Patois d’Auvergne.--Arsène Vermenouze; comment le capiscol fait ses
vers.--Pierrou, l’enfant d’Ytrac.--Le Sabbat.--Les Rochers.--La fin
du patois.
[Illustration]
Le patois d’Auvergne (il faudrait dire les patois, avec tant de
différences d’un village à l’autre), le patois d’Auvergne,--dialecte
roman, dérivé du latin avec des éléments celtiques et germaniques,
--n’était guère que parlé jusqu’à présent. Le patois vulgaire dédaigné
pour le latin, le roman provençal, le français, n’offrait que peu de
monuments écrits: encore cela ne pouvait-il constituer une littérature:
des essais de vers, parfois, d’un abbé, d’un magistrat, d’un
instituteur lettrés,--une honnête distraction, rien de plus,--quelques
chants, quelques bourrées se perpétuant aux lèvres des pâtres,
formaient tout le trésor de ce «latin du pauvre», comme caractérise le
patois M. Lintilhac.
Cependant, l’Auvergne fournit des troubadours; mais ils usèrent de la
plus savoureuse langue d’oc, et le Midi les revendique: notre Pierre
Rogiers, aux amours contrariées; Gaucelin Faydit, le fameux moine de
Montaudon, licencieux et dissolu, qui «laissait Dieu pour _le lard_,
la chair», sans peur du scandale; le dauphin d’Auvergne, avec toute
une cour, aiguisant la satire contre son adversaire, l’évêque de
Clermont,--recueillant, nourrissant, habillant, faisant agréer à sa
sœur, comme poète servant, le famélique Peyre d’Alvernhe, gracieux et
héroïque, qui, entre de tendres cansos à sa dame, compose de belliqueux
sirventes; et les poétesses dona Castellosa et Claire d’Anduze, celle
qui déplorait «de ne pouvoir ôter son corps» pour le donner à l’amant
qui avait son cœur.
[Illustration: COMBRAILLE.--L’église d’Évaux.]
Il faut donc toucher à nos jours pour compter un poète, un vrai
poète patois, qui se soit servi du langage populaire (rustique, à ce
point, on l’a remarqué, que les mots _peintre_, _musicien_, _poète_
n’y existent pas); patois vivant, et pourtant à peu près inédit, de
sorte que, pour l’écrire, il a fallu, tant bien que mal, lui bâcler
une orthographe, d’abord: sous la poussée du mouvement félibréen, une
école auvergnate s’est groupée autour du capiscol Arsène Vermenouze;
désormais nous possédons un livre, un beau livre durable, en patois:
_Flour de Brousso_.
«Arsène Vermenouze est, comme le dépeint M. Lintilhac, un quadragénaire
sec, osseux, nerveux, basané, aux tempes et à _la crête_, comme on
dit là-bas, déjà poudrées à frimas, avec, dans ses petits yeux, une
flamme fixe, et, dominant noblement le tout, un grand diable de nez
à l’_hidalgo_, flaireur et inquiétant. Il est de la race hardie de
ces émigrants auvergnats du pays de Crandelle qui, depuis au moins
cinq siècles bien vérifiés, par les nuits d’été, poussant devant eux
mulets et bardeaux d’Auvergne, dévalaient des monts du Cantal vers
ceux des Pyrénées, s’orientant sur les étoiles laiteuses du _chemin
de Saint-Jacques_, que les conteurs espagnols appelaient naguère le
_chemin des Français_. Lui aussi, il a suivi le _chemin des Français_,
vers le pays des pistoles, dans sa prime jeunesse, comme les camarades,
et, revenu à temps, comme la plupart d’entre eux, avec le gousset
suffisamment garni de _pesetas_, il a pris pignon et magasin sur rue,
juste en face de la maison où vint s’exiler et gémir ce Maynard qui
était, au dire de Malherbe, «l’homme de France qui faisait le mieux les
vers». Le hasard est galant homme.»
[Illustration: PRÈS DU MONT-DORE.--Rochefort.]