Après ces années en Espagne, il est revenu s’établir ici, distillateur,
dans la paisible rue d’Aurinques, aux portails de pierre sculptée, au
silence de cloître, que troublent seuls ses commis, en tapant sur les
tonneaux, ou quelque marbrier voisin, taillant la pierre d’une tombe.
Il semble tout à ses affaires, des semaines, des mois, lorsque, une
vesprée d’automne, le nomade qui est en lui se réveille. Il décroche
l’un de ses fusils, siffle l’un de ses _bleus_ (le braque d’Auvergne),
laisse la boutique à ses associés, disparaît, s’enfonce dans les
bruyères vierges, vers les mamelons incultes de Saint-Saury-la-Bastide,
de Saint-Hilaire-les-Bessonies, et, quelques jours après, revient,
des plumes de milan à sa casquette, qu’il remplace par une calotte de
chambre très bourgeoise; et, tandis que la vieille servante sourde
vide les carnassières lourdes de perdreaux (car notre chasseur réussit
les doublés très bien), il s’installe devant du papier, écrit les vers
qu’il rapporte de mémoire, et se remet à son commerce...
[Illustration: VALLÉE DE LA VEYRE.--Saint-Saturnin.]
Dans cette vaste pièce, au plafond traversé d’énormes poutres, d’une
vieille maison où, dans les angles, luisent des yeux de rapaces
empaillés, devant une truite rose et des perdreaux dorés, arrosés
d’une pauque de franc limagne, j’ai entendu Vermenouze dire ses vers,
et j’étais ravi; une autre fois, à Vic-sur-Cère, à l’hôtel du Pont,
dans une salle dont les fenêtres s’ouvraient sur la montagne, par un
soir ardent d’été... et je fus ému; plus tard, à l’occasion d’une
fête, sur les marches du Palais de justice d’Aurillac, devant la foule
enthousiaste, et je fus enthousiasmé...
[Illustration: Pendant les vendanges.]
Désormais, il ne se passa point d’années où je n’allasse relancer
Vermenouze, dont il ne me restait que des bribes ou les morceaux
publiés dans les _Poètes d’Auvergne_, de Bancharel, avec préface
de Louis Farges, ou dans les journaux de là-bas; cependant, tous
l’incitaient: sa production devint plus régulière, plus nombreuse;
Monseigneur Géraud, poète lui-même, l’abbé Courchinoux, auteur de
la jolie _Pousco d’or_, arrivaient à la rescousse; force fut bien à
Vermenouze de livrer ses vers...
Arsène Vermenouze les a rassemblés, ces vers, jusqu’à présent épars
dans les journaux d’Aurillac, où, seuls, hormis la clientèle locale, de
rares _patoisants_ avertis pouvaient s’en régaler.
Nous commencions à désespérer de la publication de ce volume à quoi,
depuis tant d’années, nous avons, de tous nos efforts, excité l’auteur;
et l’effort n’a pas été mince, j’affirme, pour battre la modestie
farouche de notre ami qui opposait une résistance auprès de laquelle
celle de Vercingétorix aux armes de César ne fut qu’un simulacre de
défense; mais Vercingétorix eut César pour le commenter!
Ah! oui, que Vermenouze nous a fait languir! Mais enfin, nous le
tenons. Qu’il avait tort de craindre! Pour moi, je ne suis pas du
tout inquiet de l’aventure pour l’œuvre que le barde cantalien hésita
si longtemps à laisser dévaler de la montagne! Comme nos robustes
émigrants du massif central qui, gardant si marqués le pli d’origine,
les traits énergiques et tenaces de la race, _font partout leur trou_,
et ne rentrent au pays qu’après _avoir réussi_, ainsi le livre de
Vermenouze se fera sa place dans les bibliothèques choisies où les
livres restent; et le nom de l’écrivain va lui retourner en _renom_, et
du meilleur! Car le sauvagin qui monte de ces fleurs du _broussier_, de
cette _Fleur de bruyère_ d’Auvergne, la senteur poignante de terroir
qui s’exhale de ces pages, n’échappera à personne.
[Illustration: VALLÉE DE LA VEYRE.--Saint-Amant-Tallende.]
Aussi ne suis-je pas sans orgueil de l’apparition de ces poèmes: «Je
pourrai traverser le village la tête _quillée_ droit, et piquer une
plume au chapeau pour aller, ce soir, au café», se réjouit un chasseur
de Vermenouze, lorsqu’il _descend_ quelque bonne pièce, dont s’enfle
sa gibecière! Eh bien! de moi non plus, l’on ne se rira pas. J’ai
fait belle chasse aussi, quand j’ai levé ce gibier fameux, qui ne se
rencontre pas souvent sous le canon du fusil: un poète!
[Illustration: THIERS.--Trou de Sailhens.]
C’est, il y a quelques années, par une pluie à éteindre des volcans;
et les nôtres n’en ont plus besoin! Les parapluies d’une foule
énorme, compacte, massée devant le Palais de justice d’Aurillac ne
faisaient qu’une tente, une immense champignonnière, du square, des
avenues, jusqu’au fond de la place; un concours monstre de cabrettes
avait attiré cette multitude, qui patientait, dans l’attente d’une
éclaircie! Au café voisin, où, les messieurs du jury, nous espérions,
je faisais et défaisais sans fin la première phrase de mon allocution
présidentielle: «Mes chers compatriotes!...»
[Illustration: Vue générale de Billom.]
Enfin, la fête s’ouvrit à travers les averses.