Sur les relations commerciales de la France et des États-Unis
d'Amérique, et sur la conduite des agents diplomatiques et consulaires
français.
--Chambre des députés.--Séance du 21 mai 1842.--
En octobre 1841, les États-Unis d'Amérique avaient modifié les tarifs
de leurs règlements de douane au détriment du commerce étranger. Dans
la discussion du budget de 1843, M. Legentil, député de la Seine,
éleva, à cette occasion, des plaintes, non-seulement contre la mesure
américaine, mais contre la négligence ou l'inefficacité des agents
diplomatiques et consulaires français. Je lui répondis:
M. GUIZOT.--L'honorable préopinant a raison. Les mesures prises
récemment par les États-Unis d'Amérique et les nouvelles mesures
annoncées sont très-graves; elles pourraient être, elles ont déjà été
très-fâcheuses pour notre commerce, et le gouvernement du roi en est
aussi préoccupé que le commerce lui-même.
Mais, comme le disait tout à l'heure l'honorable préopinant, nous ne
pouvons nous armer ici d'un droit; les États-Unis sont les maîtres de
faire chez eux, pour leur législation intérieure, pour leurs tarifs,
les lois dont ils croient avoir besoin.
Quels moyens avons-nous de lutter contre ces tarifs quand ils nous
deviennent nuisibles? Nous n'en avons que deux, les négociations et
les représailles.
Les négociations! je voudrais que l'honorable préopinant, je voudrais
que la Chambre tout entière put connaître la vivacité, l'insistance
des représentations, je ne veux pas me servir d'un autre mot qui
serait blessant, des représentations adressées au gouvernement des
États-Unis par le gouvernement français, non pas hier, non pas depuis
deux mois, mais depuis six mois, depuis un an, depuis qu'il a été
question des mesures dont il s'agit. Le ministre du roi à Washington
n'a cessé d'agir auprès du gouvernement des États-Unis; il est entré
en relation avec les hommes considérables du pays, avec les
représentants des différents États, et il a essayé, il essaye tous les
jours de se servir des intérêts divers de ces différents États pour
agir sur le gouvernement fédéral lui-même.
Quel sera le résultat de ces représentations, de ces négociations? Il
m'est impossible de le dire aujourd'hui à la Chambre. Les États-Unis,
personne ne peut se le dissimuler, sont dans un état de crise
intérieure, de crise financière très-grave: ils se croient obligés de
changer leur système de législation commerciale; ils ont cherché, dans
l'exhaussement des tarifs et dans la protection de la fabrication
intérieure, des ressources qu'ils n'y avaient pas cherchées
auparavant. Les représentations que nous pourrons leur adresser, les
représailles dont nous pourrons user, seront-elles suffisantes pour
les faire revenir sur les mesures qui ont déjà été prises, ou pour les
arrêter dans les mesures nouvelles qu'ils veulent adopter? J'y ferai
tout ce qui sera en mon pouvoir; les agents du roi emploieront tous
les moyens légitimes, réguliers; mais encore une fois, l'honorable
préopinant le sait comme moi, il m'est impossible de répondre du
résultat des négociations.
Quant aux représailles, le préopinant a posé lui-même le principe; les
représailles sont bonnes si elles pèsent davantage à celui contre qui
elles sont faites qu'à celui qui les fait. Ainsi, sans aucun doute, si
nous pouvons user de représailles qui infligent aux États-Unis une
perte, une souffrance plus grande que celle que nous en ressentirons
nous-mêmes, il n'y a pas à hésiter; quand les moyens de négociation
seront épuisés, s'il est évident que ces moyens ne suffisent pas, il
faudra bien employer les représailles, mais à la condition qu'elles
seront plus nuisibles aux États-Unis qu'à nous-mêmes.
Eh bien, les deux grands moyens de représailles que nous avons, c'est
d'augmenter les droits sur la navigation américaine, et les droits
d'importation sur les matières premières venant des États-Unis.
Quant aux droits d'importation sur les matières premières, qui sont
les éléments de notre grande industrie, il serait très-grave d'élever
ces droits, le droit sur les cotons, par exemple.