CHAPITRE VI

Icy fust Yssoire.--Icy fust...--Montaigut-le-Blanc, Mercœur;

Sanatorium de Bonmorin; Léotoing; Nonette; Vodable; Busséol;

Coppel; Mauzun; Buron; Dieu-y-soit; Las; Mirefleurs.--Vic-le-Comte;

la Statue d’un cadavre.--Billom; le sang du Christ; Charlemagne

pour Saint-Cerneuf; les Jésuites; processions de la Passion à

Billom; Viverois, Saint-Anthème.--Ambert.--Saint-Nectaire-le-Haut;

Saint-Nectaire-le-Bas.--Le dolmen; les rocs de la vallée de

Chaudefour; les ruines de Murols.

[Illustration]

Ici _fust Yssoire_, qui est encore, mais pas le même, un Issoire qui a

tout perdu de son passé... jusqu’à son Y: Issoire, maintenant...

_Icy fust Yssoire_, comme portait l’inscription de la colonne dressée

par le duc d’Alençon sur les décombres de la ville, en 1577...

Ici fut l’Yssoire évangélisé par saint Austremoine, dont le martyre

dans ces parages ne préserva pas «la ville sur les eaux»--sur la Couze,

Pavin et près de l’Allier--des pires dévastations «des Germains, des

Vandales, des Alains, des Burgondes, des Huns, des Wisigoths, des

Franks Mérovingiens, des Saxons», énumère une monographie.

[Illustration: LA PLAINE D’ISSOIRE.--L’Allier au pont de Parentignat.]

Ici fut l’Yssoire qu’auraient traversé Charlemagne, saint Louis,

Philippe le Bel, Philippe V, François Ier, y dînant, pour aller coucher

au château de Villeneuve-Lembron.

[Illustration: Le puy de Corent.]

Yssoire--les guerres religieuses en Auvergne!

Ici fut l’Yssoire où, demandant _la passade_, l’aumône, un moine

luthérien d’Allemagne s’arrête, gagne les consuls, obtient de prêcher

le Carême, crée «une petite Genève» en pleine Auvergne catholique, avec

des martyrs comme Jehan Brugière, dont le courage parmi les flammes du

bûcher valut au protestantisme tous ceux qui résistaient encore aux

prédications; au seuil de la mort, il refuse d’adorer le crucifix:

«Poures gens, je n’adresse point mon hommage à chose faite de main

d’homme; j’adore le vrai Dieu en esprit et en vérité.» Il tend la main

au bourreau qui tombe: «Courage Monsieur Pouchet, ne vous êtes-vous

point blessé?»

[Illustration: LA VALLÉE DE L’ALLIER ENTRE BRIOUDE ET

ISSOIRE.--Nonette.]

A la tête des novateurs, les muletiers: «Lorsqu’à la fin de l’automne,

ils descendaient en troupe de leurs montagnes pour aller dans la plaine

acheter les provisions nécessaires pour l’hiver, c’était surtout dans

Issoire, ville riche et calviniste qu’ils chargeaient leurs mulets des

blés et des vins de la Limagne; et quand ils se délassaient de leurs

travaux de la journée dans le repas du soir, accoudés entre les brocs,

sur la table de noyer, ils écoutaient leur hôte, bavard huguenot,

apôtre improvisé, devisant des choses du temps, des dogmes religieux,

des doctrines protestantes, et peu à peu se pénétraient de ses récits

et de ses prédications; ou quelquefois, conduits par lui, ils s’en

allaient visiter le lieu du supplice de Jehan Brugière, le martyr

de la Réforme, dont la lamentable histoire leur était racontée, ou

bien assister au prêche, à d’obscurs conventicules dont le spectacle

troublait leurs esprits et pervertissait leurs cœurs...»

Des religieux du monastère de Saint-Austremoine, un cellerier, un

chantre se convertissent à la Réforme, et tous les autres, peu à

peu, suivront leur exemple. Les persécutions ne font qu’exalter les

néophytes; un ministre protestant est pendu, un autre le remplace

tout de suite. Yssoire, «boulevard de la Foy nouvelle», passe des

catholiques aux religionnaires, est prise et reprise, défendue par les

hardis huguenots, le marquis de Chavagnac, le fameux capitaine Merle,

ce fils de tisserand qui fut aux guerres de religion ce qu’avait été

Aimerigot-Marchés à la guerre de Cent Ans--de tous les assauts, de

tous les sacs, de tous les pillages, de toutes les rapines, de tous

les incendies. «Le capitaine Merle avait une taille moyenne, un corps

épais et renforcé. Sa barbe et ses cheveux étaient blonds. Semblables

à deux dents de sanglier, il portait de grandes moustaches retroussées

en haut. Ses yeux vifs et gris s’enfonçaient dans sa tête; son nez

était large et camus; une expression de finesse distinguait ses traits,

il boitait d’une jambe, sa force était pourtant prodigieuse... c’est

de lui que le duc de Montpensier écrivait: nous aurons Merle, il est

un peu délabré d’hommes, mais avec lui j’attaquerais l’enfer, fût-il

plein de cinquante mille diables... Les cruautés dont la troupe de

Merle se souilla envers les prêtres font dresser les cheveux. Aux uns,

on serrait le front avec des cordes mouillées, jusqu’à ce que les yeux

sortissent de leurs orbites. Aux autres, on enfonçait dans le fondement

une cheville aiguë, on les asseyait sur une table entourée de soldats

et de forcenés, et chacun saisissait les patients par un pied en les

faisant tourner jusqu’à ce que, couverts de sang, la figure sillonnée

d’effroyables convulsions, ils expirassent dans des tortures inouïes.»

[Illustration: A Issoire.]

Cela n’allait pas sans représailles.

[Illustration: L’église d’Issoire et le marché aux échalas.]

Dans la paix de 1576, Yssoire est laissé en gage aux huguenots, et,

tout d’un coup, au mépris des traités, assailli par dix-sept mille

hommes sous le duc d’Alençon, envahi alors que l’on parlementait pour

se rendre, dévasté, brûlé, toute la population égorgée: «on trouva des

femmes qui étaient en travail d’enfant pendant le feu à demi rôties,

aussi bien que leurs enfants dans le ventre, on n’entendait que

hurlements, chutes de maisons, bourdonnement de feu... les premières

femmes entraînées au camp furent ensuite pourchassées dans la campagne

toutes nues... On voyait des femmes de toutes conditions traînées au

milieu des rues, les cheveux épars, les vêtements en lambeaux, dans

la direction du camp qui retentissait d’éclats de rire confondus

avec les cris et les inutiles prières des infortunées... Dans les

premiers moments, point de prisonniers, du sang... Spoliations, viol,

incendie, assassinat, voilà le spectacle que présente Issoire occupé

par l’armée royale... ce fut une effroyable et sanglante orgie, dans

laquelle toutes les abominations, tous les crimes furent commis par

une soldatesque déchaînée, ivre de sang et de vin. Un immense incendie

de la ville entière vint combler la mesure, et de ses grandes lueurs

livides éclairer cette scène d’horreur sans nom. Pendant cinquante-six

heures l’humanité fut jetée aux gémonies.»

De Monsieur, la miséricorde

C’est le feu, le sang, la corde...

écrivit-on de celui qui, sur cet anéantissement, faisait planter le

poteau avec: _Icy fust Yssoire!_

[Illustration: L’Allier entre Issoire et Coudes.]

Pourtant, à force d’énergies, tandis que les villes voisines et rivales

se partageaient les dépouilles, se hâtant d’intriguer pour obtenir

les prérogatives et privilèges de la cité détruite, une autre Yssoire

se réédifia, «où les uns bâtissaient sans mortier, les autres de boue

comme l’hirondelle», assez important toutefois pour redevenir la

citadelle du protestantisme, et avoir à se défendre contre la Ligue!...

«Elle fut tour à tour assiégée par les royalistes et par les ligueurs,

jusqu’au moment où la bataille de Cros-Roland la plaça définitivement

sous l’autorité royale. C’est pendant ces dernières luttes que le

marquis Yves d’Allègre, gouverneur d’Yssoire, fut massacré par les

Yssoiriens révoltés.

«Ce meurtre eut lieu pendant la nuit.

«Le gouverneur se reposait, ayant auprès de lui sa maîtresse, la

marquise d’Estrées, mère de la fameuse Gabrielle et femme renommée pour

ses aventures galantes, lorsque les conjurés envahirent son hôtel et le

surprirent endormi.

[Illustration: MONTAIGUT-LE-BLANC.]

«Réveillé par le bruit de la porte de sa chambre volant en éclats,

le marquis, homme très courageux, saisit une large épée qu’il tenait

constamment placée à son chevet et se précipita sur les assaillants

qu’il fit reculer un instant; mais, accablé par le nombre, il ne tarda

pas à succomber; la marquise d’Estrées périt avec lui.»

_Icy fust Yssoire_...

Cependant, la basilique de Saint-Austremoine, que le capitaine Merle

ne put faire sauter, a été épargnée; elle est demeurée toujours la

même, dans ces Yssoires successives, dépouillée de ses richesses, mais

debout, comme l’un des monuments les plus parfaits du roman auvergnat.

Une avenue, de la gare mène tout de suite à la basilique, qui rappelle

celle de Saint-Julien, de Brioude et de Notre-Dame-du-Port, de

Clermont-Ferrand. La basilique... et, après cela, rien, rien autour,

rien dans la ville...

[Illustration: Le donjon de Champeix.]

Le désarroi est grand chez le curieux qui, en vérité, pouvait espérer

autre chose...

Mais _Icy fust_... hélas!

Cependant, la Couze, qui vient du terrible Pavin, et qui a vu aux

flancs des montagnes les grottes de Jonas creusées dans le tuf, ces

tanières percées par la misère ou la peur, tanières invraisemblables,

effarantes qui furent habitées, ou, en approchant d’Yssoire, au-dessus

des vignes, les caveaux percés dans le _gorgue_, la Couze doit se

sentir assez heureuse d’être arrivée ici, à Issoire aux maisons

blanches, aux rues régulières;

A Yssoire, bon vin à boire,

Bon pain à manger et belle fille à voir...

[Illustration: Verrières et la Roche-Longue.]

Car la vie continue là où les hommes firent tant pour la tuer; la vie,

dont un historien d’Issoire veut trouver un témoignage dans les capios,

des échaudés spéciaux à la ville en vague forme de phallus...

_Icy fust_... ce poteau pourrait se dresser en bien des points de

cette région de l’Allier, de l’Alagnon et des Couzes, que l’on explore

commodément d’Issoire.

Ici fut Montaigut-le-Blanc, quelques débris au haut de son roc abrupt,

vers Champeix, où naquit le savant Grimoald Monnet, vers Neschers et

Verrières à la Roche-Longue, l’un des plus extraordinaires de ces jets

de scories qui hérissent les versants du défilé des Couzes.

Ici fut Mercœur (l’un des trois duchés particuliers de l’Auvergne), ses

ruines près d’Ardes-sur-Couzes, où s’installe un sanatorium pour deux

cents phtisiques, premier établissement de ce genre en France--à mille

mètres d’altitude sur le mont Bonmorin, dominant la Limagne, face aux

monts du Forez, dans un site digne de la Suisse: établissement modèle,

que l’on se propose d’inaugurer en mai 1897, avec toutes les exigences

de l’hygiène moderne, et le plus large confort; création d’un caractère

philanthropique d’un admirable exemple qu’il faut souhaiter de voir

imiter, et qui va porter un coup sensible aux sanatoria étrangers, sans

concurrence jusqu’à présent...

Ici fut Léotoing, silhouette énorme encore sur cette base que rongent

les eaux de l’Alagnon.

[Illustration: LE SAUT-DU-LOUP.--Au confluent de l’Allier et de

l’Alagnon.]

Ici fut Nonette, ainsi appelée du viol et de la mort d’une jeune

religieuse par Amblard, Comptour d’Apchon.

Ici fut Vodable, où se montrent quelques pierres, les bases des tours,

Vodable, chef-lieu du Dauphiné d’Auvergne, où le dauphin accueillait

les troubadours Perdigon, Pierre d’Auvergne, Hugues de Peyrols, avec

lesquels rivalisaient Claire d’Anduze et dona Castelloza.

Ici fut Busséol:

Je suis Busséol près de Bilhon;

Je vois des pays largement:

Je vois Ravel, Joze, Bulhon

Et Vertaizon; pareillement

Montmorin, Mozun, Clairemont,

Mercurol, Couppeilh, et Buron,

Le Crest aussi semblablement

Et le chastel de Mont-Reddont.

[Illustration: MONTMORIN.]

Ici furent tous ceux-ci, Mauzun avec ses dix-neuf tours, et le

château de Seymier--restauré celui-ci, près de l’étang du Fayet et de

Saint-Dier sur la Miaulde,--et le château de Saint-Julien de Coppel:

Je suis Coupeilh dessus Bilhon

Assis en une bonne terre;

Le roy Godefroy de Bulhon

Me fist faire au temps de la guerre;

Plusieurs m’ont bien voulu conquierre,

Je me suis toujours deffendu

Et ay reçu mainct coupz de pierre

Qui ne m’ont cassé ni fendu...

[Illustration: BURON.]

et Buron, dans le cratère même d’un volcan:

Je suis Buron, rocher bien hault;

Poinct ne doute la baterge,

Pas n’ay paour d’estre prins d’assault;

Semblablement par mynerie

Je ne craingts point l’artillerie,

Coupts de canons ne de bombarde

Tant suis d’une maçonnerie

Que de canonyers je n’ay garde.

et Dieu-y-Soit:

J’ay (Dieu-y-soit), j’ay ma garenne,

J’ay mes beaulx prez, j’ay mon molin,

J’ay ma chevance, j’ay mon domagne,

J’ay des vignes, j’ay de bon vin,

Ou poissons fraicts soir et matin,

Grant logis dans un bon villaige

Et enverons la sainct Martin

Force d’argent de mon herbaige.

et Las, dont les vers que lui applique le manuscrit de l’Arsenal, d’où

sont tirées ces descriptions rimées, auraient pu servir pour mille

autres châtellenies écroulées:

Je suis Las près du grand chemyn,

Mal réparé dont j’en ay honte;

Dame Jacquette du Peschin

Me mist du nombre et du comte.

Os terres du très puissant comte

J’ai mestier de réparacion

Et si on n’en tient autre comte

Je m’en veays en démollicions...

et Mirefleurs:

Appeler me faictz Mirefleur,

Justice de peu d’étendue

De la Comté je suis la fleur,

Petit chasteau de grant vallue;

Je suis assis en belle veue,

De tous biens doibtz estre contemps:

J’ay mon beau parcq, grant bon fruics

Et des bestes pour passer temps.

[Illustration: MIREFLEURS.]

Ailleurs, par les Martres de Veyre, le Puy de Monton, au-dessus du

village gaulois, où les noces allaient danser autour de la pierre des

fées, à la place de la Vierge monumentale d’aujourd’hui, pour rendre

la future mère bonne nourrice, par le Puy de Corent, qui est une mine

d’antiquités, par Saint-Saturnin aux beaux restes de moyen âge, voici

Vic-le-Comte, calme chef-lieu de canton aujourd’hui, jadis chef-lieu de

la comté d’Auvergne, l’une des treize bonnes villes de la province.

[Illustration: A VIC-LE-COMTE.

Les restes du château.]

Dans la chapelle du couvent des Cordeliers, on voyait autrefois

le tombeau de Jeanne de Bourbon, une Jeanne de Bourbon qui, à son

troisième mariage, avait épousé son maître d’hôtel La Pause. Elle

mourut pendant une absence de son mari. De retour, ce veuf épris

fait ouvrir la tombe, où le cadavre est putréfié aux vers. C’est

ainsi qu’il veut en conserver le souvenir: il commande une statue la

représentant telle: «La statue existe, et je doute que nulle part on

voie rien de plus hideux et de plus dégoûtant. Sur la tête de Jeanne

est un suaire qui, tombant des deux côtés du corps, vient se croiser

au bas de l’aine et qui laisse le buste entièrement nu. On la voit

avec ses yeux creux et ses joues enfoncées. Des vers sont représentés

sur le corps; déjà le sternum est percé; une des mamelles et le bras

droit sont rongés en partie, des intestins...» La description du

visiteur ne s’étend pas davantage. Vic-le-Comte n’a point été épargné

par les guerres religieuses; sans y avoir péri, comme Issoire, il

y a laissé la plupart de son passé. Ailleurs, Billom, dominée par

le Grand et par le petit Turluron, qui s’intitulait capitale de la

Limagne et première fille de l’évêché de Clermont, qui fabriqua de

la monnaie, posséda une université dont la direction passa au XVIe

siècle aux Jésuites, après avoir tenu un rôle puissant, n’a conservé

que son importance manufacturière et commerciale, des minoteries,

des huileries, des tuileries, des fabriques de toile, de sucre, de

poterie, etc.; cependant elle peut s’enorgueillir encore de son église

Saint-Cerneuf où, pour ajouter du faste à leurs célèbres processions,

les moines faisaient trôner, comme étant l’image du saint, un buste

de Charlemagne, plus riche, don de l’empereur au chapitre. Le jeudi

saint, s’organisait encore naguère la procession des Pénitents noirs,

aux flambeaux, supprimée, à cause des querelles que cela suscitait

dans le pays, et qui dégénéraient en rixes et coups. A Viverols, à

Saint-Anthème, à la lueur des torches, les processions n’ont point

cessé, en défilés de la Passion, où figurent Jésus-Christ, la Vierge

en coiffe d’Auvergne, Barabbas et Judas, que l’on invective et qui

reçoivent maints projectiles, pierres et trognons de choux; c’est à

qui ne sera pas Judas, dans ces représentations, où l’on porte aussi

tous les accessoires de la Passion... Nulle ville d’Auvergne ni de

l’univers, hors la Terre-Sainte, ne pouvait se vanter d’être aussi

favorisée en reliques.

[Illustration: BILLOM.--Place du vieux Marché au chanvre.]

Entre autres, Billom se glorifiait de posséder, dans «un vaisseau

d’étain», une cuillerée de sang de Jésus-Christ, apportée par les deux

chanoines Albanelli et Balesta. Comme ils cherchaient le moyen de ne

pas égarer ou se laisser dérober ce précieux dépôt, l’un d’eux imagina

de le cacher dans les muscles de sa jambe; à peine ce projet formé, sa

jambe s’ouvrit miraculeusement, reçut le vaisseau d’étain, se referma,

pour ne se rouvrir et restituer qu’à l’arrivée à Saint-Cerneuf...

Mais plus que tout cela, c’est d’être un foyer de propagande des

Jésuites qui valut à Billom le plus de retentissement dans le monde.

«Ce fut à l’époque de leur destruction qu’on trouva dans la chapelle

de leur collège ce tableau ridicule dont on a fait tant de bruit et qui

méritait si peu d’en faire. Ce n’était qu’une peinture allégorique et

mystique de l’état religieux représenté par un vaisseau qui quitte le

monde et qui vogue à pleines voiles vers le port du salut et le séjour

céleste. Des diables et des hérétiques l’attaquent en vain; leurs

insultes sont repoussées. Plusieurs personnes, conduites par un ange,

viennent dans une nacelle pour y entrer. Deux autres bâtiments, chargés

de prêtres, d’évêques, de laïcs, de rois, etc., s’en approchent pour

demander des armes spirituelles, et on leur distribue des arcs, des

carquois, des flèches. Quelques apostats ont voulu en sortir; mais ils

sont tombés dans la mer, et un monstre marin les engloutit. Enfin, sur

le pont, on voit les instituteurs d’ermites et de chanoines réguliers

et les fondateurs d’ordres religieux. Tous sont rangés sur une même

ligne et selon leur ordre d’ancienneté, en commençant par saint Antoine

et finissant par saint Ignace, fondateur des Jésuites.» Saint Ignace

était placé près du grand mât, comme pour marquer qu’il conduisait

le vaisseau de l’Église. Le Parlement condamna ce tableau, dès lors

gravé et tiré à des milliers d’exemplaires: Billom apparut comme une

formidable «Jésuitière».

[Illustration: Le Grand Turluron.]

Ailleurs, Ambert, qui, avec Issoire et Vic-le-Comte, s’écroula aux

guerres religieuses, toutes trois relevées en leurs paysages divers

de sol, d’eaux, de cultures, d’industries, d’exploitations, mais

pareillement découronnées de leurs châteaux féodaux: Ambert, que

de hautes murailles d’enceinte entouraient de toutes parts. «Les

entrées étaient couronnées de pieux finement aiguisés et ferrés, et

défendues par des coulevrines correspondant aux meurtrières tournantes

des remparts surmontés, à hauteurs calculées, de petites lucarnes

flamandes, d’où l’on pouvait tirer à couvert. A l’intérieur, un vaste

château, enfermé dans de triples murailles, s’ouvrait pour contenir

une nombreuse garnison, tandis que les portes Chicot, Pascal et de

Lyon étaient protégées par d’épaisses tours. Des cloaques, des fossés

fangeux et profonds rendaient les approches difficiles à l’ennemi.»

Ambert, à la fière devise: «Fais que deura, aduiegne que porra»,

Ambert, capitale du Livradois, qui paya de la destruction de ses

fabriques, de ses teintureries et de ses moulins à papier, une surprise

nocturne, l’occupation du capitaine Merle. Saint-Hérem, un gouverneur,

qui s’honora en refusant d’exécuter en Auvergne les ordres royaux

pour le massacre de la Saint-Barthélemy, tenta de délivrer Ambert;

vainement, et pendant un long siège, ses troupes commirent autour de la

place autant de déprédations qu’il s’en accomplissait au dedans!

[Illustration: A LA PROCESSION DE SAINT-ANTHÈME.

Les accessoires de la Passion.]

On a disserté curieusement sur les étymologies du Livradois: _liberatus

ab aquis_, délivré des eaux: le Livradois, entre les monts du Forez

et du Livradois, aurait été un lac; pour d’autres, Livradois serait né

d’une délivrance de services féodaux, d’une exemption de dîmes d’impôts

et de corvées... Enfin, Ambert aurait été fondé par Ambertus, un chef

de Phocéens.

A l’appui de ces origines maritimes d’une cité qui vivote sèchement sur

les rives de la Dore, aujourd’hui, on cite la coutume d’accrocher aux

fenêtres, pour les processions de la Fête-Dieu, de ces petits vaisseaux

que les marins portent dans leurs cérémonies et qui sont suspendus dans

les chapelles, sur les côtes,--et l’industrie d’Ambert, d’étamines, de

flammes, de banderoles, de toiles à voilures, pour la navigation...

[Illustration: L’église d’Ambert.]

_Icy fut, toujours_...

Icy fut l’Ambert, dont les papeteries fournissaient le papier de la

belle édition des œuvres de Molière, de 1731...

[Illustration: SAINT-NECTAIRE.]

Icy fut l’Ambert protestant où ce sont de vieilles catholiques à

présent, vers Valcivières et Pierre-sur-Haute, qui bercent les enfants

en fredonnant des paroles auxquelles sans doute elles n’attachent

point de sens, fragments des chansons de ces luttes abominables:

Disa mé grand nigaud,

Chirias tu tant foutraud

Que de v’ou poudi creire

Que le meïstre de tout

Chage diens un croustout?

L’y auria be ty par reïre!

«Dis-moi, grand nigaud--Serais-tu si simple,--Que de pouvoir

croire--Que le maître de toute chose--Soit dans un croûton?--Il y

aurait bien là pour rire!»

[Illustration: La tour de Montpeyroux.]

Il le croyait, et n’en riait pas, le compagnon de saint Austremoine,

saint Nectaire, qui fut l’apôtre de la contrée avec lui, vers le mont

Cornadore où une église assez bien conservée et restaurée redit dans

ses chapiteaux, entre d’autres scènes, le miracle des pains, de ce

pain où les protestants ne veulent pas accepter la présence de Dieu;

la Tentation dans le désert: Si vous êtes le fils de Dieu, semble

dire Satan, commandez que ces pierres deviennent des pains! Dans un

bas-relief est figurée la légende du patron de l’église, comment,

miraculeusement, au moment d’entrer dans une barque, il reconnaît le

diable dans le nautonier, et se fait passer quand même, sans accident.

Dans la sacristie, un saint Baudime, en chêne recouvert de cuivre doré

et ciselé, avec des yeux d’émail, qui bougent...

[Illustration: Entrée de la vallée de Chaudefour.]

Ici l’église de Saint-Nectaire-le-Haut--établissement thermal,

au-dessus du hameau de Saint-Nectaire-le-Bas, autre établissement

thermal; là, entre de nombreux vestiges de monuments mégalithiques,

le dolmen le plus remarquable de la région; granite de l’âge de la

pierre polie, évoquant un lointain auprès de quoi les huit siècles de

l’église du mont Cornadore sont un court espace; mais que ces dolmens,

dont nous savons tout juste qu’ils sont des dolmens, se font jeunes

auprès de ces patriarches étranges, aux visages effacés, toutes ces

roches énigmatiques, sculptées ou naturelles, on ne sait pas trop,

qui se dressent si fantastiquement dans cette vallée de Chaudefour,

en mystérieuses apparitions d’éternité... élancées en flèches de

cathédrales, étalées comme des tombeaux, ou ramassées comme des sphinx.

[Illustration: La vallée de Chaudefour.]

_Icy fust_... encore et toujours!

Qu’il fut de choses depuis ces dolmens et menhirs grisâtres épars

sur la montagne! sur les pentes rugueuses ou dans les pacages, parmi

l’arnica, l’aconit, les réglisses, les mauves, les ancolies bleues.

Et qu’il en fut, depuis le cratère, les ténèbres et les incendies

du chaos, jusqu’à ces tables druidiques. Réflexions bien banales!

Inévitable banalité! Mais quoi de mieux, tout de même, que de s’y

abandonner pour prendre la mesure, que nous perdons sans cesse, de

notre néant d’être, de l’incommensurable, et de l’infini; c’est en cela

que sont efficaces les pérégrinations aux ruines, pour la tristesse

dont elles abreuvent ceux mêmes qui ne sentent guère de curiosité de

leurs débris et de leur poussière!

Par cette vallée de Chaudefour, aux hallucinations de pierre, aux

spectres gigantesques surgissant des bois de sapins et de chênes,

muets au-dessus des ruisseaux tapageurs, fauves, blancs, noirs, parmi

la végétation abondante et les fleurs de ce vallon gardé de hauts

pics, par les rives de la Couze-Chambon, gagnons le château de Murols,

dont le squelette considérable encore de bête féodale se dresse à

une altitude de mille mètres presque, comme fascinant ces étendues

brûlées, «couvertes de lave rouge vomie par le Tartaret, semées çà et

là de monticules rapprochés et torréfiés qui ressemblent à des volcans

en miniature», des espaces convulsés de décombres volcaniques, qu’on

croirait à peine refroidis, de temps où les temps n’étaient pas encore!

_Ici fust_...

[Illustration: Busséol.]

[Illustration: VUE GÉNÉRALE DU MONT-DORE.]

L'Auvergne · 第 14 / 53 题