CXXV

Sur le projet de loi relatif à la régence.

--Chambre des députés.--Séance du 18 août 1842.--

Après la mort du duc d'Orléans (13 juillet 1842), les Chambres furent

convoquées en session extraordinaire. Elle s'ouvrit le 26 juillet. Un

projet de loi fut présenté le 9 août à la chambre des députés pour

régler la question de la régence. Le rapport en fut fait le 16 août

par M. Dupin. La discussion s'ouvrit le 18. M. de Lamartine attaqua le

projet et réclama pour les femmes le droit à la régence. Je lui

répondis immédiatement. Après un long et solennel débat dans les deux

Chambres, le projet présenté par le gouvernement fut adopté.

M. GUIZOT.--Messieurs, en entrant dans ce débat, je veux en écarter

sur-le-champ ce qui tout à l'heure a été près d'y rentrer par les

discours de quelques-uns des honorables préopinants; je veux dire ces

perspectives de parti, ces pressentiments sinistres qui s'étaient

élevés dans beaucoup d'esprits au moment où le malheur nous a frappés.

Rien de semblable n'y peut aujourd'hui prendre place. Sans doute la

gravité de la question, les difficultés possibles de l'avenir ont de

quoi nous préoccuper fortement. À Dieu ne plaise que je dise un mot,

un seul mot qui puisse affaiblir l'impression du vide immense que

laisse au milieu de nous le noble prince que nous avons perdu.

(_Très-bien! très-bien!_) Les meilleures lois ne le remplaceront pas.

(_Marques prolongées et très-vives d'assentiment._) Mais en gardant

toute notre tristesse, nous pouvons, nous devons avoir pleine

confiance. Je renvoie ceux qui en douteraient au spectacle auquel nous

assistons tous depuis un mois. Ce sentiment national si profond, si

rapide, si unanime, qui a éclaté avec notre malheur, ce sentiment

européen qui a si bien répondu au sentiment national, ce deuil de

notre prince royal porté avec une douleur si vraie par toute la

France, accepté avec une émotion si sincère par toute l'Europe, voilà

notre réponse aux alarmes, aux craintes ou aux espérances sinistres.

Oui, la dynastie de Juillet a essuyé un affreux malheur; mais de son

malheur même est sortie à l'instant la plus évidente démonstration de

sa force (_Mouvement_), la plus éclatante consécration de son avenir.

(_Très-bien!_) Plus l'épreuve qu'elle subissait a paru grave, plus la

nécessité de sa présence et la grandeur de sa mission ont été vivement

et universellement senties. (_Très-bien!_) Elle a reçu partout, chez

nous, hors de chez nous, le baptême des larmes royales et populaires.

(_Nouvelles marques d'approbation._) Et le noble prince qui nous a été

ravi a appris au monde, en nous quittant, combien sont déjà profonds

et assurés les fondements de ce trône qu'il semblait destiné à

affermir. (_Mouvement._) Il y a là une joie digne encore de sa grande

âme et de l'amour qu'il portait à sa patrie. (_Sensation._)

J'écarte donc complétement toute perspective sinistre, toute

préoccupation étrangère à la question même. Non, nous n'avons pas

besoin d'apporter, à la dynastie que nous soutenons, des forces

extraordinaires, des forces d'emprunt, contraires aux intérêts et aux

libertés du pays. Nous pensons, comme vous, que c'est dans les

intérêts, dans les libertés du pays qu'elle doit pousser, qu'elle a

déjà poussé ses racines; ce n'est que là que nous les cherchons.

(_Très-bien! très-bien!_) Nous nous sentons parfaitement libres de

faire une loi dégagée de toute préoccupation extraordinaire: l'avenir

nous appartient; notre loi le réglera; le règle-t-elle sagement? Voilà

toute la question. Que la Chambre soit libre comme nous; nous ne

demandons à personne une concession, une complaisance; nous invitons

la Chambre à voter cette loi aussi librement, aussi sévèrement que

toute autre mesure politique, sans rien accorder aux circonstances,

aux exigences du moment: nous n'en avons pas besoin. (_Très-bien!

très-bien!_).

Avons-nous le droit de faire cette loi?

Question étrange, à ne consulter que le simple bon sens! Quand il

survient dans la vie d'un peuple quelque circonstance extraordinaire,

quelque grande question imprévue, par qui convient-il, selon le simple

bon sens, qu'elle soit traitée et décidée?

Évidemment par les pouvoirs les mieux instruits des intérêts de la

société, les plus exercés à la gouverner.

Les premières conditions d'un bon gouvernement, ce sont l'expérience

et l'autorité que donne l'expérience prouvée. (_Très-bien!_) Quand on

a sous la main des pouvoirs qui réunissent ces conditions, les écarter

au moment où l'on a le plus besoin d'eux, pour appeler un pouvoir

extraordinaire, un pouvoir nouveau venu, messieurs, c'est de la folie!

Si des pouvoirs vous regardez aux affaires elles-mêmes, vous arrivez

au même résultat. Quand une affaire extraordinaire survient, comment

doit-elle être traitée, résolue? Elle doit être mise, autant qu'il se

peut, en harmonie avec l'état permanent et régulier de la société;

elle doit être adaptée aussi promptement, aussi complétement qu'il se

peut, à ce qui était hier, à ce qui sera demain. L'esprit de suite, le

ménagement prudent des transitions; le maintien du lien continu qui

doit unir tous les actes, tous les jours de la vie sociale, c'est là

une nécessité impérieuse. Il n'y a que les pouvoirs permanents, les

pouvoirs habituels de la société qui soient en état et en disposition

de résoudre les affaires avec cette mesure, avec ce bon sens, en

tenant compte de tout, en adaptant leurs décisions aux intérêts

réguliers et permanents de la société. (_Très-bien!_)

Supposez, après les trois journées, une assemblée spéciale, une

convention nationale convoquée pour accomplir politiquement la

révolution de juillet: que serait devenue la France?

Je n'hésite pas à le dire: la façon dont la révolution de Juillet a

été saisie et accomplie par les pouvoirs constitutionnels ordinaires,

tels qu'ils pouvaient être en ce moment, a fait le salut de la France,

et fera sa gloire dans l'avenir. (_Approbation._)

Et aujourd'hui nous n'aurions pas le droit, nous pouvoirs

constitutionnels, établis, éprouvés depuis douze ans, nous n'aurions

pas le droit de fonder une loi de régence, quand nos devanciers ont

fait une royauté en 1830! (_Mouvements divers._) Messieurs, cela

choque le simple bon sens, cela est contraire aux plus évidentes

leçons de l'expérience du monde et de la nôtre.

On parle de principes, de la souveraineté nationale, de limites

assignées au droit et à l'action du gouvernement, même libre et

constitutionnel.

Si l'on veut dire par là que la société et le gouvernement ne sont pas

une seule et même chose, que le gouvernement, même libre et

constitutionnel, n'a pas le droit de tout faire, qu'il peut arriver

tel jour, telle occasion où la société ait droit et raison de se

séparer de son gouvernement, on exprime une grande vérité, que

j'admets pour mon compte pleinement, que de nos jours, après ce qui

s'est passé en 1830, il n'y a pas grand mérite à reproduire, et qui

n'est, en ce moment, d'aucune application.

Mais si on prétend qu'il existe ou qu'il doit exister au sein de la

société deux pouvoirs, l'un ordinaire, l'autre extraordinaire, l'un

constitutionnel, l'autre constituant, l'un pour les jours ouvrables

(permettez-moi cette expression), l'autre pour les jours fériés, (_On

rit._) en vérité, messieurs, on dit une chose insensée, pleine de

dangers et fatale. Le gouvernement constitutionnel, c'est la

souveraineté sociale organisée. Hors de là, il n'y a plus que la

société flottant au hasard, aux prises avec les chances d'une

révolution. On n'organise pas les révolutions; on ne leur assigne pas

une place et des procédés légaux dans le cours des affaires de la

société. Aucun pouvoir humain ne gouverne de tels événements; ils

appartiennent à un grand maître, Dieu seul en dispose; (_Mouvement._)

et quand ils éclatent, Dieu emploie, pour reconstituer la société

ébranlée, les instruments les plus divers.

J'ai vu, dans le cours de ma vie, trois pouvoirs constituants: en l'an

VIII, Napoléon; en 1814, Louis XVIII; en 1830, la chambre des députés.

Voilà la vérité, la réalité: tout ce dont vous avez parlé, ces votes,

ces bulletins, ces appels au peuple, ces registres ouverts, tout cela,

c'est de la fiction, du simulacre, de l'hypocrisie. (_Marques

très-vives d'approbation au centre.--Murmures aux extrémités._)

Eh bien, ces trois pouvoirs constituants que nous avons vus, les seuls

qui aient vraiment constitué quelque chose, quelque chose qui ait

duré, avaient-ils été prévus, avaient-ils été organisés d'avance? Non,

ils ont été des instruments entre les mains du grand maître.

Soyez tranquilles, messieurs; nous, les trois pouvoirs

constitutionnels, nous sommes les seuls organes légitimes et réguliers

de la souveraineté nationale. Hors de nous, il n'y a, je le répète,

qu'usurpation ou révolution. (_Approbation._)

J'ai écarté toutes les préoccupations de parti; j'ai écarté toutes les

prétentions d'une fausse science; j'aborde maintenant la loi

elle-même.

On lui reproche d'être incomplète.

Je réponds qu'elle l'a voulu, et qu'en le voulant elle a cru faire

acte de sagesse.

C'est une vaine et dangereuse prétention que celle de prévoir et de

régler d'avance, en pareille matière, tous les cas possibles, toutes

les hypothèses imaginables; on se crée ainsi des difficultés qu'on

n'est pas chargé de résoudre, et on les résout mal. (_Au centre._

C'est vrai.) On ne fait pas de la politique par voie de prophétie

(_Rire approbatif au centre._), loin de la nécessité et des faits.

C'est déjà bien assez d'avoir la sagesse nécessaire au présent, avec

le fardeau de la responsabilité sur les épaules et le flambeau des

faits devant les yeux. (_Mouvement._)

La loi résout-elle toutes les questions que le besoin actuel des

affaires et des circonstances de la société nous commande de résoudre?

Les résout-elle selon l'intérêt du pays?

Voilà tout ce qu'on a le droit de lui demander, et tout ce qu'elle

doit faire. J'affirme qu'elle le fait.

Deux questions dominent ici toutes les autres.

La régence sera-t-elle déférée de droit et en vertu d'un principe

général, ou bien par voie d'élection et en vertu d'un acte spécial des

pouvoirs constitutionnels?

Voilà la première question.

Voici la seconde: Dans l'une ou l'autre hypothèse, à qui la régence

sera-t-elle déférée?

Je pose les deux questions dans leur simplicité; je vais les prendre

l'une après l'autre.

Il faut qu'il soit bien entendu que la régence déférée, non pas de

droit ni en vertu d'un principe général, mais dans chaque cas de

minorité, et par un acte spécial des trois pouvoirs, c'est la régence

élective.

Eh bien, nous pensons que la régence élective n'est en harmonie ni

avec notre ordre politique ni avec notre ordre social...

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 212 / 219 题