L’Auvergne en rose; Royat; Châtel-Guyon; la Mecque des goutteux;
Notre-Dame des obèses; les rivales d’Ems et de Carlsbad; les miracles
de la science.
[Illustration]
L’Auvergne n’est pas toute de lave noire ou fauve, de cimes pelées, de
précipices aux obscurs ruisseaux, de ruines sourcilleuses, hantées des
sabbats du vent, de la pluie, de la neige; l’Auvergne n’est pas toute
de burons délabrés, de villages taciturnes, de villes mortes, de cités
de basalte pareilles à des sépulcres; l’Auvergne, parmi ses violents
paysages, réserve d’imprévus séjours clairs et roses, de douces et
accueillantes stations d’été, consacrées par la science et par la mode,
ses _eaux_, fameuses de toute antiquité la plupart, où, du printemps
à l’automne, affluent les visiteurs, de France, de l’étranger: entre
autres Royat, Châtel-Guyon, la Bourboule, le Mont-Dore, etc., etc.
[Illustration: A ROYAT.--L’établissement thermal.]
Mais surtout Royat, Châtel-Guyon,--aux portes de Clermont et de
Riom,--l’une avec le chemin de fer, l’autre à proximité,--attirent
et retiennent; par leurs sites plus cléments, au seuil de la Limagne
et des monts, que ceux des stations voisines, la saison s’y prolonge
davantage; leur installation, au point de vue médical, est en rapport
avec les dernières découvertes, appropriée aux progrès les plus
récents; et, pour le reste, c’est tout le confort, les facilités, les
agréments de la vie mondaine; on ne se croirait point ici ni là dans un
caravansérail de maladies, de douleurs, mais à quelque gala sans trêve,
à un rendez-vous de la joie et du plaisir autour des établissements,
des bains, des buvettes, parmi les musiques, les jeux, les spectacles,
où le traitement se confond dans le mouvement de la plus brillante
villégiature; toute cette souffrance avide de santé, qui se reprend
à espérer, ne se discerne pas, éparse dans la foule, aux parcs, aux
hôtels, aux terrasses, aux casinos, sur les routes d’excursions, sur
les bords de la Tiretaine, où s’élève Royat, et les rives du Sardon,
qui baigne Châtel-Guyon.
La confiance et la foi sont dans les plus sceptiques: les arrivants,
convaincus par les partants, qui étaient venus las, exténués, objectant
aux conseils de leurs docteurs de tristes «A quoi bon»? et s’en
retournent ragaillardis, soulagés, allègres, sinon guéris!
Dans «les foisons de religions» qu’il voit en plusieurs endroits du
monde et dans tous les temps, Pascal se lamente de ne pas trouver celle
qui saurait lui plaire...
[Illustration: ROYAT.
Le parc et le viaduc.]
Pour le bien et le salut du corps, les malades ne sont embarrassés
que du choix avec Royat et Châtel-Guyon: autant de divinités que de
sources, autant de sources, presque, que de maladies de l’estomac,
des intestins, des appareils respiratoires, du foie, de la peau, de
tous les organes, de toute l’économie; des divinités efficaces, qui
ne demeurent pas sourdes à l’appel et à la prière des fidèles; des
divinités longtemps perdues, comme le dieu Lug, du Puy-de-Dôme; mais,
lui, n’a pas eu son culte restauré, tandis que, contre ou sur les
anciens thermes romains de Royat et de Châtel-Guyon, on a rétabli ou
créé buvettes, baignoires, piscines; et la nature a recommencé de
guérir aujourd’hui indifféremment les chrétiens et les athées, comme
elle fit des païens jadis.
Miracles de la science qui n’exigent de l’homme que quelques semaines
de faciles remèdes, dans des décors enchantés, l’exactitude à boire le
verre d’eau ou à se mettre sous le jet ordonnés.
Miracles qui se répètent pour les incrédules autant que pour les
croyants: aussi avec quelle ferveur s’acheminent les pèlerins vers
la source Gubler, cette Notre-Dame des obèses, ou vers la fontaine
Saint-Mart, cette Mecque des goutteux!
Le chemin de fer aboutit à Royat même, ce qui n’est pas indifférent
pour les malades, plus soucieux du confort de l’express que curieux
du pittoresque des diligences. On vient aussi par Clermont, en
quelques minutes, par la route qui traverse Chamalières, où monte
un tramway électrique, entre les boutiques de pâtes d’Auvergne, de
bonbons, de fruits confits, dont l’air est tout saturé, puis entre
de magnifiques jardins, de fastueux champs de roses, et ce n’est plus
que coquets chalets, maisons fleuries, hôtels luxueux ou pensions de
famille dans les feuillages, dans le creux et sur les flancs de la
gorge, qui se resserre et se ferme tout à fait avec, dans ses falbalas
verts, comme agrafes et boucles à la ceinture, juste au milieu, son
église-forteresse, une église du Xe ou XIe siècle, surmontée de
mâchicoulis, où les hommes d’armes seraient à leur place autant que
le prêtre; de là, du vieux village, de la hauteur, la vue de ces
massifs de frondaisons d’où pointent des tourelles, où s’allongent des
toits coquets, la vue de cette végétation épaisse, que perce encore
la lave rouge,--Royat, Rubiacum,--par endroits, la rumeur des eaux
qui se joignent, courent dans la Tiretaine, ruisseaux de Fontanat et
sources de la Grotte, sept sources, comme le Nil, jaillissant à travers
les laves, au-dessus d’un lavoir, tout cela demeure inoubliable, en
souvenirs de grâce, de fraîcheur, de riantes délices!
[Illustration: L’église-forteresse de Royat.]
Royat, où les élégantes les plus élégantes ne peuvent lutter contre la
montagne aux mille robes de lumière et d’ombre, aux parures toujours
inédites, aux broderies et aux dentelles de nuages, qu’elle quitte
aussitôt pour en reprendre d’autres, jamais les mêmes!
Et, pourtant, elles en font de la toilette, nos élégantes! Pour
rien, et pour l’hôtel, et pour la buvette, et pour la marche, et les
ascensions, et la bicyclette, et le cheval, et le parc, concerts et
petits-chevaux, et le crocket et le tennis, et le théâtre et la ville,
et la table et le bal; j’en passe!
[Illustration: A ROYAT.--Sur la place de l’église.]
Du grand hôtel Servant, à l’entrée de Royat, d’où le regard s’étend
jusqu’à l’horizon sur la Limagne, jusqu’aux marronniers de la
Belle-Meunière, aux bosquets posés sur l’entaille la plus étroite de la
vallée, où la Tiretaine a dû user la pierre de ses eaux comme de «limes
errantes», dans ce «théâtre de beautés et d’horreurs», s’est édifiée
la rivale d’Ems, qui se targue de cures illustres, depuis le passage
de la famille impériale, avant la guerre, jusqu’à celui du prince de
Galles; aussi n’est-il guère d’hôtel qui n’ait logé d’hôtes un peu
royaux; chaque année, le parc est la promenade de quelque altesse; plus
d’une de ces chaises, qui portent à sa cabine baigneur ou baigneuse,
contient une célébrité du pouvoir, un tyran de la finance, une gloire
des lettres ou des arts, une lumière de la science, une renommée du
chant ou de la danse, quelque souveraine de la beauté et de la mode.
Ah! la Tiretaine n’a point à fournir un long trajet pour faire ses
débuts dans le monde: une centaine de mètres, et la voici qui peut,
du lever au coucher, suivre l’existence des majestés nomades, depuis
l’hydrothérapie matinale jusqu’aux soirées du cercle et du casino; la
toilette nouvelle, la pièce en vogue, tout de suite la Tiretaine est
renseignée. Courte et bonne, sans doute, ce doit être la devise de la
rivière, blasée, si précocement: longue et bonne, plutôt, semble le vœu
de tous ces fidèles de la source Eugénie, de la source Saint-Victor, de
la source César, qui viennent à ces Jouvence et à ces Léthé d’Auvergne
boire la vigueur et la santé ou puiser l’oubli.
Sous les sublimes châtaigniers de Fontanat, dans la paix bienfaisante
et le surhumain silence des arbres, quelle cure d’âme aussi peuvent
faire ceux qu’importuneraient l’atmosphère légère, la griserie frivole
de Royat toujours en fête, toujours en réjouissance, pressée de
cueillir l’heure et la minute... «Hélas! déplore Legrand d’Aussy à
la fin du siècle dernier, si cette belle fontaine, avec sa grotte
et tout ce qui l’entoure, avait existé dans la patrie des Anacréon,
des Tibulle et des Horace, avec quel enthousiasme ils l’eussent
célébrée! Aujourd’hui son nom serait immortel; et, nous, en lisant
leurs descriptions enchanteresses, nous partagerions leurs transports.
Dans ce lieu, où nous autres nous ne voyons qu’une source et de la
lave, leur riante mythologie eût vu une nymphe jeune et belle, qui,
poursuivie par l’affreux Pluton, ne lui aurait fait éprouver que
des rigueurs. Pour se venger, le dieu irrité aurait entr’ouvert les
enfers et l’eût ensevelie sous un de ses fleuves enflammés. Longtemps
l’immortelle infortunée aurait gémi dans sa prison. Mais le jeune dieu
de Fontanat avait été sensible à ses attraits ainsi qu’à ses malheurs.
Sous la forme d’un torrent, il était venu briser les voûtes infernales
de son cachot. Devenue libre, la nymphe avait cédé à tant d’ardeur, et
aujourd’hui, unie à son amant, ils vont ensemble porter le tribut de
leurs eaux au vieil Océan, leur souverain.»
[Illustration: Dans la grotte de Royat.]
Ce que n’ont point fait les poètes, les médecins l’ont fait, et la
simple analyse des eaux, leur distribution en bains, en gargarismes ou
en boissons, la création de thermes modèles ont profité à Royat plus
que n’auraient pu toutes les odes des anciens et des modernes.
De même pour Châtel-Guyon, aujourd’hui concurrente de Marienbad, de
Carlsbad, de Kissingen!
[Illustration: Sur la route de Fontanat.]
Les poètes ne l’ont point chantée, non plus. Et c’est aussi de par la
Faculté que la voici renommée, riche et prospère.
Pourtant, elle était bien ignorée, lorsque, comme à Royat, s’y rendait
Legrand d’Aussy. Châtel-Guyon ne possédait même plus du château édifié
au XIIe siècle par le comte d’Auvergne Guy II (castrum Gudonis) que
l’emplacement,--à présent le Calvaire; rien qu’une baignoire «que les
gens de bien s’étaient pratiquée dans la roche même».
Mais dans ce canton, «où tout est eau minérale», il existait d’autres
sources.
[Illustration: A Fontanat.]
Leur locataire, «voulant que la sienne fût la seule qui subsistât, a
tout fait pour détruire l’autre. Il a poussé la malice, dit-on, jusqu’à
tenter d’en fermer la sortie, en y enfonçant un coin de fer; le coin a
été rejeté, et le jet subsiste toujours».
En une moitié de siècle, Châtel-Guyon, avec ses sources Deval, du
Sopinet, du Sardon, Gubler, Duclos, son établissement Brosson,
repris par une compagnie, et augmenté et aménagé pour la plus
aristocratique clientèle, pour les dyspepsies et les diabètes à
particules, et les obésités à couronnes, Châtel-Guyon triomphe, et de
son animation croissante doit bien déranger le calme sommeil de Riom,
à quelques kilomètres, Riom la Belle-Endormie: Châtel-Guyon, c’est
la Belle-Éveillée; ce qui advint à la Tiretaine, le Sardon l’éprouve
pareillement; à peine né, il peut savoir tout de la vie, par ce chemin
dans le parc, où, chaque saison, s’assemble une société d’élite; la
Tiretaine et le Sardon, en tombant dans l’Allier, doivent avoir de quoi
émerveiller tant de ruisseaux mal dégrossis en de rugueux parcours...
[Illustration: CHATEL-GUYON.--Vue générale prise du Calvaire.]
Royat, Châtel-Guyon, ce sont les deux centres d’où, tout l’été, partent
les caravanes pour la Limagne ou les montagnes, tant de ruines, de
sites, de sommets attrayants, du village dans les vignes de la plaine
jusqu’aux cimes égueulées des volcans; ainsi le traitement n’est pas
dénué de charme; heureux les malades fortunés que l’on expédie à ces
eaux et soumet à cet agréable régime: ceux qui ne guérissent pas,
d’abord, ne doivent pas envisager tristement la perspective d’avoir à
revenir; et les autres ne sont pas effrayés à la pensée des rechutes!
[Illustration: CHATEL-GUYON.--Dans l’établissement thermal.]
Pour les biens portants, n’est-ce pas à souhaiter d’être malades!
[Illustration: CHATEL-GUYON.--Vue prise au-dessus du parc.]
Châtel-Guyon, Royat, villes d’été, fraîches, claires et roses, gaies et
pimpantes, parées et sonores, à côté de Clermont, de Riom, au pied du
Puy de Dôme et de la chaîne des Puys, Royat, Châtel-Guyon, pour être
en Auvergne, ne sont pas toute l’Auvergne pourtant, comme l’imaginent
trop vite ceux qui n’allèrent que jusque-là, s’engourdirent dans la
mollesse de ces retraites aimables, ne virent pas plus avant; il faut
s’éloigner, monter plus haut, plus haut encore...
[Illustration: Au marché de Royat.]
[Illustration: SUR LA DUROLLE.--Le moulin d’une coutellerie.]