Les vierges noires; Notre-Dame de Vassivière, vierge d’été;
Besse-en-Chandesse.--Sainte Marie et les chemins de fer.--Miracles
par devant notaire.--Les reinages.--Une procession à Vassivière en
1608.--Décadence de Notre-Dame de Vassivière.--Une procession en 1896.
[Illustration]
Nigra _sum sed formosa_, je suis noire mais je suis belle, dit la
Sulamite. Pour le teint, la plupart des saintes Maries auvergnates sont
pareilles à la vierge du Cantique des Cantiques. Mais je ne certifierai
point leur beauté: on ne peut se rendre exactement compte, à l’obscur
des chapelles où elles se dissimulent plus qu’elles ne se montrent.
Quant à être noires, elles le sont, oh! noir de nuit, noir d’encre,
noir de nègre, blocs de ténèbres compactes dans le sombre de nos
églises de montagne, comme les visages à masques de suie des ouvrières
dans les mines, comme les figures barbouillées des charbonnières dans
leurs boutiques.
Cette couleur des statues de Notre-Dame du Puy, de Notre-Dame de Murat,
de Notre-Dame de Mauriac, de Notre-Dame d’Aurillac, de Notre-Dame
d’Orcival, de Notre-Dame du Port, de Notre-Dame de Vassivière, etc.,
quelles explications en fournir, quelle signification lui attribuer?
[Illustration: Orcival.]
Ces effigies sont-elles d’antiques idoles indigènes des cultes
expropriés qui précédèrent le christianisme et que, après
l’évangélisation de la contrée, la religion nouvelle prit à son
service, de la même façon qu’elle se logeait dans les temples des
divinités vaincues?
[Illustration: La chapelle de Vassivière.]
Ou bien d’exotiques prisonnières ramenées des croisades?
Ou bien d’orthodoxes images, qui ne sont pas noires pour des raisons
ethnographiques, mais, symboliquement, furent voulues ainsi, taillées
ou peintes de la sorte exprès, par nos artisans, suivant les exégèses
erronées des siècles, jusqu’à la critique moderne, qui considéraient
le profane Cantique des Cantiques comme un livre sacré... suivant les
commentaires mystiques, désormais abandonnés de la science, où la
Sulamite de Salomon devenait la mère de Dieu: noire par la douleur,
«_quia decoloravit me sol_», parce que le soleil m’a ôté mes couleurs,
ajoutait-elle: le soleil, c’est-à-dire la vie, la souffrance, les
déchirements, proposait-on dans l’une des soixante-dix interprétations
audacieuses de ce texte toujours détourné de son sens réel!
Délicates controverses où il est difficile de se hasarder. Peut-être,
d’ailleurs, chaque hypothèse a quelque valeur; peut-être, il faudrait
créer des groupes, assigner des origines diverses, après une étude
complète; une classification méthodique reconnaîtrait peut-être des
idoles, des Isis tenant le petit Horus sur leurs genoux, transformées
en Marie et Jésus, et des Vierges authentiques, de vrais enfants Jésus,
sculptés dans l’ébène ou colorés, par imitation, ou pour se conformer
au Cantique des Cantiques. Sous les vêtements, les couronnes, qui les
cachent, au profond et dans le haut des chapelles où elles se reculent,
à peu près inaccessibles au regard, nos Vierges noires, anciennes ou
récentes, modèles ou copies, apparaissent toutes à peu près semblables,
barbares et lourdes faces de cirage,--auxquelles alla quand même, comme
à une claire lumière, la foi de nos villes et de nos campagnes,--sans
préoccupations d’archéologie.
Quelle ne fut pas la vogue de Notre-Dame de Vassivière, entre autres,
aux pèlerinages perpétués jusqu’à nos jours, la plus célèbre de
toutes...
Vassivière, qu’une étymologie, plus pittoresque que savante, tire
du patois _vas-y-veire_, vas-y-voir, réponse des fervents aux
incrédules!...
[Illustration: A Besse-en-Chandesse.]
D’autres veulent que Vassivière provienne de _Vachivière_,
_Vaccivière_, lieux de pacage des troupeaux de vaches; la chapelle
de la Vierge noire, en effet, est située à treize cents mètres, aux
flancs des assises du Sancy, non loin du lac Pavin, dans le désert
d’herbages où se disséminent les burons, où le bétail monte _à
l’estive_, pour redescendre à l’automne; Vassivière, site unique pour
la demeure de la patronne des batiers, cette montagne cernée d’eaux par
la Couze et la Clamouze, naturel et magnifique piédestal à cet humble
et sublime sanctuaire; l’endroit n’est point d’invention moderne,
d’ailleurs; les Celtes auraient eu là un temple dédié à la déesse des
rivières et des fontaines qui entourent le mont: Vassivière serait _vas
iver_, le temple de l’eau...
[Illustration: Une rue de Besse.]
On a proclamé que la religion catholique était une religion d’été, à
cause de l’agréable fraîcheur de ses édifices: la Vierge de Vassivière
est exclusivement une Vierge d’été; aux froids, en même temps que les
troupeaux, elle dévale, pour hiverner, à Besse-en-Chandesse.
Alors, seulement, elle consent à s’agourer à la paroisse.
Mais, dès que la neige cède aux rayons de printemps, et que l’avrillée
recommence de gravir les pentes, la Madone des sommets ne tient plus
en place, sous les voûtes qui la protégeaient de l’hiver; il lui faut
sa montagne; et, si l’on tarde à la délivrer, comme les troupeaux
impatients qui, sentant le renouveau, brisent leurs chaînes de l’étable
si on ne _leur donne pas le bond_ assez tôt, elle s’évade; un matin, le
bedeau s’aperçoit de la fugue.
On n’a point recours à la gendarmerie, on ne songe point au vol ni
au sacrilège; on sait depuis des siècles où se renseigner lorsque la
Vierge noire disparaît; c’est qu’elle a transhumé, repris à Vassivière
ses quartiers de la belle saison; le sûr abri de la cité fortifiée,
avec ses reliefs de moyen âge, sa tour du beffroi, ses maisons à
fenêtres grillagées, à écussons, à encorbellements, ne l’a pas
retenue...
[Illustration: BESSE.--Le beffroi.]
Noire comme la Sulamite, comme la Sulamite, encore, ravie et entraînée
à la ville, elle n’y oublie point le berger et les champs; elle
frissonne à la voix qui chante à travers la montagne...
Vainement, on s’est ingénié à la garder ici,--les Bessois soucieux,
pour cette dame pleine de miracles, d’un asile plus décent que ce
mesquin oratoire du plateau de Vassivière,--toujours elle a repris, à
son heure, le chemin de sa demeure de prédilection...
La Vierge Marie, en tous les tons, de toutes les tailles, blanche ou
noire, idoles christianisées ou statues véridiques, gauches ébauches
taillées au village ou fontes colossales, est fort honorée dans nos
montagnes.
Aucun autre diocèse que celui de Saint-Flour ne possède autant
d’effigies de la Vierge couronnées. Menues comme celles des bourgades
ou monumentales comme _Marie, reine de haute Auvergne_, qui s’érige
sur le rocher de Bonnevie, à Murat, ou _Notre-Dame de France_, au Puy,
elles tiennent tout le pays:
«Au même temps se fait jour, d’une merveilleuse manière, écrit l’abbé
Chabau, le dessein de la Providence dans la distribution, sur notre
territoire, des centres de dévotion à Marie. La voie ferrée de Capdenac
à Arvant traverse le département du Cantal, du nord-est au sud-ouest,
dans sa plus longue diagonale, en passant par Aurillac et Murat. Or,
il est remarquable que, depuis Maurs jusqu’à Massiac, la voie est
échelonnée de pèlerinages, de chapelles, de statues à Marie. De Quézac
à Laurie, on ne compte pas moins de quinze stations pour le pèlerin,
disposées sur ou proche la voie. Ainsi, depuis longtemps, la Vierge
avait pris possession de ces vallées et défilés que devait suivre la
ligne la plus fréquentée, assurément, de toutes celles qui pourraient
encore un jour traverser nos montagnes. Observons encore qu’après
Notre-Dame de Quézac, qui tient pour ainsi dire les portes du midi,
on ne trouve, jusqu’à Aurillac, qu’un ou deux sanctuaires voisins
du chemin de fer; mais, à partir de cette dernière ville, dans la
partie du trajet la plus difficile et la plus dangereuse à la fois,
ils se multiplient et se pressent comme pour y être le palladium des
voyageurs. On a remarqué en effet que, depuis l’établissement de cette
ligne, en 1866, il ne s’y est produit aucun accident de personnes. Sur
cette ligne, il est un point stratégique entre tous: c’est Neussargues,
où la voie venant de Séverac-le-Château, par Saint-Flour, rejoint
la ligne de Capdenac à Arvant, pour aboutir tôt ou tard à Bort.
Là, trois grandes compagnies se donneront un jour la main. Or, la
sainte Vierge avait, à l’avance, pris possession de ce point central,
par l’érection, en 1853, du premier sanctuaire du diocèse dédié à
l’Immaculée-Conception... Prise de possession providentielle! Il est,
au-dessous d’Aurillac, un autre point, la Capelle-Viescamp, où viennent
aboutir, après s’être réunies un peu auparavant, les deux voies en
construction de Saint-Denis-lez-Martels et d’Eygurande; Notre-Dame
n’a eu garde de négliger ce poste. Mais ici, au lieu de se saisir du
point central, comme à Neussargues, elle s’est emparée des quatre
aboutissants, dont trois étaient déjà en sa possession: Notre-Dame des
Miracles tenait celui du nord; Notre-Dame du Cœur, celui de l’est;
Notre-Dame de Quézac, celui du midi; l’issue de l’ouest était libre.
Et voilà que Marie en a pris officiellement possession, en se postant
à Laroquebrou, par l’érection solennelle, il y a deux ans, de sa
majestueuse statue...»
Mais revenons à Notre-Dame de Vassivière, dont le culte brilla et se
ternit, subit des éclipses, passa par bien des vicissitudes, jusqu’à
l’abandon, la ruine, presque l’oubli, sauf de la part des habitants
de la région immuablement fidèles, et, avec raison, car Notre-Dame de
Vassivière sut se relever de sa décrépitude passagère; mais il n’était
que temps de se manifester, et vigoureusement, pour raffermir les
croyants, assaillis, pressés par les progrès de la Réforme.
[Illustration: BESSE.--Tour des remparts.]
L’habitude, plus que tout, faisait encore se découvrir les voyageurs
devant l’image encastrée dans une muraille, qui subsistait seule des
démolitions. Beaucoup déjà négligeaient le salut à la sainte noiraude
de Vassivière. Mal en prit, un jour de juin 1547, au nommé Pierre
Gef, dit Sipolis, «qui peut-être avait déjà prêté une oreille trop
complaisante aux doctrines prêchées à Issoire». Brusquement, tout
s’obscurcit autour du sceptique; il est aveugle; mais, tandis que la
lumière du soleil cessait de pénétrer dans ses yeux, une autre éclatait
en son âme: il reconnaissait d’où était tombée la malédiction; il
implore Notre-Dame; et s’en tire avec une promesse de «reinage»; la vue
lui est rendue.
D’autres événements tout aussi merveilleux se succédèrent: c’est
alors que le clergé et les notables de Besse décidèrent d’installer
confortablement à Besse la miraculeuse statue de Vassivière.
On monta la quérir en grand cortège, on l’installa en pompe...
Le lendemain, elle avait disparu, regagné la montagne...
[Illustration: A VASSIVIÈRE.--Les drapeaux des paroisses.]
Deux, trois, quatre fois on la redescendit; toujours elle refit
l’ascension...
Il fallut s’incliner à sa volonté, bâtir là-haut, se contenter
d’hospitaliser, aux mois glacés, la Vierge noire qu’au printemps il
faut reconduire à son plateau solitaire, si l’on ne veut pas qu’elle y
retourne d’elle-même.
Que ne doit pas Besse-en-Chandesse à la Vierge noire de Vassivière!
Juchée «à la pointe du haut clocher de l’horloge de la cité, comme une
des principales gardes tutélaires d’icelle», elle aurait préservé Besse
du capitaine huguenot Mathieu Merle, des agitations de la Réforme, des
guerres de la Ligue...
Que de manifestations de son pouvoir surnaturel, rapportées par Me Jean
Cladière, qui reçut les dépositions!
Voici quelques-uns de ces miracles par devant notaire: tantôt, c’est
l’indévôt puni de cécité; l’énergumène délivré, après avoir gravi
la montagne à genoux; le malin esprit exorcisé dans une tempête de
tonnerre et d’éclairs, où, le temps remis au beau, «la puanteur
toutefois ensoufrée de l’air demeura prou au nez de plusieurs
personnes...»; le sergent Peyrenc, qui prit «d’une petite coquille
(où les pèlerins laissaient leur dévotion) seize deniers desquels
il paya son dîner chez le sire Jean Boyer...», privé de la vue; un
mort-né ressuscité; une bourse retrouvée, que son propriétaire seul
put ramasser, aucun de ceux qui l’avaient vue à terre et qui l’eussent
volontiers levée n’y ayant réussi; la guérison d’un atteint de la
foudre; et celui-ci sauvé de l’eau, où il allait périr, par une
invocation à Notre-Dame de Vassivière; et celui-là, un moqueur de la
procession qui se rendait d’Allanche à Vassivière, soudain perclus de
tous ses membres. Voici une paysanne, «pieds nus, en chemise, un jour
ouvrier», qui vient remercier la Vierge noire d’avoir garanti du loup
son fils âgé de trois ans, sorti de la maison pour épancher de l’eau,
et que la cruelle beste avait déjà dans sa gueule, qu’elle ne lâcha
qu’au cri de: «Vierge Marie de Vassivière, secourez mon enfant!...»
[Illustration: VASSIVIÈRE.--Après la messe.]
Miracles d’autre sorte: Vassivière possède une fontaine, inépuisable
pour les pèlerins, mais «qui ne veut être employée à aucun usage
profane»; auquel cas elle se tarit sur-le-champ; une servante y voulant
puiser une seille d’eau pour la lessive, la fontaine se dessécha
soudain.
Encore ceci: l’image qui tourne le dos à l’entrée d’un hérétique;
l’hérétique, malgré tout, s’obstine à vouloir boire, porte le bassin à
sa bouche: mais l’eau, à l’instant, se corrompt dans la coupe.
Et mille autres!
Cette fillette, presque morte sur le pavé, étant tombée d’une fenêtre,
que le père, suivant le remède commun, fait mettre dans la peau chaude
d’un mouton écorché tout vif; soins inutiles; mais la mère songe au
magistère souverain; et par Notre-Dame de Vassivière, jamais plus la
fillette ne se ressentit de rien.
Ce n’est pas tout: Notre-Dame de Vassivière rendit encore la
respiration à des catarrheux, tira de la dernière extrémité des muets,
des paralytiques, des fiévreux, des apoplectiques, ressuscita des
personnes noyées depuis six mois, alla même jusqu’à guérir une femme
«d’un égarement d’esprit».
Enfin, le froid, le vent ou la pluie diminuent, les incendies
s’apaisent dès que l’on porte la sainte image en procession!
On imagine que tout cela se répandit fort en dehors de la province,
et que c’est de partout que l’on accourut se prosterner devant la
puissante Vierge de Vassivière, où se célébrèrent des fêtes éclatantes:
«Chaque fête de Notre-Dame avait un roi et une reine qui achetaient
aux enchères leur royauté, c’est-à-dire le droit de suivre dans un
appareil fastueux la procession de la madone, afin de relever l’éclat
de la cérémonie et faire honneur à la Vierge. Le prix du _reinage_
était versé dans la caisse de la marguillerie et affecté aux besoins
du culte. Le roi et la reine étaient accompagnés d’une cour nombreuse,
amis ou gens de louage, parés d’habits de gala et figurant des
gentilshommes, des dames d’honneur, le tout formant un train royal,
avec instruments de musique, fifres, tambours, trompettes, enseignes,
et tout plein de soldats armés.»
[Illustration: A VASSIVIÈRE.
Le défilé des reliques.]
(La tradition des reinages n’est pas encore éteinte aujourd’hui,
mais elle a subi de telles modifications qu’on peut dire qu’il n’en
reste plus que le nom et l’usage de verser une certaine somme à la
marguillerie. Le privilège des acquéreurs de reinages est maintenant de
porter sur leurs épaules les brancards qui supportent la statue de la
sainte Vierge, lors des processions de la _montée_ ou de la _descente_.)
[Illustration: VASSIVIÈRE.--Le départ de la procession.]
Lisez la narration du P. Coyssard, témoin oculaire des mémorables
solennités de 1608 et de 1609, qui marquent dans les fastes religieux
de l’Auvergne où avait déjà retenti le _Dieu le veult_ de la première
croisade, et qui opposait maintenant une digue infranchissable à
l’envahissement du calvinisme:
«... Le 2 de juillet on faict la principale procession de Nostre-Dame.
Si la pluye ou quelque autre grande incommodité n’empesche, comme il
advint l’an 1608, qu’on la différa jusques au 1er dimanche du mesme
mois, que les confrères du Rosaire devoyent faire la leur, dont celle
de Vassivière en fut plus célèbre, comme on pourra voir par l’ordre
qu’on y garda.
«Premièrement il faut noter que la confraternité dudit Saint-Rosaire
est composée des plus apparents ecclésiastiques de Besse, comme de
messieurs de la justice et du consulat, et autres du commun peuple,
tant hommes que femmes, jusques au nombre de six à sept cents. Tous
cesquels en corps, avecque le reste de la ville, ayant fait les
préparatifs nécessaires, et chascun s’étant mis en l’équipage requis,
se rendirent dans l’église sur les six heures du matin, au son et
carillon des cloches, suivant la publication qui en avait été faite le
jour devant.
«Donc après les oraisons accoutumées au départ, l’on commence à se
ranger et mettre en ordre, et la procession à marcher fort gravement
par les rues et places de la ville bien nettes, jusques en Mèzes où,
selon la coustume l’on s’arresta, soubs les trois grands arbres près de
la croix, et y fit-on quelques prières, puis de mesme sorte l’on monta
bellement jusques à celle du mont Berteyre, où fut la seconde station,
pour y faire les supplications ordinaires et donner un peu de respi
aux plus foibles, lesquels poursuyvirent leur chemin, continuans leur
dévotion jusques au sommet de la montaigne de Vassivière, où faisant
alte, saluèrent la belle croix qui y est dressée, devant laquelle fut
chanté par les musiciens le _Stabat mater dolorosa_, en faux bourdon
très dévot. A l’harmonie duquel, et de quelques autres motets, les
pèlerins estrangers qui prioyent dedans et dehors la chapelle de
Nostre-Dame, assez distante, y accoururent en foule, et en tel nombre
qu’il passoit les six mille, et ce pour voir la procession si bien
rangée, laquelle ils accompagnèrent dévotieusement, admirants son bel
ordre qui estoit tel dès le commencement.
«En premier lieu marchoient devant icelle quatre jeunes enfants
habillés de robes blanches, faictes en aulbes, chascun sonnant une
clochette, et au milieu d’eux un pèlerin de Saint-Jacques portoit
la bannière, de tafetas rouge et bleu, ayant d’un costé l’image de
Nostre-Dame et de l’autre celle de saint Jean-Baptiste, en broderie.
«Après venoient les autres pèlerins dudict Saint-Jacques, faisant
deux rangs, chascun avec son bourdon à une des mains et son chapelet
en l’autre, comme en teste leur chapeau de voyage, parsemé de petites
images de jayet et de coquilles de mer, et d’aucuns le mantelet de cuyr
sur les épaules, étant quarante de bon compte.
«En la procession de l’an 1609, la plupart des jeunes enfants de
la ville survolent deux à deux, chantant les litanies tantost de
Nostre-Dame, tantost celles des Saincts, comme les filles toutes
voilées de linge blanc, ou deschevelées, et, une bonne partie, pieds
nus.
«Peu de distance après suivoyt un jeune fils, paré du tout comme les
précédants, portant un falot de fer-blanc avec un cierge allumé dedans,
et au bas d’icelui, étoit attachée l’image de Nostre-Dame du Rosaire,
avec cet escripteau:
_Te virgo sacer ordo colit, colit ordo profanus;_
_Te Christi matrem cœlica turba colit._
«Es deux costez du susdict estoient autres deux semblables, chascun
ayant une guirlande de fleurs en teste, et portant en main une
torche avec les deux escussons des deux premiers mystères joyeux de
l’_Annonciation_ et _Visitation_ de la Vierge.
«Tout après venoyent deux diacres revestus selon leur grade, portant
deux belles haultes croix d’argent, suyvis d’un troisième qui tenoit
l’aspergez en main, accompagné d’un petit porte-bénetier pour donner
de l’eau bénite à ceux qu’il rencontroit par chemin.
«Le corps de messieurs de l’église et communauté de la ville suyvoit
modestement deux à deux, en fort belle ordonnance; les rangs esloignez
l’un de l’autre de six pas, tous parez, sur leurs aulbes ou surpelis de
belles chappes de velours, de satin, de damas, en broderie d’or et de
soie, mesme celle de feu Me Batuti, natif de Besse, conseiller du Roy
au Parlement de Toulouse.
[Illustration: VASSIVIÈRE.--La foule des pèlerins.]
«Parmi ces messieurs estoient deux bourdonniers avec leurs bourdons
d’argent doré et leurs chappes de damas blanc, lesquels, comme maistres
de cérémonie, alloient et venoient pour entretenir l’ordre, et pour
entonner les psaumes ou hymnes qu’on devoit chanter.
«Après marchoient trois autres jeunes enfants, accomodez comme leurs
premiers compagnons, portant les trois autres mystères joyeux de la
_Nativité_, de la _Présentation_ et du _Retrouvement au Temple_.
«Vingt et cinq petits anges les talonnoient pas à pas, accoutrez
comme il convient avec leurs aisles et perruques, portant chascun
quelque mystère des trophées sacrez de la Passion de Nostre Seigneur
Jésus-Christ, mesme le portraict au naturel du sainct suaire, envoyé
de Besançon, cité impériale, par le P. M. Coyssard, lors recteur
du collège de la Compagnie de Jésus, l’an 1601; tous conduits par
l’archange saint Michel, comme leur capitaine, équippé de toutes
pièces, la palme en main, en signe de victoire, chantant les litanies.
«Ceux-là passés, autres cinq enfans de mesme taille et de semblables
habits, portoient autant de flambeaux avec les escussons des cinq
mystères douloureux, savoir est: de l’_Oraison au jardin_, de
la _Flagellation_, du _Couronnement_, du _Port de Croix_ et du
_Crucifiement_.
«A cinq ou six pas de là suyvoient les deux rangs des douze Apostres,
habillez à l’antique de riches ornements avec leurs diadesmes,
perruques, et fausses barbes convenables, ayant en mains les
instruments de leur martyre et autres marques pour estre mieux
distingués et recognus du monde, chantant les litanies de Nostre-Dame
ou quelques hymnes à propos.
«Les Prophètes marchoient après, fort majestueusement revestus à
l’ancienne: Moyse avec ses cornes de rayons, David avec sa harpe,
Salomon avec son sceptre et sa coronne, et ainsi des autres, chascun
tenant l’escripteau de sa prophétie, ou figure, concernante Nostre
Sauveur ou Nostre Dame, comme Moyse: _Ipsa conteret caput tuum, et
Rubus incombustus, ou Scala Jacob, non est hic aliud nisi domus Dei et
porta cœli_; Salomon: _Hortus conclusus, fons signatus_; Ésaïe: _Ecce
virgo concipiet_, etc., etc.
«Icy les cinq mystères glorieux de la _Résurrection_, de l’_Ascension_,
de la _Mission du Saint-Esprit_, de l’_Assomption de la Vierge_ et de
son _Couronnement_, estoient portez à la façon des autres par cinq
jeunes garçons avec leurs torches et coronnes de roses, comme quatre
autres semblables qui les accompagnoient, couverts de grandes escharpes
de tafetas de couleur et de beaux rasoirs blancs par-dessus, portant
des chandeliers et cierges avec les saints noms de _Jésus_ et de
_Marie_ dans des chappeaux de fleurs.
«Le chœur des musiciens marchoyt immédiatement, tous revestus de beaux
surpelis ou de belles aulbes, et les petits choristes avec leurs
tunicelles, suyvis de M. le curé qui, paré d’une magnifique chappe,
portoit le saint reliquaire de la glorieuse Vierge, costoyé de deux
diacres, avec leurs riches tuniques, chascun tenant un encensoir en
main. Après venoient six anges, deux desquels portoyent deux vases
pleins de diverses fleurs avec des distiques en latin, et les autres
quatre autant de gros cierges sur des chandeliers, escussonnés
des mystères de la _Nativité_, _Annonciation_, _Purification_ et
_Assomption de Nostre Dame_.
«La saincte Image, laquelle couronnée à l’impériale (comme son
divin Enfant-Jésus, en son giron) d’une couronne garnie de pierres
précieuses, et affublée d’une robe d’un grand prix, assise comme
dans un throne ou tabernacle ouvert, à quatre colonnes revestues de
toile d’or, et un surciel frangé, très riche. L’Image saincte de la
Vierge estoit portée sur les espaules d’un diacre et soubs-diacre
fort honorablement habillez de fines aulbes et de fort excellentes
dalmatiques, comme l’arche d’alliance, figure de la mère de Dieu,
ne pouvoit estre portée que sur les espaules de deux lévites
sanctifiez. Deux anges l’accompagnoyent avec deux flambeaux: à celui
de droite estoient attachées les armes du roy, my-parties de France
et de Navarre, avec cet escripteau: _S. Maria Deum pro rege nostro
christianiss. exora, ut in æternum vivat cum beatis_, et à celuy de
sénestre celles de M. le Dauphin, comte d’Auvergnes, escartellées de
France et de Dauphiné, ayant au milieu dans un petit escu la tour
d’argent en champ d’azur parsemé de fleurs de lys d’or sans nombre,
avec ce rouleau: _Fiat pax in virtute tua, et abundantia in turribus
tuis_, et le tout dans deux braves chapeaux de triomphe, tissus
artistement de branches de lierre ressemblantes à du verd laurier.
«Après tout cela venoient quatre hommes robustes portant (comme les
explorateurs de la terre promise portèrent en un levier le gros
raisin), deux à deux, les deux grands cierges du Roy et de la Royne
de Nostre-Dame, pesants et fort gros, chascun ayant les armoiries et
livrées au blason d’iceux qui les suivoyent avec leur train royal,
instruments de musique, fifres, tambours, trompettes, enseignes, et
tout plein de soldats armez.»
Inutile de dire que les dons affluaient, que le trésor s’accroissait,
et que Vassivière connut l’ère des splendeurs et des magnificences...
Aussi les désastres de l’oubli, de l’indifférence, de l’ingratitude...
Ses richesses attirèrent les voleurs, et, la Vierge noire, qui avait
frappé de cécité le sergent coupable d’un larcin de seize deniers,
se laissa dépouiller en 1669, de lampes, de ciboires, de calices, de
colliers, de cœurs, de chaînettes, de chasubles, de robes, etc.; une
partie seulement fut recouvrée, et l’un des voleurs arrêté, brûlé sur
la grande place de Saint-Flour.
[Illustration: ENVIRONS DE VASSIVIÈRE.--Le lac Chauvet.]
D’ailleurs, aux siècles suivants, le prestige de la Vierge noire
périclita, au point que la Révolution le trouva tout à fait délaissé;
la chapelle fut fermée, pas même revendiquée comme bien national: les
fermiers de la montagne de Vassivière se l’approprièrent et en firent
une grange à foins. Ce ne fut qu’au commencement de ce siècle que
la chapelle fut restaurée; l’image d’autrefois avait été si mutilée
qu’il fallut en dresser une copie, où l’on fit entrer les débris de
l’ancienne, «de même que dans la construction d’un navire on fait
entrer, comme gage de protection, le vieux bois qui a résisté à toutes
les tempêtes, et qui a fidèlement rendu au rivage des milliers de
passagers...»
Un chemin de croix de pierres, montant à Vassivière, un autel en plein
air, deux ou trois misérables auberges, un pauvre groupe d’humanité,
dans ces parages de vaste solitude, composent à présent l’aspect
ordinaire de ce pèlerinage... Mais, deux fois l’an, à _la montée_,
à _la descente_, toute la région pendant un jour, une semaine, est
traversée de pèlerins, de processions, sur les routes de Besse,
de Latour, d’Église-Neuve. On y vient de Compains, d’Espinchal,
du Valbéleix, du Chambon, de Saint-Victor, de Saint-Diéry, de
Saint-Anastaize, etc.
Au jour du pèlerinage, des files de monde arrivent par toutes les
dressières de la montagne; il trotte des milliers de charrettes bondées
de gens sur les routes: tout le plateau n’est qu’une forêt de brancards
de voitures dételées: la multitude fourmille là, dînant, priant,
chantant: mais ce ne sont plus les somptueux cortèges de l’an 1609!
Au lieu de musiciens «aux beaux surpelis», de petits anges «à aisles et
perruques», etc., etc., les bannières, croix, emblèmes, sont portés,
ou suivis par de simples prêtres, des paysans en blouse, des enfants
de chœur pris au catéchisme, des jeunes gens coiffés de vulgaires
«canotiers» ou «panamas», des fillettes, fières de leurs ombrelles
et de leurs chapeaux de la ville; après le clergé, les costumes des
sapeurs-pompiers, les casquettes des fanfares, voilà à peu près
tout ce qui tranche sur les redingotes des notables, les feutres à
larges bords des montagnards, l’accoutrement banal des paysannes qui
n’ont guère conservé de jadis que, çà et là, quelque coiffe, quelque
bijou... Et puis, au lendemain, les cierges éteints, l’encens évanoui,
les cantiques tus, les pèlerins en allés, le plateau de Vassivière
recommence d’être vide et silencieux, avec sa petite chapelle, la
sacristie où l’on vend de menus objets de piété, les trois ou quatre
sordides débits, à l’anneau desquels le curé de passage attache sa
monture, le temps d’une génuflexion et d’une prière; où le voiturier
donne l’avoine aux chevaux pendant que l’on s’arrête aux béquilles
déposées par ceux à qui la noire image a fait retrouver leurs jambes,
les ex-voto de cire, les naïves inscriptions de souvenir et de
reconnaissance...
[Illustration: BESSE.--Une boutique.]
[Illustration: Un buron sur les flancs du Plomb du Cantal.]