CHAPITRE XII

Patois d’Auvergne.--Arsène Vermenouze; comment le capiscol fait ses

vers.--Pierrou, l’enfant d’Ytrac.--Le Sabbat.--Les Rochers.--La fin

du patois.

[Illustration]

Le patois d’Auvergne (il faudrait dire les patois, avec tant de

différences d’un village à l’autre), le patois d’Auvergne,--dialecte

roman, dérivé du latin avec des éléments celtiques et germaniques,

--n’était guère que parlé jusqu’à présent. Le patois vulgaire dédaigné

pour le latin, le roman provençal, le français, n’offrait que peu de

monuments écrits: encore cela ne pouvait-il constituer une littérature:

des essais de vers, parfois, d’un abbé, d’un magistrat, d’un

instituteur lettrés,--une honnête distraction, rien de plus,--quelques

chants, quelques bourrées se perpétuant aux lèvres des pâtres,

formaient tout le trésor de ce «latin du pauvre», comme caractérise le

patois M. Lintilhac.

Cependant, l’Auvergne fournit des troubadours; mais ils usèrent de la

plus savoureuse langue d’oc, et le Midi les revendique: notre Pierre

Rogiers, aux amours contrariées; Gaucelin Faydit, le fameux moine de

Montaudon, licencieux et dissolu, qui «laissait Dieu pour _le lard_,

la chair», sans peur du scandale; le dauphin d’Auvergne, avec toute

une cour, aiguisant la satire contre son adversaire, l’évêque de

Clermont,--recueillant, nourrissant, habillant, faisant agréer à sa

sœur, comme poète servant, le famélique Peyre d’Alvernhe, gracieux et

héroïque, qui, entre de tendres cansos à sa dame, compose de belliqueux

sirventes; et les poétesses dona Castellosa et Claire d’Anduze, celle

qui déplorait «de ne pouvoir ôter son corps» pour le donner à l’amant

qui avait son cœur.

[Illustration: COMBRAILLE.--L’église d’Évaux.]

Il faut donc toucher à nos jours pour compter un poète, un vrai

poète patois, qui se soit servi du langage populaire (rustique, à ce

point, on l’a remarqué, que les mots _peintre_, _musicien_, _poète_

n’y existent pas); patois vivant, et pourtant à peu près inédit, de

sorte que, pour l’écrire, il a fallu, tant bien que mal, lui bâcler

une orthographe, d’abord: sous la poussée du mouvement félibréen, une

école auvergnate s’est groupée autour du capiscol Arsène Vermenouze;

désormais nous possédons un livre, un beau livre durable, en patois:

_Flour de Brousso_.

«Arsène Vermenouze est, comme le dépeint M. Lintilhac, un quadragénaire

sec, osseux, nerveux, basané, aux tempes et à _la crête_, comme on

dit là-bas, déjà poudrées à frimas, avec, dans ses petits yeux, une

flamme fixe, et, dominant noblement le tout, un grand diable de nez

à l’_hidalgo_, flaireur et inquiétant. Il est de la race hardie de

ces émigrants auvergnats du pays de Crandelle qui, depuis au moins

cinq siècles bien vérifiés, par les nuits d’été, poussant devant eux

mulets et bardeaux d’Auvergne, dévalaient des monts du Cantal vers

ceux des Pyrénées, s’orientant sur les étoiles laiteuses du _chemin

de Saint-Jacques_, que les conteurs espagnols appelaient naguère le

_chemin des Français_. Lui aussi, il a suivi le _chemin des Français_,

vers le pays des pistoles, dans sa prime jeunesse, comme les camarades,

et, revenu à temps, comme la plupart d’entre eux, avec le gousset

suffisamment garni de _pesetas_, il a pris pignon et magasin sur rue,

juste en face de la maison où vint s’exiler et gémir ce Maynard qui

était, au dire de Malherbe, «l’homme de France qui faisait le mieux les

vers». Le hasard est galant homme.»

[Illustration: PRÈS DU MONT-DORE.--Rochefort.]

L'Auvergne · 第 21 / 53 题