CHAPITRE XI

La Cère et la Jordanne.--Le Pas de Compaing; le Pas de

la Cère.--Vic-sur-Cère.--Jean de la Roquetaillade.--Les

orpailleurs.--Aurillac; Gerbert; M. Rames.--Les gorges de la Cère.

[Illustration]

Lorsque l’on est au faîte, il n’y a plus qu’à descendre, et, si l’on

tient à ne point s’égarer, à ne point, en croyant dévaler, se trouver

soudain devant d’autres sommets à gravir, le mieux est de se fier à

quelqu’un de ces ruisselets qui savent hardiment se frayer la route,

enjambent les rocs, se faufilent aux interstices des barrières les plus

impraticables, et lorsqu’ils ne peuvent s’insinuer par les défauts du

terrain, scient patiemment les obstacles les plus résistants, comme a

fait la Cère de la muraille de lave, qui lui coupait le passage vers

Trémoulet.

Laissons-nous donc guider par cette vaillante petite Cère, par la

Jordanne, pressée de la rejoindre, toutes deux se précipitant par leurs

chemins parallèles, se disputant à qui gagnera la première la calme

et splendide plaine d’Arpajon, loin des embûches innombrables de la

montagne.

[Illustration: A TRÉMOULET.--Croquis d’un intérieur.]

Laissons-nous guider par les filles de ces deux sublimes taciturnes,

obstinés là-haut à garder leurs distances, ce Plomb et ce Puy: elles,

issues de l’un et de l’autre, sans souci de ces haines préhistoriques

où s’immobilisent ces burgraves de basalte, ne poursuivent qu’un rêve,

séparées, de se rencontrer, de faire route ensemble, plus fortes ainsi

pour déjouer les méchants génies qui les obsèdent, s’acharnent à les

retenir dans les ravins, les précipices, les défilés cauteleux. Et,

tout le long de leur course, elles nous feront leurs confidences, en

ralentissant leur fuite aux endroits commodes, pour nous permettre

d’errer dans les villes, l’histoire et la légende.

Au début, elles n’ont pas grand’chose à nous narrer, ou ce qu’elles

balbutient dans le gazon et la fange, nous ne l’entendons guère, et

de l’obscur d’où elles émergent, elles ne nous rapportent rien qui

intéresse: c’est qu’elles ne savent rien, sans doute, et qu’à l’heure

où elles naissent elles ignorent bien totalement le passé fabuleux du

volcan et du glacier.

Ce n’est que plus loin qu’elles jaseront de leurs impressions de

route, au spectacle rapide des choses et des gens, car c’en est vite

fini de muser aux riens du départ, elles ont des étapes scabreuses en

perspective, et il leur faut se hâter tout de suite...

La Cère, de la Font-de-Cère, d’où elle sourd, des revers du Cantal et

du Lioran, n’est que peu de temps à mener l’existence exclusivement

alpestre qui fut celle de la Cère de jadis. Aujourd’hui, immédiatement,

elle entend le sifflet des locomotives, le halètement terrible du

convoi poussif d’Aurillac vers Murat, qui remonte laborieusement

la rampe de la vallée avec le fracas de tremblement de terre, de

tremblement de fer, des matériels honteux de vétusté, que la Compagnie

réserve aux bénévoles voyageurs du haut pays, wagons où refuseraient

d’être incarcérées des vaches de la plaine qui auraient quelque

habitude de regarder passer des trains. Heureusement, le tout

s’engloutit sous la percée du Lioran, ne sera rendu à la lumière que

deux kilomètres plus loin, dans les sapins, après la traversée du

tunnel, interminable, avec ces machines essoufflées, à croire que l’on

ne reverra jamais le soleil, que c’est pour un voyage au centre de la

terre que l’on s’est embarqué...

[Illustration: La Font-de-Cère.]

Aussi, à cette fumée, à cet ébranlement, comme d’une éruption, la

rivière s’est-elle esquivée prudemment aux creux du val, où elle se

querelle avec mille blocs chus des hauteurs, qui lui encombrent la

voie, vers Saint-Jacques-des-Blats, des ennemis pour rire, qu’elle

tourne, saute, submerge, légère, agile, maligne, un peu grisée, comme

un prisonnier aux primes heures d’air libre, de ciel ouvert, après

l’évasion...

Mais voici le point noir, des milliers de points noirs, qui seront des

quartiers de montagne cassée, écroulée, jonchant le lit encaissé de la

Cère d’un chaos fantastique.

Il semble que la montagne ait voulu se jeter au-devant de la rivière,

désespérément, toute, pour s’opposer à ce qu’elle passe.

Après des siècles et des siècles, tous ces blocs, debout, couchés,

dans des équilibres extraordinaires sur les flancs de l’abîme, sont en

postures de combat, comme une horde épique de titans, aux prodigieuses

armures de mousses et de lichens, armés d’arbres entiers, des troncs

qui ont germé dans les fentes.

[Illustration: Le puy Lioran.]

A travers cet horrible Pas de Compaing, où l’on ne va pas sans

angoisse, par la route en corniche parallèle à la Cère et au chemin

de fer, qui suit l’autre rive, où l’œil s’affole à ce vertigineux

cataclysme, la Cère se glisse, tant bien que mal, s’échappe par gouttes

ici, s’élance par flots là... et, en avant... voilà des éternités que

cette armée de rocs garde le passage, et que passe la Cère!

[Illustration: TUNNEL DU LIORAN.--Naissance de l’Alagnon.]

Où ne passerait-elle pas, elle qui si près de là va passer le Pas de la

Cère.

Il ne s’agit plus de cailloux, même monumentaux, gigantesques, à

tromper. Il ne s’agit plus de cabrioles de chèvres. Cette fois, une

digue de lave se dressait, une épaisse cloison, comme une soudure entre

les deux pentes de la montagne. Ailleurs, nous l’avons vu, de lâches

rivières, devant de telles barricades, ont préféré s’arrêter court et,

parties pour courir le monde, finir en lacs oisifs, comme le Chambon.

La Cère ne s’est pas résignée à cet emploi de citerne accidentelle.

Elle a rongé, limé la muraille volcanique, comme n’auraient pu des

milliards de scieurs de long, et c’est ainsi que dans les guides ce

haut fait est inscrit glorieux, comme à l’ordre du jour: «La rivière

a coupé perpendiculairement une coulée de laves; l’escarpement de la

roche mesure environ cent mètres.»

[Illustration: Le Pas de Compaing.]

Le travail des eaux a fendu la montagne; mais, par-dessus, le bois,

divisé avec elle, a étendu ses branches, enchevêtré ses ramures, qui

tamisent le jour, d’où ne filtre qu’une lumière pâle, une lumière

enchantée, une lumière d’aurore et de crépuscule, une lumière de

paradis et de rêve; et je n’ai vu nulle part, à de l’herbe et à

des feuilles, des couleurs tendres et vives, une fraîcheur pure et

délicate, comme à la végétation de cette crypte merveilleuse, abritée

de toutes souillures de l’atmosphère, et qui ne reçoit du soleil que

l’effleurement et la caresse. Spectacle inoubliable, soit que d’en

bas, parmi les rocs éboulés, on mesure de l’œil ces deux falaises

monumentales jusqu’aux bois qui pendent à leurs bords, là-haut,

minuscules, soit que d’en haut, de ces arbres énormes, le front se

penche sur le vide effroyable...

Mais cela ne suffit pas à notre intrépide perce-montagnes.

[Illustration: Le Pas de la Cère.]

La Cère continue son œuvre, se démène avec acharnement pour élargir

le canal serré entre ces deux prodigieuses falaises, où elle ne

pénètre qu’en se faisant toute mince, comme de profil, alors qu’elle

voudrait arriver de front, se bousculant toute, avide de l’inconnu que

masquaient ces parois formidables...

Et que sa curiosité était légitime!

Quel tableau pour cette onde émigrant par cette faille d’une vallée à

peine entaillée, comblée çà et là comme par un déluge de rocs, quel

tableau que celui qui s’encadre, dans l’estuaire de Vic, sur le large

d’Arpajon! Les falaises,--tout à l’heure un compas fermé,--écartant

leurs branches toutes grandes en même temps qu’elles s’abaissent,

s’inclinent, s’effacent...

Du coup, la Cère modère son allure, la règle presque à la lenteur des

trains s’époumonnant sur les pentes, s’accordant de flâner un peu après

tant d’effrénés galops, avec sauts de montagnes en guise de haies...

D’ailleurs, comment ne point s’engourdir à la paresse, à travers

ces moelleuses prairies, entre ces rideaux d’arbres frais, parmi

ces cultures, ces bois qui s’étagent, ces fermes, ces châteaux, ces

villages blottis, nichés dans les creux et sur les premiers gradins?

Et, au-dessus des tables volcaniques étonnamment régulières, des

rebords de basalte du doux berceau de hauts feuillages et de profondes

verdures où la Cère indolemment semble de l’action incliner au rêve,

quels superbes paysages aériens, les plateaux de pâturages, les burons,

comme des barques esseulées dans l’infini des gazons et du ciel, aux

écueils des cimes tourmentées, tailladées, déchiquetées. Et, sur toutes

ces masses, la grâce, la fragilité de quelque brin d’herbe qui dresse,

balance au soir une pointe rouge, une aiguille de feu, teinte du

couchant...

Et voici Vic, Vic-en-Carladès, son ancien chef-lieu, et siège d’un

bailliage, Vic-sur-Cère, Vic-les-Bains, encore que l’on ne s’y baigne

guère, car la station ne compte quelques baignoires que depuis peu;

en revanche, on y boit des eaux appréciées des Romains, longtemps

oubliées, perdues, ensevelies sous des masses de dépôts, retrouvées

par un pâtre dont les vaches léchaient les pierres suintantes d’eau

minérale,--la fontaine salée,--aux vertus de laquelle la France devrait

Louis XIV. Ce qui n’empêche pas les thermes vicois de péricliter

encore jusqu’au milieu de ce siècle, où ils redevinrent en vogue

parmi «les enfants du pays». De l’eau de Vic, ils en usaient pour

tout, indifféremment, et en quelle quantité! Si les jets étaient peu

abondants et le rendement limité, c’est que ces insatiables buveurs les

tarissaient sans doute!

[Illustration: Près de Vic-sur-Cère.]

Il y a une quinzaine d’années, la source présentait, au matin,

l’aspect le plus pittoresque. L’établissement se composait de deux

salles, une sorte de rez-de-chaussée enfoncé, où l’on descendait

par quelques marches, et une salle au-dessus. En bas, on buvait. En

haut, on dansait. Une petite fontaine contre le mur, un verre sur

la pierre occupaient un angle. Dans le reste de la pièce, quelques

caisses de bois, des bouteilles, des bouchons, pour l’exportation.

Devant le robinet, assis, en tablier de cuir pour protéger les genoux

rhumatisants, un homme charmant, cultivé: le propriétaire de ces

eaux en baisse, emplissant du maigre débit, l’une après l’autre,

ses bouteilles; les bouchant lui-même, mélancoliquement, pendant

que quelque journalier les rangeait ou emballait,--le propriétaire

des eaux, s’interrompant d’_embouteiller_, à chaque buveur qui

s’approchait. Des buveurs qui avalaient des verres à la suite,--n’en

costo pas mai,--il n’en coûte pas plus. Des buveurs qui en voulaient

pour leur argent,--cent sous la saison,--qui, trois, quatre ou cinq

verres absorbés, tiraient une bouteille encore... Cette bouteille, ils

l’emportaient, les uns sur la promenade, les autres sur la route qui

monte aux flancs boisés du Griffoul, où ils grimpaient s’isoler,--les

eaux, à cette dose intensive, devenant forcément purgatives; d’autres,

encore, aux quilles, au jeu près de là, où ils se _flanquaient des

suées, tout en nage_. Ces buveurs? marchands de vin, cochers, frotteurs

en villégiature, pour qui le confort, tout relatif, des auberges et

cafés de Vic égalait le luxe des stations et des plages à la mode.

D’ailleurs, comme sites, il n’en est guère qui puissent rivaliser.

On ne rencontrait que gens en manches de chemise, en gilets de

serge, en chaussons; les femmes, en cheveux, tabliers, camisoles,

du moins le plus grand nombre... quelques familles d’étrangers. Les

étrangers... ceux des grandes villes... les messieurs et les dames,

qui se rassemblaient, eux, à l’Hôtel, chez le brave père Vialette, aux

recettes succulentes!

[Illustration: La Bourrée.]

_Tomber des quilles_ ou _faire un piquet_, c’était le sport des hommes.

Pour les femmes, tricoter. Et puis, pour beaucoup, après des litres

ingurgités à la source, tout _gonfles_ de tout ce liquide, gravir

jusque chez Vialard, pour le vin blanc et les bouriols, et le salé;

puis, au café, ensuite--le vermout ou le pernod,--tout cela de sept

à dix heures du matin. Après quoi, si l’on en croit les maîtres de

pension, ils n’arrivaient point à _tenir de nourriture_ à leurs hôtes,

mangeant comme quatre et renvoyant les plats nets: des repas de deux

heures, avec danses entre les plats, dès qu’un museteur était dans la

société. Car, avec l’eau, les crêpes, la jambe de porc, le vin blanc et

la table d’hôte,--un bon somme par là-dessus,--la bourrée complétait le

traitement, la bourrée partout en semaine; mais, le dimanche, surtout,

à l’Établissement dans la salle au-dessus des Eaux, les gens du pays se

joignant aux buveurs...

[Illustration: Vic-sur-Cère.]

Toute cette bonhomie, cette joie, ces appétits, ces bals et cette

consommation d’eau--dont elle semblait se porter pour le mieux--de

la clientèle de Vic, quelque cent de buveurs,--ne permettait point à

l’établissement de prospérer, et son propriétaire dut s’en dessaisir

aux mains d’un plus entreprenant...

Mais la Cère, si paresseuse soit-elle, ici, n’attendrait pas la suite

de l’histoire de Vic, lancée, maintenant, dont les affiches couvrent

les murs des capitales, et qui ne rêve pas moins que de devenir un

rendez-vous de la fashion; laissons donc la baraquette des baignoires,

la buvette récente où désormais sont préposées d’accortes Vicoises aux

joues rouges, et pénétrons dans le village, visitons les environs.

La-haut, le rocher de Muret, où le nommé Loup, envoyé du commandeur

de Carlat, eut le poignet tranché, sur l’ordre du seigneur de Muret,

pour lui apprendre que «jamais loup n’était entré dans le manoir sans

y laisser la patte». Ce qui coûta la tête au gentilhomme, condamné à

mort, pour être allé un peu loin dans le calembour.

La route va de l’établissement thermal, par le communal, tout

retentissant d’oies et de laveuses, sans que l’on puisse savoir

lesquelles jacassent davantage, vers la ville haute, vision de moyen

âge, avec ses rues tortueuses que partage un torrent: une ville forte,

aux maisons anciennes aux murs épais, portant des balcons de bois,

percées de portes basses cintrées, de fenêtres grillées à mailles

de fer, çà et là flanquées de tours massives. On traverse, sur des

poutres jetées en pont, le torrent qui dévale à gros bruit... Il y

a toujours à quelque balcon une femme au haut des marches, mangeant

son écuelle de soupe..., ailleurs, un vieux, immobile, comme oublié,

sur le banc de pierre... Un refrain à bercer l’enfant, le mignard qui

pleure, s’échappe d’une croisée... Là, des hommes occupés à ranger la

provision de bois de brûle, de genêts pour l’hiver... Des femmes qui

filent ou tricotent... Devant l’église, le clopinement des sabots, le

chuchotement de petites vieilles qui sortent de la prière... Et, çà et

là, aux fontaines, l’entre-choc des _forrats_ de cuivre, des servantes

qui jasent et rient... Sur une placette, dans un angle, un vaste

brasier où chauffe une cuve à lessive, gigantesque--on ne lave qu’à de

longs intervalles--toute la ruelle illuminée comme par un incendie...

Et, de nouveau, par d’autres venelles, l’obscurité où la vie s’apaise,

se tait... le silence... Le silence... où ne parle plus que, de loin

en loin, la voix de quelqu’un dans une grange ou dans une étable, le

silence noir, où ne s’allument que de rares lumières, un maigre _lun_,

par-ci, par-là, toutes petites, toutes falotes derrière les fenêtres

étrécies...

[Illustration: VALLÉE DE LA CÈRE.--La route du Lioran.]

Et la Cère va son train assagi, au bas de Comblat et de son château, de

Polminhac et de son château de Pestel, vers cet Arpajon, coté pour ses

foins--et vanté pour ses femmes: «Dans plusieurs cantons, et notamment

depuis Vic jusqu’à Aurillac, la race des femmes est distinguée par les

agréments extérieurs et surtout par la fraîcheur du teint. Ce petit

pays est la Circassie et la Géorgie de l’Auvergne... Par delà Aurillac,

il y a encore beaucoup de communes renommées pour leurs belles femmes;

et telles sont, entre autres, celles d’Ytrac et de Crandelles. Il est

vrai que ces Auvergnates à peau blanche manquent de légèreté dans la

taille et de grâces dans les manières. Peut-être aussi ont-elles trop

de gorge; désagrément qui, au moins, est compensé par l’avantage qu’il

leur donne d’être bonnes nourrices, quand elles allaitent. Mais la

plupart offrent un genre de beauté qu’en d’autres contrées on admire

parce qu’il y est rare: ce sont des yeux bleus avec des cheveux noirs.»

Mais la Cère se soucie bien de ces détails! Elle attend sa compagne de

route, la Jordanne, évadée comme elle d’autres traverses, avec laquelle

elle doit poursuivre son trajet, après Arpajon. Justement, la voici.

Alors, ce n’est plus le temps de s’amollir dans ces délicieux parages.

De concert, les deux rivières, qui n’en font plus qu’une, s’élancent,

bavardes, se contant les aventures de leurs pérégrinations.

Pour la Cère, nous sommes instruits de la fougue ou de la ruse,

équivalant à des millions de sièges de Troie, qu’il lui a fallu contre

la défense de la montagne massée au Pas de Compaing, et, forcée,

dressant ensuite ce rempart compact du Pas de la Cère, qu’avec les âges

la rivière ébrécha, fendit obstinément, régulièrement, droit, comme de

la pierre tendre comme du beurre...

[Illustration: Comblat-le-Château.]

Écoutons la Jordanne, après les transes de son exode.

Au début, dans ce cirque de Mandailles, dont les piliers du pourtour

sont le Puy Chavaroche, le Puy Mary, le Puy de Bataillouze et le Col

de Cabre, la Jordanne erre dans les bois, s’amuse à la cascade de

Liadouze, au bourg de Mandailles, le centre des ferrailleurs, de tous

les émigrants «dans les métaux», classification qui va du rétameur et

du chaudronnier jusqu’aux grands constructeurs, et aux entrepreneurs

de démolitions. Mais tout cela n’est que de la ferraille méprisable,

pour la Jordanne, qui roule, dans son sable, des paillettes précieuses.

[Illustration: Polminhac et le château de Pestel.]

Mais--ici,--elle n’en est pas encore à ces rêves d’or; qu’elle

s’extasie donc en paix sur l’ingéniosité et l’effort de ces montagnards

qui ont créé une industrie à eux et s’y enrichissent, et sur leur

fidélité au village natal: tout leur «cœur à l’ouvrage», leurs vertus

d’économie, leur règle de conduite, leur endurance, tout cela est

commandé par l’unique volonté de revenir là, d’où les exilent la

rudesse du climat, l’impossibilité de vivre du sol; et ils font comme

ils ont voulu. Ils vont chercher aux grandes villes de quoi subsister,

de Mandailles à Saint-Simon, où il y a tout juste pour les troupeaux

et les vachers. Ils ont enrichi de maisons claires aux toits d’ardoise

fine, ces communes de roche noire et de mauvais chaume. Comme pour

certifier plus irrévocablement leur espoir, leur décision du retour,

ils marquent souvent, d’avance, leur place de sépulture, ils y édifient

leur tombeau; quel n’est pas l’étonnement de voir dans ces doux

enclos de la mort de la campagne, où, d’habitude, une simple croix,

vite masquée d’herbes et de fleurs est le _ci-gît_ du paysan, de voir

des dalles inusitées, et, parfois, quelque énorme cube de fer peint,

destiné à «des Parisiens», qui semblent vouloir défier la ruine, car

ils font solide, et grand, trop!--et tout en fer!

C’est à qui, on ne sait par quelles voies, aura pu conduire _à son

endroit_ le plus imposant, le plus énorme de ces kiosques mortuaires!

[Illustration: VALLÉE DE LA JORDANNE.--La cascade de Liadouze.]

Cependant, ces prévoyants de l’avenir, qui n’entendent pas abandonner à

leurs héritiers le soin de leur monument funèbre, n’agissent bien que

par l’amour du pays, de la petite patrie, plus que par goût de la mort,

hantise de la fin, si l’on conclut d’après la coutume par laquelle

ils tâchent de leurrer la fatale visiteuse: quand un meurt, on voile

les miroirs de son logis «pour que la mort, n’étant attirée par aucun

reflet, ne puisse se reproduire et ne soit pas tentée de revenir».

D’autre part, tout de même, ils ne redoutent point le trépas, au point

de lui préférer la perte de l’honneur, comme nous l’enseigne la légende

du Saut de la Menette, vers Saint-Cirgues et les cascades du Chaumel.

Comme la Cère, à un point, la Jordanne a dû faire brèche dans les

laves; de fort loin, l’oreille est frappée de la rumeur de la lutte,

de la rivière en bataille, dans les ravins, les rocs. Là, une menette,

une pieuse fille, pourchassée par le diable, se jeta dans le vide,

bravement... Et vous devinez, puisque cette histoire vous a déjà été

contée, qu’il ne lui advint nul mal, ses jupes s’étant converties en

parachute pour lui amortir la descente...

Mais, ch., chut, la Cère et la Jordanne dialoguent plus bas,

s’entretiennent de choses mystérieuses, de Jean de la Roquetaillade

et de Gerbert, et des orpailleurs, de la recherche de la pierre

philosophale, et de la fabrication de l’or!

Brusquement, du Saut de la Menette, de Saint-Cirgues et de Lascelles,

vers Aurillac, la Jordanne, qui n’avait donné asile jusque-là qu’aux

truites et aux écrevisses, roule dans son sable des parcelles rouges,

des parcelles jaunes, des paillettes, tant et tant que toute une

corporation, celle des orpailleurs, existait encore, le siècle dernier,

pour exploiter les lamelles d’or. On les ramassait à l’aide de peaux

de brebis dont la laine retenait les molécules fabuleux,--car les

riverains prêtaient à cet or une origine légendaire, bien loin de

l’explication naturelle.

[Illustration: VALLÉE DE LA JORDANNE.--L’hôtel de Mandailles.]

Une première fable veut que ces fragments proviennent d’un trésor

contenu dans des outres que des Arvernes rapportaient d’une expédition

victorieuse, et que, surpris par l’ennemi, ils auraient vidés dans

les gouffres de la Jordanne; la rivière, malgré son désir, n’osa pas

s’approprier ces richesses incommensurables sans l’avis d’un druide qui

jugea que ce n’était qu’un dépôt, qu’il fallait restituer. Mais comme

la restitution totale aurait perverti les populations, il conseilla

de ne la faire que petit à petit. Ceci explique que les eaux de la

Jordanne ne charrient l’or qu’en si faible quantité, si faible que les

orpailleurs ont dû cesser leurs opérations: le rendement ne valait pas

les toisons de brebis ou le temps du lavage.

D’autre part, la fortune de la Jordanne aurait été due à un miracle:

Gerbert, alors à l’abbaye de Saint-Géraud, voulut tenter le doyen du

monastère. Il l’emmena à Belliac, dans la «maison du pape»--où Gerbert

serait né--ce qui n’est pas du tout prouvé. Gerbert lui promit un

miracle, s’il voulait vendre son âme. Après avoir tracé des cercles

magiques et proféré ses incantations, d’une baguette flamboyante, le

sorcier, pape de demain, cingla les eaux de la Jordanne qui se muèrent

en nappes d’or, coulèrent en flots d’or; le charme ne cessa qu’aux

prières épouvantées du doyen; ce serait l’or de ce sortilège qui se

serait mêlé aux sables de la rivière.

Gerbert pour la Jordanne, Jean de Roquetaillade pour la Cère, toutes

deux avaient de qui parler; l’un et l’autre, illustrations de l’abbaye

de Saint-Géraud d’Aurillac!

Sur Jean de Roquetaillade, comment fonder une opinion qui ait chance

d’exactitude, au milieu des jugements passionnés, prophète pour les

uns, pour les autres, un possédé, mais pour tous un cœur saturé de

vertu, une intelligence d’élite, toute l’éloquence d’un meneur de

foules, d’énergie indomptable, qui ne céda jamais aux persécutions ni à

la prison. Le courroux qu’il suscita chez les papes, les enthousiasmes

qui lui accouraient d’ailleurs, malgré tant d’ombre sur cette étrange

figure, la poussent en un suffisant relief--qui s’accentue encore,

grâce à ce que nous pouvons imaginer par les pages du _Vade mecum in

tribulatione_: le scandale de son temps, et qui, d’autre part, lui

ralliait des admirateurs fanatiques.

Jean serait né à Yolet, comme Carrier, l’exécrable révolutionnaire des

noyades de Nantes, des _mariages républicains_.

Astorg, un orpailleur, son oncle, l’éleva, le mit à Saint-Géraud où

il ne tarda point à briller dans les études ordinaires de l’abbaye, à

manifester un penchant rapide pour les sciences occultes.

[Illustration: AURILLAC.--La statue de Gerbert.]

En attendant de découvrir la pierre philosophale et de fabriquer de

l’or, il inventa, pour les pêcheurs de minerai de la Jordanne, un

système plus pratique que la peau de brebis; il apprit aux orpailleurs

à séparer l’or des sables, par un lavage opéré au moyen de tables

inclinées, recouvertes d’un drap grossier; le sable brut versé au haut

de l’engin glissait sur ce drap, tandis que le minerai restait incrusté

dans la trame. Ce procédé, que la tradition fait remonter très loin,

était connu sous la désignation caractéristique de _façon du cordelier_.

Mais l’oncle Astorg ne se satisfaisait pas des grains que la Jordanne

restituait si chichement.

Abîmé dans le problème à la solution duquel s’acharnait le moyen âge,

l’alchimiste associa son neveu à ses recherches; aussi, dans la voie

de l’hermétisme, Jean, à Saint-Géraud, avait été précédé par Gerbert,

qui, sur la chaire de Saint-Pierre, fut considéré encore comme un pape

sorcier, tant, alors, toute découverte la plus naturelle ne semblait

avoir pu s’accomplir sans quelque magie: les cloîtres avaient leur

laboratoire, leur fourneau pour le grand œuvre. Jean de Roquetaillade

aurait écrit le _Luminis Liber_, traité de la transmutation des

métaux, seulement compréhensible pour les initiés dans ses formules

symboliques, ne permettant point aux profanes de pénétrer dans les

arcanes du mystère.

Mais ce n’était pas la richesse que convoitait le chercheur, comme on

verra par ses prédications, ses campagnes ardentes contre le luxe de

l’Église même.

Alchimiste, il ne se distingue point des milliers d’autres moines de

ces siècles, aux cellules en officines, avec des fioles, des cornues,

des livres de kabbale.

Mais le voici cordelier, moine mendiant, prédicateur nomade--militant.

Bientôt populaire, étant demeuré _très peuple_. Et vite la croyance se

répandit que le souffle saint l’animait. Ne prédisait-il pas le vent,

l’orage, la grêle, le froid, la neige, le dégel, les inondations?

On cite des traits: «Un jour, placé sous le porche de l’église de

Naucelles, car il faisait grand soleil, il demanda à des villageois,

qui étaient venus l’entendre et se tenaient en cercle autour de lui,

à qui appartenaient les gerbes étendues dans un vaste champ qu’il

montra du doigt. Quelqu’un lui ayant dit le nom du tenancier: «Eh bien,

reprit-il, je lui conseille de les lever cette nuit, s’il ne veut pas

les voir détruites par la tempête de demain.» L’orage eut lieu, en

effet, mais on avait écouté le cordelier, et la récolte se trouvait en

sûreté.

Une autre fois, non loin de Saint-Simon, il s’informa quel était le

propriétaire d’une prairie très étendue, mais un peu maigre, qu’il

venait de traverser. «A moi, père, lui répondit un seigneur qui était

présent. Je vous en complimente, ajouta le religieux, car si vous

creusez à une profondeur de six pieds, juste sous ce chêne qu’on voit

d’ici, vous y trouverez une source abondante qui doublera la quantité

du foin et la valeur de votre domaine.» Et cela arriva comme il l’avait

annoncé.

De là à le supposer en commerce avec les esprits, ce cordelier

terrible, qui parfois terrassait son auditoire de révélations

personnelles à chacun, on n’hésitait pas. Et comme il prêchait

d’exemple en austérité et charité, sa renommée s’étendait jusqu’à se

faire trop éclatante pour les princes de l’Église, lui dont la parole

ne tonnait que contre la splendeur, l’opulence, toutes les richesses et

les vices du clergé.

Une thèse là-dessus lui valut six mois de prison au couvent de Figeac;

c’est là, dans les privations volontaires, qu’il affirmait avoir

reçu le don de prophétie; sur l’ordre même d’un nonce du pape, qui

le visita et le délivra, il rédigea un cahier de prédictions: _De

revelationibus_. Il aurait prédit la bataille de Crécy, la prise de

Calais, la Peste noire. D’où la foi du peuple en ses discours et l’émoi

de la papauté. Clément VI le manda à Avignon. Il s’y rend, en revient

triomphalement, après avoir dévoilé au saint pontife deux faits que

celui-ci prétendait être seul à connaître. De retour à Aurillac, il se

reprend à prêcher, à écrire, à prophétiser.

[Illustration: Sur les bords de la Jordanne.]

Écoutez de quel ton il secoue son temps, regardez de quel geste il

entr’ouvre l’avenir, de quelle façon il répond à ceux qui l’accusent

de ne prédire que le présent et le très prochain: «Aulcuns me disent:

Pourquoi vous limiter à un lustre ou à deux lustres, au lieu de vous

être en allé par delà, pour nous faire cognoistre ce qui doibt advenir

un long temps après que nous serons trespassez et roidis? Aulcuns

m’accusent de peu de sapience pour ce que je ne m’enfonce pas trop

avant dans les choses futures. Si je ne fais pas, gens malavisez qui

me blamez, c’est à ceste fin de ne pas troubler la foiblesse de vostre

entendement, car vous cuidez que ce qui est présentement, éternellement

sera. Les moines se imaginent qu’ils prendront tousjours la dixme sur

les vilains, gent taillable et corvéable _ad misericordiam Domini_.

Les baillis et les viguiers croyent que ils tolliront tousjours la

char et la pel aux paouvres plaideurs. Les bannerets et chastelains

cuident avoir à tout jamais les droits d’ost, de ban, chamfarts

main-morte, quint et requint, tods et censives, foraige, pulvéraige et

autre, que ne saurois nombrer. Les gens d’armes, routiers, soudards

et malandrins pensent que ils pourront tousjours vivre sur le commun

en mangeant les bonnes oues du manant. Mais si, non content de me

tenir clos et emprisonné dans l’age mille quatorzième, j’arrivois

aux siècles plus loingtains, vous seriez tous esbahis et desconfitz.

Vous verriez la fourme et substance de toutes choses muée de tout en

tout; non point en ce que l’on n’aura plus ni jacquettes, ni hennins,

ni sambucques pontificales; non point en ce que on ne mangera plus

de paons farcis, de héroneaux à la saulce et de poires à l’hypocras;

mais muée de telle sorte que rien n’en restera. Les belles abbayes

qui nourrissent l’orgueil de tant de religieux seront destruites ou

hantées par les vilains, et les beaux ordres de la chrétienté prendront

fin misérablement. De mesme les seigneurs qui ont en nos jours la

justice haulte et basse, les fourches et l’échelle, se estimeront

trop fortunés se ils peuvent saulver leur col de la hart. Et pour

quant aux maltotiers et maîtres d’hostelz, ils verront pareillement

leurs privilèges deschoir avecque les droitz d’aubaine, de régale et

d’hébergement. De mesme, les taillers de vestimentz, les vergetiers,

les esperonniez, les futaillers, les étuvistes et autres gens de métier

verront disparaître leurs jurandes et maîtrises, et il n’y aura plus

de statuts pour aulcun. Que dirois-je du roi, notre sire? Sa couronne

sera ébranlée et deffaicte, et un jour adviendra où sera réalisée ceste

parole de l’Écripture: «Les premiers seront les derniers.»

[Illustration: VUE PANORAMIQUE DE LA VALLÉE DE LA CÈRE.]

Paroles d’un voyant, qui ne pouvaient plaire en haut lieu!

Jean de Roquetaillade fut emprisonné en Avignon, où Froissart l’a vu:

«Ains avoit un frère mineur plein de grand clergie et entendement, en

la cité d’Avignon, qui se appeloit Jean de la Rochetaillade, lequel

frère mineur le pape Innocent VI faisoit tenir en prison en chastel

de Bagnolles pour les grandes merveilles que il disoit, qui devoient

arriver mesmement et principalement sur les prélats et présidents de

saincte église, pour les superfluités et le grand orgueil que ils

démènent; et aussi sur le roïaume de France et sur les grands seigneurs

de chrétienté, pour les oppressions qu’ils font sur le commun peuple.

Et vouloit ledit frère Jean toutes ces paroles prouver par l’Apocalypse

et par les anciens livres des saints prophètes, qui lui estoient

ouverts par la grâce du Saint-Esprit, si que il disoit; desquelles

moult en disoit qui estoient fortes à croire; si en voit-on bien a

venir aucune dedans le temps qui il avoit annoncé. Et ne les disoit mie

comme prophète, mais il les savoit par les anciennes Escritures et par

la grâce du Saint-Esprit, qui lui avoit donné entendement de déclarer

toutes ces anciennes troubles, prophéties et escritures pour annoncer à

tous chrestiens l’année et le temps qu’elles doivent advenir...»

L’indomptable moine, de sa prison, écrivait à Innocent VI: «J’ai mon

siècle à punir et l’humanité à venger, et, quoi qu’il advienne, je

le ferai»; aux cardinaux, qui venaient l’entendre, il débitait tels

apologues, dont voici le thème: «Il fut une fois un oiseau qui naquit

et apparut au monde sans plumes. Les autres oiseaux, quand ils le

surent, le coururent voir et lui trouvèrent un regard si suppliant

qu’ils en furent touchés. Ils se conseillèrent donc entre eux et

comprenant que sans plumes il ne pouvait voler, et que sans voler il

ne pouvait vivre, tous décidèrent que chacun lui donnerait une part de

son plumage. L’oiseau empenné vola tout de suite et devint robuste

et fort. Mais voilà que bientôt il commença à s’enorgueillir et ne

fit compte de ceux qui l’avaient aidé, à ce point qu’au contraire

il les combattait et les pourchassait. Les oiseaux se réunirent en

nouveau conseil pour savoir ce qu’il était bon de faire. Le paon opina

le premier et dit: Il est trop grandement embelli de mon plumage; eh

bien, je reprendrai mes plumes! Et mon Dieu, poursuivit le faucon,

aussi ferai-je des miennes. Et les autres oiseaux en dirent autant,

chacun redemandant ce qu’il avait donné. Quand il vit cela, l’oiseau

s’humilia et reconnut que ce riche plumage ne venait point de lui, car

il était entré au monde nu et pauvre. Adonc leur cria merci et dit

qu’il s’amenderait. Ainsi, nobles éminences, ainsi vous en adviendra.

Car l’oiseau orgueilleux, c’est le pape et sa cour. Si tous ne changez,

l’empereur d’Allemagne, les rois chrétiens et les hauts princes qui

vous ont octroyé les richesses dont vous faites abus un jour ou l’autre

sauront bien vous les ôter.»

Tout de même, parfois, la captivité pesait au moine nomade: «Oui, je

suis prisonnier, et je ne me plains pas, et pourtant en ce moment les

lis fleurissent, l’alouette chante et la brise fait la folle dans

les lauriers de vos jardins... Voyez ces nuages qui courent là-haut

au-dessus de vos têtes... Savez-vous pourquoi ils sont si beaux? C’est

parce qu’ils sont libres. Il y a certains instants où je surprends mon

âme vouloir m’échapper pour les suivre, _pécaïre!_ comme si elle se

sentait des ailes.»

Après six ans de détention, il fut relégué au monastère de

Villefranche, où il mourut deux ans après, au jour et à l’heure

annoncés par lui...

Physionomie trouble, éclatante et fumeuse, étrangement mêlée d’humilité

et de révolte,--de croyant incapable de se soustraire à la discipline,

obéissant aux ordres du Saint-Siège, subissant les réclusions

auxquelles il est condamné; cerveau de logicien et de visionnaire,

sorte d’illuminé et d’anarchiste, glorieux, persécuté--et dont la

mémoire est bien négligée...!

On conçoit que l’abbaye de Saint-Gérand, Aurillac et la chrétienté

préfèrent honorer le souvenir de Gerbert, qui eût peut-être aussi

mal fini que Jean de Roquetaillade... s’il n’était devenu Sylvestre

II; et cela n’a point tout à fait protégé sa mémoire diabolique et

sulfureuse...

Mais avant de suivre Gerbert aux bords du Tibre, prenons-le sur les

rives de la Jordanne, à ce hameau de Belliac, où l’on continue de

montrer une maison de Gerbert, du _Pontife_, alors que les auteurs

mêmes qui assignent Belliac comme lieu de naissance à Gerbert disent

qu’elle n’existe plus.

Mon érudit ami Louis Farges, au courant de toutes les controverses de

la région, se refuse à admettre ces assertions sans preuves. M. Julien

Havet, dans son édition des lettres de Gerbert, le fait naître «dans la

France centrale», d’après les annalistes contemporains, qui ne disent

rien de plus. Les documents invoqués, d’autre part, de cinq à six cents

ans postérieurs, constatent qu’il se trouve à Belliac une maison

de Gerbert... C’est peut-être osé, dans un pays où ils pullulent,

les Gerbert, que d’y fixer tout de go la maison du pape. Quant à la

tradition orale, elle n’est pas très ferme; elle a varié, indiquant

Aurillac, les environs d’Aurillac, enfin Belliac: le doute est permis.

[Illustration: AURILLAC.--Les bords de la Jordanne.]

D’ailleurs, cela ne touche point à la légende, en somme. Il est

indiscutable que l’abbaye d’Aurillac fut son berceau intellectuel,

qu’il en gardait le plus filial souvenir. Là, il est né à la vie de

l’esprit. Cela justifie assez la statue élevée dans Aurillac, car

aucune ville de France n’a de pareils titres pour la posséder. Et

Aurillac peut être fière.

De quelle hauteur se dresse, sur le morne Xe siècle, ce génie au savoir

universel d’encyclopédiste, tel qu’on ne pouvait croire qu’il l’eût

acquis sans l’aide du démon, une des plus lumineuses intelligences qui

aient brillé sur l’obscur des âges, politique de ressources infinies,

écrivain, orateur, théologien, musicien, mécanicien, inventeur,

algébriste, astrologue,--chimiste,--et alchimiste,--homme d’action

résolu, intrépide, ardent, infatigable, et rêveur grandiose, avec,

dans le cœur, des inspirations profondes, comme dans l’esprit les

plus hautes conceptions: imaginant la fête des Trépassés, la date

nostalgique de la Toussaint, le culte des morts,--tandis que l’idée

des croisades, du monde chrétien se ressaisissant à délivrer le

Saint-Sépulcre, germait dans son cerveau.

Mais contentons-nous de redire la vie légendaire de Gerbert telle

qu’elle bruit dans le sable d’or de la Jordanne, sans vouloir nous

faire l’historien de cette gloire monumentale, à laquelle il faudrait

un autre espace que cette page limitée... «Au pied d’un petit monticule

était une petite maisonnette,» chante le poète Veyre, le jour de

l’inauguration de la statue de Sylvestre, sur une place d’Aurillac,

en 1851... «Là, dans la misère, un enfançon naquit; on dit qu’à sa

naissance, en signe de puissance, trois fois le coq chanta--et Rome

l’entendit... Ce drôle est Gerbert... Avec ses petits sabots, voyez-le

qui s’avance, sa petite houlette à la main, son petit chapeau, de

brebis et d’agneaux menant le petit troupeau... Il se réjouit... Quelle

joie! Et quand, le soir venu, du bleu plafond du ciel, s’il n’avait pas

plu, il s’amusait à compter les nombreuses étoiles, dont chacune pour

lui était tant de chandelles, il invente un télescope à son œil ajusté,

d’une baguette de sureau, dont le ventre est curé...»

Un jour, des moines de l’abbaye de Saint-Géraud, en promenade, sont

émerveillés de la précocité du petit pâtre; ils en font leur élève,--et

bientôt il ne lui reste plus rien à apprendre là: comme les enfants de

Saint-Simon ou de Mandailles à qui fait défaut le pain matériel, il

émigre, lui, par pénurie de l’autre pain nécessaire à son insatiable

cerveau.

Il parcourt l’Espagne, par les chemins d’alors, dangereux et peu

commodes! Pensez que dès le départ, il doit mettre pied à terre et

s’ingénier avec son bouclier pour faire passer son cheval sur les

planches disjointes d’un pont! il ne dut point parvenir chez les Maures

d’un train facile...

Il revient, après quelques années, stupéfiant ses anciens maîtres par

le trésor de connaissances dont il s’est orné: à Cordoue, il a appris

la médecine; d’Espagne, il rapporte tout ce qui s’y épanouissait de

philosophie ignorée des Franks; il s’est enrichi de mathématiques;

aux Arabes, il emprunte ce que, dans leur civilisation avancée,

ils possèdent de sciences exactes, et, en même temps, de sciences

occultes. Tout de suite, une telle force de travail, de telles facultés

d’assimilation sont suspectes: sans doute, le diable y est bien pour

un peu; comment, sans lui, Gerbert eût-il inventé cette horloge à

balancier et à sonnerie, ces orgues qui marchent par la puissance de

l’eau bouillante... la vapeur! Cette musique, qu’il introduit, propage!

Il ne s’en tient pas là, à l’introduire en France, à Rome,--lui, aussi,

compose des harmonies. Cependant, il est célèbre. Les grands lui font

fête, et tâchent à se l’attacher. Le voici précepteur du fils de

l’empereur Othon. Mais enseigner ne suffit pas à son activité. Il veut

savoir davantage encore. Il quitte la cour, pour devenir l’écolâtre de

l’archevêque de Reims, où il étudie la logique. Contre un savant saxon,

Otrick, qui met en doute la science de Gerbert, devant une assemblée

de docteurs fameux, l’écolâtre de Reims triomphe de son adversaire,

et sort de cet assaut avec une réputation encore accrue: désormais,

c’est le champion du monde! Il est le phare lumineux de la pensée,

clair et splendide, parmi les ténèbres gémissantes de cette fin de

siècle débile. Il ne cessait de travailler, de vouloir, de combiner, de

gravir les degrés de sa haute ambition, successivement abbé de Robbio

en Italie, archevêque de Reims, archevêque de Ravennes, et, malgré des

revers et des défaites, et la perte de son bienfaiteur, Othon, enfin,

pape, après Grégoire IV, de 999 à 1003.

Il est peu d’hommes dont l’énergie intellectuelle ait rayonné sur un

siècle aussi largement.

Politiquement, il fut, comme on s’exprimerait aujourd’hui, un passionné

nationaliste: Hugues Capet lui dut la plus grande part de son élévation

au trône. Gerbert fut un de ses plus zélés partisans,--quoiqu’il semble

avoir auparavant rêvé d’une reconstitution de l’empire de Charlemagne

par les Othons.

[Illustration: PLACE D’AUREINQUES À AURILLAC.--Sur le foiral.]

Sous la tiare pontificale, il adresse à _l’Église universelle,

maîtresse du sceptre des rois_, l’appel douloureux de l’Église de

Jérusalem opprimée par les mahométans: c’était, par le moine cantalien,

l’exorde des croisades, que devait prêcher peu à près Urbain II à

Clermont.

En même temps que l’admiration, une secrète terreur hantait toujours

les contemporains de Gerbert à l’endroit de ses découvertes, fort

convaincus qu’il rapportait d’un pacte avec l’enfer les nouveautés

qu’il tenait simplement de ses voyages, de son observation, de son

génie: il n’aurait conquis que par des maléfices la faveur des

archevêques et des empereurs; il ne serait devenu pape qu’en vendant

son âme.

Il avait cru tromper Satan: il était convenu qu’il ne mourrait pas

sans avoir dit la messe à Jérusalem. Et Sylvestre II officiait fort

tranquillement à Rome,--se moquant du diable,--lorsque le mal le prit,

dans une église... qui s’appelait: Jérusalem!

C’était l’irréparable; en vain, il implora Dieu, qui ne répondit plus à

son appel.

Il fut enterré sous le portail de Saint-Jean-de-Latran...

La dalle qui recouvrait sa dépouille, quoique dans un lieu très sec, se

trempait d’humidité lorsqu’un pape était près de mourir...

Informé que le marbre sinistre commençait de suinter, un souverain

pontife malade ordonna de le briser: dans le cercueil, Gerbert gisait

intact, après des siècles, comme s’il venait d’être enseveli; mais, à

peine à l’air, tout se dispersa en cendre, il ne resta qu’une croix

d’argent et l’anneau pastoral...

Tout s’est évanoui, aussi, de ce qui fut l’Aurillac de saint Géraud, de

Gerbert, de la Roquetaillade, des consuls...

Le chef-lieu du Cantal ne vise plus à autre chose que de bien tenir

son rôle de préfecture, d’avoir une administration aimable, des cafés

avenants, des hôtels confortables, un cercle choisi, une garnison

paradante, et de rompre la monotonie des jours par les agréments de

sociétés artistiques et littéraires, tout en augmentant le chiffre de

ses affaires.

Aurillac n’a rien de l’aspect qu’on serait tenté de lui prêter, arrosée

par cette Jordanne merveilleuse, après tout ce mystérieux passé...

Mais la Jordanne, désertée des orpailleurs, ne voulant point demeurer

seule à ne rien faire dans ce pays d’acharnés travailleurs, s’est

mise à la besogne; elle coule chez les tanneurs, où elle se teint en

rouille;--et lorsque, près de là, elle se joint à la Cère, celle-ci

peut se leurrer de l’illusion que cette couleur provient de sables

enchantés... Les déchets de tanneries sur l’eau, le cuivre des

fontaines et chaudrons que l’on fabrique encore dans quelques rues,

voilà tout ce qui tranche sur le fond neutre de la ville, depuis

qu’a périclité la fortune des orfèvres à qui l’on devait «la parure

d’Auvergne», les «tours de cou», les «Saint-Esprit»...

L’industrie actuelle est celle du parapluie en tous genres... exporté

en Angleterre et Hollande.

Le flux est au foiral, lorsque la montagne descend, car Aurillac est

resté le marché du Cantal--fourmes, galoches...

Alors, les carrioles encombrent les ponts, les faubourgs; des troupeaux

dévalent, richesse intarie de l’Auvergne, celle-ci, qui coule sans

cesse des plateaux et des sommets, abondante et sûre; au foiral, les

bœufs, les vaches; par les rues, les chèvres, les porcs, les brebis...

Après l’âpreté, les ruses des marchés conclus, la joie de la vente, la

gaieté de l’achat, le contentement, chez les uns et les autres, d’une

bonne affaire, dans les auberges combles, l’or, du vrai! en belles

pièces, sort des bourses de cuir pour entrer en d’autres bourses de

cuir, pendant que se vident les pauques de vin, et s’emplissent les

estomacs, et s’échauffent les _crêtes_...

Alors, Aurillac s’anime, vit, largement, tout son peuple là,--en

blouses, en vestes, avec les vastes feutres débordants; les femmes...

encore quelques débris des accoutrements anciens, quelques bijoux.

Et c’est des bourrées, chantées et dansées, jusqu’au soir...

[Illustration: LAROQUEBROU.]

Après quoi, Aurillac recommence de somnoler doucement le long des

jours, où sa garnison manœuvre dans les casernes, ses fonctionnaires

fonctionnent, ses magistrats jugent, ses avocats plaident, dans un

palais de justice devant lequel des canards ou des cygnes s’ébattent

en la pièce d’eau du square; les avoués se constituent, les huissiers

instrumentent, les notaires passent des actes; au lycée, tout neuf,

les professeurs enseignent...; à Notre-Dame-des-Neiges,--une Vierge

noire,--le clergé officie; dans les cafés, les manilleurs sévissent,

au milieu des discussions politiques; cependant, des poètes se sont

groupés, font de la décentralisation, avec un journal illustré, _lo

Cobreto_, sous l’inspiration du capiscol Vermenouze, et la vie n’est

pas plus mal lotie ici qu’ailleurs...

Mais, évidemment, après la splendeur, évoquée par l’histoire, de cette

abbaye de Saint-Géraud, foyer de science et d’art, de tant de couvents,

de communautés, qui donnaient à la capitale de la haute Auvergne

un lustre à présent effacé; après ces temps héroïques où elle s’est

abîmée, les vicissitudes des guerres religieuses où ses monuments

furent détruits, la ville saccagée, ses remparts démantelés; après

tout cela, certes, l’impression ne peut manquer d’être réduite, que

l’on goûte à parcourir la ville où l’on a tout vu, avec les statues

de Sylvestre II par David d’Angers, et du général Delzons, un superbe

_Tilleul de Sully_, la chapelle d’Aureinques (au mémorable trait,

touchant de fidélité, de cette jeune fille qui s’enferma au Buis,

quand mourut, dans un assaut des huguenots, son fiancé, Veyre, dont le

cadavre, calciné dans la maison où l’incendie le surprit en se battant,

ne fut reconnu qu’à une bague d’or, cadeau de fiançailles); un hôtel

consulaire, restauré, rappelant les luttes de la cité contre ses abbés;

l’église Saint-Géraud, quelques fontaines, dont une de serpentine...

[Illustration: Défilé de la Cère en aval de Laroquebrou.]

Il ne reste plus qu’à longer la Promenade d’Angoulême, où la Jordanne,

avant de passer chez les tanneurs, reflète le plus pittoresque et le

plus sordide fouillis de masures estropiées, une rangée de balcons

pourris, où pendent des loques et des guenilles à sécher...

Mais, lorsque le tour du guide accompli, les regards se portent un peu

plus loin, le jugement se modifie: Aurillac, sans séduction intérieure,

sans guère rien pour retenir, n’est point indifférent, si mal disposé

que l’on soit, par quelque temps qu’on y ait séjourné...

A l’entrée de la vallée de Mandailles, abritée des collines du bois de

Lafage et du roc Castanet, devant la plaine mamelonnée, qui propage

ses boursoufflures de terrain vers le Lot; avec, là-haut, le Puy

Mary qui étage ses plans majestueux, arque sa double cime dans la

nue,--entre cette immense plaine, comme la mer, d’un côté; à l’opposé,

la montagne qui se hausse et s’élance,--Aurillac, tout de même,

peut remercier son patron saint Géraud de l’emplacement qu’il lui a

choisi;--d’ailleurs, les _goudots_ lui en sont fort reconnaissants;

ils adorent leur ville et leurs campagnes,--jusqu’aux confins du

Rouergue, où pétillent les sources dont Teissières-les-Bouillès tire

ses délicieuses eaux de table. Les _goudots_, ce sont les _pescalunes_,

et les uns et les autres, les Aurillacois: mais goudot, je ne sais pas

le sens; pesca-lunes, parce qu’ils seraient ingénus au point de vouloir

pêcher la lune, lorsqu’ils l’aperçoivent dans l’eau: railleries des

montagnards au détriment du citadin, qui ignore les rudiments de la

culture et de l’élève!

[Illustration: A LAROQUEBROU.--Marchande de pommes.]

Pour moi, je ne puis songer à Aurillac sans émotion.

Là, jadis, je vis M. Rames... qui n’était pour le commun des _goudots_

que le pharmacien de la rue du Rieu, un marchand de drogues; qui était,

pour les savants, un savant, centuplé de quel poète...

Les voisins et les passants qui, entre deux clients, le voyaient à

son petit comptoir, penché sur quelques cailloux, ne se doutaient

certes pas des étincelles, de la flamme, de la féerie que le bonhomme

pouvait faire jaillir de l’inerte pierre; sans quoi, comme Gerbert et

la Roquetaillade, en plein XIXe siècle, ils l’eussent accusé encore de

sorcellerie.

Sur ces cailloux, comme les sorciers sur leurs balais volent au sabbat,

il vous emportait, lui, au chaos de la création!

Devant de tels cailloux rangés, numérotés, étiquetés, dans les

collections, combien de fois j’étais passé sans attention...

Mais, parmi ces archives de la matière, il en allait tout autrement

avec M. Rames...

De ces fossiles, à sa parole, la vie jaillissait... Et bien sûr, le

doyen de Saint-Géraud, sous les regards de qui Gerbert changeait en

nappes d’or le cours de la Jordanne, n’assistait pas à un miracle

comparable à l’éruption des volcans, éclatant de ces débris, à la voix

et au geste de M. Rames! A travers tout cela,--les épisodes de feu, les

ères de repos,--un quartier de mâchoire, une dent lui suffisaient, pour

faire courir, aux bords des fleuves, les mastodontes et l’hipparion...

Éperdu, fasciné, l’on n’avait plus qu’à s’abandonner à l’étrange

cyclope, dont l’œil unique, l’autre mort, allumé sous de larges

lunettes, brillait fantastiquement, dont le marteau de chasseur de

pierres abattait devant vous toutes les murailles du temps et de

l’espace, pour vous faire pénétrer dans les cratères en travail ou

promener sur les glaciers...

L'Auvergne · 第 19 / 53 题