Les monts Dore.--Les anciens bains; fin de saison.--Le Sancy las de
porter sa croix; le pic du Capucin; les Cascades.--La Bourboule.
[Illustration]
La saison est courte pour explorer cette région, la plus haute du
massif central avec le Puy de Sancy, à 1,886 mètres.
Excursions et séjours dangereux, où il ne faut point se rire des
précautions, avec les voltes de la température! «Dans tous les pays
qui ont des sources minérales, la saison des eaux est bornée; mais du
moins elle y dure environ les trois mois d’été. Au Mont-Dore, elle
n’a guère que cinq à six semaines, depuis la mi-juillet jusque vers
la fin d’août. Le 25 août, les malades commencent à se retirer; dans
les premiers jours de septembre, il n’y a plus personne, ni médecin ni
malades: le climat alors devient trop froid, et les eaux n’ont plus la
même vertu. L’air du Mont-Dore est pur, mais il est très vif. Au reste,
pour te donner une idée de sa température, je n’ai besoin que de te
citer un fait dont j’ai été témoin à mon premier voyage; c’est que, le
10 août, il y avait encore, sur les montagnes voisines des bains, de la
neige qui n’était pas fondue...»
[Illustration: AU MONT-DORE.--L’hôtel Sarciron-Rainaldy.]
Du moins, en cas de froids trop brusques, désormais, des abris sérieux
sont offerts aux baigneurs surpris; dans des hôtels comme l’hôtel
Sarciron-Rainaldy, luxueux et plantureux, aux appartements du meilleur
goût et du plus grand confort, aux mets savoureux, aux vins sincères,
à la clientèle triée,--tous avantages fort appréciables, surtout en
Auvergne où la négligence et l’incurie matérielles tombent souvent aux
extrêmes limites. Là, du moins, on peut préparer avec tranquillité le
siège du Capucin, l’assaut du Sancy, assuré que si l’on doit battre en
retraite, à quelque menace du ciel, on pourra se replier en bon ordre,
espérer gaiement l’occasion propice. Dans des hôtels comme celui-ci, on
peut affronter le risque d’une cure, même à la débâcle du beau temps,
et prolonger impunément la saison...
[Illustration: Le Creux d’Enfer.]
La station fréquentée des phtisiques, en effet, ne ressemble plus en
rien à celle qui se présentait au voyageur du siècle dernier: «... Si
les eaux du Mont-Dore ont quelque renommée, il faut avouer qu’elles
n’en sont guère redevables qu’à elles-mêmes. Malgré l’harmonie de
leur nom, on ne les trouve célébrées par aucun de nos poètes; pas un
seul écrivain de mérite ne les a vantées. Peut-être même n’en est-il
pas, dans toute la république, de plus rebutantes par tout ce qui
les entoure. Bâtiment horrible, nourriture très chère; logements
dégoûtants, sans cour, sans remises, sans commodité aucune; écuries
sans litière; village sale et boueux, voilà ce qu’on y trouve; mais
elles guérissent, et, malgré les désagréments qui les environnent, on y
accourt...»
[Illustration: Le puy de Cliergue.]
Tout cela a changé,--sauf les distances et le ciel!
De Clermont, c’est encore quarante-cinq, et de Laqueuille quinze
kilomètres de voiture...
Quant au climat, il continue de sévir; fréquemment, le thermomètre,
«marquant dans la journée 25° centigrades, tombe le soir à 12 ou 15°».
[Illustration: Le Sancy et le confluent de la Dore et de la Dogne.]
Pour avoir omis de tenir compte de ces avertissements, je ne suis
jamais arrivé au Mont-Dore que lorsque tout le monde en partait. Je
m’étais attardé ailleurs, me fiant à la force de l’été, à la vigueur
de l’automne en soleil, septembre à peine, par la Limagne toute dorée
de fruits, ses vendanges debout, Clermont et Royat tièdes encore, où
se prolongeait la villégiature thermale... Et à mesure que la voiture
approchait, dans la décrépitude du jour, au crépuscule, au vent aigu
soudain qui emplissait la vallée, le pays se flétrissait, livide; ici,
c’était la ville d’eaux désertée, revêche, où l’on ferme, en hâte;
volets clos aux hôtels, les boutiques aux devantures en désordre, un
silence maussade sur la place naguère retentissante de promeneurs,
de voitures, d’ânes, de langages mêlés, patois, français, exotiques;
vides, les rues tout à l’heure peuplées de foule bariolée; le parc, ses
chaises entassées contre son kiosque à musique, sa «restauration» aux
tables sens dessus dessous, comme dévasté, saccagé par la bourrasque;
plus qu’un groupe, des acteurs, hommes et femmes, d’une tournée,
se consolant devant des absinthes de la déconvenue de leur relâche
forcée; les programmes des derniers concerts, les affiches des derniers
spectacles, pendent, çà et là, détrempés par la pluie, effilochés par
l’ouragan; c’est toute la détresse des villes de planches et de papier,
grelottantes, éperdues, à la bise qui cingle, lorsque c’en est fini de
faire les folles, de chanter et de danser, que la comédie est achevée,
que les orchestres ont emballé cuivres et violons, que les pianos les
plus obstinés ont dû se taire dans les salles abandonnées: on ferme...
[Illustration: PANORAMA DU CIRQUE DES MONTS DORE.]
La rivière, la vallée, les montagnes, les pics mêmes souffrent,
lamentables, dans ce brusque désarroi, délaissés, après tout ce gai
tapage sur les rives de la Dordogne, sous les ombrages de la Chaneau,
sur le flanc du Puy de Cacadogne, ou du Puy Ferrand, ou du Puy de
Sancy... La Dordogne, deux ruisseaux, qui se marient presque à leurs
sources, voisines, la Dordogne, aux débuts difficiles, comme tant
de ses sœurs de la montagne, qui connaîtra la dureté des murailles
rocheuses, elle aussi, cascade ici, chute là, torrent impétueux
ailleurs, avant de se reposer un peu, après les gorges d’Avèze, à Bort
où Marmontel la célébrera...
L’altier Sancy, ce belvédère de la France, avec ses panoramas à
l’ouest et au nord jusqu’à la mer, au sud jusqu’aux Pyrénées, à l’est
jusqu’aux Alpes, semble ne plus porter qu’avec peine la croix plantée
à sa cîme, dans ce ciel qui s’embrume, où la montagne paraît tituber,
cotonneuse et lasse; c’est comme si l’on mettait des housses sur la
féerie des bois, si l’on enveloppait de gazes la magie des ruisseaux
et des cascades, de la montagne de l’Angle à la montagne du Cliergue,
qui, de part et d’autre du Sancy, murent la vallée. Le Pic du Capucin,
sans doute fatigué d’étonner par sa ressemblance avec un moine en
froc, à genoux, priant, a cessé ses imitations pour n’offrir plus
qu’une silhouette confuse; les cascades, payantes, du Plat-à-Barbe,
de la Vernière, la Grande Cascade, les cascades de Queureilh et du
Rossignolet, ne fonctionnent plus qu’à regret; les forêts de hêtres et
de sapins, dans leurs clairières-salons, n’espèrent plus de visites que
de l’hiver, de la tourmente, de la neige...
[Illustration: Type de la Basse-Auvergne.]
[Illustration: AU MONT-DORE.--La Grande Cascade.]
Descendons vers la Bourboule, à quelques kilomètres des bains du
Mont-Dore, à deux cents mètres au-dessous, où les malades peuvent
demeurer, alors que le froid les chasse de là-haut; la Bourboule, une
ville neuve, en toute prospérité, qui n’était rien il y a trente ans
qu’un hameau presque inconnu; ses eaux sont uniques par la quantité
d’arsenic qui entre dans leur composition; il se traite à la Bourboule
une vingtaine de maladies,--et des milliers de malades,--et cette
station, née comme d’un coup de baguette, n’a guère d’autre histoire
que les péripéties rapides de sa fondation, de ses installations.
[Illustration: Cascade du Plat-à-Barbe.]
[Illustration: Au Mont-Dore.]
La Bourboule, exposée en plein midi, protégée comme par un rempart,
des vents du nord et du nord-ouest,--alors que le Mont-Dore était à
la débandade,--conservait de la vie, et les étrangers ne paraissaient
pas redouter de traîtrise de l’air: le matin, ils étaient nombreux
encore à se rendre à l’établissement; les cloches des hôtels
carillonnaient l’heure des repas; des voitures emportaient par les
bois et les pâturages les excursionnistes vers Saint-Sauve, Tauves, la
Tour-d’Auvergne; des parties de tennis et de croquet s’organisaient
dans le parc du Casino; des représentations étaient annoncées aux deux
théâtres, etc., etc.
Tout de même, le ciel qui s’accrochait au Puy Gros et à la Banne
d’Ordenche, pour être d’un tissu un peu moins précaire que celui des
pics plus élevés du Sancy, du Puy Ferrand, du Puy de Cacadogne, pouvait
bien ne pas résister longtemps; on devinait les malles prêtes à être
chargées, pour la fuite, aux premières transes du baromètre...
Et la contrée n’est pas dure qu’aux citadins qui viennent jouer aux
montagnards, l’été, aux frêles passagères dont le pied fin ne marquera
pas longtemps sur les gazons et les mousses; les vachers, les batiers,
aussi, se préparent à descendre avec leurs troupeaux, à dévaler des
burons éparpillés sur toutes les pentes et les plateaux des monts Dore;
le vent va souffler, la neige tourbillonner, la tempête de neige,
l’effroyable _écir_...
_Prends t’y garde_,... comme s’appelle un de ces hameaux gémissants et
pitoyables des parages de la Croix-Morand, au sinistre dicton:
A la Croix-Morand
Il faut son homme tous les ans.
[Illustration: DANS LA VALLÉE DU MONT-DORE.--Le Capucin.]
[Illustration: Vue générale de la région des lacs.]