M. DUPIN.--Je demande la parole. (_Mouvement._)

_M. le ministre._--Et je suis convaincu que si je ne m'étais pas tenu

pour moralement engagé, si j'avais dit que je ne l'étais pas, j'aurais

excité en Europe un immense étonnement. J'ai donc signé. Là est ma

responsabilité, et je l'accepte sans hésiter. Le traité signé,

qu'est-il arrivé? Il est arrivé un grand événement, une manifestation

évidente de l'opinion, du sentiment, du voeu de cette Chambre et de

l'autre Chambre, je dirai, sans hésiter, du pays. Je me suis arrêté.

Je devais le faire. Un gouvernement, un cabinet se croit engagé; il

agit sous sa responsabilité; tant que le traité n'est pas ratifié,

rien de définitif. La manifestation de l'opinion des Chambres a lieu,

le cabinet s'arrête; il profite de ce qu'il n'y a rien de définitif,

de ce que la ratification n'est pas donnée; il écoute cet

avertissement. Lui, il a tenu son engagement; l'engagement qui lui a

été transmis, il l'a tenu. Maintenant il rencontre l'opinion des

Chambres, le sentiment du pays; je le répète, il s'arrête, il en tient

compte. Qu'y a-t-il là, je le demande, qui ne soit parfaitement

régulier, parfaitement constitutionnel, parfaitement dans les devoirs

moraux comme politiques d'un cabinet, d'un ministre? Aussi n'ai-je pas

éprouvé le moindre embarras moral. J'ai senti la gravité, la

difficulté de la situation; mais un embarras moral, je n'en ai éprouvé

aucun; j'ai dit hautement à l'Europe: Ce qu'on vous avait proposé, je

l'ai tenu autant qu'il était en moi; l'engagement moral auquel j'avais

cru, je l'ai acquitté; mais rien n'est encore définitif; l'opinion des

grands pouvoirs publics de mon pays, l'opinion de mon pays se

manifeste; vous voyez! c'est un de ces obstacles devant lesquels un

gouvernement sensé s'arrête. (_Au centre_: Très-bien!)

Ce que j'ai fait, je l'ai dit ouvertement, simplement, aux

gouvernements avec lesquels je traitais, avec lesquels je m'étais cru

moralement engagé. Ils l'ont compris, non-seulement les gouvernements

constitutionnels, accoutumés à des difficultés pareilles, mais les

gouvernements absolus eux-mêmes l'ont compris.

Qu'ont-ils fait?

Ils ont dit: Vous ne voulez pas ratifier; nous comprenons vos raisons;

mais sans doute vous ne voulez pas abandonner la grande cause de

l'abolition de la traite; vous ne vous considérez pas comme

impuissants pour agir encore au profit de cette cause; vous ne voulez

pas vous séparer complétement, hautement de nous dans la lutte engagée

pour cette cause; eh bien, nous allons laisser le protocole ouvert.

Vous ne demandez pas sans doute à vous isoler, à isoler la France dans

cette grande cause; nous laissons le protocole ouvert: l'avenir

amènera ce qu'il pourra. (_Mouvement à gauche._)

Ce que je dis là, messieurs, c'est réellement, sérieusement,

sincèrement, ce qui est arrivé. Je vous l'ai dit dès le premier jour.

Quand on a laissé le protocole ouvert, on m'a demandé: «--Pouvez-vous

dire à quelle époque vous ratifierez?»

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 197 / 219 题