J'ai dit: «--Non, je ne puis pas dire cela.»

«--Pouvez-vous dire que vous ratifierez un jour le traité purement et

simplement, tel qu'il est?»

J'ai dit: «--Non, je ne puis pas vous dire cela; je ne puis m'engager

à cela.»

«--Y a-t-il des modifications possibles au traité?»

«--Oui! il y en a.»

J'en ai indiqué de grandes. Ne croyez pas, en effet, que celles que

j'ai indiquées soient légères; ne croyez pas que ce soient, comme on

parlait l'autre jour, des modifications de phrases, de rédaction. Non!

je ne puis pas dire en quoi elles consistent; je ne le dois pas,

personne ne me le demandera; l'honorable M. Jacques Lefebvre le

reconnaissait tout à l'heure; personne ne peut me le demander; mais

j'affirme que les modifications que j'ai indiquées sont importantes,

qu'elles touchent au fond de la question.

Et ne croyez pas, quand le débat s'est élevé, quand j'ai vu devant moi

l'opinion des Chambres et du pays, que j'aie méconnu sa gravité: j'ai

bien vu qu'il y avait là autre chose encore que le traité de 1841; que

les conventions de 1831 et de 1833 allaient aussi être mises en

question. (_Très-bien!_)

Qu'ai-je donc pensé? J'ai pensé qu'il fallait laisser toutes ces

questions entières, et attendre; attendre, soit le changement des

dispositions du pays, soit des modifications profondes au traité,

acceptées par tout le monde.

On ne me reprochera certainement pas d'avoir pensé et de dire qu'il

fallait attendre pour voir si les dispositions des Chambres et du pays

étaient bien réellement, bien profondément, bien durablement ce

qu'elles paraissaient être. C'est le premier devoir d'un gouvernement

sensé de faire cette épreuve; c'est le premier devoir d'un

gouvernement sensé de mettre les Chambres et le pays à cette épreuve.

Qui ne sait qu'il y a eu une foule d'émotions publiques, de

dispositions très-vives, très-générales, et cependant passagères? Je

ne dis pas qu'il en soit ainsi de celle-ci, je ne le sais pas; mais

cela peut arriver, et les gouvernements sensés doivent mettre à cette

épreuve les grands pouvoirs publics et le pays lui-même. (_Très-bien!

très-bien!_)

Une autre considération m'a frappé. Dans l'extrême complication de

cette affaire, dans la complication des conventions de 1831 et de 1833

avec le traité de 1841, dans la complication qui s'élevait, au même

moment, entre les États-Unis et l'Angleterre, partout la même question

se trouvait agitée; il m'a paru que dans cette complication et des

questions et des États, le temps pouvait amener des moyens de solution

favorables et honorables; honorables pour la France, favorables pour

l'abolition de la traite, pour la répression effective de la traite.

Voilà le double motif pour lequel j'ai trouvé bon que le protocole

restât ouvert. Il m'a paru que les puissances, en laissant le

protocole ouvert, sans aucune condition, sans aucun engagement

quelconque de la part de la France, faisaient elles-mêmes, pour la

France, un acte honorable, un acte de confiance et d'union; pour la

grande cause de l'abolition de la traite des noirs, un acte de

persévérance et de fidélité.

Eh bien, pour mon compte, je n'aurais voulu manquer ni à l'un ni à

l'autre de ces caractères de la situation; pour mon compte, je me

serais reproché de ne pas accepter sincèrement, sérieusement, ce

protocole ouvert, par égard pour la France, par égard pour les

difficultés de son gouvernement, par égard pour les chances possibles

de l'avenir, et par fidélité à la cause de l'abolition de la traite.

Voilà le sens du protocole ouvert, le sens dans lequel il a été laissé

ouvert, le sens dans lequel je l'ai entendu: on peut le contester;

mais j'affirme à la Chambre que, soit de la part des puissances, soit

de la part de la France, il n'y a rien eu, dans cet acte, que de

parfaitement honorable, de parfaitement amical, de parfaitement

conforme à tous les grands intérêts et du pays et de la question.

(_Sensation prolongée._)

Voilà, je pense, les deux plus grandes difficultés de la question et

de la situation déblayées, l'engagement moral et le protocole ouvert.

Que reste-t-il à présent? Des difficultés d'un ordre très-inférieur,

des difficultés subalternes, passez-moi l'expression, des difficultés

qui tiennent à la situation du cabinet, à la situation personnelle du

ministre des affaires étrangères. Elles sont réelles ces

difficultés-là, je n'entends pas les dissimuler, je les sens, elles

pèsent sur moi plus que sur personne.

Savez-vous ce qu'on fait aujourd'hui! On vient s'armer de ces

difficultés-là, on vient les envenimer, on vient les aggraver (_Rumeur

à gauche.--Au centre_: Très-bien! c'est cela!), au risque d'aggraver

les grandes difficultés dont je parlais tout à l'heure, les

difficultés du pays et de la question. (_Voix au centre._ Oui! oui!

c'est cela!)

Eh bien, j'accepte ce nouveau combat, ce nouveau terrain, et la

Chambre verra que je ne serai pas, sur celui-ci, moins sincère ni

moins sérieux que sur l'autre.

Oui, les difficultés sont réelles. Il y en a envers la Chambre et le

public, il y en a envers l'étranger. Qu'est-ce qu'on me demande? On

m'a demandé, et l'honorable M. Billault avait posé la question d'une

manière dont je lui sais gré, on m'a demandé: «Avez-vous l'intention

de ratifier le traité tel qu'il est?» J'ai répondu catégoriquement:

«Non,» et je renouvelle ma réponse.

Maintenant, on me dit: «Ratifierez-vous jamais un traité quelconque,

quelle que soit la situation, quelles que soient les modifications

qu'on pourrait y apporter?»

Comment voulez-vous que je réponde? C'est absolument impossible.

Comment! je viendrais ici, moi, ministre des affaires étrangères, vous

dire:--Non, quels que soient les changements de la situation dans une

question si compliquée pour les choses et pour les peuples, quelles

que soient les modifications qui puissent être apportées au traité,

non, nous n'en entendrons plus parler.--Messieurs, cela, je le sens

bien, débarrasserait beaucoup la Chambre et moi-même; mais cela ne se

peut pas; gouvernement, Chambre, pays, nous sommes tous engagés dans

cette situation; nous n'en pouvons, nous n'en devons sortir que

raisonnablement et honorablement. La Chambre a pleine sécurité, la

Chambre sait que le traité, tel qu'il est, je ne conseillerai pas de

le ratifier. Maintenant, que résultera-t-il de la situation telle

qu'elle existe, des modifications qui ont été indiquées, des

modifications nouvelles qui pourraient être indiquées, des divers

intérêts engagés dans la question? Qu'est-ce qui sortira de la

situation des États-Unis vis-à-vis de l'Angleterre?

On croit que, pour les États-Unis, le droit de visite a quelque chose

d'inouï dont ils n'ont jamais voulu entendre parler. On se trompe.

En 1824, une convention a été conclue entre l'Angleterre et les

États-Unis pour établir le droit de visite; elle a été conclue, elle a

été signée, elle a été ratifiée en Angleterre par le cabinet anglais,

par M. Canning; ce n'est que quand elle est retournée à Washington

pour recevoir la ratification définitive du sénat, qui, comme vous le

savez, concourt aux actes diplomatiques et dont l'adhésion est

nécessaire, ce n'est qu'alors que le sénat a fait dans le traité

quelques changements, les uns de rédaction, un ou deux autres plus

importants, dont à son tour l'Angleterre n'a pas voulu; et la

convention signée, conclue, ratifiée par l'une des deux puissances,

et modifiée, sur quelques points, par le sénat américain, est restée

sans effet. (_Mouvement à gauche._) Mais enfin elle avait eu lieu,

elle avait été signée, elle avait été conclue, elle avait été aussi

loin que le traité du 20 décembre 1841; elle s'est arrêtée au même

point.

Je rappelle ce fait uniquement pour indiquer à la Chambre qu'il y a là

plus d'un moyen de solution, qu'il y a là une multitude d'éléments que

le temps peut féconder, dont le temps peut faire sortir quelque chose

de raisonnable, quelque chose d'utile et d'honorable pour le pays, et,

en même temps, quelque chose de favorable à l'abolition, à la

répression de la traite.

Voilà ce que nous voulons, ce que nous pouvons attendre, ce qu'il est

de notre devoir d'attendre.

Après l'engagement que nous avons pris, nous manquerions à tous nos

devoirs de prudence, de bonne conduite des affaires, de respect pour

les prérogatives de la couronne, pour la cause de l'abolition de la

traite si nous allions plus loin. Voilà pourquoi nous en restons là.

Et qu'on ne parle plus de sincérité: quand on dit ce que j'ai eu

l'honneur de dire à cette tribune et sur le passé, et sur le présent,

et sur les difficultés de l'avenir, on a le droit de parler de

sincérité à tout le monde, et personne n'a le droit d'élever un doute.

_Au centre_:--Très-bien! très-bien!

Après ce discours, qui fut suivi d'une longue agitation, M. de

Salvandy prit la parole pour expliquer la conduite du cabinet de M.

Molé, dont il avait fait partie, dans cette question. Je lui répondis:

M. GUIZOT.--S'il ne s'agissait que d'un débat purement personnel, la

Chambre peut être sûre que je ne reprendrais pas la parole; mais il y

a ici une question de conduite, de principe, d'intérêt public que je

ne peux pas laisser passer sans en dire un mot définitif.

Dans une autre enceinte, la première fois que j'ai été forcé d'aborder

ce côté de la question, je me suis exprimé ainsi:

«C'est dans cet état que j'ai trouvé l'affaire; je n'hésite pas à le

dire, j'ai tenu le gouvernement français pour moralement engagé; il

est vrai qu'il ne l'était pas rigoureusement, qu'il pouvait refuser de

signer le traité; mais je n'ai pas cru qu'avec de tels antécédents

cela fût de mon devoir ni de l'honneur de la France et de son

gouvernement.»

La Chambre sait que je n'ai entendu en aucune façon ni éluder ni

atténuer la responsabilité qui m'appartient. Oui, je pouvais refuser

de signer le traité; je l'ai signé parce que j'ai cru qu'avec tous les

antécédents de l'affaire la France était moralement engagée.

(_Interruption à gauche._)

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 198 / 219 题