M. BILLAULT.--Oui, pour la première question.

_M. le ministre._--Messieurs, je ne ferais pas ici cette réponse si

auparavant je ne l'avais faite ailleurs. Je ne dirais pas ici ce que

je viens de dire, si je n'avais annoncé ailleurs l'intention de ne

ratifier à aucune époque le traité tel qu'il est. (_Mouvement._)

Maintenant, messieurs, après une explication que j'ai droit, je pense,

de qualifier de claire et catégorique, je n'ai plus, sur la situation

actuelle, que peu de mots à dire, et la Chambre me pardonnera si je ne

fais guère que répéter ce que j'ai dit dans une autre enceinte.

Je me suis trouvé dans cette occasion en présence d'un double devoir.

Quand j'ai autorisé, ou, pour parler d'une façon plus constitutionnelle,

quand j'ai conseillé à la couronne d'autoriser la signature du traité,

je l'ai fait parce que j'ai considéré la France comme moralement engagée

par la proposition de ce traité faite en son nom, point par moi, comme

la Chambre le sait, mais faite réellement au nom de la France comme de

l'Angleterre, aux trois puissances du Nord, le 12 décembre 1838. En

voyant que cette proposition n'avait été ni à cette époque, ni depuis,

désavouée ni modifiée en aucune manière, j'avoue que j'ai considéré la

France comme moralement engagée. J'ai donc été d'avis de la signature du

traité.

Le traité signé, la discussion ouverte, l'opinion, le sentiment, le

voeu des Chambres se sont manifestés; un autre devoir s'est alors

élevé pour moi. Je sais la juste part d'influence indirecte qui

appartient aux Chambres sur l'exercice des droits constitutionnels

dévolus à un autre pouvoir; c'est par ce motif que j'ai conseillé de

ne point donner la ratification au mois de février, que je conseille

aujourd'hui de ne point ratifier le traité tel qu'il est. Je crois

ainsi remplir mon devoir envers toutes les institutions, tous les

pouvoirs constitutionnels de mon pays; envers la couronne, en

maintenant la plénitude de sa prérogative, qui doit rester libre et ne

jamais s'engager irrévocablement ni d'avance; envers les Chambres, en

leur reconnaissant, autant qu'il appartient à mes conseils, la part

d'influence qu'elles doivent avoir dans les actes du gouvernement.

(_Très-bien! Très-bien!_)

Maintenant, messieurs, si les circonstances changent, si les faits, si

l'état des esprits changent, qui pourra, qui osera dire qu'il ne

faudra pas en tenir compte?

Vous le voyez, je traite la question avec une entière sincérité, je

n'élude aucune des difficultés de la situation.

Personne à coup sûr ne peut dire, personne n'a le droit de dire que,

quel que fût un jour le changement des faits et de l'état des esprits,

quelques modifications qui fussent apportées au traité, quelques

graves que fussent ces modifications, il ne faudrait y avoir aucun

égard. Eh bien, messieurs, je ne vais pas plus loin; c'est à cela que

je me borne. Je n'ai pas dit autre chose dans une autre enceinte;

c'est là tout ce que je répète dans celle-ci. Et non-seulement j'ai le

droit de dire cela, mais c'est mon devoir, et si je tenais un autre

langage, je manquerais à mes devoirs envers cette Chambre aussi bien

qu'envers la couronne.

Je crois donc que je ne laisse ici aucune incertitude, ni sur la

conduite passée, ni sur la conduite présente, ni sur les intentions du

cabinet, ni sur les chances de l'avenir. J'ai épuisé la question. Si

on me fait d'autres objections, j'y répondrai. (_Mouvement général._)

* * * * *

--Séance du 20 mai 1842.--

M. GUIZOT, _en réponse à MM. Mauguin, Thiers et Berryer_.--Messieurs,

l'honorable préopinant[3] a parlé de sincérité, j'étais sûr d'en avoir

fait preuve, et il l'a reconnu lui-même en retirant l'expression dont

il s'était servi. Maintenant j'irai plus loin. La Chambre va voir si

la sincérité n'a pas été et n'est pas, de ma part, aussi complète,

aussi pure qu'il est possible de le demander.

[Note 3: M. Berryer.]

Ce n'est pas moi qui ai élevé cette discussion ni dans cette Chambre

ni dans l'autre. (_Rires à gauche._)

_Plusieurs voix._--Je le crois bien!

_M. le ministre._--Les honorables membres qui sourient ne savent pas

ce que je veux dire. Quand je dis que ce n'est pas moi qui ai élevé

cette discussion, je veux dire que ce n'est pas moi qui ai entamé

l'histoire des négociations par lesquelles le traité du 20 décembre a

été préparé. Ce n'est pas moi qui ai essayé de me décharger du fardeau

et de le reporter sur mes prédécesseurs.

Quand la discussion s'est engagée dans l'adresse sur le fond même de

la question et du traité, j'en ai accepté la responsabilité sans dire

un seul mot, sans rechercher un seul fait qui pût prouver à la Chambre

que la responsabilité était du moins partagée. Je me suis tu

complétement sur le passé; j'ai tout défendu pour mon propre compte,

sous mon propre nom. Et il a fallu, chose étrange! que la discussion

fût élevée par ceux-là même sur qui je n'avais pas essayé de la

porter.

C'est un fait que je tiens à bien constater et pour la Chambre et pour

le pays. (_Chuchotements._)

J'entre dans ce champ que je n'ai pas ouvert.

Il est évident aujourd'hui, par les faits qui sont connus de tout le

monde et ne sont contestés par personne, que le traité avait été

préparé par d'autres que moi, qu'il en avait été question quatre ans

avant que j'en entendisse parler, que plusieurs cabinets en avaient

successivement entendu parler. Quels ont été leurs actes? La Chambre

les connaît, je n'ai qu'à les reproduire et à les apprécier.

C'est en 1836 qu'en vertu de l'art. 9 de la convention de 1831 et en

exécution de la lettre adressée en 1834 par l'honorable M. de Rigny,

comme ministre des affaires étrangères, aux représentants du roi près

les grandes cours de l'Europe, pour leur annoncer qu'une nouvelle

négociation allait s'ouvrir, et que peut-être un nouveau traité, un

traité formel serait rédigé pour faire entrer toutes les grandes

puissances continentales dans la coalition de la civilisation contre

la traite des nègres, c'est en exécution de ce premier acte, dis-je,

qu'en 1836 l'ambassadeur du roi à Londres a communiqué au cabinet

français un projet de traité, le nouveau projet de traité dont il

s'agit.

Comme je l'ai dit, comme M. Thiers le reconnaissait hier, après avoir

reçu cette communication de l'ambassadeur du roi à Londres, il a

communiqué lui-même le projet de traité au ministre de la marine, et

l'a consulté sur le mérite de ses dispositions. Au même moment, ou peu

de jours après, l'honorable M. Thiers écrivait à l'ambassadeur du roi

à Madrid:

«Monsieur le comte,

«Le gouvernement anglais nous a fait proposer dernièrement d'ouvrir à

Londres des conférences pour amener un traité général sur la

répression de la traite entre les cinq grandes cours; nous sommes

disposés à entrer dans cette négociation, mais nous désirerions

conclure auparavant nos négociations séparées avec les diverses cours,

pour obtenir leur accession aux principes consacrés par nos

conventions sur le traité avec l'Angleterre.»

Voilà le premier et le seul acte du cabinet du 22 février 1836, sur la

première ouverture à lui faite, au nom de l'Angleterre.

Il se dit disposé à entrer dans la négociation; la conférence est

acceptée.

Ce cabinet s'est retiré, je crois, cinq ou six semaines après.

Sous le cabinet du 15 avril, plusieurs fois l'ambassadeur d'Angleterre

en France, l'ambassadeur du roi à Londres, ont sollicité du cabinet

une réponse aux premières ouvertures qui avaient été faites en 1836.

L'honorable président du cabinet a répondu qu'il n'avait pas encore

examiné, qu'il examinerait, et en même temps il poursuivait auprès des

cours d'Espagne, du Brésil et du Portugal leur accession aux

conventions de 1831 et de 1833.

Il annonçait, il indiquait du moins l'autre négociation qui se

poursuivait pour faire entrer les trois grandes cours du nord dans le

traité général.

M. le comte Molé écrivait à M. le comte Sébastiani, le 12 février

1838:

«Monsieur le comte,

«La traite des noirs se continue sous le pavillon brésilien, portugais

et espagnol, avec des circonstances qui font honte à l'humanité. Les

rapports qui nous sont parvenus à cet égard s'accordent avec les

renseignements qui ont été naguère révélés au sein du parlement

anglais. À part quelques causes secondaires que je ne révélerai

pas...»

La lettre est dans _le Moniteur_, je ne la lis pas tout entière. Voici

la phrase qu'il est important de remarquer.

«Un tel état de choses ne peut durer, et en attendant que les

gouvernements européens se concertent sur un mode de répression plus

absolu, il faut au moins que celui qui a été adopté de concert entre

la France et la Grande-Bretagne devienne aussi efficace qu'il peut et

doit l'être.»

Je ne cite cette phrase que pour indiquer que la négociation se

poursuivait, qu'on y faisait une sérieuse attention, qu'il s'agissait

d'obtenir un mode de répression plus absolu.

Histoire parlementaire de France, Volume 3. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 195 / 219 题