M. LHERBETTE.--Je demande la parole.

_M. le ministre des affaires étrangères._--Nous ne croyons pas cela

bon, et c'est pour cela que nous disons que la régence élective ne

convient pas à notre ordre politique; elle ne convient pas davantage à

notre état social.

On parle beaucoup, messieurs, de la démocratie moderne, et quand on

fait des lois pour elle, on oublie souvent sa nature et ses vrais

intérêts.

C'est la nature, c'est l'intérêt, c'est l'honneur d'une grande société

démocratique d'obéir à des principes généraux, à des droits fixes et

préétablis.

Dans la société, la démocratie fait une large part aux volontés

individuelles; dans le gouvernement, au contraire, elle restreint tant

qu'elle peut leur empire et leur action; et c'est un profond instinct

de sa nature et de son intérêt qui la fait agir ainsi.

Dans les monarchies absolues, il y a une volonté individuelle grande,

haute, forte, qui peut abuser beaucoup du pouvoir, beaucoup, mais qui,

enfin, est capable de l'exercer.

Dans les sociétés aristocratiques, il y a un certain nombre de

volontés individuelles vouées aux fonctions, aux affaires publiques,

et qui se concertent aisément pour les diriger avec intelligence et

suite: elles peuvent abuser aussi; mais enfin elles sont là, capables

de prendre et d'exercer le pouvoir.

Dans les grandes sociétés démocratiques, tous les individus sont

petits, faibles, passagers. Voilà pourquoi la démocratie, dans son

juste instinct, leur fait une petite part dans le gouvernement: elle a

raison; ils y porteraient leur petitesse, leur mobilité, leur

faiblesse.

La démocratie veut des principes généraux, des lois fixes, immuables,

auxquelles elle puisse obéir avec sûreté et dignité.

C'est ainsi que les grandes sociétés démocratiques modernes veulent et

peuvent être organisées.

Eh bien, ce qu'on vous demande de faire, au milieu de la plus grande

société démocratique moderne, c'est d'introduire dans l'élément

monarchique, dans sa représentation temporaire, le principe électif,

c'est-à-dire de donner, aux défauts et aux imperfections de la

démocratie, une grande facilité pour pénétrer jusque dans cette partie

du gouvernement qui est destinée à les contre-balancer et à les

combattre. (_Très-bien!_)

Messieurs, ai-je donc raison de dire que ce que l'on vous demande est

aussi contraire à notre état social qu'à notre ordre politique, aussi

contraire aux intérêts de la démocratie qu'aux intérêts de la royauté?

On vous demande d'affaiblir la royauté pendant la minorité du roi pour

abaisser et compromettre la démocratie pendant le même temps et par la

même épreuve: cela est-il bon, messieurs?

Je n'hésite pas, pour mon compte, et avec la plus grande conviction, à

repousser la régence élective comme une mauvaise institution, mauvaise

pour notre gouvernement, mauvaise pour notre société; je n'hésite pas

à maintenir la régence de droit comme la conséquence naturelle de la

Charte et de l'état social de la France.

Maintenant la régence de droit une fois admise, à qui sera-t-elle

déférée? Qui sera régent de droit?

La réponse est simple. Celui qui serait roi, si le trône était vacant.

(_Mouvements divers._)

Je ne puis pas faire une autre réponse que celle-là: Celui qui serait

roi, si le trône était vacant. C'est lui qui, par nos institutions,

est présumé le plus capable d'exercer la royauté; c'est lui qui est en

même temps le plus intéressé à ce que la royauté soit bien exercée et

demeure intacte, car c'est à lui qu'elle peut revenir.

Ainsi les grandes raisons, les raisons simples qui dominent la

politique, ces raisons-là sont décisives en faveur de la régence

masculine.

Mais les femmes, les mères!

Messieurs, la Chambre permettra que je traite cette question

simplement et sévèrement. Je porte un trop profond respect à la noble

princesse dont la pensée est ici dans tous les coeurs, et elle a

l'esprit trop haut pour que je ne croie pas lui rendre l'hommage le

plus digne d'elle en disant ce que je regarde comme la vérité, et

comme l'intérêt de ses fils aussi bien que du pays.

Jetons d'abord un coup d'oeil sur les lois providentielles du monde,

sur ces lois qu'on peut appeler d'institution divine, tant elles sont

généralement et constamment adoptées par les hommes.

En voici une. Les femmes sont vouées à la famille; leur destinée,

c'est le développement individuel dans les affections de la vie

domestique et les relations de la vie sociale. Le pouvoir politique

n'y entre pas naturellement. De tout temps et en tout pays, sauf un

petit nombre d'exceptions, ce principe a été adopté et pratiqué.

_Plusieurs voix à gauche._--Au contraire!

_M. le ministre._--Je dis: Sauf un petit nombre d'exceptions. Les

honorables préopinants ne peuvent pas supposer que je les ignore.

(_Rires au centre._)

M. CHAPUYS-MONTLAVILLE.--Vous les connaissez très-bien; seulement vous

oubliez de les citer.

_M. le ministre._--Je vais vous dire quelle a été, à mon avis, la

cause, l'origine de ces exceptions, de ces dérogations au droit

commun.

Elles sont provenues précisément de l'empire des principes et des

idées de famille, du respect pour les droits et les existences de

famille. C'est parce que la royauté était considérée comme un

patrimoine, c'est parce que le principe de l'hérédité royale était

poussé jusqu'à ses dernières conséquences, que les femmes ont été

quelquefois, dans un petit nombre de pays, appelées par exception, je

pourrais dire par hasard, au pouvoir politique et à la royauté.

Maintenant, là où ces motifs d'exception n'existent pas, là où il n'y

a plus de telles causes, là où la royauté n'est pas un pouvoir

patrimonial, mais un pouvoir public, là où le principe de l'hérédité

royale n'a pas été poussé jusqu'à cette extrême conséquence, d'être

appliqué aux femmes, irez-vous, par voie d'exception, par voie

d'élection, donner aux femmes le pouvoir politique contre le droit

commun, contre le bon sens humain, contre les lois providentielles qui

régissent le monde? (_Réclamations à gauche._)

Voilà la question posée dans sa vérité, et, pour mon compte, je dis

que la poser ainsi, c'est la résoudre.

À cette idée générale, simple, qui a été, je le répète, la règle

commune du monde, on oppose des considérations historiques, pratiques,

morales. Je ne les réfuterai pas; j'en indiquerai d'autres plus

fortes, à mon avis, et qui concluent en sens opposé.

M. de Lamartine vous en a cité lui-même quelques-unes; il a parlé de

l'esprit militaire bon à conserver dans un grand pays continental, et

qui certes n'appelle pas le pouvoir politique des femmes. Il a parlé

de nos institutions, de nos libertés, de la liberté de la presse.

J'accepte ce qu'il en a dit. Seulement, j'avoue que je n'ai pas, comme

lui, l'espérance que la licence de la presse s'arrête devant une

femme; je souhaite me tromper, mais je ne l'espère pas. (_On rit._)

Voici d'autres considérations qui ont échappé à l'honorable M. de

Lamartine, et qui, à mon avis, ont bien leur poids.

L'esprit de cour s'est fort affaibli chez nous; je ne m'en plains pas

(_Rires à gauche_), je dis le fait. Savez-vous, messieurs, ce qui a

fait la force des régences féminines en France, je pourrais presque

dire ce qui a fait les régences féminines? C'est l'esprit féodal

d'abord, l'esprit de cour plus tard. Dans l'enceinte d'un château ou

d'un palais, le pouvoir d'une femme est possible; hors de là, il ne

l'est pas. (_Interruption._)

Voici encore un autre motif. Il y a des exemples du pouvoir politique

entre les mains des femmes dans les monarchies absolues, dans des

sociétés aristocratiques ou théocratiques; dans les sociétés

démocratiques, jamais. L'esprit et les moeurs de la démocratie sont

trop rudes et ne s'accommodent pas d'un tel pouvoir.

Voyez notre situation en Europe, la place que nous y occupons et les

rapports dans lesquels nous pouvons nous trouver. Par un hasard

singulier, le pouvoir politique, excepté en Russie, à l'extrémité de

l'Europe, ne peut être en des mains féminines que dans l'occident de

l'Europe, en Angleterre, en Espagne, en Portugal. Supposez qu'en

France aussi, par la régence, le pouvoir politique soit entre les

mains d'une femme; il pourrait arriver que tous les États de l'Europe

occidentale fussent gouvernés par des femmes. (_Rires à gauche._)

Je fais la Chambre juge du sentiment qui se manifeste de ce côté. La

Chambre croit-elle que ce fût là une force pour nous? La Chambre

croit-elle qu'en présence de presque toute l'Europe virilement

gouvernée, le pouvoir entre les mains des femmes, dans les quatre

États occidentaux de l'Europe, fût une source de force, de fixité, de

sûreté? Non, la Chambre ne le pense pas.

Les raisons en sont si simples que j'aurais honte de les développer

devant la Chambre.

Et cela se ferait, comme vous le disait tout à l'heure l'honorable M.

de Lamartine lui-même, quand vous avez des institutions nouvelles à

fonder, une dynastie nouvelle à fonder! À l'une des époques les plus

graves et les plus difficiles qui puissent survenir dans la vie d'une

nation! Vous accepteriez ce surcroît de difficultés, ce surcroît de

chances pour la faiblesse du pouvoir! La Chambre est trop sage, elle

est trop pénétrée du sentiment des vraies moeurs de ce pays-ci pour

admettre une pareille idée; je n'hésite pas à dire que la régence des

femmes n'a pas plus de chances d'être acceptée dans cette enceinte que

la régence élective. Elle dénaturerait également et nos institutions

et notre société.

Messieurs, j'ai fini, je résume les caractères de la loi.

Elle est en harmonie avec notre ordre social, avec notre ordre

politique, avec notre situation actuelle et ses intérêts les plus

pressants; elle consolide la monarchie, la Charte, la dynastie et la

révolution de 1830; toutes les propositions contraires compromettent

ou affaiblissent l'un ou l'autre de ces intérêts, ou tous ensemble.

Que la Chambre en décide.

On a parlé, à cette occasion, de l'union de toutes les opinions

dynastiques, de l'oubli momentané de toutes les luttes ministérielles.

On a eu raison. Évidemment, dans le projet que vous discutez, aucune

pensée d'intérêt ministériel n'est entrée dans l'esprit du cabinet. La

loi n'est pas plus favorable au cabinet qu'à l'opposition. Elle a été

faite pour elle-même, dans la seule vue du bien de l'État, abstraction

faite de tout parti, de tout ministère, de toute lutte, de toute

prétention, de toute rivalité; nous ne demandons rien de plus. (_Vives

et nombreuses marques d'approbation._)

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 214 / 219 题