Le Puy-Mary; le Plomb du Cantal: deux frères ennemis; mitre d’évêque
et bonnet phrygien. L’_oustau_...
[Illustration]
Plombs et Puys--les sommets cantaliens... Et des géants auvergnats,
voici les deux visages qui me sont le plus familiers, le Plomb du
Cantal et le Puy-Mary, formidables et doux hercules...
Bien jeune, j’ai joué à leurs pieds, gravi leurs flancs, monté sur
leurs épaules, jusqu’aux burons, parmi les hameaux, les bourgs, les
villes qu’ils abritent débonnairement, à l’ombre de leurs barbes et de
leurs chevelures de bois et de forêts.
Ils étaient si pleins de mansuétude à mon égard!
Lorsque je me souviens de tant de courses et d’ascensions, si faciles
alors, je suis prêt à croire qu’ils y mettaient du leur, baissaient
le dos, aplanissaient les pentes pour moi...
Ils souriaient, placides, toujours...
[Illustration: Le Roc des Ombres vu du bois Mary.]
Ils se laissaient chevaucher, sans grogner, comme ces grands vieux
chiens dociles qui se prêtent à toutes les gamineries, se laissent
tirer la queue, secouer les oreilles...
[Illustration: LE PUY MARY.]
Cela a bien changé, depuis quelques années; le Plomb et le Puy ne
paraissent plus me reconnaître, rébarbatifs; ils me regardent de toute
leur hauteur, désormais; ils semblent fâchés; ils ne m’ont pas plus tôt
aperçu qu’ils enfoncent sur leur front d’épais bonnets de nuées, sous
quoi ne se distingue plus rien de leurs traits, de leur mine.
[Illustration: RAYONNEMENT DES VALLÉES AUTOUR DU PUY MARY.--Vallée de
la Santoire et de l’Impradine.]
Que me reprochent-ils!
Si je le savais du moins, par où, quand, j’ai pu froisser leur
susceptibilité?
Mais ils restent muets. En vain, je me confesse. Jamais je n’ai parlé
ni écrit d’eux en termes dont ils auraient pu se formaliser!
Il est vrai que je ne leur ai pas reconnu la stature du mont Blanc,
la sveltesse de certaines Alpes, l’ossature déliée et nerveuse des
Pyrénées... Mais, en revanche, n’ai-je point assez vanté la carrure de
nos cimes auvergnates, de ces monts, doyens du globe, patriarches de
la création, survivants des époques héroïques de feu ou de glace, et
qui, aujourd’hui encore, font la pluie et le beau temps, commandent
les vents et les eaux, dominent et règnent, en tyrans absolus, sur de
vastes régions!
Faut-il répéter mon admiration, redire ma tendresse filiale pour ces
ancêtres respectables? Les ai-je délaissés? Est-ce que, à chaque minute
de liberté, je n’ai pas couru vers eux?
Et ils s’enferment dans leurs brouillards, impossible d’atteindre
jusqu’à leurs crêtes hostiles.
Ce ne peut être le hasard: il suffit que je projette de monter pour que
ces mauvaises têtes s’enveloppent de vapeurs compactes. Nombre de fois,
j’en ai été pour de faux départs, des nuits incertaines à l’auberge
du Lioran, ou dans la cabane du cantonnier, au Plomb ou au Puy, des
matinées _à espérer que ça se lèverait_...
Oh! bien oui, les grisailles du matin, c’était de l’encre de Chine à
midi...
En attendant des années meilleures, des jours propices, et que le
courroux dont je suis victime s’apaise, contentons-nous seulement
d’escalader des entassements de papier, en chantant à la gloire de
ces irascibles Plombs et Puys! Peut-être pardonneront-ils, devant la
sincérité et la ténacité de mes sentiments, car vous pourriez vous
faire plus inaccessibles et arrogants encore, ô Plombs et Puys de mon
pays; je ne cesserai de diriger mes pensées et mes pas vers vous,
pèlerin assoiffé de connaître où je ne suis point allé, de retourner où
j’ai traversé déjà, où celui que je suis brûle de retrouver celui que
je fus, le moi fuyant du passé dont les atomes usés et perdus au long
des routes ne se ressaisissent, ne se rassemblent et revivent ainsi
pour nous-mêmes qu’une seconde, en apparition et en évocations d’ombres
qui vous ressemblent comme un frère, à des angles de chemins, à des
tournants de vie...
Plombs et Puys de notre Cantal, qui donc vous aima plus que moi? Dans
la mémoire et le cœur duquel de vos enfants ont germé des nostalgies
pareilles?
Et c’est pour vous-mêmes, exclusivement, que je vous aimai, en souvenir
de quelques mois d’enfance...
D’autres remontent à vous pour y rejoindre des êtres chers, le
grand-père ou l’aïeule, des parents, des amis... Ils ont quelque part
place à la grande table, ou sous la cheminée...
Moi, dans ce mien pays, où je n’ai que des tombes à visiter, c’est en
étranger que je marchais, que je faisais halte au soir à la table, au
lit de rencontre...
Des fumées que le vent balançait au-dessus des chaumes dans le
crépuscule, nul méandre, nulle spirale ne s’élevait d’un toit, d’un
âtre où je fusse convié...
Du lait, qui giclait dans la gerle sous les doigts du vacher, à la
porte des étables, nulle écuelle n’était tirée à mon intention...
Des tourtes et des pompes, que l’on sortait des fours, que les
ménagères emportaient toutes chaudes, rousses et blanches, sur leurs
têtes, pas une croûte n’avait cuit pour moi...
Et lorsque je tombais à quelque endroit, sur une fête, il aurait
fallu m’y mêler, pour voir comme j’aurais été reçu à la bourrée, sans
personne pour dire: «C’est un tel... de là... faites-lui place»,
puisque je _n’avais personne et n’étais de nulle part_...
Ainsi, lorsque je revenais vers vous, n’était-ce point pour autre
chose que pour vous,--ô Plombs et Puys, où s’assouvissait ma passion
de silence et de solitude,--et vous pouvez croire que mon but n’était
pas de prendre des notes, et d’amasser des documents pour les livrer,
un jour, lorsque la nécessité me contraindrait à de la copie; tout ce
que je rapportais de vous, c’était, glissée entre deux feuillets de
mon poète de ce moment-là, quelqu’une de ces violettes rétives, de ces
chétifs œillets qui poussent sur vos plateaux et dans vos précipices;
c’était, dans ma valise, quelque lambeau de caillou, quelque tronçon
de lave et de basalte qui, loin de la montagne, me composaient des
reliques aussi précieuses que les bribes d’os ou les rogatons de chair
calcinée d’un martyr pour les fidèles.
[Illustration: Les brouillards du puy Mary.]
Oh! il fallait bien que je vous aimasse pour aller jusqu’à tourner les
pages des livres, brochures, thèses géologiques où s’inscrivent les
hypothèses, les systèmes, les découvertes de vos origines,--où je
comprenais si peu, si mal, l’esprit récalcitrant à ces études, jusqu’au
jour où le père Rames, un savant qui était un poète, m’initia à la
genèse des volcans et des glaciers, dans la nuit des temps... Ah! lui
possédait le _Sésame, ouvre-toi_, des rocs les plus fermés...
Il vous ouvrait le globe terrestre comme on partage un fruit.
En moins de temps qu’il ne lui en fallait, à ce pharmacien comme
Aurillac n’est pas prêt d’en compter d’autres de si tôt, en moins de
temps qu’il ne lui en fallait pour préparer un flacon d’huile de ricin
ou un cachet d’antipyrine, ce prestidigitateur de la matière vous avait
entraîné, dans les entrailles de la montagne... et, pour le reste de
l’existence, on avait, devant les yeux, toutes les phases fantastiques
du feu et de l’eau,--comme si l’on y avait assisté!
Mais ce n’est point avec M. Rames, seulement, que j’allais m’entretenir
de vous.
Est-ce que je ne relançais pas, au Muséum, l’élève de Rames, le
distingué professeur, M. Boule, de science accrue chaque jour, qui
me mettait au courant des derniers problèmes vous concernant, et des
solutions proposées...
Car rien de vous ne m’était indifférent...
Oui, je vous ai aimés jusque-là, jusqu’à forcer ma mémoire pénible à
emmagasiner tout cela, qui s’y morfondait vite, d’ailleurs, dont il ne
me reste mie...
Le Plomb du Cantal, le Puy Mary!
Et, cependant, c’est la brouille entre nous.
A mes récents voyages, je n’ai pu atteindre ni à l’un ni à l’autre,
tout de suite refrognés et grondants, dès que je me hasardais...
Seraient-ils jaloux l’un de l’autre, celui-ci de mes sentiments pour
celui-là, et réciproquement?
Pourtant, ils n’ont rien à s’envier, chacun régnant sur son territoire
propre, maîtres incontestés, redoutables seigneurs aux vassaux
incorruptibles, humblement rangés sans velléité de s’affranchir?...
Est-ce pour quelques pouces d’altitude qu’ils se détesteraient,
l’un 1,858 mètres, l’autre 1,787 mètres? Est-ce là ce qui ferait
des frères ennemis, de ces jumeaux soudés par le Lioran, des rivaux
soupçonneux envers qui divise entre eux ses hommages, ses louanges et
ses sentiments? Ce serait là de bien futiles motifs, de bien piètres
raisons pour ébranler la sérénité de pareils colosses; mais les grands
sont si sensibles aux petites choses!
Enfin, agissons ici comme avec les hommes.
Faisons de notre mieux, disons vrai,--et tant pis pour le Puy Mary,
s’il nous garde rancune de constater que le Plomb du Cantal est à
soixante-douze mètres de plus que lui au-dessus du niveau de la mer.
Et tant pis pour le Plomb du Cantal s’il nous boude de ce que nous
constatons, avec tous les géographes, que le Puy Mary préside à plus
de vallées.
[Illustration: Le puy Griou.]
Ne peut-on trancher le conflit, accorder les adversaires, en égalisant
les mérites, par cote mal taillée, comme on règle les comptes
litigieux, en déclarant que si l’un est de chef plus altier, l’autre
est de flancs et de galbe moins lourds...
Celui-ci, le Puy Mary, d’Aurillac, apparaît officier dans le ciel, avec
ses deux pointes en mitre d’évêque, a-t-on comparé, ou se cabrer comme
un taureau dont les cornes aiguës fouillent les nuages; il se termine
en croissant, en arc. Par Mandailles, par Fontanges et le Bois Noir;
par Murat, par le Lioran, on fait l’ascension en quelques heures. En
vingt minutes, par la route de Murat à Salers, qui contourne le sommet.
Mais c’est par la difficulté qu’il faut prendre.
Par la voiture et la route, on ne sait rien de la montagne que sa masse
confuse, rien de son intimité, du mystère de ses bois, de ses eaux,
de ses pierres, de ses fleurs, des perspectives, des paysages, des
horizons, soulevé petit à petit dans l’allégresse de la lutte physique,
de la conquête...
A la cime, l’œil est éperdu, tout d’abord, devant l’immensité du
panorama, où le regard plane sur des vallées «rayonnantes comme les
jantes d’une roue gigantesque dont le puy forme le moyeu», traverse
les étendues vers le Cantal, la Corrèze, vers Bort, l’Artense, les
monts Dore, le Cézallier, le Luguet, le Limon, la Margeride, les
Cévennes de la Lozère, l’Aubrac, les Cévennes de l’Aveyron, revient se
poser sur les pitons proches, le Griou et le Griounel, deux pains de
sucre pointus, qui font les enfants de chœur du Puy Mary... Et la vue
parcourt tout ce cirque de Mandailles, fermé par les pics en cercle qui
figurent une partie de l’ancien cratère, parmi lesquels le Chavaroche,
un autre vassal du Puy Mary...
A mesure que l’on se débrouille et s’oriente, l’empire du Puy Mary se
révèle de plus en plus prodigieux. De là descendent toutes ces vallées
tributaires. Ces flaques au fond des gorges et des ravins, où piétinent
les troupeaux, ces razes de rien du tout, comme des rigoles d’arrosage
d’un champ, où semble stagner une eau aveugle et sourde, ce sont les
sources d’intrépides ruisseaux, de vaillantes rivières qui, tout à
l’heure, commenceront de batailler avec les cailloux, d’attaquer les
rocs, ouvriront leurs grands yeux verts aux fleurs et aux feuillages
des bords, aux nuages du ciel, et, comme des fillettes à leur premier
bal, courront follement, chantantes et claires, à travers les campagnes
et les villages, se jeter à d’autres rivières, à des fleuves, à la
mer. Vous les aviez, ruisselets hésitants à s’échapper, à se mettre en
route;... le temps de lever les yeux, et vous les avez, là-bas, vite
_forcies_, celles du Puy Mary et celles des pentes voisines, et du
Cantal, la Rue, la Sumène, la Santoire, la Mars, l’Auze, la Maronne,
la Cère, etc., qui, turbulentes ou calmes, dévalent à qui mieux mieux,
cascadent, bondissent ou serpentent vers les basses terres; et les
monts paternels les contemplent longtemps et loin dans leurs courses,
ne les perdent de vue que lorsque, gaillardes, éprouvées, elles n’ont
plus que faire d’être surveillées, enserrées dans le berceau des
vallées étroites,--élargies, abaissées, à l’horizon.
Il n’y a pas que de ses vallées, de ses rivières, de l’espace qu’il
domine que le Puy Mary puisse s’enorgueillir, mais aussi des hameaux
bas, des cités ardues, de tout le peuple épars sur ses gradins, sur les
crêtes et dans les replis, de ses hommes et de leurs troupeaux, dont
les chants et les clochettes roulent d’écho en écho, tintent de l’aube
au crépuscule, par les mois d’estivage...
Le Plomb du Cantal, où nous pouvons accéder d’ici par le faîte de
cette admirable muraille volcanique, dont il est avec le Puy Mary l’un
des énormes piliers, le Plomb du Cantal, à son tour, triomphe dans la
nue, mais sans grâce. On en est réduit à le comparer à un chaudron
renversé, un peu bossué; c’est l’aspect le plus fréquent sous lequel
on l’aperçoive. J’ai longtemps cherché quelque image moins vulgaire,
sans y réussir: un jour, mais je ne me souviens plus exactement d’où,
j’aurais juré qu’il se terminait en forme de bonnet phrygien. Voilà
qui prêtait à la phrase, qui permettait d’épiloguer sur ce bonnet
phrygien à soixante et onze mètres au-dessus de la mitre épiscopale du
Puy Mary!
[Illustration: Le Massif du Cantal.]
Mais je suis seul de mon avis, on juge ma comparaison un peu risquée!
Comment faire changer d’opinion en un jour au suffrage universel, à une
majorité des plus absolues qui veut que le Plomb représente uniquement
un fond de chaudron; aussi, à peine, timidement, oserais-je publier
ma comparaison. De ce fond de chaudron, ou de ce bonnet phrygien, le
spectacle est moins varié que du Puy Mary. N’empêche que le Plomb a de
quel côté appliquer sa vue, soit qu’il veuille la cantonner aux vallons
immédiats entaillés à sa base, soit qu’il la prolonge aux quatre
points cardinaux, sans jalouser son rival. Si l’un a Salers, l’autre a
Saint-Flour. Et le Plomb du Cantal ne manque point, non plus, de bétail
à bon poil et de bouviers, aux bras et aux genoux solides pour tasser
la fourme, aux poumons profonds pour lui chanter la Grande, et lo lo lo
lo lo léro lo!... et lo lo lo lo loléro lo...
[Illustration: Le Plomb du Cantal et la vallée de Brezons.]
Le Plomb et le Puy, qu’ils ne se chamaillent pas: ils sont égaux pour
leurs sujets, dont ils n’ont à redouter aucune trahison! Ce qu’elle
exige, la montagne, de l’endurance de ses enfants, ne leur est payé
en retour que de la vie la plus précaire: cependant, émigrants, les
voilà en proie au mal du pays, le cœur chaviré et les bras cassés
au regret du sol revêche..., où le pain est noir, où ne grimpe pas
la vigne, où le soleil brûle, le jour, où le vent souffle glacé, les
soirs, mais où fume le toit de l’_oustau_ des parents ou du maître.
L’_oustau_, la maison de guingois, aux auvents à demi écroulés, avec
l’_hort_ derrière, et, devant, le _couder_...; avec ses fumiers contre
l’étable et la soue aux porcs, ses broussailles et fagots, le bois de
brûle pour l’hiver, le tronc creusé où arrive l’eau de l’abreuvoir...
A l’intérieur, l’âtre avec sa crémaillère à anneaux, ses landiers
de fer, son _tuile_ pour les bouriols, le coffre à sel, la chaise
du _couârrou_, l’armoire et l’horloge enfumées: dans la souillarde,
brillent des cuivres, les _ferrats_ et la fontaine! L’_oustau_, avec
ses lits à quenouille à couverture en cotonnade à flamme, et rideaux
de razille verte! L’_oustau_, bien vieux, bien disloqué, tout en
_bringues_, mais l’_oustau_! Or, mieux que les villes joyeuses et
dorées, ils aiment leurs plateaux faméliques des plombs et des puys;
mieux que tout, ils aiment le Plomb et le Puy, dépenaillés, comme deux
pauvres, sous le ciel, avec leur _roupe_ de gazon et de poils-de-bouc
élimée, trouée par endroits, montrant la chair--le roc à nu--comme la
peau par les trous des guenilles...
[Illustration: A la foire de Riom-ès-Montagne.]
[Illustration: AURILLAC.--Les rives de la Jordanne vues du
pont Rouge.]