M. DE TOCQUEVILLE.--Je demande la parole.

_M. le ministre._--Je dis que la régence élective n'est nullement en

harmonie avec notre ordre politique.

Messieurs, le mérite et la véritable efficacité du gouvernement

constitutionnel consistent, comme le disait très-bien votre honorable

rapporteur, dans la bonne répartition des rôles et des forces entre

les pouvoirs.

La royauté a pour mission spéciale de porter dans le gouvernement

l'action et la fixité; elle est pouvoir exécutif et pouvoir perpétuel.

Je n'hésite pas à dire que, dans l'ensemble de nos institutions et de

notre état social, la royauté n'a pas trop de force pour accomplir

cette double mission.

Quand le roi est mineur, inévitablement la royauté est plus faible, et

comme pouvoir exécutif et comme pouvoir perpétuel; elle est, soit en

réalité, soit dans l'opinion, plus faible que ne le prévoit et ne le

veut le régime constitutionnel.

Irons-nous l'affaiblir encore? Irons-nous fortifier le principe mobile

aux dépens du principe stable, accroître la force d'impulsion variable

aux dépens de la force d'action fixe? C'est là ce qu'on vous demande

en vous demandant de rendre la régence élective.

Nous, en établissant la régence de droit, nous conservons aux divers

pouvoirs leur rôle, leur situation, leurs forces, ainsi que la charte

l'a prévu et réglé; nous maintenons la distribution des forces entre

les différents pouvoirs, telle que l'a établie le régime

constitutionnel complet et dans sa vigueur.

Vous, en établissant la régence élective, vous entendez changer la

distribution des forces entre les pouvoirs, vous entendez altérer

l'équilibre constitutionnel; vous entendez porter au sein de l'un de

ces pouvoirs une force nouvelle, et l'y porter au moment même où le

pouvoir royal est naturellement affaibli.

Non-seulement cela est, mais l'honorable M. de Lamartine, tout à

l'heure, vous demandait formellement de le faire en vous disant bien

ce que c'était, en vous expliquant bien que vous aviez là un moyen

d'augmenter votre pouvoir, un moyen de rompre l'équilibre

constitutionnel régulier. (_Voix diverses._ Oui! oui!--Non! non!) Je

ne suppose pas, et personne, je crois, ne soutiendrait que, quand la

Charte a réglé les fonctions et les forces des pouvoirs, elle a trop

fait pour la royauté ou trop pour la Chambre des députés; non, je

respecte davantage la Charte; je tiens les pouvoirs pour bien et

légitimement distribués; je veux maintenir cette distribution; vous,

vous voulez la rompre au profit du pouvoir électif, du pouvoir

mobile... (_Murmures à gauche._)

En vérité, je m'étonne de ces murmures, je croyais que vous professiez

tout haut cette intention dont l'honorable M. de Lamartine vient de

vous louer. (_Réclamations._) Nous ne mettons, nous, ni réticence ni

hypocrisie; nous disons les choses telles qu'elles sont. Eh bien, nous

croyons que l'équilibre établi par la Charte est bon, nous voulons le

maintenir; vous voulez l'altérer, pendant les minorités, au profit de

l'un des grands pouvoirs.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 213 / 219 题