Et puis, nos _cabrettaïres_ commencèrent d’exécuter bourrées,
montagnardes et regrets.
Ah! nous en fîmes un content de la cabrette!
Mais quelle affaire tout d’un coup!
Le ministre qui arrive...
Le ministre qui, fini d’inaugurer les kilomètres de voie ferrée et
l’exposition organisée pour la circonstance, honorait de son passage le
festival des cabrettes!
--«Quelques mots de bienvenue, me pousse-t-on; il faut...»
Je m’exécute: «Nos cabrettaïres, monsieur le Ministre, nos
cabrettaïres... Si vous saviez, monsieur le Ministre... Ces pauvres
airs de chez nous, ce qu’ils nous rappellent!»
Et, comme je ne me rappelai plus très bien, en improvisant, ce qu’ils
nous rappelaient, les airs de chez nous, je simplifiai: «Ce qu’ils nous
rappellent? Retournez-vous, monsieur le Ministre, et regardez...»
Convaincu, de mon plus grand geste, j’indiquais, en face de nous, le
puy de Courny, qui n’en pouvait mais! le puy de Courny, la montagne,
l’Auvergne, quoi!
Oui, mais dans la brume les monts avaient fondu comme des pains de
sucre. Et l’on ne pouvait guère discerner. Et monsieur le Ministre, au
bord des marches, en se retournant, manquait dégringoler,--depuis il
est tombé sans que j’y sois pour rien!
C’est à cet incident, vous en souvenez-vous, Vermenouze, que notre
conversation débuta; sur un programme, je crois, que l’on remit au
ministre, aux autorités, au comité, s’alignaient des vers auxquels
j’allais ne prêter aucune attention, un à-propos, pensais-je; ils
étaient en patois, je lus avec curiosité; et quelle surprise de tout ce
talent, soudain! Je m’inquiétais, quel était ce Vermenouze; et c’était
vous...
[Illustration: A BILLOM.--Le tambour de ville.]
Pour connaître l’homme et le poète, il suffit de lire: _Où et comment
fait ses vers le capiscol_, pour qui chasser et chanter ne font
qu’un...
Chasseur de bêtes, de paysages, de types, qu’il ajuste du même œil, et
vous _tombe_ aussi sûrement de son fusil ou de son crayon, fourrant les
uns dans son carnier, couchant les autres sur son calepin! Étonnez-vous
ensuite du fumet de ces vers où la nature _colle_, pour ainsi
m’exprimer, comme le sang figé avec poils et plumes au havre-sac, comme
une pâte de boue, d’herbe, de chaume aux bottes, aux guêtres...
[Illustration: ENVIRONS DE BILLOM.--L’étang du Fayet.]
Ah! tout ce qu’ils nous rappellent, ces vers, regardez, lecteurs,
suis-je tenté de crier comme au ministre.
Hélas! la traduction pour qui n’entend pas le patois est comme la
brume, tout à l’heure sur la montagne, pour le ministre...; elle
empêche un peu...
Mais que l’on tâche, que l’on s’obstine quelques instants... et l’on
apercevra bientôt les contours, et bientôt les replis secrets d’une
Auvergne ignorée des buveurs des stations thermales, une Auvergne
la vraie, dont les solitudes ne sont hantées que de la silhouette
primitive du vacher, de cloches de troupeaux libres dans les pacages,
d’un vol de milan, vers les sommets qui fouillent le ciel de leurs
cimes fourchues, comme des taureaux de leurs cornes furieuses...
Lamartine écrivit de Mistral qu’il avait fait de la Provence un livre.
Toutes proportions gardées, Vermenouze a fait de l’Auvergne un livre
aussi. Voulez-vous vous risquer? Vermenouze vous enseignera les chemins.
Vous n’avez qu’à feuilleter _Flour de Brousso_!
[Illustration: Château de Saint-Julien de Coppel.]
Avec Vermenouze, vous irez boire l’écuelle de lait frais fumant, au
buron, blotti comme un nid dans le tilleul, sur les plateaux d’estive,
vers les crêtes déchiquetées... Vous parcourrez la lande sans fin,
hérissée comme râble de sanglier, les châtaigneraies où l’arbre
magnifique, avec son feuillage étalé, fait la roue au soleil, comme un
paon. Vous traverserez les bois noirs, aux géants décapités, incendiés
par la foudre. Vous ferez aboyer les _lobrits_ des sombres villages,
des hameaux de basalte perdus, écrasés de neige la moitié de l’année.
Vous ferez connaissance avec leurs frustes habitants, bouviers aux
sabots pointus, vieilles en boborel, à la face usée et fendillée,
avec la légendaire quenouille, ou le sempiternel tricot aux mains,
gardant quelques oies, une vache rouge ou jaune. Et vous assisterez à
de formidables ripailles, jambes de cochon, poitrines farcies, paquets
de tripes que l’_on se flanque sous le gilet_ en vidant combien de
poinçons de Limagne ou d’Entraygues!
Le sol s’ébranle jusqu’aux faîtes des monts?
Rassurez-vous, ce n’est pas un tremblement de terre,--rien que la
bourrée, que virent nos montagnards, hardi-là, tant que la fumée du
vin dure; tant que le cabrettaïre aura du souffle pour gonfler l’outre
de sa cabrette, les danseurs auront des jambes pour danser et le
cabrettaïre aura du souffle, tant que la servante remplira son verre
ainsi!
Mais ne nous attardons pas; çà et là, que de physionomies pittoresques,
authentiques, le pisteur, le pêcheur, le garde, le terrible garde aux
contraventions suspendues sur tout ce monde de braconniers de la forêt
et de la rivière, et monsieur le curé et ses menettes, et le «gratteur
de chats», etc., etc. Et le chien, le veau, le porc, l’âne, et même des
conseillers municipaux, voire des préfets, figurent dans la galerie,
ou, plutôt, y jouent des rôles principaux; car il y a du fabuliste dans
ce paysagiste qui évoque les personnages si bien dans leur atmosphère,
d’un relief solide, d’une justesse, d’une verve!
[Illustration: ENTRE BILLOM ET AMBERT.--Saint-Dier-la-Faye.]
Enfin, quelle saveur mystérieuse, indéfinissable, quelle séduction,
disait Balzac, que celle de ce patois, de notre patois, le patois! si
bourru et si fin, si âpre et si doux!
Le patois!
Pauvre patois que nous pleurions déjà, que nous voyions trop enseveli
sous tant d’alluvions, par tant d’infiltrations du siècle...
Et voici qu’on nous le montre debout encore, ferme et dense comme le
roc, et pas si décrépit et pas si ruineux!
Et voici que--des vagues conglomérats--au moindre coup de pic, au
premier coup de plume, affleure toujours le pur filon de la lave
auvergnate, ô Vermenouze!
Le patois se meurt, a-t-on crié...
Vive le patois, répliquent le poète de _Flour de Brousse_, et la
vaillante pléiade de _Lo Cobreto_, qui veut pousser la sienne, chanter
son air, aussi, dans le concert félibréen...
Le patois se meurt, pourtant, il vit!
Comment douter? lorsque Vermenouze en fait sortir et s’épanouir ces
fleurs si drues et si vivaces!
[Illustration: Olliergues.]
Car, en effet, c’est à l’heure où tout se ligue contre lui, où il
semble que la fin du siècle entraîne, dans son tourbillon irrésistible,
tous vestiges du passé, que le patois, silencieux jusque-là, se lève et
chante...
Lueurs d’aurore ou feux du couchant, tressaillements de vie ou sursauts
d’agonie?...
Pour moi, je n’hésite pas...
Oui, le patois vit... avec Vermenouze...
Mais il se meurt quand même...
Il expire un peu, à chaque minute qui s’écoule...
Quelque fidèles que soient les émigrants au patois de leur village,
ils ne sauraient le conserver intégral: leurs fils, nés loin du pays,
le comprennent encore, mais ne le parlent plus, et ceux qui viennent
ensuite ne le comprennent même pas...
Voici le livre, _Flour de Brousso_, les poésies de Vermenouze
illustrées par Marty et Tourdes; lisons quelques pages, cela, plus que
des commentaires, initiera à l’originalité du poète patois.
[Illustration: VALLÉE DE LA DORE.--Gorge près de Vertolaye.]
Écoutez, où et comment fait ses vers notre homme, promu _capiscol_ par
les félibres:
«Je ne porte pas toujours, quand je reviens de chasser,--lièvre,
perdreau ou bécasse;--mais si je ne trouve rien autre sur les cimes
et dans les pentes,--j’y cueille au moins force vers,--à pleines mains
et par douzaines,--des vers de bruyère, qui sentent le sauvagin,--(et
cela n’empêche pas de tuer la bécassine).--Et de cette façon, le
soir, quand je m’en retourne, moulu,--si je n’ai pas le carnier
plein, j’ai le cerveau garni.--Tant que mon chien le long d’un petit
chaume, d’un champ de genêts,--flaire les _ronciers_, et s’approche
ou s’écarte,--moi, qui d’ailleurs jamais ne le perds de l’œil,--je
travaille en même temps des pieds et du cerveau.--J’étudie là les
rochers caverneux d’après nature;--j’écoute la chanson des geais, des
petites alouettes à huppe,--et le grand livre du bon Dieu,--qui a pour
pages les bois, les prés, les ruisseaux, le ciel,--s’ouvre tout entier
devant moi.
«--C’est surtout au mois de mars que je me remue,--et que je rabote
des vers, que j’en dégrossis et que j’en scie!--Alors, le gibier,
qui sent fondre la neige,--le pluvier doré, le vanneau,--et le
roi des longs-becs, la jolie bécasse,--tout cela vient, tout cela
passe.--Aujourd’hui, tenez, je me trouve au milieu de Pont-Bernard:--le
gibier y est clairsemé,--mais ça ne fait rien, j’ai étrenné déjà,--et
je vais vous raconter ma journée,--qui est encore loin d’être finie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«--Pont-Bernard, je ne sais pas pourquoi il s’appelle ainsi:--c’est
la lande la plus fameuse de Saint-Paul;--elle n’est pas bien large,
mais elle est longue,--et c’était, dans le temps, tellement plein
de boue, tellement marécageux, tellement si mou,--que vous y seriez
bien entré jusqu’au cou.--_Aujourd’hui pour aujourd’hui_, elle n’est
plus ce qu’elle était,--mais j’ai toujours cru, et même je le crois
encore,--que le premier Bernard qui y passa,--et de son nom la
baptisa,--cela ne pouvait être guère qu’un chétif bernard-pêcheur.
[Illustration: PRÈS D’AMBERT.--La Forie.]
«--Mais chut, chut! mon chien, Tom, qui cheminait au trot,--vient de
s’immobiliser comme un roc, comme une souche, comme une barre.--Je m’en
approche: Beau! Tom. J’entends: tchiarro, tchiarro!--et je vois un
oiseau gris, qui file tant qu’il peut.--Je le fais rouler à terre du
premier coup.--C’est une bécassine, et même grosse et replète,--presque
autant qu’une lombarde.--Je la fourre au fond du carnier,--avec
une autre couple que j’ai déjà _mise en ordre_,--et j’ouvre mon
fusil vitement, et puis je le charge,--car Tom allonge à nouveau le
«manche»--et s’arrête dans une flaque, au bord du ruisseau:--Ah!
pauvre homme! quelle émotion!--J’ai passé devant Tom et je fais: Brou!
rien ne se lève: Beau! Tom, dis-je de nouveau, tu arrêtes quelque
fantôme?--Mais Tom demeure là, plus roide que jamais.--Je crie: Brou!
tant que je peux; alors cependant--un petit oisillon me part à me
toucher les pieds; je me retourne,--car il m’est parti derrière, et
vitement je le tire,--mais rien ne tombe, l’oiseau qui semble un
papillon,--et qui n’est pas plus gros qu’un poussin, quand il sort
de l’œuf,--est tellement léger que le vent l’emporte,--comme de
l’herbe sèche ou quelque feuille morte,--et il s’en va, il s’en va, le
_sourdou_,--un oiseau gras comme un lardon,--le meilleur, le plus fin!
Je jure que tout en fume,--car j’ai la mauvaise habitude,--quand je
manque ainsi quelque pièce,--de jurer comme un charretier.
[Illustration: A Fournols, dans le Livradois.]
«Heureusement, dans le ruisseau, d’une cavité de la berge,--un beau
_girle_ effrayé se lève et fait: Couan, couan!--Moi, plus _abonheuré_,
je le tue d’un seul coup: pan!--Il tombe à mes pieds comme un
copeau.--Allons! ça ne marche pas trop mal;--nous pourrons quiller la
tête, si nous passons par Saint-Paul.
«--Et, tenez! vous ne voyez pas, là-bas, ce monticule,--coiffé
d’arbustes minces?--c’est une «bouleaunière».--Allons-y faire un tour:
quelquefois on ne sait pas...
«Déjà, mon brave Tom y chemine à grands pas.--Le genévrier qui pique,
et qui est toujours vert, y pousse,--avec force touffes de bruyère,--et
de fougère sèche et rousse,--toute fanée par l’hiver.--Et, dites donc!
qu’est-ce qu’il a, Tom? il se retourne en travers,--et s’immobilise à
nouveau pire qu’aucune souche!--Allons! un autre arrêt. Moi, j’en ai
l’eau à la bouche,--car d’ici, je sais ce que c’est--que m’arrête ainsi
mon vieux chien.--J’arrive à petits pas: pla, pla! Tout apeurée,--une
bécasse part; je la tire... je l’ai manquée!...--_Elle m’a pris un
mauvais petit bouleau devant_,--gros comme un poignet, même peut-être
pas autant,--mais c’en a bien été assez; c’en a bien été de trop!--Je
m’arracherais tous les boutons de la veste,--et même tous les poils de
la tête.--Mille pétards d’écu! nom d’un sabbat!--un gibier comme ça,
dire que je l’ai manqué!...
[Illustration: Aux environs d’Ambert.]
«--Par bonheur, je sais où elle est: j’ai vu la remise.--Elle est
au milieu de cette terre en pâture,--là-bas, à côté de ce pied de
houx:--Tom ici!--Demeure derrière, un peu.--Cette fois, il nous la faut
_empocher_.--La bécasse, en effet, à découvert, sans arbre,--_me part
comme un chiffon_, et le pauvre long-bec,--vous pouvez penser qu’il ne
va pas loin.
«--Mais avant de retourner barboter dans les prés d’Auze,--nous ferons,
sur cette crête, si vous voulez, une halte;--regardons le pays qui se
voit, d’ici...--Sur la droite, ce vieil étang,--c’est l’étang délabré
de M. de la Serre.--J’ai Prentegarde à la main gauche,--et, devant
moi, là-haut, dans le ciel bleu et clair,--de grands puys blancs
comme l’écume de la mer:--c’est le Griounel, le Col-de-Cabre,--le
Puy-Mary, fourchu, qui, diriez-vous, se cabre,--allonge le cou, sous sa
crinière de neige,--et, comme un fier cheval, hennit dans le ciel.--Le
surplus du pays, bruyère et lande le remplissent,--avec des flaques,
çà et là, qui reluisent,--et, le long des pentes, sur les crêtes,
éparpillés,--quelques bouleaux maigres et de rousses broussailles.--Des
pins, tous pareils, tous de même hauteur--(l’on dirait des carrés
de soldats en bataille),--et déployés comme le velours d’un
tapis,--mettent leur tache verte au milieu de la brousse grise.
[Illustration: PRÈS D’ARLANC.--Route de la Chaise-Dieu.]
«--De gazon, nulle part: cette terre est pauvre.--Personne ne la
défriche; jamais personne ne la laboure;--elle ne reçoit pas de fumier,
par an, une pleine civière;--aussi vous n’y voyez pas un simple
écobuage,--pas un petit pré comme la main, pas un chaume;--et quelque
bergère à la longue quenouille,--d’où sort la laine noire ou blanche
d’un _monel_,--seule y garde son troupeau.
«--Eh bien (vous ne le croiriez pas!), ce pays farouche--me plaît
plus qu’un autre, aujourd’hui que je me fais sur l’âge:--c’est là que
mon père aimé (devant Dieu soit),--quand j’étais petit, bien souvent
me prenait:--Lui chassait, et moi, je le suivais.--(D’y penser mon
œil s’obscurcit d’une larme!)--Et plus tard, quand je pus à mon
tour prendre un fusil,--c’est là que j’ai fait mes premiers coups
heureux,--et que j’ai tué mes premiers _sourdous_;--même, je crois bien
que le bon Dieu me prédestine,--à y démolir ma dernière bécasse.
[Illustration: Pénitents à la procession de Saint-Anthème.]
«J’en suis, de ce pays: ce n’est pas loin de Saint-Paul,--que fume
la cheminée de notre vieille maison.--Sans ce puy, là-bas, sans le
Puy-de-Cossouire,--qui la cache, d’ici, presque, nous pourrions la
voir.--Le cœur, en devenant vieux, s’attendrit; aujourd’hui,--je sens,
dans le mien, naître et croître une racine--qui m’attache, toujours
plus forte et plus solide,--à notre Auvergne bénie,--à la terre où les
miens, ceux de mon sang,--dorment leur dernier somme.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Maintenant, nous allons partager, si vous vous en sentez l’envie,--un
morceau de saucisse froide,--que nous arroserons d’une pauque de
vin:--ce n’est pas une fameuse invite.--Mais un chasseur de mon
âge--ne peut pas trop se charger de victuailles:--le fusil et les
munitions,--(c’est déjà assez embarrassant).--Après, nous boirons
quelques gouttelettes--d’une eau-de-vie que j’ai, vieille à s’en lécher
les lèvres,--et nous ferons une trouée droit devant,--pour aller faire
le bois d’Amon,--en passant par le Trou des Salamandres:
«O Trou qui, dans la bruyère et l’herbe sèche des marais, te
caches,--où canes et canards et _girles_, bien des fois,--vont se
mettre à l’abri du vent;--fossé traître, qu’au pied d’un monticule l’on
trouve,--replié comme une couleuvre,--que de bêtes ont barboté au fond
de la maigre flaque d’eau;--et que de sarcelles, par paires,--sont
tombées là, sous le plomb des fusils doubles!--Si tu avais tout le
gibier qui, dans ton eau dormante, est mort,--tu en déborderais!--mais
aujourd’hui le fossé _en_ est vide; c’est fâcheux:--nous n’y
_étourdirons_ pas de canard sauvage!
[Illustration: Les accessoires de la Passion à la procession de
Saint-Anthème.]
«En ce moment les grenouilles y frayent,--et même les crapauds, par
monceaux.--Et tout cela, mêlé, patauge dans la vase.--L’eau croupie en
est pleine, jusqu’au ras.--Vous pouvez les voir, là, par grappes, par
bouquets,--les uns sur les autres, à cheval!--Ah! _goudots_, mes amis,
si vous craignez le crapaud,--et si vous ne voulez pas l’héberger chez
vous,--n’achetez jamais la grenouille écorchée;--demandez-la toujours
vêtue de sa peau;--méfiez-vous du premier coup d’œil;--car le _goudot_,
vous le savez, est un peu _pêche-lune_,--et vous pourriez vous tromper
sur le compte de beaucoup (de grenouilles).
«Mais c’est assez bavarder: Tom s’ennuie. Filons--vers le bois
d’Amon, qui n’est pas loin.--Dans ce bois (plutôt cette succession
de halliers),--les jeunes pousses de chêne, dans la bruyère
enchevêtrées,--entravent le chasseur, et, le cinglant,--viennent lui
caresser le mourre quelquefois.--Pour y passer, il faut se courber
autant que l’on peut,--et il faut, dans les _ronciers_ et la fougère
haute,--bien souvent cheminer sur les mains.--Si vous avez un fusil
court, un fusil-bécassier,--par hasard, vous y pourrez atteindre
la bête;--mais la moitié du temps, vous n’ouïrez qu’un bruit
d’aile:--Pla! pla... L’hiver pourtant, quand il fait froid, et quand il
gèle,--au bord d’un ruisselet, qui divise le bois,--vous tirerez, plus
commodes, une bécasse ou deux.--Aujourd’hui, ce n’est pas le moment:
sortons; le temps menace;--l’heure est venue, à mon avis, d’achever
notre chasse;--même, je crois qu’il n’est pas trop tôt.
[Illustration: Ferrières et Merdogne dans la vallée de l’Alagnon.]
«Le ciel, qui était si bleu, maintenant est nuageux; il pleut.--La
brume, sur la lande, est déjà descendue.--Un vol d’oiseaux, rangés
en longue file,--s’en va, là-bas, vers Peire-Levade.--L’on entend
siffler quelque pluvier perdu,--et la voix d’un bouvier, par la brume
caché,--et qui laboure en amont, par-delà la lande,--envoie, jusqu’à
moi, les notes de la «Grande».--Le soleil blanchâtre, noyé dans le ciel
gris,--semble un charbon qui, dans la cendre, s’éteint...--Un train
passe à Jalès, dans une heure d’ici;--prenons doucettement le chemin de
la gare.--Notre temps, nous ne l’avons pas, je crois, gaspillé:--nous
avons fait deux cents vers, sans nous en être aperçu;--et quand nous
arriverons à Aurillac, la cuisinière--peut préparer la cocotte, la
broche et le porte-poêle;--même, demain, si nous allons prendre un
verre chez «Cantuel»,--nous aurons le droit de mettre une plume au
chapeau!»
[Illustration: Le château de Murols.]
Voici, maintenant, un véritable poème épique, où Pierre, l’enfant
d’Ytrac, a trouvé son Homère, pour redire ses hauts faits, encore
que les plus pacifiques du monde; par la force créatrice du poète,
les humbles et simples personnages de ce combat singulier à qui
fauchera le plus vite et le mieux,--dispute de force fréquente au
village,--s’égalent à de mémorables héros, aux plus vaillants champions
de l’histoire, aux Argonautes naviguant vers la Toison d’or, à des
conquistadors fabuleux, aux figures les plus hardies et les plus
chevaleresques des littératures:
«Bertrand de Lacapelle et Piorrounel d’Ytrac--passaient tous deux
pour de rudes faucheurs.--Des hommes de ce poil, aujourd’hui nous
n’en n’avons plus guère:--c’étaient des _cadets_ qui savaient tondre
un pré.--Bertrand, maigre, mais fort, dur et sec comme un os,--rien
que d’un coup de poing faisait voler une planche en éclats.--L’autre,
gros et carré, était plus petit;--mais personne ne _faisait mépris_
de Piorrounel:--(ce sont les moutons petits qui ont la meilleure
laine).--Mettez-vous dans la tête qu’un beau jour, qu’il était à
Glane,--il attrapa un poinçon de deux _bastes_ tout plein,--le souleva
en l’air, et but à la régalade!--Il vous aurait mieux valu supporter,
sur le sommet du crâne,--un coup de gourdin, et même un bon coup de
maillet,--que de recevoir un atout de Piorrou.--Voyez-vous, pour la
force, il était pire qu’un taureau.
[Illustration: L’église de Murat et le rocher de Bonnevie.]
«--Eh bien! donc, à la sortie de la première messe,--un dimanche matin,
Bertrand rencontra Piorrou.--(Il alla à Ytrac exprès): Eh! bonjour!
bouvier petit,--fit-il. Pour raconter la fête dans son entier,--il
faut dire que Piorrou, plus jeune que Bertrand,--n’était que bouvier
en troisième; l’autre était bouvier chef.--Mais, par malheur, Piorrou
vit, ou crut voir,--que Bertrand, en parlant, s’était mis à rire.--Il
en fut vexé et contrarié:--Oui, je suis bouvier petit, fit-il, mais
pourtant,--tout bouvier petit que je suis, je ne te crains pas;
écoute,--Bertrand je ne t’ai jamais craint, _l’ase me fouto_.--Je te
tiendrai tête partout, pour ce que tu voudras:--pour moissonner, pour
labourer, pour faucher large et ras,--pour bien brandir un fléau, pour
bien affûter le tranchant d’une faux,--pour remuer la paille,--je suis
ton maître, Bertrand, et je te le prouverai!
[Illustration: MONT-DORE.--Cascade de la Vernière.]
«--Ah bah! fait Bertrand, la paille, à la bonne heure!--métier de
moissonneur, métier de mangeur de châtaignes!--mais pour faucher,
Pierrou, je te plaindrais, pauvre,--si je te prenais devant, au milieu
d’un grand pré,--tu couperais l’herbe haut, et tu ne ferais pas une
belle jonchée!