La Limagne; le vin d’Auvergne.--Les gorges d’Enval; la gamine
au bouquet.--Riom, la Belle endormie; Grands-Jours et petit
jour.--Miracles de saint Amable!--La roue de cire et la roue de
fleurs; Marsat; les renombrements.--Le gour de Tanazat; Ennezat,
Mozat, Aigueperse, etc.--Les cuisines de Randan et la cuve de
Tournoël.--Les chenilles; la grêle; le phylloxera.
[Illustration]
Quel riant spectacle de vie se développe, soit de Tournoël, soit
de Châteaugay, soit de Randan, soit de Châteldon, sur le bassin de
l’Allier, sur deux ou trois cents kilomètres de plaine et de vallée de
fertilité telle que certains terrains y valent jusqu’à vingt-cinq mille
francs l’hectare, sur cette opulente Limagne, un lac desséché, dont
tant de siècles n’ont point fatigué la force ni terni la grâce, depuis
que Salvien l’appelait la _moèle des Gaules_!
De toujours, ce fut l’enchantement de ceux qui vécurent en cette
contrée généreuse et prodigue, de ceux qui y passèrent, qui auraient
voulu ne plus s’en éloigner.
Sidoine Apollinaire la célèbre dans ses lettres à l’empereur Avitus,
son beau-père, né en Auvergne, en vers bucoliques qui ne manquent pas
de saveur, même traduits:
«Je tais la particulière beauté de ce territoire, la mer des champs
en laquelle on voit ondoyer le sillon d’une riche moisson sans péril
de naufrage,... délectable aux voyageurs, profitable aux laboureurs,
plaisante aux chasseurs; les dos de ses montagnes entourés de paysages,
les pentes, les vignobles, les terrains, de pacages, le découvert, de
labourages, les creux, de fontaines, les précipices, de fleuves. Bref,
ce pays est si fort agréable, que les étrangers, charmés du seul abord
y ont souvent oublié les naturels attraits de leur patrie.»
[Illustration: PANORAMA DE LA LIMAGNE.]
Mais, sans le secours de ces enthousiastes auteurs, on peut jouir de
cette profusion de merveilles. De quel ravissement n’est-on pas empli,
lorsqu’on découvre, dans toute son ampleur, ce panorama de montagnes,
de vallées, de plaines, de cultures, parmi les arbres, de ruisseaux et
de canaux, de châteaux, de villages, de villes, l’un des plus fastueux
qu’il soit permis de contempler!
On était parti d’une des stations thermales voisines, dans l’intervalle
du traitement du matin et du soir, pour une promenade sans conviction,
à des ruines, les sempiternelles ruines des guides, craignait-on. Et
voici que, de cette aire toute démantelée, ne comportant plus que
traces d’enceintes, lambeaux de murailles, porte aux meurtrières et
réduits subsistants, autre porte à mâchicoulis, vestibules, cours,
pièces écroulées, un oratoire, une salle des gardes avec sa cheminée,
des taches de peinture décelant une décoration, un escalier en hélice,
un autre appartement, des oubliettes; voici que, d’entre ces débris
féodaux, vestiges suffisant par eux-mêmes à récompenser du trajet
escarpé jusqu’à une tour de trente-deux mètres au-dessus du rocher sur
lequel elle est bâtie, le rocher lui-même à quatre mètres au-dessus du
rez-de-chaussée du château, celui-ci à six cent trois mètres au-dessus
du niveau de la mer, voici que la vue tombe, plane, se pose sur des
splendeurs... des magnificences de nature incomparables, troublantes
jusqu’à l’ivresse... On sourit...
En effet, on ne songe guère jamais, en parlant d’Auvergne, qu’aux
sources minérales par quoi on la connaît surtout...
Mais le vin, le vin d’Auvergne, le loyal _limagne_ si rouge, coloré,
frais, fruité, on le dédaigne trop, à la légère. Dans le seul
département du Puy-de-Dôme, on a récolté, en 1893, un million deux
cent mille hectolitres dans les vignes mûrissantes sur les rives de
l’Allier, crus cotés de Chanturgues, aux coteaux de Clermont, si près
du Puy-de-Dôme, de quoi tourner la tête au grave patriarche, crus de
Corent, Buron, Chadebeuf, Havel, le Broc, Saint-Gervasy, toutes ces
récoltes à peu près consommées dans le pays, sauf quelques exportations
à Saint-Étienne, Lyon, Montluçon, Commentry...
La Limagne, c’est surtout _le limagne_, pour le montagnard, le vin
qui lui vient d’elle, aux altitudes où la vigne s’arrête; le vin
des grappes vendangées que les barcelles traînées par des vaches
ferrandaises portent aux pressoirs, et le vin de fête, le vin de
paille, produit des grains séchés sur une litière!
[Illustration: DANS LA LIMAGNE.--Les Vendanges.]
Mais la Limagne n’est pas que _limagne_,--mais riches arbres fruitiers,
pommiers, poiriers, pêchers, noyers, abricotiers, amandiers, épis
serrés aussi... et cités où il nous faut aller encore... _Anin ton que
lo fumado del’ bi duro_, allons, tant que la fumée du vin dure,...
comme ils s’écrient, après boire, pour se remettre à la tâche...
Allons, mais il n’y a pas loin à aller, d’abord.
On ne peut passer sans une halte aux gorges d’Enval, à ce
Bout-du-Monde, près de quoi Guy de Maupassant a situé son _Mont-Oriol_.
Je ne me souviens pas de ce ravin d’Enval sans un petit remords. N’être
passé qu’une minute par quelque endroit et y avoir attristé deux yeux
bleus de fillette, est-ce excès de sensiblerie, mais cela me reste là!
vous savez où! Comme circonstance atténuante, j’en avais une, valable.
Ce Bout-du-Monde attire tout le monde de Châtelguyon, de Riom: «La
gorge, de plus en plus resserrée et tortueuse, a décrit le romancier,
s’enfonce dans la montagne. On franchit des pierres énormes, on passe
sur de gros cailloux la petite rivière, et après avoir contourné un
roc haut de plus de cinquante mètres qui barre toute l’entaille du
ravin, on se trouve enfermé dans une sorte de fosse étroite, entre deux
murailles géantes, nues jusqu’au sommet couvert d’arbres et de verdure.
Le ruisseau forme un lac grand comme une cuvette, et c’est là vraiment
un trou sauvage, étrange, inattendu, comme on en rencontre plus souvent
dans les récits que dans la nature...» Après la haute marche de rocher
qui barre le chemin à l’endroit où s’arrêtent tous les promeneurs, «la
terre tombée du sommet avait formé sur ce gradin un jardinet sauvage
et touffu où le ruisseau courait à travers les racines. Une autre
marche un peu plus loin barrait de nouveau ce couloir de granit...
puis une troisième... au pied d’un mur infranchissable d’où tombait,
droite et claire, une cascade de vingt mètres dans un bassin profond,
creusé par elle et enfoui sous des lianes et des branches... L’entaille
de la montagne était devenue si étroite que... deux hommes se tenant
par la main en pouvaient toucher les côtés. On ne voyait plus qu’une
ligne de ciel; on n’entendait que le bruit de l’eau; on eût dit une de
ces introuvables retraites où les poètes latins cachaient les nymphes
antiques...»
[Illustration: L’attelage ferrandais.]
Donc, nous sautions de voiture. Tout de suite, des vieilles femmes,
tricotant, des gamins, pieds nus, vous entourent, vous précèdent, vous
escortent, vous suivent, avec la prétention assez excessive de vous
guider dans cette impasse où, pour se tromper, il faudrait des ailes;
il n’y a d’ouverture que par en haut.
Impénétrable solitude, semble-t-il... soudain peuplée, aux grelots des
chevaux, d’une foule surgie d’on ne sait où, fâcheux et harcelants
génies de la montagne; donnez-vous aux mains tendues, la bande ne fait
que se renouveler et grossir, sourde à la colère, nul moyen d’obtenir
la paix...
«Il y a deux choses opiniâtres en Auvergne, les hommes et les mulets»,
a proféré quelqu’un, qui n’a oublié que la troisième: les femmes.
[Illustration: ENVAL.--Le Bout du monde.]
Oh! cette vieille obstinée, implacable, qui ne céda que devant les
injures que nous finîmes par hurler, de guerre lasse, à bout de
patience...
Fini? Oh! bien, non...
Une fillette, maintenant, encore, après les vingt autres, qui nous
offrait quelques brindilles arrachées en courant...
Nous la récompensâmes d’une menue pièce,--si jolie, rouge d’avoir
couru, et nous offrant si gentiment sa cueillette... qu’à trois pas de
là nous lançâmes au ruisseau, embarrassés de ces fleurettes...
[Illustration: RIOM.--Fontaine d’Adam et Ève.]
Quelle tristesse, quel front froissé, quelle bouche humiliée, quel
visage confus et peiné fut le vôtre, petite fille inconnue, si affectée
de cette humeur qui nous fit déchirer et jeter votre tortillon d’herbe
et de fleurs!
Si facilement, d’une tapote sur les joues, avec quelques sous, nous
pouvions vous créer une journée si belle! Dix centimes et une bonne
parole, tout ce que cela nous eût coûté! Nous donnâmes les deux sous,
mais pas le reste!
Et, aujourd’hui, devant ce ruisseau chaotique, où il nous a fallu
revenir en écrivant, nous n’aurions pas vu ces pauvres yeux troubles
d’enfant prête à pleurer à cause des méchants qui avaient dédaigné son
humble bouquet...
[Illustration: RIOM.--Porte de Mozat.]
Cependant, le regret de notre brutalité, le regret tenace
d’aujourd’hui, d’avoir occasionné de tristes fronces à ce lisse visage
de gamine, fut bref alors, tant, de nouveau, la présence au retour de
toutes les vieilles de l’arrivée nous exaspéra; la voiture ne pouvait
démarrer, risquait d’écraser... et nous voulions arriver à Riom,
ci-devant siège de la sénéchaussée d’Auvergne, ancienne capitale du
duché constitué en apanage au prince Jean, son fils, par le roi Jean,
en 1350; Riom, jadis rivale de Clermont, jalouse du premier rang,--leur
inimitié d’autant plus grande «qu’étant très voisins, les causes de
dissension et d’animosité y sont plus fréquentes».
Le discord se manifeste avec une rare vivacité aux _Grands-Jours_! «Les
Riomois, dit Fléchier, avaient employé toute sorte de sollicitations
à la cour pour faire tenir les Grands-Jours dans leur ville, afin de
faire valoir cette marque de préférence; et le premier échevin, dans
la harangue qu’il fit à la cour, ne put point s’empêcher de témoigner
son ressentiment et finit avec quelque malignité, disant qu’enfin ils
avaient reconnu qu’il était juste que les Grands-Jours fussent arrêtés
à Clermont, parce que, venant pour faire justice, ils y trouveraient
beaucoup de matière, et que c’était un coup de prudence du roi
d’appliquer les remèdes où les maux étaient les plus pressants».
[Illustration: RIOM.
Maison des Consuls.]
«Leur grande ambition est de faire passer leur ville pour la capitale
de la province, et comme ils ne trouvent pas leur compte dans les
anciennes histoires, ils se font fort de l’autorité de M. Chapelain
dans sa _Pucelle_, et ils savent tous en naissant ces vers:
Riom, chef glorieux de cette terre grasse
Que l’on nomme Limagne, au lieu d’Auvergne basse, etc.»
Je ne crois pas que l’on continue de répéter aux berceaux les vers
par quoi Chapelain prêtait à accabler l’Auvergne basse au profit
du chef glorieux de cette terre grasse de Limagne,--d’autant plus
qu’aujourd’hui, si Riom ne vient qu’en troisième dans le Puy-de-Dôme,
après Clermont et Thiers, à un autre point de vue, elle se place en
tête--par les têtes coupées, ayant désormais les Grands-Jours,--les
«petits jours» de guillotine: cour d’appel et sessions d’assises...
[Illustration: A RIOM.--Une cour près de la tour de l’Horloge.]
Oui, cette _Belle endormie_, comme nomme Riom l’un de ses chroniqueurs,
cette belle au sein plantureux endormie au bord de l’Ambène, a de ces
réveils sanguinaires; à quelque «petit jour» aigre une tête tombe, et
non loin de ce joli Pré-Madame, où l’on vient s’asseoir et deviser sur
la murette, c’est le lieu des exécutions capitales...
Il semble que c’est de cela que soit sombre la ville, et de la
chicane permanente... depuis les temps de la coutume et de la loi
écrite «enchevêtrées comme les justices seigneuriales», depuis les
connétables, les baillis d’Auvergne et les baillis des montagnes, les
prévôtés, les sénéchaussées, les présidiaux, jusqu’à nos jours...
[Illustration: A RIOM.]
Aller à Riom, la dernière carte des demandeurs ou défendeurs, battus
et mécontents, de toute la région, Riom, dernier espoir, suprême
refuge du plaideur auvergnat! Aussi Riom, qui devrait être une si
«belle endormie», aimable et sereine parmi ses eaux nombreuses, ses
champs drus, ses arbres lourds, ne vit-elle que pour la _consulte_, ne
semble-t-elle dormir que d’un sommeil de juge, haché par des arrêts;
Riom, que l’on rêverait en paysanne accorte, aux ornements champêtres
et cossus, se présente comme un procureur en toge, plutôt. «On ne
saurait concevoir Riom sans ses tribunaux, écrit M. de Barante; elle a
conservé l’esprit de société plus que beaucoup de villes de province;
mais l’intérêt de cette société, ce sont les affaires, les plaidoiries,
les succès du parquet et du barreau; dans toutes les classes, on s’en
occupe, on en parle; lorsque les servantes vont chercher de l’eau à la
fontaine, pendant que les cruches s’emplissent, elles s’entretiennent
de la Cour d’assises et de l’avocat qui a plaidé.» Riom fait, sur la
claire Limagne, comme un noir pâté, une grosse tache d’encre.
[Illustration: Costume des environs de Riom.]
N’empêche que pour les _baabies_, sobriquet par lequel on désignait
les Riomois (baabie, corruption d’Amable, prénom d’un grand nombre,
en souvenir du patron de la ville); n’empêche que pour les _brayauds_
et _brayaudes_, nom donné aux habitants des communes voisines de
Riom et de Combronde qui, les derniers en Auvergne, avaient conservé
les costumes primitifs, à cause de la _braye_, la large culotte
d’autrefois, n’empêche que pour ceux-ci et ceux-là, Riom constitue
une ville dont il ne faudrait pas médire devant eux, ce qui n’est pas
en mon intention; car, le chef-lieu judiciaire de l’Auvergne, qui
a compté d’Aguesseau, Arnaud, Étienne Pascal, Laubespin parmi ses
magistrats, et où naquirent Antoine Dubourg et Anne Dubourg, Chabrol
et Barante, tous esprits doctes et sévères, Riom n’est pas dénué
d’apparence, avec une voirie excellente, un tour de ville en boulevards
fort agréables, des rues, des avenues bien percées, des maisons, des
hôtels du meilleur air, enfin des monuments, une tour de l’Horloge,
une Sainte-Chapelle, une Notre-Dame-du-Marthuret, surtout l’Église
Saint-Amable,--plus notable par les souvenirs qui s’y relient que par
ses architecture et sculpture!
[Illustration: EN LIMAGNE.--Les «Brayaudes».]
Saint Amable, natif de Riom, fut curé du lieu.
[Illustration: Aux environs de Riom.]
Son biographe Faydit atteste avoir été témoin de nombre de miracles
dont il cite le suivant: «J’ai vu fuir les serpents; j’ai vu couler
le venin du corps de ceux qui avaient été mordus, à mesure que la
relique du saint passait sur leurs membres, qui en étaient tous bouffis
et enflés. J’ai vu et entendu crier et hurler les démons par l’organe
de ceux qu’ils possédaient, et se plaindre tout haut qu’ils étaient
forcés par ce grand saint de sortir du corps de ceux qu’ils agitaient
d’une étrange manière.--Un fameux opérateur et charlatan, vendeur de
thériaque, se vantait que son remède était si souverain contre toute
sorte de morsures de serpents, qu’il en nourrissait toujours chez lui
un plein coffre, et les lâchait ensuite sur des chiens et autres vils
animaux qu’on lui apportait, et même contre des pauvres malheureux,
à qui, pour de l’argent, il persuadait de se laisser piquer par ses
serpents et leur en donnait l’exemple sur lui-même. Un jour qu’il
prétendait faire l’épreuve de son remède en présence d’une infinité
de gens, il se coula dans la foule un homme qui avait dans sa poche
du ruban de saint Amable, ainsi appelé parce qu’il avait touché à ses
ossements sacrés. L’opérateur fut fort étonné, quand ayant ouvert son
coffre, il vit qu’au lieu que, les serpents avaient accoutumé dans
d’autres pays de lever la tête, de siffler et de s’élancer contre les
gens qui étaient autour pour les mordre et les infecter de leur venin,
ils se cachaient au contraire dans le coffre et s’allongeaient couchés
les uns sur les autres comme s’ils fussent morts ou endormis. Il les
fouette et les agace, pour les obliger de mordre et d’empoisonner
un bras qu’il leur présente; mais bien loin de mordre personne, ils
s’enfuient tous généralement, et s’allèrent cacher dans des trous et
dans des lits qui étaient dans la chambre, où quelques-uns crevèrent.
L’opérateur, surpris, s’écrie qu’il y a quelque enchanteur dans la
compagnie: et, craignant que tous ses serpents crevassent, oblige tout
le monde de sortir. Alors, l’homme qui avait le ruban de saint Amable
à la main s’écria: «Voilà le thériaque qui guérit de la morsure des
serpents; voilà le souverain antidote contre leur venin; voilà ce qui
les fait fuir et crever...»
[Illustration: RIOM.--La tour de l’Horloge.]
[Illustration: RIOM.--La Sainte-Chapelle.]
On comprend que les Riomois aient été attachés au culte d’Amable,--dont
les ossements pouvaient communiquer une telle vertu à du simple
ruban,--comme ils n’en ont point de pareil à Clermont: aussi Riom
trembla-t-il souvent de se voir disputer ces pieuses reliques. On
refusa de les montrer à Massillon, évêque de Clermont, de crainte qu’il
ne voulût s’en emparer, à l’une de ses visites diocésaines; on sonna
le tocsin... et Massillon insulté, poursuivi, houspillé, n’échappa pas
sans peine aux horions, dont il reçut quelques-uns...
[Illustration: EXTRÉMITÉ DE LA LIMAGNE.--Châteldon.]
[Illustration: Route d’Auvergne.]
M. Gomot rapporte, à propos de saint Amable, un vœu dont les origines
sont inconnues, fait par la ville de Riom, d’aller à Marsat chaque
année en procession, et qui s’acquittait de la manière suivante:
«Les marguilliers de saint Amable faisaient couler un fil de cire dont
la longueur mesurait la circonférence de la ville de Riom. Ce fil,
roulé en forme de roue, était porté à la procession solennelle de
saint Amable. Le dimanche suivant, les marguilliers conduisaient la
roue à Marsat et la déposaient à l’entrée du bourg, sur deux grandes
pierres spécialement destinées à cet usage. Le curé et les consuls de
Marsat, accompagnés des bailes de la confrérie de Notre-Dame, venaient
en procession pour la recevoir, et les marguilliers de saint Amable
la leur remettaient «comme estant offerte au nom de la ville de Riom,
pour la conservation d’icelle et à l’honneur de la sainte Vierge Marie,
mère de Jésus, vénérée particulièrement en la chapelle de Notre-Dame
de Marsat». Après quoi, les consuls donnaient à dîner aux marguilliers
de saint Amable et à tous ceux qui avaient aidé à conduire la roue...
La ville de Riom entrait pour une partie seulement dans l’acquisition
de la cire de cette roue; la confrérie de saint Amable et les
marguilliers y contribuaient, mais la plus grosse somme était fournie
par une association fort ancienne connue sous le nom de _Confrérie
de la Chandelle de Marsat_, qui devait fournir tout le luminaire de
cette église... Depuis la Révolution, ce vœu a cessé d’être rempli.
Néanmoins, on porte chaque année, à la procession de saint Amable, une
roue de fleurs, commémorative de la roue de cire.»
[Illustration: Un village dans la Limagne.]
Parmi d’autres coutumes de Riom, nous rappellerons l’ostentation des
funérailles: «Il n’était pas rare de voir un convoi suivi par sept
ou huit cents personnes. Par une tradition pieuse, dont il serait
difficile de trouver l’origine, les parents et les amis du défunt
recommençaient, trois jours durant après l’enterrement, la cérémonie
des funérailles; c’est ce qu’on appelait les _renombrements_. Après
avoir prié sur la tombe, ils ramenaient les parents les plus proches
à la maison mortuaire; là, les pleureuses poussaient des cris
lamentables, pendant qu’on distribuait aux pauvres le pain et le vin.
Les étrangers réfugiés dans la ville (lors de la peste de 1631),
ignorants qu’ils étaient de cette coutume toute locale, prenaient les
renombrements pour autant d’enterrements nouveaux, et c’était pour eux
une cause d’effroi qui les décidait à partir.» On dut interdire les
renombrements.
[Illustration: De Châteauneuf à Chapdes-Beaufort.]
[Illustration: Dans la Limagne.]
De Riom, volcan vivant sous son placide aspect, où la cour
d’assises, comme un cratère bouillonnant, se soulève de trimestre
en trimestre, déverse, en éruptions, l’infâme lave des passions et
des crimes humains, comme s’expriment les avocats généraux, nous
pouvons retourner aux saines altitudes, où le vent s’épure, où il ne
souffle rien des fanges et des misères terrestres! Montons au lac,
au gour de Tazanat, élevé de six cent vingt-cinq mètres, avec une
moyenne de soixante-quinze mètres de profondeur, dont j’emprunterai
la description à Guy de Maupassant, encore: «Ces rochers bruns,
bizarrement tordus, crevassaient le sol au bord de la route. On voyait
à droite une montagne camarde dont le large sommet avait l’air creux et
plat, on prit un chemin qui semblait entrer dedans par une entaille en
triangle,... et découvrit tout à coup dans un vaste et profond cratère
un lac frais et rond ainsi qu’une pièce d’argent. Les pentes rapides du
mont, boisées à droite et nues à gauche, tombaient dans l’eau qu’elles
entouraient d’une enceinte régulière. Et cette eau calme, plate et
luisante comme un métal, reflétait les arbres d’un côté, et de l’autre
la côte aride, avec une netteté si parfaite qu’on ne distinguait point
les bords et qu’on voyait seulement dans cet immense entonnoir où
se mirait, au centre, le ciel bleu, un trou clair et sans fond qui
semblait traverser la terre percée de part en part jusqu’à l’autre
firmament. La voiture ne pouvait aller plus loin. On descendit et on
prit, par le côté boisé un chemin qui tournait autour du lac. Sous
les arbres à mi-hauteur de la pente, cette route, où ne passaient que
les bûcherons, était verte comme une prairie; et on voyait, à travers
les branches, l’autre côte en face et l’eau luisante au fond de cette
cuve de montagne... Lorsque le soleil fut près de disparaître, le ciel
s’étant mis à flamboyer, le lac tout à coup eut l’air d’une cuve de
feu; puis, après le soleil couché, l’horizon étant devenu rouge comme
un brasier qui va s’éteindre, le lac eut l’air d’une cuve de sang. Et,
soudain, sur la crête de colline, la lune presque pleine se leva, toute
pâle dans le firmament encore clair. Puis, à mesure que les ténèbres
se répandaient sur la terre, elle monta, luisante et ronde, au-dessus
du cratère tout rond comme elle. Il semblait qu’elle dût se laisser
choir dedans. Et, lorsqu’elle fut haut dans le ciel, le lac eut l’air
d’une cuve d’argent. Alors, sur sa surface, tout le jour immobile,
on vit courir des frissons tantôt lents et tantôt rapides. On eût dit
que des esprits voltigeant au ras de l’eau laissaient traîner dessus
d’invisibles voiles. C’étaient les gros poissons du fond, les carpes
séculaires et les brochets voraces qui venaient s’ébattre au clair de
la lune...»
[Illustration: Le puy de Chalard et le gour de Tazanat.]
Les brochets voraces, si voraces qu’avec l’aide des perches, carnivores
aussi, les truites ne peuvent y vivre; tout ce que l’on y lâche
d’alevins est détruit par les premiers occupants: «Des truites de deux
à quatre cents grammes, très vives et bien portantes, quelques-unes
provenant de la Sioule, qui avaient été mises en liberté dans le
gour... on n’en a jamais trouvé que des mortes, au bord de l’eau,
et jusque dans le petit ruisseau formé par le trop-plein de l’étang
de Rochegune, qui se jette dans le lac et qu’elles essayent de
remonter...» Désastreuse retraite des salmonides, dont la défaite
s’explique aussi par la température des eaux de ce lac supérieure
à 18°, qui est le chiffre extrême d’endurance pour les truites
auvergnates...
[Illustration: Dans la Limagne.]
De Riom, nous pouvons gagner Châtel-Guyon, Combronde, Manzat,
Châteauneuf-les-Bains, Ayat où naquit Desaix, qui s’amasse une
clientèle de plus en plus nombreuse, pousser jusqu’à Menat et jusqu’à
Evaux, dans la Creuse. Revenons. Il faudrait être Argus, être tout
œil, ai-je lu dans quelque auteur, qui se désespérait de ne pouvoir
embrasser d’une fois cette Limagne où tout sollicite l’attention... Je
m’exclamerai de même!
Enfin, si nous ne pouvons tout voir et tout dire, tâchons-y de notre
mieux. Aidons-nous et l’on nous aidera.
A Ennezat, la collégiale montre des fresques macabres longtemps cachées
sous un badigeon, et des modillons que Mérimée ne voulut décrire qu’en
latin, dans ses notes officielles.
[Illustration: A CHATEAUNEUF-LES-BAINS.--Le château.]
A Cébazat, type du gros bourg cossu, à vieille église et beffroi, parmi
les champs et les vignes, sur la fontaine, un ours héraldique supporte
un blason, les armes de la ville...
A Lezoux, on a découvert des fours à poteries romaines. A Maringues,
ancien grenier à sel, la mégisserie et la chamoiserie sont favorisées
par les eaux de la Morge. A Montpensier, rien que le nom. A Effiat, un
château, le souvenir de Cinq-Mars, fils aîné du maréchal d’Effiat, qui
eut la tête tranchée avec de Thou, pour conspiration contre Richelieu.
A Mozat, il reste de l’abbaye des Bénédictins une église de
diverses époques, car l’abbaye n’a point touché à la splendeur sans
vicissitudes; M. Gomot, qui a fait pour le monastère, dans son livre
sur Mozat, ce qu’il avait accompli pour le château fort dans son
histoire de Tournoël, a fixé ses dates principales depuis les VIIe et
VIIIe siècles; sa fondation par Calminius, duc d’Aquitaine et comte
d’Auvergne, et par Namadia, sa femme; bientôt, des invasions, des
pillages; c’est alors qu’on vit, suivant Sidoine Apollinaire, «les
bœufs occupés à ruminer dans les vestibules entr’ouverts, et à paître
l’herbe sur les autels renversés». Après une restauration, Mozat reçoit
le corps de saint Austremoine, que le roi, lors de cette translation,
portait sur ses épaules, marchant tête et pieds nus. De là grandit
sa prospérité, par les donations, les faveurs des rois et des papes;
ruinée, réparée, tour à tour, ayant compté Antoine Duprat parmi ses
supérieurs, et réduite à un seul moine en 1791.
[Illustration: A CHATEAUNEUF-LES-BAINS.--Le rocher de la Vierge.]
Pour Aigueperse (_aquæ spersæ?_) patrie de Michel de l’Hospital,
«cet homme du néant», comme pour tout le Bourbonnais en marge de
l’Auvergne, pour toute la frange de la Limagne, quel guide sûr que
M. Émile Montégut: «En dépit de la riante modestie du paysage, c’est
bien l’Auvergne, car voici à l’horizon le Puy de Dôme qui dresse sa
tête pointue et la gigantesque bosse de son épaule. Où qu’on aille
dans cette région, on ne peut l’éviter; sur la route d’Aigueperse, sur
celle d’Effiat, de la terrasse du château de Randan, partout, nous
l’apercevons qui semble nous faire signe d’entrer dans cette terre
pittoresque dont il est le gardien. La petite ville d’Aigueperse
se compose de deux lignes parallèles dont une grande route forme
l’intervalle. Elle contient plusieurs choses dignes d’intérêt.»
Et M. Montégut admire la Sainte-Chapelle, l’église Notre-Dame, un
groupe de pierre de la Sainte Famille mutilé, un groupe de bois
sculpté de XVIe siècle, une scène de la Passion, à propos de laquelle
l’écrivain place cette remarque que les œuvres des artistes locaux,
faites pour les localités, peuvent aider singulièrement «à constater
les théories de la science, soit sur la persistance, soit sur la
fluidité des races... Ces œuvres nous disent que, depuis des siècles,
les types des diverses provinces n’ont subi aucune modification aussi
petite qu’elle soit».
[Illustration: AYAT.--Le monument de Desaix.]
Et, à l’appui de sa thèse, notre perspicace cicerone nous indique,
dans cette sculpture d’il y a quatre siècles, un riche bourgeois ou
une sorte d’échevin de Jérusalem, portrait frappant de M. Rouher,--qui
est de Riom. M. Montégut, si nous continuions à le suivre, nous ferait
stationner trop longuement devant le Martyre de saint Sébastien de
Mantegna, une Nativité de Benedetto Ghirlandajo, dans la disposition de
laquelle quelque chose «le toucha comme une dureté et l’émut presque
jusqu’aux larmes...»
[Illustration: A Cébazat.]
L’artiste, aux côtés de la Sainte Famille a peint des escouades
d’anges, en _vrais petits gentilshommes du ciel_, tandis que les
pauvres bergers, les acteurs principaux, cependant, sont séparés de
la crèche par une muraille «comme des manants regardent en dehors
d’une palissade ou d’une grille une fête qui ne se donne pas pour
eux... Voilà bien l’image du spectacle que dut présenter l’Église à
la fin du moyen âge, quand, étriquée par le cours des longs siècles
de son origine populaire, elle s’était alliée à tout ce que le monde
renfermait de grand et d’illustre, et que les petits regardaient passer
avec curiosité des pompes auxquelles ils ne se mêlaient pas...»
[Illustration: CÉBAZAT.--Le beffroi.]
Ces considérations ont prolongé leur mélancolie en moi bien après
que je les avais lues, vers le château de Randan; successivement
propriété des familles de Polignac, de La Rochefoucauld, du duc de
Choiseul-Praslin, de Mme Adélaïde, finalement du duc de Montpensier,
qui possède de pantagruéliques cuisines, aux offices savamment divisés
de façon que les travaux culinaires s’exécutent à la perfection, «de
manière que les émanations contraires et ennemies ne puissent se mêler
et altérer la saveur propre à chacune».
[Illustration: CÉBAZAT.--L’église et la fontaine.]
C’est à ces cuisines des châteaux, aussi, pauvres bergers et
laboureurs, écartés par le peintre de la crèche de Jésus sur le
tableau de la Nativité d’Aigueperse, c’est à ces cuisines qu’allait
tout le suc de la Limagne..., jusqu’au jour, et aux _Grands Jours_, où
Richelieu, où Louis XIV, où la royauté trancha les tours orgueilleuses,
rasa les insolents donjons, décapita cette noblesse d’Auvergne qui
souriait des courtes origines des descendants des Francs, des Normands,
des Wisigoths, des Bourguignons, elle qui remontait à une antiquité
autrement lointaine: «Là, disait l’intendant d’Ormesson au duc de
Bourgogne, on ne trouve que des origines gauloises ou romaines; et la
plupart des maisons anciennes justifient leur antiquité par ceux des
premiers évêques de l’Église auvergnate qui en sont sortis et dont la
parenté leur a donné, comme aux Langheac, le privilège d’être inhumés
aux pieds du Saint, de porter sa crosse aux jours de solennité...»
[Illustration: Dans la Limagne.]
Cette noblesse, à peu près inexpugnable dans ses châteaux forts, dans
ses aires inaccessibles, s’était chargée de toutes les tyrannies,
de toutes les atrocités, de toutes les violences, de toutes les
usurpations, de tous les assassinats: les Mémoires des Grands Jours
sont le répertoire de tous les crimes; l’alarme fut générale; on
n’attendit même pas l’instruction: «Toute la noblesse était en fuite,
et il ne restait pas un gentilhomme qui ne se fût examiné, qui n’eût
repassé tous les mauvais endroits de sa vie, et qui ne tâchât de
réparer le tort qu’il pouvait avoir fait à ses sujets, pour arrêter
les plaintes qu’on pouvait faire...» Dans les six mois que dura le
tribunal, douze mille plaintes furent portées aux magistrats: «Ils
n’étaient pas assemblés un moment qu’il n’en coûtât la vie à quelque
criminel, et ils ne disaient pas un mot qui ne fût un arrêt contre
quelque fugitif.» Les condamnations de Canillac, d’Espinchal, de ce
Montboissier de Pont-du-Château, qui entretenait douze scélérats,
«qu’il appelait ses _douze apôtres_, et qui catéchisaient, avec l’épée
ou le bâton, ceux qui étaient rebelles à sa loi...», vinrent rassurer
les campagnes gémissantes sous ces terribles jougs; c’en était fini
de tous les sanglants arbitraires où les grands seigneurs n’étaient
pas seuls à redouter, où le moindre châtelain ne savait pas de moyen
plus sûr de s’égaler à ces glorieux exemples que l’abus de pouvoir,
l’oppression des plus faibles; tout ce que n’avait pas rasé Richelieu
en 1634 le fut par Louis XIV. La plupart, forteresses ou simples
manoirs étaient indestructibles autrement que par la mine: il fallut
les faire sauter...
[Illustration: Le Château de Randan.]
[Illustration: Les faneurs.]
Au retour de ce Randan aux cuisines prodigieuses, aux casseroles,
poêles et marmites où faire sauter, frire et bouillir tous les
fruits et les légumes, tout le poil et la plume de la Limagne, je me
souviens de la cuve géante de Tournoël, un baril de pierre de milliers
d’hectolitres, capable, lui, de contenir le meilleur d’une récolte...
Tournoël dont la carcasse romantique se décharne au haut de l’horizon,
là-bas...
[Illustration: Les ruines de Tournoël.]
«Les chroniques de Tournoël, écrit M. Hippolyte Gomot, résument autant
dans la moralité que dans la matérialité des faits qui les constituent,
l’histoire de cette féodalité fanatique, licencieuse, brutale, qui tint
durant près de huit siècles la France asservie. Il suffit de les lire
pour comprendre tout ce que le cœur de l’homme renferme de résignation
dans la misère, tout ce que son corps courbé, meurtri sous les
servitudes de la glèbe peut supporter d’injustices et de douleurs...
Tournoël, placé à l’extrémité septentrionale de la province, occupait
une situation exceptionnelle, puisqu’il était situé «près le chemin qui
menait de France et sur celui qui venait de Poitou et Limouzin... On
voit encore au centre même de ses ruines les débris de la citadelle
primitive qui servit à protéger ce côté de la Limagne soit contre les
invasions de barbares étrangers, soit contre les ravageurs féodaux,
les routiers, les malandrins, plus barbares encore. Cette forteresse
royale augmentée, fortifiée selon les exigences des époques successives
passa des souverains aux comtes, de ceux-ci à de puissantes maisons
seigneuriales originaires de Limousin, du Lyonnais, de la haute
Auvergne pour finir par une dégénérescence continue, quelques années
avant la Révolution de 1789, en simple fief bourgeoisement vendu pour
la valeur de ses prés, de ses champs et de ses maigres redevances...
Des évêques traîtreusement fait prisonniers,--des abbayes, des églises,
des bourgades assiégées, pillées,--des tombes profanées,--des vassaux
odieusement opprimés,--des châtelains nuitamment surpris, leur demeure
saccagée, eux-mêmes chassés, et leurs enfants couverts d’outrages;--la
débauche installée au château,--les familles voisines contraintes à
s’exiler en grande hâte pour éviter d’implacables vengeances... rien
n’y manque.»
[Illustration: TOURNOËL. Vue intérieure des ruines.]
Dans la série des héritiers ou héritières de Tournoël voici, vers
1500, Catherine de Talaru, veuve à vingt ans: «Riom, la ville voisine,
possédait alors une société des plus brillantes, Pierre de Bourbon, duc
d’Auvergne, époux d’Anne de France, y tenait souvent sa cour. C’était
la grande époque de la cité ducale. Pierre de Bourbon y attirait tous
les seigneurs de la province et leur offrait des tournois, des joutes,
des fêtes splendides. Catherine de Talaru s’y montra dans tout l’éclat
de sa beauté, et lorsqu’elle jugea à propos de transporter à Tournoël
ces habitudes mondaines, elle n’eut pas de peine à y attirer toute la
jeunesse de la ville et de la contrée. A ce moment-là, au château, on
ne rêvait que chasses et festins. Les jeux, les danses s’y suivaient
sans interruption. Pour égayer sa galante compagnie, la châtelaine,
dont les revenus avaient peine à suffire à ce nouveau genre de vie,
faisait venir et entretenait auprès d’elle, dans une familiarité
choquante, des musiciens, des histrions, des baladins et autres gens de
cette sorte...»
[Illustration: Attendant le train.]
C’est pour ces déportements que Catherine Talaru est chassée par suite
d’un jugement du bailliage de Montferrand: l’enquête la qualifie de
Circé, de Mélusine, de magicienne, de charmeresse et de sorcière...
[Illustration: L’Allier à sa sortie de la Limagne.]
Vers 1645, voici Charles de Montvallat, que sa femme battait: «Je
ne sais pas quel est le sujet de leur mauvais ménage, dit Fléchier;
quelques-uns l’attribuent à la mauvaise humeur de Madame; les autres
à quelques petites passions de Monsieur pour quelques filles de son
voisinage.» M. Gomot ajoute: «Montvallat avait de nombreux bâtards.
Il les faisait élever au château, et dès qu’ils avaient atteint l’âge
de quinze ans, on les employait à la garde des domaines ou à des
fonctions domestiques. On les qualifiait de _bâtards de Tournoël_, et
l’un d’eux portait le titre de _chef des bâtards_, dignité étrange à
laquelle étaient conférés certains privilèges.» Exigeant des nouvelles
mariées le droit de noces, «qu’autrefois l’on n’appelait pas si
honnêtement», il n’y renonçait que contre de forts tributs pécuniaires,
«et il en coûtait bien souvent la moitié de la dot de la mariée».
C’était sa méthode, d’ailleurs, de faire argent de tout. «Comme il
avait la justice, dans ses terres, sur ses sujets, il trouva moyen de
s’en servir pour ses injustices et de profiter de leurs crimes. S’il
arrivait que quelqu’un fût accusé d’assassinat, il lui promettait
sûreté en justice, à condition qu’il lui ferait une obligation de telle
somme; si quelque autre avait entrepris sur l’honnêteté d’une de ses
sujettes, il faisait brûler les informations, sur une obligation qu’on
lui donnait, et vendait ainsi l’impunité à tous les coupables. Ainsi
rien ne lui était plus inutile dans ses terres qu’un homme de bien.»
Charles de Montvallat fut dépossédé de son droit de justice et condamné
à l’amende...
[Illustration: ENTRE CHATEAUNEUF ET MENAT.
Ruines de Château-Rocher.]
Après les Grands Jours, il éclata bien quelques scandales encore à
Tournoël, les vilains eurent bien à subir encore parfois de durs
traitements, et des querelles sanglantes se poursuivirent entre
les châtelains de Tournoël et de Bosredon; tout de même une époque
s’éteignait, et le manoir en ruine allait, par devant notaire, devenir
la propriété du jurisconsulte Chabrol.
[Illustration: En Limagne.]
Ce soir, c’est comme une énorme mâchoire saignante du couchant...
Souvent nos châteaux démembrés affectent une telle forme, épouvantable,
comme des squelettes de fossiles... avec ces sanguinaires dents de
basalte que les édits royaux, puis la Révolution ont creusées et
cariées à jamais. Tout cela ne mord plus.
[Illustration: Pendant les vendanges.]
Tournoël!
Si le laboureur, si le vigneron, maître dans sa _tonne_, enguirlandée
de pampres, n’ont plus à redouter l’insatiable appétit de l’ogre
féodal, tant de siècles nourri et abreuvé par eux, qui fonçait soudain
aux simples fringales de ses mâchoires désormais à vide, il leur
reste, par ailleurs, assez d’impôts pour remplacer la dîme, les aydes
et gabelles, et la taille, assez de sujets de craindre, de toutes
sortes: en 1690, ce sont des nuées de chenilles qui s’abattent: «Pour
s’en débarrasser, on ne trouve rien de mieux que d’avoir recours à
l’exorcisme, comme s’il s’agissait de véritables démons. Les habitants
présentèrent dans ce but une requête à l’évêque de Clermont. L’official
du diocèse, Claude Burin, rendit une ordonnance qui confiait au curé de
Sainte-Martine de Pont-du-Château le soin d’exorciser les chenilles. On
instruisit un procès en règle contre l’insecte malfaisant. Un magistrat
du pays, nommé Gabriel Aymard, choisi comme curateur, fut chargé de
faire sortir les susdites chenilles du territoire de Pont-du-Château,
et de les conduire sur un point éloigné dit des Fourches, où leurs
ravages étaient moins à craindre. Nous ignorons si les chenilles
obéirent à cet ordre d’expulsion, mais l’arrêt fut enregistré.» Et ni
l’orage et la foudre incendiaire, ni les vents et les gelées n’ont
cessé; ni la grêle, une grêle fréquente qui a tant de grosseur, et à
laquelle le vent ajoute une telle force que «les jeunes veaux en sont
tués et leurs mères blessées ou meurtries. Si elle ne blesse point
celles-ci, souvent par une sorte de déchirure elle leur emporte le
poil, et alors ces animaux perdent leur toison pour quelque temps...»
Comme l’on comprend que le narrateur, devant le désastre auquel il est
présent..., la grêle étant tombée d’un demi-pied d’épaisseur... partout
les vignobles jonchés de feuilles déchiquetées, de grappes coupées,
de raisins arrachés et fendus, les ceps pendants... offrant l’état de
délabrement et de nudité où il les voit à Sayat, en 1787, ne puisse
retenir des pleurs!
Hélas! à ces antiques alarmes naturelles, à l’aigre _bisou_ d’automne
qui donne la _brande_ aux vignes, il faut aujourd’hui ajouter la
terreur d’autres terreurs encore; voici que le phylloxera attaque le
département, et sur cent soixante communes productrices de vin, il en a
déjà gagné soixante-six!
[Illustration: EN LIMAGNE.--Le «Bousset».]
[Illustration: ROYAT.]