M. DE SALVANDY.--Je demande la parole. (_Mouvement._)

_M. le ministre._--C'est dans cet état de choses que, le 12 décembre

1838, intervint à Londres un fait que l'honorable préopinant a appelé,

avec raison, un fait considérable, un fait énorme, le protocole dont

il faut bien que je redonne lecture à la Chambre:

«Les plénipotentiaires d'Autriche, de France, de la Grande-Bretagne,

de la Prusse et de la Russie s'étant réunis en conférence, d'après

l'invitation des plénipotentiaires de la France et de la

Grande-Bretagne, afin de continuer les négociations pour un concert

général des puissances de l'Europe ayant pour objet la suppression de

la traite des noirs, négociations qui furent commencées à Vienne l'an

1815, et continuées depuis à Vérone l'an 1822, les plénipotentiaires

de France et de la Grande-Bretagne proposèrent aux plénipotentiaires

des trois autres puissances, aujourd'hui réunies en conférence, le

projet de traité annexe A.»

C'est le projet de traité dont il s'agit.

«Les plénipotentiaires de France et de la Grande-Bretagne prièrent les

plénipotentiaires des trois cours de transmettre ledit projet à leurs

gouvernements respectifs, dans l'espoir que les arrangements renfermés

dans ce projet pourraient être trouvés compatibles avec le droit et

les intérêts des sujets des souverains respectifs, et propres à faire

cesser le trafic criminel dont il s'agit.

«Les plénipotentiaires des trois puissances se chargèrent de

transmettre ledit projet de traité à leurs gouvernements respectifs et

de demander leurs instructions à cet égard, sans préjuger la

détermination que leurs cours pourraient prendre. Lesdits

plénipotentiaires, chacun pour sa part, déclarèrent que leurs

gouvernements ont de tout temps partagé les sentiments d'indignation

qu'inspirent les actes criminels que les mesures dont il est question

ont pour but de faire cesser. Les plénipotentiaires d'Autriche, de

Prusse, et de Russie ajoutèrent que leurs gouvernements désirent aussi

ardemment que peuvent le faire ceux de la France ou de la

Grande-Bretagne, d'empêcher que leurs sujets ou leurs pavillons

respectifs ne participent, d'une manière quelconque, au trafic des

noirs. Les plénipotentiaires de France et d'Angleterre déclarent que

leurs gouvernements rendent une entière justice aux sentiments

philanthropiques et généreux des gouvernements d'Autriche, de Prusse

et de Russie, et sont les premiers à reconnaître que ni les sujets ni

les pavillons de ces trois puissances ne prennent aucune part au

trafic des noirs.

«Mais le but dont les gouvernements de la France et de la

Grande-Bretagne se proposent l'accomplissement, au moyen du traité en

question, est celui d'empêcher que les bandits et les pirates d'autres

pays, qui s'adonnent à ce commerce infâme, ne puissent se prévaloir

des pavillons des trois puissances, afin de poursuivre impunément

leurs criminelles entreprises.

«HUMMELAUER, H. SÉBASTIANI, PALMERSTON,

BULOW, POZZO DI BORGO.»

Voilà le fait. Le gouvernement en a été informé; il avait eu lieu le

13 décembre; l'ambassadeur en a rendu compte le 13. Le gouvernement

français n'a pas répondu; il n'a donné à son ambassadeur aucune

instruction, il ne l'a en aucune façon désavoué. Le cabinet qui n'a

pas désavoué son ambassadeur a duré, si je ne me trompe, deux mois ou

deux mois et demi après avoir reçu la nouvelle de l'événement, et

j'ajoute que lorsque le protocole est arrivé à Paris, c'est-à-dire le

15 décembre, autant qu'il m'en souvient, la session dans laquelle la

grande lutte de la coalition a eu lieu n'était pas ouverte.

Messieurs, voilà les faits. Maintenant, voici la question.

Peut-on dire, a-t-on pu croire qu'il n'y avait là, envers les trois

puissances du continent, de la part du gouvernement français, aucun

engagement moral?

En vérité, j'éprouve quelque embarras à poser cette question. Comment!

un ambassadeur, un homme qui représente son gouvernement, fait un

acte, une proposition formelle; non pas la simple proposition d'entrer

dans une conférence; il propose un traité écrit, rédigé en articles,

avec les annexes, avec tous les moyens d'exécution; il le propose, non

pas seul, il le propose de concert avec la Grande-Bretagne aux trois

autres cours; et cela ne serait rien!

Messieurs, renversez la situation; supposez que nous fussions, nous,

la Grande-Bretagne, et que la Grande-Bretagne fût la France; supposez

que lord Palmerston eût fait ce que le comte Sébastiani a fait:

dirions-nous qu'il n'y a pas eu engagement moral? Dirions-nous à

l'Angleterre: Vous ne vous êtes pas engagée avec nous, envers nous; ce

que vous avez proposé de concert avec nous, au même moment que nous,

vous n'y êtes pas engagée?

Pour moi, messieurs, je n'ai aucun doute sur la réponse.

Je change encore de situation. Je me mets à la place des trois

puissances auxquelles la proposition a été faite de concert, au nom de

la France et de l'Angleterre. Eût-on été bien venu à leur dire qu'on

n'était pas moralement engagé envers elles, que ce qu'on leur avait

proposé, on ne le leur avait pas proposé, qu'on n'était pas obligé de

tenir ce qu'on leur avait proposé?

Encore une fois, quand je pose ainsi la question, j'entends à

l'instant la réponse de tout le monde.

Je poursuis les faits.

J'arrive à Londres; je suis appelé, en juillet 1840, à une conférence

avec les ambassadeurs des trois puissances continentales. Pourquoi y

suis-je appelé? Pour entendre leur réponse à la proposition qui leur

avait été faite, pas pour autre chose, uniquement pour entendre leur

réponse définitive.

Leur réponse, c'est l'adhésion à la proposition de 1838, moyennant un

changement dans l'étendue des zones, étendue à laquelle l'une des

trois cours demandait une restriction qui n'a pas fait de difficultés.

Voilà l'adhésion donnée par les puissances auxquelles la proposition

avait été faite.

En 1841, au mois de décembre, lorsque, sans avoir été au-devant, sans

avoir recherché l'exécution de l'engagement qui avait été pris, sans

en avoir parlé, lorsque j'ai été sommé de le tenir, de tenir les

paroles que d'autres avaient, je ne veux pas dire données, mais

proposées, j'avoue que je me suis cru moralement engagé.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 196 / 219 题