Le Puy de Dôme.--La Fontaine du Berger; le Temple et l’Observatoire,
la Foi et la Science; le dieu Lug, les expériences de Pascal, le
Sabbat et la Saint-Jean.--Les cratères, les cheyres, les coulées
du Puy de Côme et du Puy de la Nugère, glaciers d’Auvergne.--Les
carrières de Volvic; Pontgibaud, la chartreuse de Port-Sainte-Marie,
la cité des Chazaloux.--Le lac d’Aydat, la champignonnière des
puys.--Le soir au Puy de Dôme; la descente; nouveau métier des
bergères.
[Illustration]
Tandis que l’on va et vient, monte, tourne, zigzague, descend par
les déroutants quartiers de Clermont, à tous les bouts de rues et de
ruelles, c’est l’invasion du Puy de Dôme, pénétrant par chaque issue.
La montagne vous part aux yeux, pour ainsi dire.
Le Puy de Dôme, comme un boulet prodigieux lancé des forges intérieures
du globe, a troué l’écorce terrestre, mais s’est arrêté là, sans plus
de force pour passer tout, demeuré prisonnier par la base, son cône
obtus, seul, libre vers le ciel, debout, dans le vide... Un fameux
boulet, que ce boulet mort, que les hommes de toutes les époques ont
fait servir à leur agrément et à leur utilité, naturellement,--comme
ces obus où, après la guerre, l’on emboîtait des pendules ou encadrait
des portraits.
Le Puy de Dôme, ainsi, a été agencé à plus d’une fin.
Vu de certains endroits, avec les ruines du Temple et les bâtiments
de l’Observatoire, il se rapetisse un peu à l’image que je viens de
constater; mais, pas longtemps: il a vite fait de se redresser de
toute sa taille, de tout son grave orgueil de sommet. A mesure qu’on
le contemple, que la hantise inéluctable d’y gravir se fait plus
pressante, l’humeur de plaisanter s’éloigne, et le jeu ingénieux des
comparaisons, dans l’esprit le plus gouailleur, cesse vite.
[Illustration: Le Puy de Dôme.]
Quelque souvenir qu’on ait d’Alpes ou de Pyrénées plus enchanteresses,
mystérieuses ou émouvantes, on ne peut dénier à la cime arverne, si
fièrement solitaire, qui se montre sans ruses ni détours, d’un bloc,
l’ampleur et la netteté des lignes, le charme vigoureux d’une beauté
franche, loyale et brave.
Mais allons.
Quelques heures, fort courtes, tant la route offre de spectacles sans
cesse }variés, à mesure que l’on s’élève, soit par la Baraque, soit par
Villars, soit par Fontanat, à moins de halte forcée: car l’ascension ne
s’effectue pas toujours dans les délais calculés.
Voici qu’à certaine distance de la montagne, des cavaliers du train des
équipages barrent le passage, à cause des exercices de tir au canon de
l’artillerie, campée l’été à la Fontaine du Berger.
Par intervalles, des détonations retentissent, se propagent par échos,
et, dans la campagne ou sur les flancs du mont, au milieu d’un nuage
tourbillonnant, les projectiles éclatent, s’enfouissent.
[Illustration: AU SOMMET DU PUY DE DÔME.
Les ruines du Temple.]
Lui reste sans broncher à ces coups qui n’entament guère profondément
sa carapace de domite.
Une sonnerie de clairons met fin à ces canonnades.
Les cavaliers disparaissent, d’un temps de galop, laissant la voie
permise, et l’on peut commencer de monter par un lacet, du col de
Ceyssat, à travers l’herbe touffue et les fleurettes, ces œillets
et ces pensées dont le vif coloris excite toujours l’étonnement du
voyageur: j’ai lu que c’est des simples du Puy de Dôme que l’on
fabrique le vulnéraire suisse, ce _vinéraire_ si populaire, en honneur
dans nos faubourgs!
Par des sentes ainsi fleuries, l’escalade est rapide! Tout proche,
les ruines du Temple et cet Observatoire, qui, de loin, nous firent
sourire, comme encastrés au haut d’un boulet, produisent toute autre
impression. C’est la foi, c’est la science, qui ont posé ces degrés
de pierre ou ces fils d’électricité. A l’une et à l’autre, quel
merveilleux autel!
[Illustration: PANORAMA DES MONTS DÔMES.--LA GRANDE CHEYRE.]
Le Temple a été exhumé des fouilles nécessitées par la construction de
l’Observatoire sur ce plateau célèbre par l’expérience sur la pesanteur
de l’atmosphère qu’y exécuta Périer, pour son beau-frère Pascal.
Le _Vasso-Caleti_, temple des Celtes, suivant les études les plus
récentes d’après les assises mises au jour, aurait constitué un
monument considérable, des plus riches, dont l’édification fut due à
toute la Gaule, non à l’Arvernie seule. Des fragments de marbres rares,
de statuettes, de chapiteaux, de masques, des écrins, des médailles
ont été déterrés. Par la confrontation des inscriptions et du texte
des historiens, on possède la certitude que le dieu Lug des Gaulois,
le premier, fut honoré là. A la période gallo-romaine, son culte se
confondit avec ceux de l’Hermès grec, du Mercure romain. La puissance
du Mercure arverne, des plus vastes, périclita à son tour; les barbares
de Germanie dévastèrent l’édifice, tandis que les missionnaires
chrétiens chassaient l’antique paganisme. L’ancien dieu, pourtant, ne
mourut pas: il devint diable. Lug, après avoir été Mercure, fut Satan.
Il présida aux sabbats du moyen âge. Chaque nuit de la Saint-Jean, tout
ce qu’il y avait en France de sorciers et de sorcières, possédant un
balai, l’enfourchait pour se réunir au Puy de Dôme. Une femme, Jeanne
Rosdeau, fut brûlée en 1594 pour avoir assisté à l’une de ces messes
noires où elle dut, selon son témoignage, sacrifier ses cheveux au
désir d’un bouc noir «qui portait entre les cornes une chandelle noire
à laquelle il donnait le feu le tirant de dessous sa queue».
[Illustration: AU SOMMET DU PUY DE DÔME.--L’Observatoire.]
De tout cela, et d’une chapelle de Saint-Barnabé mentionnée plus
tard, il ne reste que les vestiges du Temple découverts en 1875,--et
le pèlerinage traditionnel, perpétué jusqu’à nos jours, des villes
et des villages environnants, au matin de la Saint-Jean; il pourrait
bien tirer son origine de quelque cérémonie de purification, après les
offices diaboliques du Sabbat.
Aux hommes que la superstition ou la foi ne transporte plus jusqu’à la
montagne, la seule curiosité peut suffire aujourd’hui; l’ascension vaut
d’être accomplie,--rien que pour voir:
Si Dôme était sur Dôme
On verrait les portes de Rome,
a rimé en proverbe quelqu’un qui s’est trompé, d’abord, en croyant
que le double de 1,465 mètres ferait au Puy de Dôme une altitude sans
pareille, ensuite, en pensant que la vue des portes de Rome ajouterait
quoi que ce soit à ce panorama sublime!
Qu’il serait fâcheux que cela ne fût pas comme cela est!
En effet, quelles perspectives, Clermont, la Limagne, la chaîne des
Puys, les monts Dore, les monts du Velay, le Livradois, le Forez,
etc.; cinq départements qui se prêtent à la vue, la plaine étalée sans
borne au delà de la ville, les villages, les châteaux, les crêtes qui
déchiquètent les lointains!
Et, plus immédiatement, les soixante cratères, isolés ou soudés par la
base, la champignonnière volcanique des puys!
[Illustration: Le Puy de Dôme et la chaîne des Puys.]
Les volcans! les cratères!
Nous avons beau, tout enfants, avoir eu devant l’esprit, comme
cratères, comme volcans, des incendies crachant flammes et fumées,
tout de même, le tableau du cataclysme éteint n’est pas décevant,
l’imagination n’a pu jamais atteindre à ce paroxysme.
[Illustration: Sur les flancs du Puy de Dôme.]
Malgré la végétation qui, çà et là, tranche sur les espaces mâchurés,
malgré la vie qui est revenue en villages et troupeaux, çà et là,
quelle solitude, quel silence d’après on ne sait quelles dévastations,
quelles malédictions, inconcevables à d’autres cerveaux que ceux
des géologues. Une tempête figée, ont-ils décrit, devant ces amas
de produits de projections ignées, de scories, de cendres, de lave
coulant de la lèvre égueulée des cratères, ou du flanc ou de la base
des volcans. Une tempête figée de vagues de plomb fondu refroidies,
congelées au plus fort de leur échevèlement, de leurs assauts, de leurs
conflits, de leurs heurts aux volutes, aux arabesques effroyables. Une
tempête enchaînée, le faîte des flots pour éternellement pétrifié,
et les gouffres béants à jamais. Une tempête bâillonnée, dont les
mugissements se sont tus. Et cela angoisse, ce silence au-dessus de cet
océan de fureur et d’épouvante toujours dressées épouvantablement. Et
c’est poignant, comme on ne saurait l’exprimer, la paix, l’immobilité
de ces étendues, comme toutes secouées encore des convulsions où
la mort les a saisies; paysages fantastiques, que l’on doute être
réels, alors même qu’ils gisent sous vos yeux, paysages douloureux de
cauchemars et d’hallucinations que ces _cheyres_, paysages effarés et
hagards, paysages de délire que l’on ne traverse pas sans trouble et
sans détresse...
[Illustration: Coulée de lave de Volvic et Puy de la Nugère.]
Ainsi je l’éprouvai, ce désarroi, aux carrières de Volvic, à
Pontgibaud, aux ascensions à travers les coulées du Puy de Côme et du
Puy de la Nugère,--l’étonnement et l’horreur dont Michelet était saisi
devant l’énormité sauvage des glaciers. Comme les glaciers, la cheyre
monstrueuse a l’air d’être en marche, de sorte «qu’immobile, elle
paraît en mouvement».
[Illustration: Un gué sur la Sioule.]
--«Quel spectacle, s’écrie Legrand d’Aussy, de la cime du volcan!
L’on voit sous ses pieds naître et descendre cette rivière de pierre,
longue de plus d’une lieue, et que Guettard, quoique à tort, appelle
le plus horrible et le plus grand amas de lave qui existe dans le
monde. Le temps qui, depuis tant de siècles, travaille à la ronger,
est parvenu enfin, par un commencement de décomposition, à blanchir
un peu la surface par des lichens. Sous cette teinte de vétusté, ses
protubérances sans nombre ressemblent à des glaçons charriés par les
eaux. On dirait que le fleuve en est couvert dans sa vaste étendue,
qu’il les entraîne à travers les deux rangs de montagnes qui forment
ses rivages et que, par une pente rapide, il court vers la commune de
Volvic, et même par delà, vers celles de Marsat et de Saint-Gènes, pour
les renverser et les engloutir.»
[Illustration: PONTGIBAUD.--Vue panoramique.]
Cependant, parmi ces cheyres raboteuses, «ces petits mondrains d’une
lave brute et hérissée de pointes sur lesquelles on ne marche que
comme sur des bouteilles cassées», des villes achèvent de surprendre:
Pontgibaud, avec ses mines et ses fonderies, sur la pente du Puy de
Côme, dont une coulée «a rejeté le cours entier de la Sioule d’une
lieue dans l’ouest»; la Sioule, à la vallée accidentée où se cachait
la Chartreuse de Port-Sainte-Marie, au XIIIe siècle; c’est aussi sur
la cheyre, dans la lave, qu’habitèrent ceux qui vécurent au camp des
Chazaloux, une soixantaine de cases sèches, remontant aux grandes
invasions barbares...
[Illustration: VALLÉE DE LA SIOULE.--Chartreuse de Port-Sainte-Marie.]
Ce même désarroi brutal, comme à la marche immobile du glacier, au
mouvement figé des cheyres de Volvic, je l’éprouvai encore au lac
d’Aydat, pauvre oasis de ces déserts de mâchefer, une guenille d’eau,
qui tremble au vent du soir, là-bas...
[Illustration: Cratère de Lassolas.]
D’ici, rien de ce qui réjouit ses bords du peu de campagne où
Sidoine Apollinaire s’établissait l’été, du frais fouillis vert dont
s’entourent le village, l’église, rien ne s’aperçoit de ce qui sourit
et fait ce lac--rébarbatif--pourtant accueillant et doux, après les
cheyres de Vichatel, de Lassolas, de la Rodde... D’ici, le lac d’Aydat,
dont les déjections du rouge Puy-de-la-Vache ont obstrué le cours,
n’ouvre sur toute cette région consternée qu’un œil atone, lugubre...
[Illustration: Les bords de la Sioule.]
D’ailleurs, voici le soir, qui, sur nulle autre contrée, ne peut venir
plus funèbrement; l’ombre s’entasse dans l’entonnoir des cratères,
longtemps, avant de les emplir! Puys de l’Enfer, de la Rodde, de
Tressoux, de Gravenoire, de la Taupe, de la Vache, de Lassolas, Puy de
Laschamps, Puy de Grosmanaux, Puy de Pariou, Puy de Côme, et le grand
Sarcouy ou Chaudron, et le Puy Chopine, et le Puy de la Coquille, et
le Puy de Jumes, et le Puy de Louchadière, et le Puy de la Nugère--et
bien d’autres que le gardien de l’Observatoire nous cite, tout en nous
priant de regarder l’heure, par son télescope, sur la place de Jaude
de Clermont, où la foule, aux terrasses de cafés, boit et fume. Comme
on ne distingue plus entre les apéritifs des consommateurs, c’est le
moment de partir si nous ne voulons être pris par la nuit, tout à fait.
Encore quelques minutes, un coup d’œil vers le petit Puy de Dôme--qui
se tient au côté du grand, creusé d’un cratère, le Nid de la Poule,
encore un regard vers les hauteurs de Montrognon, qui semble quelque
fossile exhumé, avec sa dent colossale, et vers Gravenoire, et vers
Gergovie!
[Illustration: Beaumont et Gergovie.]
Et comment ne pas retourner un peu à Vercingétorix, à l’aspect de
ce plateau, au bas duquel Clermont s’éclaire, petit à petit, comme
des feux d’un camp: Vercingétorix, le seul héros--le premier de
notre race--qui ne soit point fêté. Ne réclamons pas pour lui des
anniversaires, des discours municipaux, des honneurs civils ou
militaires; mais, tout de même, tandis que l’on ressuscite tant de
ternes mémoires, il faut bien constater un peu la négligence dont est
victime le guerrier à la grande moustache, dont une statue s’effrite
à Paris, sur les boulevards extérieurs, dans la cour du garde-meuble
qu’est devenue la maison du sculpteur! Gergovie, plateau désert depuis
tant de siècles, et où le laboureur ne peut _charruter_ un peu profond,
sans rencontrer quelques pièces, quelques fragments contemporains
des stratégies de César, et de l’indomptable courage des nôtres, ô
Vercingétorix...
[Illustration: Gergovie.]
C’est le soir, la nuit bientôt, plus de silence, de solitude, de
mystère encore, où l’on comprend mieux le passé, les premiers âges se
débattant à l’oppression de l’inconnu, le dieu Lug, saint Barnabé, le
diable, les sorcières...
[Illustration: La Sioule à Châteauneuf-les-Bains.]
La descente est rapide, et nous revoici dans la vallée, à l’obscur...
Un long troupeau de vaches et de bœufs traverse le chemin, poussé par
des chiens, des conducteurs à cheval, une longue file de bétail ramenée
au parc ou à l’étable, ou en route pour quelque foire, qui passe,
s’efface dans un crépuscule biblique, en horde précipitée...
Et puis, çà et là, à mesure que nous rejoignons des fermes et des
hameaux, ce sont des fillettes, avec leurs chèvres ou leurs moutons,
qui rentrent de garder...
Elles portent péniblement des sacs pesants ou des tabliers gonflés
d’éclats d’obus, provenant des bombardements du Puy de Dôme par
l’artillerie de la Fontaine du Berger, qu’elles revendront au quintal;
tout le jour elles se livrent à ces fouilles; un croc de fer à extraire
la mitraille du sol est la houlette de nos pastoures!
[Illustration: La Sioule à Pontgibaud.]
[Illustration: Sur le plateau de Châteaugay.]