elle
a dû choir du ciel, tomber comme un aérolithe, et que c’est sa chute
qui a creusé le trou où la voici, avec ses maisons bâties en gneiss,
comme encadrées par des angles de granit.
[Illustration: GORGES DE LA TRUYÈRE.--Le pont de Tréboul.]
Par les rues et les places, où des saints sont nichés aux encoignures,
on ne rencontre que femmes allant préparer leurs repas; leurs pots de
soupe, plongés dans l’eau minérale, y cuisent comme au bain-marie;
cette eau est employée pour tous les usages, pour dégraisser les
laines, plumer les volailles, épiler les cochons, cuire les œufs, faire
le pain; les tripes à la mode de Caen, et le gras-double lyonnaise
sont des mets grossiers comparés aux tripoux de Chaudesaigues, paquets
de tripes et de pieds de moutons, qui blanchissent comme neige et
deviennent un régal fort délicat.
Les maisons sont chauffées par cette eau, qui se distribue dans des
branchements de bois, des canaux de maçonnerie, avec écluses; elle
circule dans les logements, traverse un bassin, s’échappe et va se
perdre à la rivière; l’écluse permet de refuser l’eau, quand on
n’en a pas besoin. La laine, travaillée ici, était fort recherchée
jadis, aussi tout le monde tricotait, les femmes, les enfants et les
vieillards. Naturellement, ces eaux furent connues des Romains, des
fouilles l’attestent. Et Chaudesaigues fut embelli des châteaux de
Montvallat, de Couffour, de Fornels, dont le ruisseau nourrirait des
moules ayant des perles.
Mais qu’est-ce que cela, et le pont de Lanneau et le moulin du Tour, et
la cascade du Gurguttut, et la brèche de la Porte d’Enfer, auprès des
luxueux projets d’avenir où se passionne le canton!
Toute cette chaleur, toute cette force perdues, la source du Par et
les autres étant fort abondantes, on voudrait en tirer profit. Il y
a quelques années, un plan m’avait séduit, des serres naturelles, à
toutes les températures, où tout pousserait, qui donneraient à ce
pays pelé toutes les plantes, toutes les couleurs, toutes les odeurs,
jusqu’aux flores extravagantes des tropiques. Voyez-vous les petites
maisons à passerelles des bords du Remontalou, enguirlandées de ces
végétations exorbitantes, de toutes les palmes exotiques. Voyez-vous
Chaudesaigues dans les orangers, les orchidées, les grenadiers, les
cactus...
Mais cela est sous terre encore, et, avec le genêt et la bruyère des
rocs, ici on ne connaît toujours, jusqu’à présent, que les _fucus_ qui
foisonnent dans les vapeurs mêmes de l’eau qui s’échappe.
Mais cela ne causerait à personne, ces jardins et ces parcs rêvés
dans cette sombre corbeille de montagnes, plus d’étonnement que l’on
n’en éprouve en remontant vers Saint-Flour, à découvrir le viaduc de
Garabit, du fond de la vallée, des ravins de la Truyère, paysages où
l’homme ne s’est guère manifesté, paysages les mêmes qu’il y a des
siècles, paysages de pierre et d’eau, où rien d’aujourd’hui, sous cette
canicule, ne marquait que nous fussions en Auvergne, en ce siècle-ci
plutôt qu’il y a six mille ans! Aperçue de l’abîme, cette voie ferrée
jetée d’une crête à l’autre de la vallée, comme accrochée aux nuages,
qui franchit à cent vingt-deux mètres au-dessus de la rivière, une
distance de cinq cent soixante-quatre mètres, sur un arc de fer de cent
soixante-cinq mètres d’ouverture, n’est guère plus large que le fil des
danseurs de corde,--et c’est sur ce câble qu’on voit courir un train à
travers l’espace...
Ne rentrons point à Saint-Flour, sans une pointe vers la Margeride, ses
forêts sévères de hêtre et de sapin, vers la Lozère, refuge des bêtes
fabuleuses, dont quelques-unes ne furent que trop réelles, d’ailleurs,
entre autres la bête dite du Gévaudan, qui dévora soixante-six
personnes, en blessa soixante-onze, vers 1760-1765. Les pâtres ne
se louaient plus; personne n’osait plus s’aventurer aux champs;
l’imagination surexcitée du peuple ne voyait plus que cette bête
féroce; les uns la dépeignaient de la taille d’un taureau d’un an avec
des pattes aussi fortes que celles d’un ours, et six griffes énormes de
la longueur d’un doigt, le poitrail aussi fort que celui d’un cheval,
le corps aussi long que celui d’un léopard, la queue grosse comme le
bras, et au moins de quatre pieds de long, les yeux de la grosseur de
ceux d’un veau et étincelants.
Elle s’était signalée en dévorant à de brefs intervalles des vieilles
femmes et des pastoures, leur tranchant la tête de ses dents, aussi
aisément que d’un rasoir, courant du Gévaudan sur l’Auvergne, suivant
qu’elle était traquée d’ici ou de là; c’est la commune de Lorcières
qu’elle désolait de ses incursions; cela avait pris le caractère d’une
calamité publique. Ici, une femme, le long du béal de son moulin;
là, une vieille qui gardait des bestiaux; un mari et sa femme qui
moissonnent; une jeune fille ramassant des lentilles; une autre qui
file avec ses compagnes, sont attaqués, blessés, dévorés.
[Illustration: CHAUDESAIGUES.--L’établissement thermal.]
Des battues de cent paroisses s’organisent, l’évêque de Mende ordonne
des prières, expose le Saint-Sacrement; la bête disparaît,--mais
terrifie d’autres contrées,--pour, l’hiver suivant, fondre à nouveau
sur Lorcières. D’autres victimes succombent à cette reprise du carnage.
Il fallut que le lieutenant des chasses du roi fut envoyé avec des
gardes-chasse, des limiers, des chiens courants; encore mit-il trois
mois à tuer la bête phénoménale, qui était de l’espèce des loups, de
taille démesurée, avec quarante dents au lieu de vingt-six; elle fut
embaumée et expédiée à Paris...
Naturellement, elle avait fait beaucoup de petits, dans l’esprit
des gens; et, longtemps, la Margeride fut censée contenir les plus
abominables monstres...
Le déboisement en est venu à bout, mieux que les faulx et les fusils,
et peut-être a-t-il suffi de la mort de quelques vieilles bonnes femmes
pour ensevelir avec elles ces _peurs_ de la Planèze, et le _drac_ dont
les enfants d’aujourd’hui souriront; tout en faisant l’_availlant_ et
sans croire au sabbat, elles me reviennent ces peurs, à chaque voyage...
Je ne puis m’empêcher de hâter le pas, lorsque, dans le soir, par
là-bas, quelque chien «aboie au perdu...»
[Illustration: Descente de la Planèze sur Brezons.]
[Illustration: Lac des Sauvages.]