CHAPITRE X

Le Puy-Mary; le Plomb du Cantal: deux frères ennemis; mitre d’évêque

et bonnet phrygien. L’_oustau_...

[Illustration]

Plombs et Puys--les sommets cantaliens... Et des géants auvergnats,

voici les deux visages qui me sont le plus familiers, le Plomb du

Cantal et le Puy-Mary, formidables et doux hercules...

Bien jeune, j’ai joué à leurs pieds, gravi leurs flancs, monté sur

leurs épaules, jusqu’aux burons, parmi les hameaux, les bourgs, les

villes qu’ils abritent débonnairement, à l’ombre de leurs barbes et de

leurs chevelures de bois et de forêts.

Ils étaient si pleins de mansuétude à mon égard!

Lorsque je me souviens de tant de courses et d’ascensions, si faciles

alors, je suis prêt à croire qu’ils y mettaient du leur, baissaient

le dos, aplanissaient les pentes pour moi...

Ils souriaient, placides, toujours...

[Illustration: Le Roc des Ombres vu du bois Mary.]

Ils se laissaient chevaucher, sans grogner, comme ces grands vieux

chiens dociles qui se prêtent à toutes les gamineries, se laissent

tirer la queue, secouer les oreilles...

[Illustration: LE PUY MARY.]

Cela a bien changé, depuis quelques années; le Plomb et le Puy ne

paraissent plus me reconnaître, rébarbatifs; ils me regardent de toute

leur hauteur, désormais; ils semblent fâchés; ils ne m’ont pas plus tôt

aperçu qu’ils enfoncent sur leur front d’épais bonnets de nuées, sous

quoi ne se distingue plus rien de leurs traits, de leur mine.

[Illustration: RAYONNEMENT DES VALLÉES AUTOUR DU PUY MARY.--Vallée de

la Santoire et de l’Impradine.]

Que me reprochent-ils!

Si je le savais du moins, par où, quand, j’ai pu froisser leur

susceptibilité?

Mais ils restent muets. En vain, je me confesse. Jamais je n’ai parlé

ni écrit d’eux en termes dont ils auraient pu se formaliser!

Il est vrai que je ne leur ai pas reconnu la stature du mont Blanc,

la sveltesse de certaines Alpes, l’ossature déliée et nerveuse des

Pyrénées... Mais, en revanche, n’ai-je point assez vanté la carrure de

nos cimes auvergnates, de ces monts, doyens du globe, patriarches de

la création, survivants des époques héroïques de feu ou de glace, et

qui, aujourd’hui encore, font la pluie et le beau temps, commandent

les vents et les eaux, dominent et règnent, en tyrans absolus, sur de

vastes régions!

Faut-il répéter mon admiration, redire ma tendresse filiale pour ces

ancêtres respectables? Les ai-je délaissés? Est-ce que, à chaque minute

de liberté, je n’ai pas couru vers eux?

Et ils s’enferment dans leurs brouillards, impossible d’atteindre

jusqu’à leurs crêtes hostiles.

Ce ne peut être le hasard: il suffit que je projette de monter pour que

ces mauvaises têtes s’enveloppent de vapeurs compactes. Nombre de fois,

j’en ai été pour de faux départs, des nuits incertaines à l’auberge

du Lioran, ou dans la cabane du cantonnier, au Plomb ou au Puy, des

matinées _à espérer que ça se lèverait_...

Oh! bien oui, les grisailles du matin, c’était de l’encre de Chine à

midi...

En attendant des années meilleures, des jours propices, et que le

courroux dont je suis victime s’apaise, contentons-nous seulement

d’escalader des entassements de papier, en chantant à la gloire de

ces irascibles Plombs et Puys! Peut-être pardonneront-ils, devant la

sincérité et la ténacité de mes sentiments, car vous pourriez vous

faire plus inaccessibles et arrogants encore, ô Plombs et Puys de mon

pays; je ne cesserai de diriger mes pensées et mes pas vers vous,

pèlerin assoiffé de connaître où je ne suis point allé, de retourner où

j’ai traversé déjà, où celui que je suis brûle de retrouver celui que

je fus, le moi fuyant du passé dont les atomes usés et perdus au long

des routes ne se ressaisissent, ne se rassemblent et revivent ainsi

pour nous-mêmes qu’une seconde, en apparition et en évocations d’ombres

qui vous ressemblent comme un frère, à des angles de chemins, à des

tournants de vie...

Plombs et Puys de notre Cantal, qui donc vous aima plus que moi? Dans

la mémoire et le cœur duquel de vos enfants ont germé des nostalgies

pareilles?

Et c’est pour vous-mêmes, exclusivement, que je vous aimai, en souvenir

de quelques mois d’enfance...

D’autres remontent à vous pour y rejoindre des êtres chers, le

grand-père ou l’aïeule, des parents, des amis... Ils ont quelque part

place à la grande table, ou sous la cheminée...

Moi, dans ce mien pays, où je n’ai que des tombes à visiter, c’est en

étranger que je marchais, que je faisais halte au soir à la table, au

lit de rencontre...

Des fumées que le vent balançait au-dessus des chaumes dans le

crépuscule, nul méandre, nulle spirale ne s’élevait d’un toit, d’un

âtre où je fusse convié...

Du lait, qui giclait dans la gerle sous les doigts du vacher, à la

porte des étables, nulle écuelle n’était tirée à mon intention...

Des tourtes et des pompes, que l’on sortait des fours, que les

ménagères emportaient toutes chaudes, rousses et blanches, sur leurs

têtes, pas une croûte n’avait cuit pour moi...

Et lorsque je tombais à quelque endroit, sur une fête, il aurait

fallu m’y mêler, pour voir comme j’aurais été reçu à la bourrée, sans

personne pour dire: «C’est un tel... de là... faites-lui place»,

puisque je _n’avais personne et n’étais de nulle part_...

Ainsi, lorsque je revenais vers vous, n’était-ce point pour autre

chose que pour vous,--ô Plombs et Puys, où s’assouvissait ma passion

de silence et de solitude,--et vous pouvez croire que mon but n’était

pas de prendre des notes, et d’amasser des documents pour les livrer,

un jour, lorsque la nécessité me contraindrait à de la copie; tout ce

que je rapportais de vous, c’était, glissée entre deux feuillets de

mon poète de ce moment-là, quelqu’une de ces violettes rétives, de ces

chétifs œillets qui poussent sur vos plateaux et dans vos précipices;

c’était, dans ma valise, quelque lambeau de caillou, quelque tronçon

de lave et de basalte qui, loin de la montagne, me composaient des

reliques aussi précieuses que les bribes d’os ou les rogatons de chair

calcinée d’un martyr pour les fidèles.

[Illustration: Les brouillards du puy Mary.]

Oh! il fallait bien que je vous aimasse pour aller jusqu’à tourner les

pages des livres, brochures, thèses géologiques où s’inscrivent les

hypothèses, les systèmes, les découvertes de vos origines,--où je

comprenais si peu, si mal, l’esprit récalcitrant à ces études, jusqu’au

jour où le père Rames, un savant qui était un poète, m’initia à la

genèse des volcans et des glaciers, dans la nuit des temps... Ah! lui

possédait le _Sésame, ouvre-toi_, des rocs les plus fermés...

Il vous ouvrait le globe terrestre comme on partage un fruit.

En moins de temps qu’il ne lui en fallait, à ce pharmacien comme

Aurillac n’est pas prêt d’en compter d’autres de si tôt, en moins de

temps qu’il ne lui en fallait pour préparer un flacon d’huile de ricin

ou un cachet d’antipyrine, ce prestidigitateur de la matière vous avait

entraîné, dans les entrailles de la montagne... et, pour le reste de

l’existence, on avait, devant les yeux, toutes les phases fantastiques

du feu et de l’eau,--comme si l’on y avait assisté!

Mais ce n’est point avec M. Rames, seulement, que j’allais m’entretenir

de vous.

Est-ce que je ne relançais pas, au Muséum, l’élève de Rames, le

distingué professeur, M. Boule, de science accrue chaque jour, qui

me mettait au courant des derniers problèmes vous concernant, et des

solutions proposées...

Car rien de vous ne m’était indifférent...

Oui, je vous ai aimés jusque-là, jusqu’à forcer ma mémoire pénible à

emmagasiner tout cela, qui s’y morfondait vite, d’ailleurs, dont il ne

me reste mie...

Le Plomb du Cantal, le Puy Mary!

Et, cependant, c’est la brouille entre nous.

A mes récents voyages, je n’ai pu atteindre ni à l’un ni à l’autre,

tout de suite refrognés et grondants, dès que je me hasardais...

Seraient-ils jaloux l’un de l’autre, celui-ci de mes sentiments pour

celui-là, et réciproquement?

Pourtant, ils n’ont rien à s’envier, chacun régnant sur son territoire

propre, maîtres incontestés, redoutables seigneurs aux vassaux

incorruptibles, humblement rangés sans velléité de s’affranchir?...

Est-ce pour quelques pouces d’altitude qu’ils se détesteraient,

l’un 1,858 mètres, l’autre 1,787 mètres? Est-ce là ce qui ferait

des frères ennemis, de ces jumeaux soudés par le Lioran, des rivaux

soupçonneux envers qui divise entre eux ses hommages, ses louanges et

ses sentiments? Ce serait là de bien futiles motifs, de bien piètres

raisons pour ébranler la sérénité de pareils colosses; mais les grands

sont si sensibles aux petites choses!

Enfin, agissons ici comme avec les hommes.

Faisons de notre mieux, disons vrai,--et tant pis pour le Puy Mary,

s’il nous garde rancune de constater que le Plomb du Cantal est à

soixante-douze mètres de plus que lui au-dessus du niveau de la mer.

Et tant pis pour le Plomb du Cantal s’il nous boude de ce que nous

constatons, avec tous les géographes, que le Puy Mary préside à plus

de vallées.

[Illustration: Le puy Griou.]

Ne peut-on trancher le conflit, accorder les adversaires, en égalisant

les mérites, par cote mal taillée, comme on règle les comptes

litigieux, en déclarant que si l’un est de chef plus altier, l’autre

est de flancs et de galbe moins lourds...

Celui-ci, le Puy Mary, d’Aurillac, apparaît officier dans le ciel, avec

ses deux pointes en mitre d’évêque, a-t-on comparé, ou se cabrer comme

un taureau dont les cornes aiguës fouillent les nuages; il se termine

en croissant, en arc. Par Mandailles, par Fontanges et le Bois Noir;

par Murat, par le Lioran, on fait l’ascension en quelques heures. En

vingt minutes, par la route de Murat à Salers, qui contourne le sommet.

Mais c’est par la difficulté qu’il faut prendre.

Par la voiture et la route, on ne sait rien de la montagne que sa masse

confuse, rien de son intimité, du mystère de ses bois, de ses eaux,

de ses pierres, de ses fleurs, des perspectives, des paysages, des

horizons, soulevé petit à petit dans l’allégresse de la lutte physique,

de la conquête...

A la cime, l’œil est éperdu, tout d’abord, devant l’immensité du

panorama, où le regard plane sur des vallées «rayonnantes comme les

jantes d’une roue gigantesque dont le puy forme le moyeu», traverse

les étendues vers le Cantal, la Corrèze, vers Bort, l’Artense, les

monts Dore, le Cézallier, le Luguet, le Limon, la Margeride, les

Cévennes de la Lozère, l’Aubrac, les Cévennes de l’Aveyron, revient se

poser sur les pitons proches, le Griou et le Griounel, deux pains de

sucre pointus, qui font les enfants de chœur du Puy Mary... Et la vue

parcourt tout ce cirque de Mandailles, fermé par les pics en cercle qui

figurent une partie de l’ancien cratère, parmi lesquels le Chavaroche,

un autre vassal du Puy Mary...

A mesure que l’on se débrouille et s’oriente, l’empire du Puy Mary se

révèle de plus en plus prodigieux. De là descendent toutes ces vallées

tributaires. Ces flaques au fond des gorges et des ravins, où piétinent

les troupeaux, ces razes de rien du tout, comme des rigoles d’arrosage

d’un champ, où semble stagner une eau aveugle et sourde, ce sont les

sources d’intrépides ruisseaux, de vaillantes rivières qui, tout à

l’heure, commenceront de batailler avec les cailloux, d’attaquer les

rocs, ouvriront leurs grands yeux verts aux fleurs et aux feuillages

des bords, aux nuages du ciel, et, comme des fillettes à leur premier

bal, courront follement, chantantes et claires, à travers les campagnes

et les villages, se jeter à d’autres rivières, à des fleuves, à la

mer. Vous les aviez, ruisselets hésitants à s’échapper, à se mettre en

route;... le temps de lever les yeux, et vous les avez, là-bas, vite

_forcies_, celles du Puy Mary et celles des pentes voisines, et du

Cantal, la Rue, la Sumène, la Santoire, la Mars, l’Auze, la Maronne,

la Cère, etc., qui, turbulentes ou calmes, dévalent à qui mieux mieux,

cascadent, bondissent ou serpentent vers les basses terres; et les

monts paternels les contemplent longtemps et loin dans leurs courses,

ne les perdent de vue que lorsque, gaillardes, éprouvées, elles n’ont

plus que faire d’être surveillées, enserrées dans le berceau des

vallées étroites,--élargies, abaissées, à l’horizon.

Il n’y a pas que de ses vallées, de ses rivières, de l’espace qu’il

domine que le Puy Mary puisse s’enorgueillir, mais aussi des hameaux

bas, des cités ardues, de tout le peuple épars sur ses gradins, sur les

crêtes et dans les replis, de ses hommes et de leurs troupeaux, dont

les chants et les clochettes roulent d’écho en écho, tintent de l’aube

au crépuscule, par les mois d’estivage...

Le Plomb du Cantal, où nous pouvons accéder d’ici par le faîte de

cette admirable muraille volcanique, dont il est avec le Puy Mary l’un

des énormes piliers, le Plomb du Cantal, à son tour, triomphe dans la

nue, mais sans grâce. On en est réduit à le comparer à un chaudron

renversé, un peu bossué; c’est l’aspect le plus fréquent sous lequel

on l’aperçoive. J’ai longtemps cherché quelque image moins vulgaire,

sans y réussir: un jour, mais je ne me souviens plus exactement d’où,

j’aurais juré qu’il se terminait en forme de bonnet phrygien. Voilà

qui prêtait à la phrase, qui permettait d’épiloguer sur ce bonnet

phrygien à soixante et onze mètres au-dessus de la mitre épiscopale du

Puy Mary!

[Illustration: Le Massif du Cantal.]

Mais je suis seul de mon avis, on juge ma comparaison un peu risquée!

Comment faire changer d’opinion en un jour au suffrage universel, à une

majorité des plus absolues qui veut que le Plomb représente uniquement

un fond de chaudron; aussi, à peine, timidement, oserais-je publier

ma comparaison. De ce fond de chaudron, ou de ce bonnet phrygien, le

spectacle est moins varié que du Puy Mary. N’empêche que le Plomb a de

quel côté appliquer sa vue, soit qu’il veuille la cantonner aux vallons

immédiats entaillés à sa base, soit qu’il la prolonge aux quatre

points cardinaux, sans jalouser son rival. Si l’un a Salers, l’autre a

Saint-Flour. Et le Plomb du Cantal ne manque point, non plus, de bétail

à bon poil et de bouviers, aux bras et aux genoux solides pour tasser

la fourme, aux poumons profonds pour lui chanter la Grande, et lo lo lo

lo lo léro lo!... et lo lo lo lo loléro lo...

[Illustration: Le Plomb du Cantal et la vallée de Brezons.]

Le Plomb et le Puy, qu’ils ne se chamaillent pas: ils sont égaux pour

leurs sujets, dont ils n’ont à redouter aucune trahison! Ce qu’elle

exige, la montagne, de l’endurance de ses enfants, ne leur est payé

en retour que de la vie la plus précaire: cependant, émigrants, les

voilà en proie au mal du pays, le cœur chaviré et les bras cassés

au regret du sol revêche..., où le pain est noir, où ne grimpe pas

la vigne, où le soleil brûle, le jour, où le vent souffle glacé, les

soirs, mais où fume le toit de l’_oustau_ des parents ou du maître.

L’_oustau_, la maison de guingois, aux auvents à demi écroulés, avec

l’_hort_ derrière, et, devant, le _couder_...; avec ses fumiers contre

l’étable et la soue aux porcs, ses broussailles et fagots, le bois de

brûle pour l’hiver, le tronc creusé où arrive l’eau de l’abreuvoir...

A l’intérieur, l’âtre avec sa crémaillère à anneaux, ses landiers

de fer, son _tuile_ pour les bouriols, le coffre à sel, la chaise

du _couârrou_, l’armoire et l’horloge enfumées: dans la souillarde,

brillent des cuivres, les _ferrats_ et la fontaine! L’_oustau_, avec

ses lits à quenouille à couverture en cotonnade à flamme, et rideaux

de razille verte! L’_oustau_, bien vieux, bien disloqué, tout en

_bringues_, mais l’_oustau_! Or, mieux que les villes joyeuses et

dorées, ils aiment leurs plateaux faméliques des plombs et des puys;

mieux que tout, ils aiment le Plomb et le Puy, dépenaillés, comme deux

pauvres, sous le ciel, avec leur _roupe_ de gazon et de poils-de-bouc

élimée, trouée par endroits, montrant la chair--le roc à nu--comme la

peau par les trous des guenilles...

[Illustration: A la foire de Riom-ès-Montagne.]

[Illustration: AURILLAC.--Les rives de la Jordanne vues du

pont Rouge.]

L'Auvergne · 第 18 / 53 题