Clermont-Ferrand.--L’idée que l’on s’en fait; les volcans, Bituitus
et ses chiens, César, Vercingétorix, saint Austremoine, Crocus,
Honorius, Evarix, Pépin le Bref, les Normands, Urbain II et la
première Croisade, les seigneurs et les évêques, les Anglais,
les Huguenots, les «Grands-Jours», etc.--Visiteurs illustres;
ce que pensent Sidoine Apollinaire, Fléchier, Legrand d’Aussy,
Chateaubriand.--Le Puy-de-Dôme à tous bouts de rues; la Cathédrale et
Notre-Dame-du-Port; l’évêque saint Gal et les hirondelles inciviles;
le «roman» auvergnat; les logeurs du bon Dieu.--La maison de Blaise
Pascal, la fontaine Saint-Allyre et les autres, les squares, les
places, les rues, la statue de Desaix.--Pourquoi Clermont manque
d’alignement; malice de Riom.--Splendeur et décadence de Montferrand;
une garde nationale féminine.--La population; fécondité proverbiale
des Clermontoises; les nombreuses familles; encore Fléchier et
Chateaubriand.
[Illustration]
Me voici au berceau de Pascal et au tombeau de Massillon. Que de
souvenirs! les anciens rois d’Auvergne et l’invasion des Romains, César
et ses légions, Vercingétorix, les derniers efforts de la liberté des
Gaules contre un tyran étranger, puis les Wisigoths, puis les Francs,
puis les évêques, puis les comtes et les dauphins d’Auvergne, etc.»
Ainsi s’exclame Chateaubriand, lorsqu’il veut, «avant de mourir,
jeter un regard sur l’Auvergne, en souvenance des impressions de
sa jeunesse», lorsque, enfant, dans les bruyères de la Bretagne,
entendant parler de l’Auvergne et des petits Auvergnats, «il se
figurait que l’Auvergne était un pays bien loin, bien loin, où l’on
voyait des choses étranges, où l’on ne pouvait aller qu’avec de grands
périls...»
[Illustration: CLERMONT-FERRAND.--Rue des Notaires.]
Ainsi je pensais aussi, tout petit enfant, alors que dans notre maison
de la plate banlieue parisienne où le Mont Valérien joue les sommets,
mes parents, en patois du pays, se souvenaient, racontaient les choses
de là-bas et de là-haut,--pendant qu’à l’école l’histoire de France que
l’on m’enseignait était de l’histoire d’Auvergne, si souvent, où ce
qui me plaisait singulièrement, c’était que mes ancêtres s’appelaient
Arvernes: cela suffisait à me consoler des moqueries habituelles à
l’adresse des _Auvergnats, fouchtra_!
[Illustration: CLERMONT-FERRAND.--La Cathédrale.]
Comme les miens parlaient, par exemple, de terribles hivers, de telles
années où les loups s’étaient avancés jusqu’au village, lorsque, le
lendemain, en classe, on m’apprenait que les Arvernes enrégimentaient
des chiens qui manœuvraient comme des troupes régulières, et que
Bituitus en commandait un assez grand nombre pour ne faire qu’une
bouchée de toute une armée romaine, facilement, je mêlais tout cela, le
présent et le passé, de façon à éprouver la plus grosse désillusion,
quand, sur les dix ans, arrivant place de Jaude, je ne trouvais pas les
gens vêtus de peaux de bêtes, des régiments de molosses et les volcans
en éruption.
J’en gardais longtemps rancune au chef-lieu du Puy-de-Dôme, et je crois
bien que plus d’un voyageur n’est pas déçu,--comme j’en ai vu qui
l’étaient,--pour d’autres raisons: car la position de Clermont-Ferrand,
bâti sur un monticule, en amphithéâtre, comme une île au-dessus de la
plaine, est une des plus belles du monde, juge encore Chateaubriand et
jugeait Sidoine Apollinaire!
Il est vrai que Fléchier prononce «qu’il n’y a guère de ville en France
plus désagréable, la situation n’en est pas fort commode, à cause
qu’elle est au pied des montagnes».
[Illustration: CLERMONT-FERRAND.--Notre-Dame-du-Port.]
N’essayons pas d’accorder ces opinions disparates. Mais insistons sur
ce point que si la curiosité n’est pas toujours satisfaite, cela tient
beaucoup aux imaginations, qui espéraient plus de l’Auvergne qu’elle ne
peut donner. On a toute l’histoire en tête, après la légende, et ces
druides, si vagues, qui faisaient descendre les Arvernes de Pluton.
[Illustration: Dans la crypte de Notre-Dame-du-Port.]
On sait les campagnes des Gaules, la période gallo-romaine, la
splendeur d’Augustonemetum, avec «un capitole, un amphithéâtre, un
temple de _Vasso-Caleti_, un colosse qui égalait presque celui de
Rhodes;... des sculpteurs dont parle Pline, une école célèbre d’où
sortit le rhéteur Fronton, maître de Marc-Aurèle; des temples de
Bacchus, de Jupiter, de Mercure à Champturgues, à Montjuset, au Puy de
Montaudon. Puis, les riches annales de l’Église, de saint Austremoine,
premier apôtre de l’Auvergne, jusqu’à Massillon: «trente et un ou
trente-deux de ces évêques ont été reconnus pour saints; un d’entre
eux a été pape sous le nom d’Innocent VI». Et la première croisade,
prêchée au concile de Clermont par Urbain II. Et toute l’ère féodale.
On sait Turenne (de la famille de la Tour d’Auvergne) et Desaix (né à
Saint-Hilaire-d’Ayat). On sait Blaise Pascal et Michel de l’Hospital.
Bref, on rêve de l’Auvergne rouge et noire, qui jeta feu et flammes
avec ses volcans, de l’Auvergne pâle sous les glaciers, de l’Auvergne
historique, terre d’héroïsme et de génie,... et l’on se trouve dans
une paisible préfecture de cinquante mille habitants, vaquant à leurs
affaires le plus ordinairement du monde, seulement inquiets du Puy
de Dôme, s’il est calme ou menaçant, clair ou crasse; silhouette
colossale, dressée à tous bouts de rue, inévitable, qui commande
désormais le regard et la pensée, de la terre au ciel, de sa masse,
aperçue de toute la Limagne, et, pourtant, comme soudaine, dressée
brusquement, de 1,465 mètres au-dessus du niveau de la mer, de 1,000
mètres au-dessus de Clermont-Ferrand!
[Illustration: A CLERMONT-FERRAND.--Le jardin Lecoq.]
Oui, tout enfant, par ces rues tranquilles où erraient des citadins
en costumes de tout le monde, sans même le chapeau que j’avais vu
aux charbonniers et porteurs d’eau auvergnats de Paris, devant la
montagne morte, je fis la moue! Que de touristes pareillement puérils!
C’est aussi que la montagne ne vient pas à vous, comme la mer. Il
faut aller à elle. Et, alors, que de gens de l’avis de Chateaubriand:
«Que les lourdes masses des montagnes ne sont point en harmonie avec
les facultés de l’homme et la faiblesse de ses organes... que cette
grandeur, dont on fait tant de bruit, n’est réelle que par la fatigue
qu’elle vous donne... que ces monts qui perdent leur grandeur apparente
quand ils sont trop rapprochés du spectateur sont toutefois si
gigantesques qu’ils écrasent ce qui pourrait leur servir d’ornement...»
Et Chateaubriand, en un réquisitoire impitoyable, continue d’abaisser
les montagnes qui s’élèvent, de réclamer leurs têtes comme celles de
criminels avérés. Les forêts, les lacs, les ruisseaux n’obtiennent pas
grâce devant son apostrophe. Mais quelle éloquente défense présente
Michelet, qu’il faudrait citer tout! Et laissons la montagne plaider
elle-même; elle n’est pas en peine de gagner sa cause: elle n’a qu’à se
montrer pour cela; le plus insensible n’échappera pas à son despotique
attrait, au vertige des sommets inéluctables autant que celui du
gouffre, et qui nulle part n’est éprouvé plus fatalement qu’ici; une
tentation de toutes les secondes; impossible d’y échapper; de toutes
les places, de toutes les avenues, la vue débouche sur le Puy de Dôme;
dès que l’on quitte des yeux les choses de la ville, c’est sur les
flancs blanchâtres du mont qu’ils vont, qu’ils montent et descendent,
de la large base jusqu’à l’extrémité pointue du cône...
[Illustration: Le square Pascal.]
Et peut-être les yeux fascinés au lointain n’accordent-ils plus
l’attention qu’il faudrait à Clermont-Ferrand,--où divers édifices
méritent d’être visités, entre autres la Cathédrale, construite en
lave de Volvic, et l’église de Notre-Dame-du-Port. La Cathédrale est
un monument gothique qui ne fut jamais achevé. Chateaubriand écrit:
«La voûte en ogive est soutenue par des piliers si déliés qu’ils sont
effrayants à l’œil; c’est à croire que la voûte va fondre sur votre
tête. L’église, sombre et religieuse, est assez bien ornée pour la
pauvreté actuelle du culte. On y voyait autrefois le tableau de la
_Conversion de saint Paul_, un des meilleurs de Le Brun; on l’a ratissé
avec la lame d’un sabre: _turba ruit_. Le tombeau de Massillon était
aussi dans cette église; on l’en a fait disparaître, dans un temps où
rien n’était à sa place, pas même la mort.» Avant ce temps, le citoyen
Legrand rapporte ceci:
[Illustration: CLERMONT-FERRAND.--Fontaine d’Amboise.]
«On tient par tradition, dit le chanoine du Fraisse, que saint Gal,
l’un des évêques, offrant à Dieu, un jour, sur le maistre-autel de la
cathédrale le saint corps de Jésus-Christ, une hirondelle, traversant
l’église, laissa tomber son fient sur les saintes espèces; qu’au même
instant, ce saint, les ayant accusées et reprises d’incivilité, leur
commanda de sortir de l’église avec défense de n’y entrer plus; que
ces oiseaux obéirent à sa voix. Ce miracle dure encore; et, depuis ce
moment, on ne les a plus vues voltiger dans notre mère église, sur nos
clochers, ni dans les collégiales et paroissiales de la ville, tandis
que les maisons des particuliers, églises et monastères des mendiants
et religieuses en sont beaucoup incommodés, durant le printemps,
l’été et l’automne. Messieurs de la prétendue religion réformée, qui
disent que Dieu n’écoute pas les prières de ses serviteurs, peuvent,
si bon leur semble, être les témoins et les spectateurs de ce prodige
que plusieurs millions de personnes ont vu depuis onze cents et tant
d’années, et pourront voir, s’il plaît à Dieu, jusqu’à la fin des
siècles.»
«J’ignore si, après onze cents et tant d’années, ajoute le citoyen
Legrand, les hirondelles de Clermont se souvenaient encore qu’autrefois
leurs mères avaient été _reprises d’incivilité_; mais ce que je puis
assurer, c’est que maintenant leur postérité n’est plus sensible
à ce reproche et que, toutes les fois que j’ai passé auprès de la
cathédrale, j’en ai toujours vu des centaines voltiger très gaiement
autour des clochers...»
[Illustration: CLERMONT-FERRAND.]
Je ne trancherai point de mon témoignage entre le chanoine du Fraisse
et le citoyen Legrand; il peut loger des hirondelles à la cathédrale,
sans qu’on les aperçoive--de la même couleur que la pierre, si brune!
Je ne connaissais pas l’anecdote, non plus, qui excite la verve du
citoyen Legrand contre la foi au miracle du chanoine, sans quoi j’eusse
observé; mais aussi, si remarquable que soit la cathédrale gothique, je
ne m’y suis jamais attardé, ne la considérant point comme le monument
principal de Clermont, alors que la ville possède Notre-Dame-du-Port,
un modèle parfait du _roman auvergnat_, œuvre des «logeurs du bon
Dieu», comme se seraient appelés ceux qui y travaillèrent, collèges
d’architectes, producteurs de tant de merveilles. Viollet-le-Duc
jugeait que «l’école auvergnate peut passer pour la plus belle des
écoles romanes». Son influence est marquée à Saint-Étienne, de Nevers;
à Saint-Sernin, de Toulouse, et à Saint-Papoul. Notre-Dame-du-Port
serait le type primordial de notre _roman_, le monument le plus ancien
de ce style; elle daterait du Xe siècle, d’après M. Paul du Ranquet,
qui croit avoir découvert le nom de son fondateur sur un chapiteau.
Située dans une rue, entre des maisons, avec un porche en contre-bas,
que de passants, comme Chateaubriand, ne furent pas avertis que ce
trésor était enfoui là! à moins qu’habitué aux longs et fins clochers
à jour, aux flèches effilées, aux dentelles de granit des églises de
sa Bretagne, il n’ait pas goûté les proportions solides, les lignes
robustes, le charme trapu, bien auvergnat, de Notre-Dame-du-Port; mais
il n’aurait pas tenu sous silence les images de pierre de la porte ou
de l’intérieur, d’une facture inégale, tantôt barbare, tantôt habile
et méticuleuse, mais toujours intéressante; il est un Adam, après le
péché originel, tiré par la barbe hors du paradis terrestre, qui marche
sur le corps d’Ève tombée à terre, du plus saisissant effet. Jadis,
un privilège du chapitre de Notre-Dame-du-Port donnait le droit au
doyen «d’assister au chœur et d’officier en tenant sur son poing un
épervier ou un autre oiseau de chasse; de se faire précéder, dans les
processions, d’un piqueur tenant ses chiens en laisse; d’avoir, pendant
la messe, son épervier sur une perche près de l’autel, et sur l’autel
même un heaume et une cuirasse; enfin, pendant le chant de l’évangile
par le diacre, de se tenir tourné vers le peuple avec une hallebarde
dans la main droite et son épervier sur la main gauche».
[Illustration: Clermont vu des Buges.]
Dans les rues, à travers le va-et-vient de la vie locale, au hasard de
la flânerie, nous nous arrêtons à des maisons anciennes, à la maison
de Pascal, à des façades ornées de modillons, à des noms de rues, rue
des Chaussetiers, rue des Gras, à des marchés, au jardin Lecocq, à
des squares, le square Pascal, à des statues, la statue de Pascal,
la statue de Desaix, le _Sultan juste_ de la campagne d’Égypte, le
vrai vainqueur de Marengo qui, consultant sa montre à l’heure où
le gros de l’armée fléchissait, se serait écrié: «la bataille est
perdue, mais nous avons le temps d’en gagner une autre.» Ce qu’il
fit, avec sa réserve--mais en y laissant la vie. Nous expédions les
hôpitaux, casernes, théâtres, évêché, lycée, le lycée Pascal, palais
des Facultés, la plupart de pierre de Volvic; aussi l’ensemble est-il
assez chagrin, comme s’il tombait de la cendre, perpétuellement! Et
pour cette raison, tant de fontaines d’eau admirable, qui devraient
fournir l’agrément des places, des jardins, des avenues, si l’on
avait employé granits ou porphyres, n’y mettent qu’une monotone
ornementation; magnifiques eaux si limpides et fraîches, dont les jets
de cristal, dans toute la joie de la lumière, ne s’élancent, retombent,
s’éparpillent que comme des larmes brillantes, mais tristes, dans ces
vasques de deuil, couleur de crêpe!
Il est banal d’établir des analogies entre les êtres et les choses,
entre l’homme et son endroit de naissance et de vie. Mais comment
résister pour Clermont et Pascal à confronter cet homme ci avec cette
cité là, cette âme de lave ardente avec ce sol de volcans. En quel
autre lieu d’origine se représenter mieux qu’ici, sous ce ciel éperdu,
avec les horizons érodés du cratère, le génie précipité et brûlant du
savant, de l’écrivain des _Lettres Provinciales_ et des _Pensées_, du
janséniste rigoureux et intransigeant de Port-Royal...
[Illustration: A Montferrand.]
Par contre, je n’aperçois pas que Jacques Delille, de Clermont, aussi,
mais clandestinement, puisse prêter à aucune comparaison de la sorte;
il ne semble pas que le poète didactique des _Jardins_ et le traducteur
de vers de Virgile ait bénéficié en rien des énergies du terroir...
Jean Domat, avocat du roi au présidial (grâce à qui des commissions
furent nommées pour aller tenir les _Grands Jours_), contemporain et
ami de Pascal, et fervent janséniste «prince des juristes modernes» qui
a presque formé d’Aguesseau, inspiré Pothier, et quelquefois prévenu
Montesquieu, est une autre célébrité de Clermont, dont les austères
travaux sont plus «couleur locale» d’ici que les versifications de
l’abbé...
Par exception à tant d’édifices de ténèbre, la fontaine incrustante de
Saint-Allyre compose une petite île toute blanche, avec ses dépôts de
matières calcaires, au-dessus du ruisseau par où elle s’échappe, où
ils ont formé deux ponts. Un propriétaire exploite une grotte, où il
soumet à la pétrification mille animaux, plantes, objets, auxquels, en
un certain temps, les matières calcaires en dissolution dans l’eau,
se précipitant, font des carapaces, des enveloppes blanches; dans le
jardin, voici les chefs-d’œuvre du genre: vache blanche, tigre blanc,
personnages blancs dansant la bourrée, un tapir blanc, un tigre blanc,
des oiseaux blancs!
[Illustration: DANS LA CAMPAGNE CLERMONTOISE.--Faucheurs.]
On devine quelles superstitions devaient entourer cette fontaine
blanchisseuse!
Retournons dans la ville, par les vieux quartiers assez grouillants,
dont les habitants expliquent la tortuosité d’une façon amusante:
«Il y a peu de villes en France, qui aient des rues aussi gauches,
aussi ridicules, aussi bizarrement contournées. Il faut les avoir
vues pour s’en former une idée, et à moins d’imaginer, à plaisir,
des cornes, des enfoncements, des saillies, enfin des contours
et étranglements continus, je ne crois pas qu’il soit possible à
un architecte de former un pareil chaos. Aussi les Clermontois
prétendent-ils que c’était une malice du bureau des finances,
qui, étant établi à Riom, petite ville très bien percée et bâtie
agréablement, voulait, par jalousie, conserver à son chef-lieu une
prééminence sur Clermont, et, dans ce dessein, non seulement laissait
prendre ici, pour les bâtiments, tous les arrangements biscornus que
pouvait dicter le caprice, mais quelquefois, dit-on, en ordonnait
lui-même de plus bizarres encore.»
Toutefois, c’est grâce à ce désordre que le promeneur est surpris si
singulièrement par tant de rencontres fortuites de la montagne toujours
là, soudain, à des coudes de rues, à tant de circuits et de zigzags, le
Puy de Dôme, dans sa robe changeante sans cesse, au long de la journée.
[Illustration: A MONTFERRAND.--Le Chapitre.]
Mais, peut-être, l’orientation défectueuse de Clermont, où l’absence de
plan semble une gageure, en effet, devrait-elle être attribuée aussi à
tant de dévastations dont la cité ne se relevait que pour être rejetée
bas, redétruite aussitôt que reconstruite. En 408, Crocus la ruine,
à la tête d’une troupe de Vandales. En 412, ce sont les capitaines
d’Honorius. En 471, Evarix, roi des Goths. En 761, Pépin le Bref n’en
laisse pas pierre sur pierre. En 853, les Normands; en 916, les Danois
et les Normands. Voilà bien assez pour expliquer le manque de symétrie
sans préméditations, dans une ville qui n’a pas achevé d’être _robée,
arse et courrue_! Car, la paix n’est que précaire: Clermont pâtira
encore des querelles des seigneurs et des évêques; puis des luttes de
rivalité constante avec Montferrand, avec Riom...
Le pape Urbain II prêche la première Croisade à Clermont, et pousse
là le cri de _Deu lo wolt_ (Dieu le veult), auquel répond toute la
chrétienté; nombre de conciles s’y succèdent.
Mais Clermont ne tarde pas à subir l’humiliation d’être quitté pour
Montferrand, qu’achète Philippe le Bel, et qui devient la ville du roi.
Puis la guerre de Cent Ans, les Anglais, les Compagnons, les Routiers!
[Illustration: Montferrand pendant la nuit.]
Et les deux rivales éprouvent assez de désastres chacune pour pouvoir
souscrire, avec toute la province, à la phrase de Froissart: «Ceulx de
Hovergnes ne sauroient aymer les Anglois.»
Ni l’une ni l’autre, ensuite, n’échappent aux fureurs de la Réforme et
de la Ligue.
Mais, dorénavant, Clermont triomphe.
Contre Riom, Clermont obtient d’hospitaliser les _Grands Jours_.
Et c’est la suprématie définitive, lorsque Clermont englobe
Montferrand, administrativement, en 1731, Montferrand qui avait été
_Montferrand-le-Fort_:
Or, en ce temps de discordes civiles,
Où sans remparts, il n’était point de villes
Ni de rocher sans donjon, sans brigand,
Il fallait voir les murs de Montferrand!
Montferrand! qui pouvait s’enorgueillir non seulement du courage
de ses hommes, combattants réputés, mais de la mâle valeur de ses
femmes: «En 1793, tous les hommes de Montferrand, capables de porter
les armes, étant partis pour le siège de Lyon, les femmes, afin de
veiller à la sûreté de la ville, s’organisèrent en bataillons de la
_Garde nationale_ féminine, composée de quatre compagnies ayant chacune
capitaine, officier, sous-officiers, caporaux et tambours. Elles
étaient armées de piques, et le service fut fait avec une exactitude
exemplaire. Il consistait en factions, tant la nuit que le jour, aux
portes de la ville, pour arrêter les malfaiteurs, et le capitaine de
garde visait même les passe-ports des voyageurs.»
Montferrand! qui avait pu être qualifiée _ville de grands trésors et
de pillage, riche de soi, et bien marchande où il y avoit de riches
vilains à grand foison_, n’est plus qu’un médiocre faubourg; splendeur
en poussière, dont le passé ne s’atteste qu’à des reliefs de sculpture
aux maisons, à l’église, à de maigres vestiges de pierre ou de bois du
XVe siècle, la maison de l’Apothicaire, la maison de l’Éléphant; les
_riches vilains_ ne sont guère plus que les patrons de guinguettes où
la garnison de Clermont s’attable les dimanches.
Chateaubriand et Fléchier différaient singulièrement d’avis sur
Clermont, qui n’avait pas dû changer beaucoup de celui-ci à celui-là;
leur manière de voir est plus divergente encore en ce qui concerne la
population.
[Illustration: Femmes revenant du marché.]
Écoutez Fléchier:
«Si les femmes y sont laides, on peut dire qu’elles y sont bien
fécondes. C’est une vérité constante qu’une dame qui mourut il y
a quelques années, âgée de quatre-vingts ans, fit le dénombrement
de ses neveux et nièces, en compta jusqu’au nombre de quatre cent
soixante-neuf vivants, et plus de mille autres morts, qu’elle avait vus
durant sa vie. J’en ai vu la table généalogique que M. Blaise Pascal,
son fils, en a fait dresser pour la rareté du fait...»
Et Fléchier, longtemps, plaisante sur ce thème qu’ici «les femmes ne
seraient stériles que longtemps après les autres, et que le jour du
jugement n’arriverait chez eux que longtemps après qu’il aurait passé
par tout le reste du monde. Cette grande bénédiction continue, et
deux ou trois dames que nous avons vues, et qui paraissaient encore
bien fraîches, comptent le dix-huitième de leurs enfants, et quelques
autres, que l’on prenait pour jeunes, ne comptaient pour rien de
n’avoir eu que dix garçons. Aussi la vérole, qui est la contagion des
enfants, s’étant répandue, s’est enfin lassée dans la ville, et, après
en avoir emporté plus de mille, elle s’est retirée de dépit qu’elle a
eu qu’il n’y parut pas.»
Je crois bien que cette vertu ne s’est pas tarie de nos jours encore,
d’après les statistiques, et il suffit quelque dimanche d’été de se
mêler à la foule qui se répand dans les environs de Clermont pour
assister au défilé de copieuses familles.
Avec l’habitude maternelle d’habiller les enfants _pareil_, cela
fait de chaque groupe une tribu aux mêmes couleurs d’aspect bien
particulier. En un séjour ici, je ne me rassasiais pas de voir passer
_les sœurs_, des compagnies sans fin se suivant, en promenade de
Clermont à Fontanat, de jeunes filles, vêtues semblablement par trois,
quatre, cinq, rouges et fortes, promettant, elles aussi, de superbes
lignées.
Mais sont-elles jolies ou pas?
Je voudrais bien laisser la responsabilité de ce jugement à d’autres.
J’ai noté comment les goûts sont partagés.
Fléchier dit non.
Chateaubriand, lui, consigne que «les femmes ont les traits délicats,
la taille légère et déliée».
A qui s’en rapporter!
La population a pu s’affiner en un siècle et demi; cependant elle est
restée plus solide qu’elle n’est devenue svelte ou élégante; mais,
trop souvent, ceci ne s’accomplit qu’au détriment de cela; et il faut
souhaiter que l’Auvergne, plutôt que de s’émacier, de gagner en grâce
et en charme, ne perde pas en force et en vigueur, continue de demeurer
puissante et féconde...
[Illustration: CLERMONT-FERRAND.--Place de Jaude.]
[Illustration: DANS LES MONTS DÔMES.--Le col des Goules.]